Gaza, l’aide humanitaire entravée – Entretien exclusif avec Xavier Lauth, directeur des opérations de Solidarités International

Bombardement à Gaza © UNRWA Ashraf Amra
  1. Alain Boinet :  Xavier, tu étais récemment à Gaza, quelle situation humanitaire as-tu rencontré sur place ?

Xavier Lauth : J’étais à Gaza début Juillet 2025, j’ai trouvé une situation humanitaire absolument exceptionnelle pas son ampleur, une situation terrible, difficile à traduire en mots et en chiffres pour un humanitaire. Une situation choquante et difficilement comparable.  Les gens ont été déplacés non pas une mais parfois trois, quatre ou cinq fois depuis 2023. Ces femmes et ces hommes vivent avec la peur constante d’être tués dans un bombardement, ils et elles n’ont pas pu offrir à leurs enfants l’accès à un seul endroit sûr depuis deux ans. Deux ans de peur qui génère une détresse psychologique palpable.

Situation humanitaire exceptionnelle aussi du fait de la famine et du nombre de personnes qui ont faim. Exceptionnelle aussi car le territoire laissé aux palestiniens (territoire en dehors des zones sous ordre d’évacuation) est si étroit, que la concentration y est immense et que les gens ont un sentiment d’enfermement. Exceptionnelle aussi par le nombre de morts civils, y compris le triste record d’humanitaires tués et par le niveau de destructions. Exceptionnelle du fait de la famine.

Un enfant de sept ans souffrant de malnutrition aiguë sévère et de déshydratation dans le sud de la bande de Gaza en avril.
© OMS – Un enfant de sept ans souffrant de malnutrition aiguë sévère et de déshydratation dans le sud de la bande de Gaza, avril 2025
  1. Alain Boinet : Comment les gens vivent à Gaza alors que l’accès des secours est extrêmement limité ?

Xavier Lauth : Les gens ne vivent pas à Gaza mais y survivent. Il n’y a presque plus d’écoles pour les enfants, d’emplois pour les adultes donc les gens cherchent à manger et à boire, à se soigner pendant la journée et à rester en vie. Les denrées alimentaires et tous les objets et biens nécessaires à la vie quotidienne sont rares à Gaza. Les restrictions drastiques à l’entrée imposées par l’armée israélienne privent la population de ces biens et empêche aussi de trouver des pièces détachées pour réparer ou entretenir les services de base. Les gazaouis y font face et en réutilisant tout ce qui est possible mais la dignité qu’ils et elles montrent ne sauraient diminuer l’indignité de cette situation. Certains et certaines n’ont d’ailleurs pas la force de se lever, j’ai rencontré plusieurs hommes, femmes et personnes âgées, dans plusieurs endroits de la bande, incapables de se lever car ils ne mangent plus et laissent le peu de nourriture à leurs enfants.

  1. Alain Boinet : L’action de la « Gaza Humanitarian Foundation (GHF) » est très controversée, qu’en pensent les humanitaires sur place ?

Xavier Lauth : Les humanitaires dans leur très grande majorité considèrent que le travail fait par la GHF ne respecte pas les principes qui sont à la base de nos valeurs ni les modus operandi qui nous régissent et nous guident. Les opérations de distribution alimentaire créent des rassemblements de population non maitrisés dans une zone militarisée. Ces sites sont protégés par des hommes en arme qui tirent sur les populations dés qu’ils estiment qu’il y a un débordement, ce qui ne manque pas d’arriver quand ce ne sont pas les mouvements de foule eux-mêmes qui créent des morts. J’ai rencontré beaucoup de gens et ai toujours eu le même discours de la part des palestiniens : nous savons que c’est dangereux, que ce n’est pas de l’humanitaire mais certains d’entre nous prennent le risque d’y aller car leur famille n’a plus rien à manger. Des morts il y en a malheureusement aussi lors des pillages des convois humanitaires, mais il faut rappeler qu’Israël en porte la grande responsabilité, du fait des quantités réduites qui entrent, de la gestion des itinéraires des camions, et le la disparition de l’ordre civil induite par le conflit.

©Solidarité Internationale – Distribution d’eau par Solidarités International
  1. Alain Boinet : Que fait concrètement Solidarités International à Gaza, avec quelle équipe et quels moyens d’action ?

Xavier Lauth : Solidarités International soutient et fait tourner des stations de désalinisation (en propre, avec un partenaire et avec des fournisseurs privés) qui permettent de produire de l’eau potable. SI organise ensuite la distribution par camion de cette eau potable un peu partout dans la bande de Gaza (dans les zones accessibles). Des dizaines de milliers de litres d’eau sont ainsi distribués tous les jours dans les sites de tente ou dans les quartiers détruits. Outre ce travail sur l’eau potable, les équipes puisent et distribuent de l’eau domestique dans divers forages privatifs pour que les gens puissent les utiliser pour les autres commodités. Une autre partie des interventions passe aussi par la mise en sécurité des latrines pleines et l’organisation de séances de sensibilisation aux pratiques d’hygiène avec la communauté pour établir des barrières à la transmission des maladies hydriques. Finalement, nos équipes étaient en train de lancer des petites activités d’agriculture sur des espaces très restreints mais avec l’offensive sur la ville de Gaza et le déplacement à nouveau de centaines de milliers de personne, il n’y a plus d’espace. Solidarités International a aussi distribué des articles d’hygiène lorsqu’il y en avait mais il n’est plus possible de s’en procurer.

Pour résumer, on fait avec ce qu’il y a sur place, on fait beaucoup sur l’approvisionnement en eau et pour le reste on s’adapte, on est loin de nos standards, il n’y a pas d’endroit sûr pour nos équipes mais on continue de délivrer de l’aide et c’est bien cela qui compte.

  1. Alain Boinet :  Le 22 août, l’ONU a déclaré l’état de famine à Gaza sur la base d’un rapport du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), quelle réalité as-tu constaté sur place et que peut-on faire ?

Xavier Lauth :  Je n’ai pas d’élément statistique à ajouter, le travail sur l’IPC est un travail rigoureux. A mon niveau, je ne peux que témoigner. Témoigner de situations de faim visibles à l’œil nu. Des gens trop maigres allongés et sans force, des femmes qui pleurent de ne pouvoir nourrir leur bébé, des personnes âgées qui s’effondrent tant elles ont honte de dire qu’elles ont faim. C’est une situation très dure, surtout que la nourriture n’est qu’à quelques kilomètres…

©Solidarités International- Distribution d’eau par Solidarités International
  1. Alain Boinet : Quelles sont les conséquences de l’offensive israélienne en cours sur la ville de Gaza et que peuvent faire de plus les organisations humanitaires pour secourir la population ?

Xavier Lauth : Les conséquences sont terribles car la ville de Gaza accueillait une grande partie de la population qui se retrouve donc à nouveau sur les routes, à devoir trouver un nouvel abri de fortune plus au Sud. Le fait de se redéplacer comme ils l’avaient fait en 2024 est insupportable. L’espace disponible est tellement réduit qu’il est pas possible de déployer les services humanitaires minimaux. De nombreux centres hospitaliers sont dans Gaza City et ne seront plus accessibles. Les organisations humanitaires vont à nouveau s’adapter : nouvelles dispositions points d’apport en eau, nouvelles sources d’approvisionnement, soutien à la réinstallation des personnes… mais sans matériel, avec nos propres équipes contraintes d’évacuer… la réponse humanitaire n’est pas au niveau de la situation.

  1. Alain Boinet : Qu’est ce qui caractérise spécifiquement pour toi la situation et l’action humanitaire à Gaza par rapport à des urgences comme celles du Soudan, en Haïti, en Ukraine, au Yémen ou ailleurs ?

Xavier Lauth :  J’ai décrit précédemment quelques-uns des éléments qui rendent cette situation exceptionnelle mais pour ce qui est de l’action humanitaire, c’est surement son degré d’entrave qui est le plus spécifique. Les obstacles sont nombreux dans toutes les crises que tu cites et les humanitaires très exposés mais collectivement nous parvenons à les surpasser la plupart du temps ou à en mitiger les conséquences. A Gaza, les niveaux de financement sont globalement bons pour les acteurs humanitaires qui disposent donc de moyens financiers mais ils ne parviennent pas à délivrer l’aide à l’échelle du fait des entraves et blocages. Un tel niveau ne me semble pas avoir jamais été atteint.

  1. Alain Boinet : Comment souhaites-tu conclure ?

Xavier Lauth : Cette guerre marquera, outre toute considération politique, un tournant dans l’histoire de l’humanitaire. Il nous faut continuer, tout essayer pour apporter tout ce que nous pouvons aux palestiniens en détresse, c’est un devoir moral. Mais cet effort restera dérisoire tant que les combats n’auront pas cesser.


Xavier Lauth :

Xavier Lauth est Directeur des Opérations de Solidarités International (SI) depuis Juin 2023. Il travaille dans le secteur humanitaire depuis 2010. Après avoir occupé plusieurs postes sur le terrain, il a été responsable des réponses d’urgences de SI pendant quatre ans et directeur des opérations de SOS Méditerranée pendant 18 mois avant de rejoindre à nouveau SI.

 

 

 

 


Pour en savoir plus sur la situation à Gaza et l’action humanitaire sur le terrain :


Nous vous invitons à découvrir les autres articles de cette édition n°105 :

Une kyrielle de défis pour l’humanitaire.

© WHO En février 2025, avant la rupture du cessez-le-feu, les Palestiniens déplacés dans le sud de Gaza rentraient en masse dans le nord de l’enclave.

Dans cet éditorial je cherche à nommer et comprendre les bouleversements en cours. Cet article n’est ni exhaustif, ni définitif. Il souhaite défricher les situations nouvelles pour adapter la réponse humanitaire.  Il s’alimente à de nombreuses sources. Comme nous l’avons fait auparavant avec notre série d’articles « questions humanitaires », Je vous propose de participer à ce débat en nous adressant témoignage, analyse, point de vue à contact@defishumanitaires.com

Des défis qui se conjuguent.

  1. Changement d’époque.

Nous vivons un changement d’époque politique et géopolitique décisif, certains disent civilisationnel. Quoi que l’on en pense, sous diverses formes le populisme progresse dans le monde et ce phénomène de fond accompagne le renversement de l’ordre international né de la seconde guerre mondiale.

C’est l’affirmation et la montée en puissance de la Russie, la Chine, la Turquie et du sud global dans sa pluralité. Comme le dit Guiliano da Empoli « Trump n’est pas un accident de l’histoire ou un accès de folie, on bascule dans un nouveau monde ». Quel est ce nouveau monde et quelle sera le rôle et la place de l’humanitaire dans celui-ci ?

Réunion des BRICS en Russie à Kazan du 22 au 24 octobre 2024

2. Les financements de l’aide en berne !

Le financement de l’aide humanitaire internationale est un bon indicateur des tendances et des priorités des Etats-nations membres de l’ONU. Or les financements chutent sans que l’on sache quand et comment ils se stabiliseront. Il est juste et commode de pointer du doigt la décision brutale du gel de toute aide par l’administration Trump et la suppression d’USAID.

Mais de nombreux pays en Europe ont devancé les Etats-Unis par des coupes budgétaires massives en Grande Bretagne, Allemagne, France, Pays-Bas, Belgique et pratiquement partout dans des proportions diverses, à l’exception de l’Union Européenne.

Source : Aide publique au développement (APD), OCDE

Les raisons en sont multiples selon qu’il s’agisse de l’humanitaire ou du développement qui relèvent de l’Aide Publique au Développement. Outre le questionnement sur l’efficacité de l’aide au développement, outre la demande prioritaire d’investissement productif, la première raison aujourd’hui est la priorité de la sécurité face au risque sérieux d’extension géographique de la guerre d’Ukraine en Europe.  La seconde raison réside dans l’état des finances publiques, de la dette et de la guerre des droits de douane en cours. Défendre sa liberté, son indépendance, sa souveraineté devient une priorité vitale face au danger qui menace.

3. Avec quelles conséquences ?

Mais quelles seront les conséquences humaines et politiques de l’attrition des financements humanitaires ? En 2025, selon OCHA, il y a 305,1 millions de personnes qui ont besoin d’aide humanitaire, mais seules 189,5 millions d’entre elles ont été ciblés dans 72 pays pour recevoir des secours évalués à 47,4 milliards de dollars.

HCR Rapport semestriel sur les tendances mondiales 2024, 9 octobre 2024.

Or, en 2024 sur un budget de 49,6 milliards de dollars, 21,2 milliards ont été réunis soit 43% du montant nécessaire ! Qu’en sera-t-il en 2025 alors que l’Aide Publique au Développement chute dangereusement ?

Parmi ces populations en danger on recensait 122,6 millions de déplacés de force dans le monde en juin 2024. Rappelons qu’ils étaient 51,23 millions en 2013 et 89,27 millions en 2021 et leur nombre devrait encore augmenter à l’avenir.  Va-t-on abandonner les déplacés internes et les réfugiés ? Quelles seront les conséquences humaines, migratoires et politiques de ce désengagement ?

Ainsi, en République Démocratique du Congo, l’insuffisance de financement a conduit à abandonner un programme de lutte contre la malnutrition sévère pour 220.000 enfants de moins de 5 ans.

UNICEF DRC Dubourthoumieu

2024 a été l’année la plus dangereuse pour les humanitaires avec 281 tués dont 63% à Gaza et en Cisjordanie, majoritairement des nationaux. Va-t-on dire aux humanitaires, prenez des risques et débrouillez-vous !

Comme citoyen français, je suis personnellement convaincu aujourd’hui de la nécessité de se préparer à une extension possible de la guerre en Ukraine afin de la juguler et ainsi de gagner la paix. Et si cela n’advient pas, si la guerre nous est finalement imposée, alors de la déclarer pour ne pas perdre et la gagner.

Mais ce que je ne comprends pas, c’est comment dans un monde où les budgets militaires totalisent 2400 milliards de dollars et où les bénéfices du secteur bancaire sont de 1100 milliards de dollars, pourquoi n’est-il pas possible de trouver 47 milliards pour sauver des vies, stabiliser des pays et relancer le développement et le commerce utiles à tous ?

L’égoïsme et les calculs à courte vue nous rattraperont et coûteront plus chers encore !

4. L’Ukraine et le retour de la guerre.

Depuis le 24 février 2022, la guerre en Ukraine a remis en cause l’intangibilité des frontières et montré que la guerre redevenait un moyen possible de régler tout conflit. Elle a tué et blessé des centaines de milliers d’Ukrainiens, déplacé des millions d’entre eux et détruit une partie du pays et de ses infrastructures. Sans oublier les pertes russes. Cette guerre mobilise des moyens considérables mais insuffisants de la part des alliés de l’Ukraine.

Je ne suis pas sûr que nous soyons vraiment conscients du risque et des conséquences d’une extension possible de ce conflit à d’autres pays de la zone de front en Europe et jusqu’à nous par effet domino ! Soyons lucides, Vladimir Poutine nous a déclaré une guerre durable avec le soutien, la bienveillance ou l’indifférence de nombreux pays du sud global. Et si Donald Trump décidait du désengagement du soutien américain à l’Ukraine, le risque de guerre en Europe s’en trouverait renforcé. Or, les pays d’Europe ne sont pas encore prêts à celle-ci. Espérons surtout que cela n’adviendra pas et qu’un cessez-le-feu puis un accord mettront fin à cette guerre.

Mais, si l’extension de la guerre n’est pas sure, elle est néanmoins possible et certains experts considèrent qu’elle a déjà commencé dans le domaine cyber, de la propagande et de la désinformation, du réarmement et de la mobilisation des consciences et des volontés. Comment l’humanitaire aborde-t-il ce danger et que pourrait-il faire en cas de guerre en Europe ? Que deviendraient alors ses principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance dans un tel cas ?

5. Et l’Europe dans tout cela.

Parmi les trois premiers financeurs humanitaires au monde, avec les Etats-Unis et l’Allemagne qui ont sacrifié une grande partie de leur budget d’aide, il reste l’Union Européenne ! Lors du récent Forum Humanitaire Européen (FHE) les 19 et 20 mai à Bruxelles, la Commission Européenne semble avoir cherché à rassurer les acteurs humanitaires sans jamais évoquer par ailleurs « l’éléphant dans la pièce » de la fonte des budgets.

Si le programme était techniquement adapté : crises en cours, coopération, coordination, diplomatie humanitaire, nexus, acteurs nationaux, impact du climat, il a soigneusement évité d’aborder la question de la chute de l’APD et de ses conséquences pour l’humanitaire. On a fait comme si de rien n’était ! Des voix se sont néanmoins faîtes entendre avec VOICE sur ces questions, avec l’UNWRA sur Gaza et surtout dans les couloirs de la Conférence.

Ursula Von der Leyen a confirmé le budget humanitaire de la DG ECHO pour un montant de 2,5 milliards d’euros incluant la réserve d’aide d’urgence (580 ME)

en accord avec le « Cadre Financier Pluriannuel » (Multiannual Financial Framework) 2021-2027 de 11,569 billions d’euros (2021)

Ce « cadre » est véritablement stratégique et des discussions commencent à s’engager pour la période 2028-2035.

L’enjeu décisif est bien là ! Dans le contexte budgétaire des pays membres de l’Union Européenne, le budget de la Commission sera-t ’il suffisant et comment sera-t-il réparti ?

L’ancien Commissaire européen en charge de l’humanitaire, Janez Lenarcic a eu raison d’insister sur la nécessité d’une diplomatie humanitaire entreprenante pour préserver l’espace humanitaire qui doit dorénavant intégrer la question des financements sans lesquels il n’y a pas d’accès des populations en danger aux secours.

La Commissaire actuelle, Hadja Lahbib, a défini une feuille de route : Nous devons nous concentrer sur deux domaines : premièrement, augmenter le financement, élargir la base des donateurs et travailler plus efficacement. Et deuxièmement, nous devons réduire les besoins humanitaires, souvent causés par les conflits et la crise climatique.

UNRIC. Lors de la session sur le Moyen-Orient, en présence de Hadja Lahbib, Commissaire européenne, et Philippe Lazzarini, directeur d’UNRWA, au Forum Humanitaire européen, le 20 mai 2025 à Bruxelles.

J’adhère à tout cela, mais il faut resituer la question humanitaire européenne dans les défis auxquels l’Union Européenne est confrontée : cohésion interne, guerre en Ukraine et risque d’extension, guerre commerciale avec les Etats-Unis mais aussi avec la Chine, naïveté et faiblesse de la gouvernance face au monde tel qu’il devient. L’Europe des Etats-nations membres n’échappera pas à un « aggiornamento » politique (rénovation) si elle veut défendre son existence même et sa place dans un monde que menace la loi de la jungle.

6. L’ONU dans la tempête.

Les décisions de Donald Trump dès son élection confirmant l’affaiblissement de la mondialisation et du multilatéralisme ont bousculé l’ONU sommé de s’adapter d’autant que les retards de paiement des Etats-Unis, de la Chine et d’autres risquent d’entrainer un déficit potentiel de 1,1 milliard de dollars d’ici la fin de l’année.

A l’occasion du 80ème anniversaire de l’ONU, Antonio Gueterres a lancé en mars 2025 le projet H80 encore appelé UN80 afin d’adapter dans l’urgence l’organisation confrontée à une baisse des financements.

L’ONU est contrainte à économiser en regroupant ses agences en 4 pôles : paix et sécurité, affaires humanitaires, développement durable, droits de l’homme. L’ONU doit rationaliser sa fragmentation, réduire ses effectifs d’environ 20% des postes et relocaliser vers des villes moins couteuses. Véritable cure d’austérité dont on ne mesure pas encore les conséquences opérationnelles sur le terrain.

Et OCHA se doit d’en prendre sa part sous le nom de « The humanitarian reset » de Tom Fletcher lancé le10 mars avec une réforme en 10 points. Retenons ici en résumé ces 10 décisions : priorisation des acteurs nationaux, adaptation à chaque contexte, plan de priorisation, intégration des réformes, plaidoyer commun des agences, audace pour gagner en efficience, redéploiement sur le terrain des urgences, mutualisation des ressources et des services, simplification des clusters, un « cadre de planification intégrée » plus stratégique et performant.

Nécessité fait loi mais avec quelles conséquences pour l’aide et le partenariat avec les acteurs humanitaires nationaux et internationaux qui doivent s’y préparer pour encaisser les chocs.

Si nous connaissons la « reconfiguration humanitaire » ou « humanitarian reset » d’OCHA, quel est celui des ONG dans leur diversité et à travers leurs instruments de coordination ? Comment sortiront-elles de l’épreuve ?

7. Forces et faiblesses humanitaires.

Commençons par une trop brêve introspection de l’humanitaire qui est trop rare de notre part. Mais c’est le moment de l’approfondir en négatif comme en positif pour reconfigurer l’humanitaire à venir dans ce nouveau monde

L’humanitaire a diverses caractéristiques dont celle de se considérer comme le camp du bien jugeant les autres du haut de sa supériorité morale. Il a également tendance à voir les nations, les empires ou les communautés ethniques à l’image des ONG, ce qui est une grave erreur.

L’humanitaire voit aussi le monde comme une humanité globale, qui est une réalité, mais sans suffisamment prendre en compte sa diversité qui est sa richesse et la source de différents.

Mais l’humanitaire est avant tout un acte existentiel pour secourir toute personne et population en péril et cette solidarité qui traverse le temps et l’espace est plus que jamais d’actualité. L’humanitaire n’est pas la solution à tout, mais sans lui quel serait le sort quotidien des populations en danger ? Chaque jour, environ 550.000 humanitaires s’activent pour secourir autant que possible 190 millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui participent activement à une entre aide à hauteur d’êtres humains.

La plus grande frustration et limite de l’humanitaire, c’est de ne pas parvenir à secourir tout ceux qui en ont un urgent besoin pour vivre. Et les entraves sont nombreuses depuis l’empêchement d’accéder aux victimes jusqu’à la baisse des financements indispensables.

Les crises ne manquent pas aujourd’hui en RDC, au Sahel, au Yémen, en Ukraine, au Soudan, en Haïti et Gaza en est le cas emblématique terrifiant du pire devenu possible au quotidien !

Pourquoi la pédiatre Alaa Al-Najjar a-t-elle perdu en une seule frappe sur sa maison vendredi 24 mai à Khan Younès neuf de ses dix enfants, Yahya, Rakan, Eve, Jubran, Raslan, Rifan, Sidine, Louqman et Sidra 7 mois. Seuls son mari et un garçon ont survécu. Pourquoi ?

En déclenchant un pogrom le 7 octobre 2023 et en enlevant 251 otages, le Hamas a enclenché une spirale de violence sans fin avec Israël. 52.400 morts, dont des combattants, 118.014 blessés au 30 avril 2025. A fin 2024, on dénombrait déjà 87% des bâtiments d’habitation détruits en totalité ou en partie, Plus de 80% des commerces et deux tiers du réseau routier hors d’usage ! Comme si cela ne suffisait pas, un blocus humanitaire total a été imposé depuis le 2 mars 2025. La famine est délibérément utilisée comme arme de guerre en violation du droit international. Pour tenter de calmer la réprobation internationale et éviter le détournement partiel de l’aide par le Hamas ou des gangs, Israël a décidé de se passer des organisations humanitaires compétentes pour y substituer une fondation ad hoc crée pour la circonstance, la Fondation humanitaire pour Gaza dont les premières distributions ont tournée au chaos et provoqué morts et blessés.

Les destructions incessantes, le blocus semblent avoir pour objectif final la déportation de tout ou partie de la population de Gaza. Comment faut-il nommer cela ? Une solution politique est-elle encore possible ? Espérons que la réunion sur la Palestine, lors de la prochaine Assemblée générale des Nations-Unies à New-York du 17 au 20 juin, coorganisée par la France et l’Arabie Saoudite, saura y répondre !

8 Et pour conclure.

Alors que nous venons de publier le numéro 100 de la revue en ligne Défis Humanitaires, plus que jamais l’actualité nous confirme dans sa raison d’être utile à la communauté humanitaire et à ses partenaires pour :

– promouvoir l’humanitaire.

– analyser le lien de cause à effet entre géopolitique et humanitaire.

– documenter les grands défis à relever.

Défis Humanitaires est lu chaque mois dans des dizaines de pays par des milliers de personnes que nous saluons ici en voulant être utile à leur action.

Mais nous avons aussi besoin de leur soutien et de leur participation pour faire plus et mieux et nous vous proposons pour cela de :

  • Remplir le questionnaire sur la revue et ce que vous proposez.
  • Nous adresser votre témoignage sur la revue. Qu’en pensez-vous.
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  • Je vous remercie pour votre attention, votre fidélité et votre soutien.

Alain Boinet.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :