Humanitaire : pour un choc de simplification des procédures.

Interview avec Ludovic Donnadieu.
Expert-comptable et commissaire aux comptes, fondateur du cabinet Donnadieu & Associés.

Ludovic Donnadieu en mission en 2010 à Boromo, au Burkina Faso, pour le recrutement d’un responsable financier pour l’ONG La Voûte Nubienne. Aujourd’hui, 14 ans après, ce responsable, Boubacar Ouily, toujours en fonction en tant que coordinateur du Burkina Faso et conseil stratégique pour le reste de la sous-région, constitue un véritable pilier de l’association pour le déploiement de son programme. Cette belle histoire illustre à merveille la préciosité de l’accompagnement des ONG, une responsabilité qui incombe à l’ensemble de leurs partenaires.

Alain Boinet
Pour les lectrices et lecteurs de Défis Humanitaires, je vous remercie de vous présenter.

Ludovic Donnadieu
Je suis Ludovic Donnadieu, expert-comptable, commissaire aux comptes et diplômé en économie du développement. Mon parcours professionnel a pris un tournant décisif il y a 15 ans, suite à un séjour de deux années en Côte d’Ivoire dans le cadre de l’aide publique au développement. Cette expérience m’a inspiré à fonder le cabinet Donnadieu & Associés, dédié exclusivement à l’audit et à l’accompagnement des acteurs de la solidarité internationale, dans les domaines comptables et financiers.

Face aux défis spécifiques rencontrés sur le terrain, j’ai perçu la nécessité d’offrir une expertise adaptée à ce secteur. Notre cabinet vise ainsi à renforcer la sécurité financière des ONG, des fondations et des bailleurs de fonds, en répondant à leurs exigences de redevabilité.

Opérant à l’international, Donnadieu & Associés s’efforce de servir de pont indépendant entre les financeurs et les bénéficiaires, tout en proposant des solutions innovantes pour une gestion optimale des ressources financières dédiées à la solidarité internationale.

AB
Lors du Sommet Humanitaire Mondial, en mai 2016, dans le cadre du “Grand Bargain”, l’une des priorités était de provoquer un “choc de simplification” des procédures s’appliquant aux organisations humanitaires. Ce choc a-t-il eu lieu selon vous ? Et quelle est la situation actuelle ?

LD
Nous sommes effectivement loin d’avoir atteint l’objectif de « choc de simplification » envisagé lors du Sommet Humanitaire Mondial en 2016. En réalité, nous observons à l’inverse une tendance à la complexification des procédures pour les organisations humanitaires.

Sommet Humanitaire Mondial, Mai 2016.

Cette complexification s’explique principalement par deux facteurs. Le premier est de nature globale : nous évoluons dans une ère où l’administration et la justification priment, nécessitant des processus de plus en plus détaillés et souvent redondants. Cela reflète une recherche accrue de transparence et de redevabilité, mais au prix d’une lourdeur administrative croissante.

Le second facteur est la diversité des financeurs impliqués dans l’humanitaire. Chaque financeur, qu’il soit national ou international, opère selon ses propres règles et critères. Cette variété génère un cadre hétérogène où chaque organisation doit naviguer entre différentes exigences, souvent sans grande cohérence entre elles. Cela rend les processus non seulement plus complexes mais également moins efficients.

Malgré ces défis, il reste impératif d’œuvrer pour une harmonisation des règles de redevabilité. Idéalement, un consensus entre les principaux bailleurs de fonds pourrait permettre de proposer aux ONG un cadre plus uniforme et simplifié, qui respecterait les objectifs de transparence tout en réduisant la charge administrative. Cette harmonisation serait une étape essentielle pour revenir vers l’esprit du « Grand Bargain » et pour véritablement simplifier les procédures dans le secteur humanitaire.

Dans cette optique, il serait bénéfique que les différents acteurs du secteur, en particulier les bailleurs et les ONG, se réunissent pour discuter des moyens concrets de simplification, en prenant en compte les défis spécifiques à chaque type de financeur et à chaque contexte d’intervention.

AB
Vous appelez à préserver la stabilité financière et l’efficacité opérationnelle des organisations humanitaires par une redevabilité appropriée, en ajoutant que celle-ci ne l’est pas toujours. Pourriez-vous nous expliquer cela et nous donner des exemples concrets de ce qui n’est pas adapté mais qui pourrait l’être ?

LD
Un dicton, auquel je crois, dit que les choses les plus simples sont les plus difficiles.

Ceci s’applique parfaitement à la redevabilité dans le secteur humanitaire. Les règles actuelles manquent de flexibilité et ne tiennent pas toujours compte des spécificités propres à chaque ONG, surtout en matière de contexte opérationnel.

Prenons l’exemple des exigences en matière de reporting financier. Pour une grande ONG avec des ressources substantielles, répondre à ces exigences peut être gérable. Cependant, pour une petite ONG opérant dans une région en crise, avec un accès limité à des compétences comptables spécialisées, ces mêmes exigences peuvent s’avérer disproportionnées et détourner des ressources précieuses de leur mission principale.

Les règles de redevabilité devraient donc être adaptées pour tenir compte de la variabilité des contextes opérationnels des ONG. Par exemple, développer des standards modulables qui s’ajusteraient en fonction de la taille de l’ONG, de la nature de ses programmes, et des conditions de sécurité de l’environnement dans lequel elle opère. Cela permettrait une évaluation plus juste de leurs performances et de leur conformité.

De plus, il est impératif d’accroître les investissements dans la formation des acteurs du secteur sur les spécificités de la gestion financière dans un contexte humanitaire. Des programmes de formation spécialisés pourraient être mis en place pour renforcer les capacités locales, garantissant ainsi que les ONG disposent des compétences nécessaires pour répondre efficacement aux exigences de redevabilité.

La création d’outils comptables et financiers plus adaptés, spécifiquement conçus pour répondre aux besoins des ONG en fonction de leur taille et de leur secteur d’activité, pourrait également contribuer à simplifier le processus de redevabilité tout en renforçant la sécurité financière des organisations.

Face à des règles complexes et à un manque de ressources adaptées, les ONG se trouvent souvent dans une situation où la gestion de la redevabilité empiète sur leur capacité à atteindre leurs objectifs opérationnels. Il est donc crucial de repenser ces règles pour mieux concilier les exigences de redevabilité avec les impératifs opérationnels, permettant ainsi aux ONG de se concentrer davantage sur leur mission humanitaire.

Dans le cadre du Mécanisme de Réponse Rapide financé par la DG ECHO, les équipes répondent à des alertes de déplacements de populations, et viennent en aide aux personnes déplacées internes qui fuient la violence. C’est dans ce cadre qu’une assistance en vivres sous forme de transferts monétaires, des distributions de kits d’articles ménagers essentiels et de purificateurs d’eau, ainsi que des distributions de supplémentations nutritionnelles sous forme de farine enrichie aux enfants de moins de deux ans ont eu lieu la semaine du 19 juin 2023.
MALI – expo photo ©Vinabè Mounkoro ECHO 2728

AB
Pourriez-vous spécifier la différence qu’il peut y avoir en termes de reporting entre les acteurs de l’humanitaire (d’urgence) et les acteurs du développement qui agissent dans des contextes différents ? Quelle différence est-ce que cela fait par rapport à la redevabilité ?

LD
Effectivement, la nature des programmes humanitaires d’urgence et des programmes de développement diffère substantiellement, ce qui se reflète dans leurs exigences de reporting et, par extension, dans leur redevabilité.

Les programmes d’urgence sont souvent mis en œuvre dans des contextes de crise, où l’instabilité et l’insécurité prédominent. Ces conditions affectent directement la capacité des organisations à rendre compte de manière détaillée et régulière. Par exemple, dans une zone touchée par un conflit ou une catastrophe naturelle, l’accès à des ressources telles que l’internet, l’électricité, ou même des professionnels qualifiés peut être sporadique. Cette réalité peut retarder leur reporting ou limiter leur précision, impactant ainsi la manière dont ces organisations rendent compte à leurs donateurs et parties prenantes.

À l’opposé, les programmes de développement opèrent généralement dans des environnements plus stables. Ces programmes peuvent planifier sur le long terme et souvent compter sur des infrastructures plus fiables et des équipes plus stables. Par conséquent, leur reporting peut être plus détaillé et fréquent, offrant une visibilité accrue sur leurs activités et résultats.

La différence en termes de redevabilité entre ces deux types d’acteurs est donc notable. Pour les programmes d’urgence, les exigences de reporting devraient être adaptées à la réalité du terrain. Cela peut signifier des délais plus longs pour les rapports, ou des formats simplifiés qui ne requièrent pas des données aussi détaillées que celles attendues dans les contextes de développement.

Il apparait crucial que les bailleurs de fonds et les organismes de régulation reconnaissent ces différences et les prennent en compte dans leurs critères d’évaluation de la redevabilité. Cela implique d’établir un socle de normes de redevabilité commun mais flexible, permettant des adaptations selon les conditions spécifiques de chaque programme. Cette approche granulaire permettrait que toutes les organisations, indépendamment des défis auxquels elles sont confrontées, soient jugées de manière équitable et selon des standards adaptés à leur environnement opérationnel.

MLI ECHO 2990 – RRM – distribution de kits d’abris, distribution de kits NFI et assistance en cash dans la région de Tombouctou. Crédit photo Almoudou Mahamane BANGOU

AB
Dans un article publié dans Défis Humanitaires, Olivier Routeau, directeur des opérations de Première Urgence Internationale, citait deux exemples qui illustrent bien le poids administratif croissant de la redevabilité sans apporter de plus-value opérationnelle.

Il prend l’exemple d’un consortium d’ONG en Ukraine pour lequel un pack documentaire a été demandé par le bailleur : 137 documents complémentaires au document de projet lui-même, avec des négociations contractuelles qui ont duré 4 mois. Dans ce délai des 4 mois, d’autres acteurs humanitaires Ukrainiens ou internationaux sont intervenus sur ce programme pour répondre aux besoins en attente. Cela a donc remis en cause le projet en cours d’une négociation trop longue et compliquée dans une situation d’urgence.

De même, un projet financé par une agence des Nations Unies qui demandait à l’origine, demandait deux rapports intermédiaires de suivi par an. L’agence a finalement demandé un reporting mensuel et formalisé pour chacun des 7 sites d’intervention. Cette demande a fait passer le nombre de rapports à soumettre de 2 à 84.

Quelle est votre réaction face à ces exemples ? Comment qualifier cet excès qui peut entraver l’action et accroitre considérablement le coût administratif ?

LD
Ces exemples illustrent bien les défis que pose l’escalade des exigences en matière de redevabilité dans le secteur humanitaire. Il est clair que dans ces situations, le fardeau administratif non seulement entrave l’efficacité opérationnelle, mais peut aussi compromettre la rapidité et l’efficacité des interventions d’urgence.

D’une part, l’exemple du consortium en Ukraine montre comment des négociations prolongées et des exigences documentaires excessives peuvent retarder des interventions cruciales. Pendant que les acteurs s’efforcent de répondre à ces demandes administratives, des besoins urgents restent insatisfaits, ce qui peut conduire à une inefficacité opérationnelle et une duplication des efforts lorsque d’autres organisations interviennent pour combler le vide laissé par les délais prolongés.

D’autre part, la situation avec l’agence des Nations Unies qui a multiplié le nombre de rapports requis soulève des questions importantes sur la proportionnalité des exigences de reporting par rapport à l’impact réel sur l’amélioration de la gestion et de la transparence des projets. Augmenter le nombre de rapports de 2 à 84 par an impose une charge administrative énorme, absorbant des ressources qui pourraient être autrement utilisées sur le terrain.

En réponse à ces problématiques, il apparaît crucial de revisiter la notion de redevabilité pour s’assurer qu’elle serve réellement à renforcer l’efficacité et la transparence, sans devenir un obstacle à l’action. Il est possible de parvenir à un équilibre en adoptant des approches de redevabilité plus nuancées et adaptées aux contextes spécifiques des programmes. Par exemple, des rapports simplifiés ou des évaluations basées sur les résultats plutôt que sur le processus pourraient être envisagés pour réduire la charge administrative tout en maintenant un niveau adéquat de surveillance.

Enfin, il est impératif de construire une relation de confiance entre financeurs et organisations financées, basée sur une compréhension mutuelle des défis et des réalités du terrain. Ceci pourrait passer par une collaboration plus étroite dans la définition des exigences de redevabilité, garantissant ainsi que ces normes soient à la fois justes et réalistes.

Ukraine – 2024 – Base de Solidarités International MYKOLAIV – Michael Bunel

AB
Comme vous l’avez dit antérieurement, vous appelez à ce que soient fournis aux ONGI des moyens adaptés notamment pour les ressources humaines et les outils informatiques pour pouvoir répondre aux exigences sans cesse grandissantes des bailleurs. Aujourd’hui, c’est aux ONG de se doter et de financer ces capacités et on sait que le coût en est élevé. Comment votre suggestion pourrait-elle se concrétiser ? Comment, au-delà du mode de fonctionnement actuel, pourrait-on fournir aux ONG les moyens de répondre en termes de redevabilité ?

LD
Pour permettre aux ONG internationales de répondre efficacement aux exigences croissantes de redevabilité imposées par les bailleurs, il est impératif de considérer deux axes stratégiques principaux :

D’une part, il est essentiel d’intégrer systématiquement des budgets dédiés à la formation et à l’accompagnement dans les financements alloués aux ONG, particulièrement celles situées dans les pays du Sud. Actuellement, dans le cadre des partenariats Nord-Sud, qui sont cruciaux pour l’obtention de financements via le « Grand Bargain« , l’accent est mis sur la quantité plutôt que sur la qualité de l’aide apportée. Or, il est contreproductif de financer des entités sans les préparer adéquatement à gérer ces fonds de manière sécurisée et efficace. Cela se traduit souvent par des coûts supplémentaires pour les ONG du Nord, qui se retrouvent responsables des erreurs de gestion financière de leurs partenaires du Sud. Il est donc primordial d’investir dans le renforcement des capacités des ONG pour garantir l’utilisation optimale des fonds publics et maximiser l’impact sur les populations bénéficiaires.

D’autre part, le développement et la mise à disposition d’outils comptables et financiers spécifiquement conçus pour les besoins des ONG sont indispensables. Actuellement, la plupart des ONG sont contraintes d’utiliser des logiciels comptables génériques complétés manuellement par des tableurs, ce qui entraîne une charge de travail excessive et des risques d’erreurs accrus. Pour remédier à cela, il serait bénéfique que les bailleurs financent la création ou l’adaptation d’outils comptables qui répondent aux formats de reporting complexes et variés exigés. Un tel investissement réduirait considérablement le temps et les coûts associés à la gestion financière, permettant ainsi aux ONG de se concentrer davantage sur leur mission principale.

En mettant en œuvre ces deux mesures, nous pourrions non seulement améliorer la gestion des fonds alloués mais également renforcer la transparence et l’efficacité des projets menés par les ONG à travers le monde. Cela nécessite un engagement actif des bailleurs de fonds pour repenser le modèle de financement actuel et y intégrer un soutien plus structuré et ciblé.

AB
Dans une autre tribune publiée dans Défis Humanitaires par François Dupaquier de l’ONG U-Saved, une ONG ukrainienne, il explique que les OI/ONGI transfèrent les risques de sécurité, surtout les risques administratifs, sur les acteurs humanitaires nationaux, entravant ainsi leur capacité à secourir les populations. La politique du risque 0 des OI/ONGI entraîne une recherche systématique de dépenses inéligibles auprès du partenaire local et, au nom du risque 0 en zone de guerre, on est entrés dans un système en cascade dans lequel chacun se protège au risque de paralysie de l’aide.

LD
Dans le cadre du « Grand Bargain », nous observons un transfert progressif de la responsabilité en matière de gestion des risques : des bailleurs aux ONG internationales, puis aux organisations locales. Ce processus impose des exigences de compliance rigoureuses aux partenaires locaux, sans nécessairement leur fournir les ressources adéquates pour y répondre. Cette démarche, bien que visant à assurer une gestion transparente et éthique des fonds, peut malheureusement placer les ONG locales dans une situation de vulnérabilité financière, particulièrement lorsqu’elles se voient pénalisées lors d’audits financiers pour des cas de non-conformité de leurs dépenses.

Il est crucial que les bailleurs de fonds assument une part active dans la préparation des ONG à ces défis. Cela signifie vérifier que les organisations sont équipées, dès le début du financement, pour respecter les normes de compliance imposées. Lorsque les ressources sont insuffisantes, une collaboration pour fournir le soutien nécessaire est indispensable.

Actuellement, l’approche dominante en matière de redevabilité tend à se concentrer sur des audits financiers post-projet, une méthode qui peut s’avérer contre-productive. Nous préconisons plutôt une stratégie proactive, qui implique un soutien en amont pour les ONG, afin de prévenir les problèmes de conformité avant qu’ils ne surviennent.

En collaboration avec le Centre de crise et de soutien (CDCS) et l’Agence Française de Développement (AFD), notre cabinet a développé des évaluations de risques pour les ONG en quête de financements. Ces évaluations nous permettent d’analyser leurs capacités opérationnelles et de s’assurer qu’elles peuvent répondre à leurs engagements de manière sécurisée. Nous avons également mis en place des programmes d’accompagnement pour renforcer la gestion des risques et préparer les ONG pour des audits futurs.

Pour garantir l’efficacité et la pérennité de l’aide, il est essentiel que les bailleurs de fonds et les ONG établissent un partenariat équilibré et robuste.

Conférence Nationale Humanitaire. Depuis la première en 2011, il y a eu 6 CNH dont la plus récente le 19 décembre 2023.

AB
Il y a une grande diversité de bailleurs internationaux de l’aide humanitaire dont les règles sont différentes. Il en va de même pour les cabinets d’audit. Vous suggérez une harmonisation des règles entre les bailleurs pour favoriser la redevabilité et l’aide de terrain. Est-ce vraiment possible compte-tenu de la diversité de la législation, des règles comptables, des cadres légaux propres à chaque pays voire à chaque organisation internationale ? Il est clair qu’il s’agit de quelque chose de souhaitable, mais est-ce possible ?

LD
Dans le domaine de l’aide humanitaire, deux aspects de la redevabilité doivent être systématiquement pris en compte : le respect du cadre légal des pays d’intervention et la gestion transparente des fonds publics.

En effet, chaque ONG, quelle que soit sa zone d’opération, doit se conformer à la législation et la réglementation locales. En ce qui concerne la redevabilité financière, les exigences peuvent varier significativement d’un bailleur à l’autre, ce qui pose souvent un défi en termes de gestion et de justification des dépenses.

Face à cette diversité d’exigences, les ONG tendent à adopter les standards les plus stricts pour éviter toute non-conformité. Cela entraîne souvent des processus internes lourds et une allocation disproportionnée de ressources à l’administratif au détriment de l’action humanitaire elle-même.

L’harmonisation des règles de redevabilité entre les bailleurs de fonds est donc une nécessité pour simplifier le travail des ONG et garantir une utilisation efficace des fonds. Des règles claires, pertinentes et réalistes aideraient les ONG à mieux comprendre et à appliquer les procédures de redevabilité, tout en renforçant la transparence et l’efficacité de l’aide.

En somme, bien que l’harmonisation des règles de redevabilité semble complexe en raison de la diversité des cadres législatifs et normatifs, il s’agit d’une démarche essentielle. Elle doit permettre de réduire les disparités injustifiées, tout en permettant des ajustements adaptés aux contextes opérationnels des projets. Cette approche renforcerait l’efficacité de l’aide et la confiance entre les bailleurs de fonds et les ONG.

AB
Vous suggérez que la France prenne, avec le CDCS, une initiative d’harmonisation en redevabilité et la propose aux bailleurs de fonds des pays membres de l’UE et de la Commission Européenne. Dans ce cadre, pouvez-vous nous en dire plus sur la cartographie des risques du CDCS et ce qui est fait en termes de formation pour soutenir les ONGI ?

LD
Depuis plusieurs années, notre cabinet collabore avec le Centre de crise et de soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, pour examiner la structure interne de leurs ONG partenaires. Nous analysons une vingtaine d’aspects clés tels que la comptabilité, la finance, la légalité, l’éthique, les opérations, la sécurité.

Cette évaluation complète nous permet de cartographier les risques auxquels les ONG sont exposées, en examinant leurs politiques, procédures et outils internes. Nous identifions les forces et les faiblesses des organisations et proposons des recommandations personnalisées.

Cette approche, préventive et constructive, permet aux ONG de se préparer à répondre efficacement aux exigences de redevabilité de leur financeur.

Ukraine ECHO – Distribution de briquettes à Mykolaiv – Liubomyrivka – Solidarités International

AB
Vous dites que l’audit d’efficience est plus pertinent et constructif qu’un audit financier stricto sensu. Vous appelez aussi à concilier les objectifs de redevabilité et d’efficience des projets. Alors, quels changements vous proposeriez pour y parvenir ? et qui pourrait porter cette initiative auprès de bailleurs de fonds ?

LD
Il est essentiel de reconnaître la pertinence des audits d’efficience dans le secteur de la solidarité. Traditionnellement, les évaluateurs opérationnels et les auditeurs financiers travaillent de manière isolée, ce qui peut conduire à des conclusions contradictoires concernant une même dépense. Par exemple, dans un projet de construction, un auditeur pourrait juger une dépense éligible sur la base des seuls documents fournis, alors même que l’évaluateur signalerait des défauts significatifs dans les travaux réalisés. Inversement, une dépense pourrait être rejetée en totalité par l’auditeur pour des irrégularités documentaires, bien que l’évaluateur confirme que l’ouvrage a été correctement achevé.

Ces exemples illustrent le risque de déconnecter les aspects financiers des objectifs opérationnels. L’éligibilité d’une dépense ne devrait pas être évaluée uniquement sur la base de sa documentation, mais aussi en fonction de l’atteinte réelle des objectifs opérationnels. De même, il serait inapproprié de déclarer une dépense comme intégralement inéligible uniquement en raison de déficiences administratives, si les objectifs opérationnels ont été atteints. Cette approche peut pénaliser injustement les organisations qui accomplissent leur mission efficacement.

Dans le cadre d’un audit financier, la redevabilité est souvent strictement documentaire et peut négliger l’aspect opérationnel et la réalité du terrain. Cependant, si le budget a été respecté et les objectifs opérationnels du contrat de financement atteints, il conviendrait de prendre en compte ces résultats avant de déclarer des dépenses inéligibles. Cette manière de procéder favoriserait une utilisation plus judicieuse et transparente des fonds publics.

Pour avancer dans cette direction, il est crucial que les audits d’efficience soient intégrés de manière systématique dans nos pratiques. Ces audits lient la redevabilité financière à la performance opérationnelle, rétablissant ainsi la véritable fonction de la redevabilité, qui est de s’assurer que l’argent du public est bien utilisé selon son objectif.

AB
Qui voyez-vous pour porter cette question de l’audit d’efficience et de l’audit financier coordonnés auprès des bailleurs ? Comment la porter ? À quel niveau ?

LD
Le développement des audits d’efficience nécessite un engagement fort des décideurs politiques pour reformuler les normes de redevabilité des ONG. Cette initiative pourrait être initiée en France avant de s’étendre au niveau européen. Pour cela, je propose la création d’un groupe de concertation, composé de représentants des bailleurs de fonds, des ONG, ainsi que des auditeurs et évaluateurs.

L’objectif serait de développer un cadre commun d’audit qui renforce la transparence et l’efficacité de l’utilisation des fonds. En mettant en place des échanges réguliers et structurés au sein de ce groupe, nous pourrions non seulement standardiser les procédures d’audit, mais aussi favoriser une meilleure compréhension des attentes mutuelles, augmentant ainsi l’efficacité des financements et la confiance entre les parties prenantes.

AB
Comment souhaitez-vous conclure cette entrevue ?

LD
Nos échanges mettent en lumière l’importance cruciale d’une collaboration renforcée entre les acteurs intervenant dans le processus de redevabilité. Il est essentiel d’unir nos expertises et de mobiliser une volonté politique forte pour alléger rapidement la charge administrative des ONG, dont le rôle est de plus en plus vital dans le contexte géopolitique actuel. Face à la rareté des ressources et à l’ampleur des besoins, nous devons garantir que chaque euro dépensé soit utilisé de la manière la plus efficiente possible.

 

Ludovic Donnadieu
Expert-comptable et commissaire aux comptes

Diplômé d’expertise comptable et en économie du développement, Ludovic Donnadieu a, à la suite d’une expérience au sein de l’Agence Française de Développement et en Afrique au ministère des Affaires Etrangères, fondé en 2008 le cabinet Donnadieu & Associés. Son cabinet a pour objectif de développer une expertise spécifique à haute valeur ajoutée dans le secteur de la solidarité internationale. Très sensible aux immenses enjeux liés à la protection et à l’accompagnement de la jeunesse, il a créé en 2023 la Fondation Donnadieu sous l’égide de la Fondation pour l’Enfance, afin de conduire des actions novatrices dans le domaine culturel.

Entretien avec Maria Groenewald, Directrice de VOICE

Alain Boinet : Vous êtes la nouvelle directrice de VOICE (Voluntary Organisations in Cooperation in Europe Coordination des ONG humanitaires dans l’Union Européenne) basée à Bruxelles. Je vous remercie pour cette interview. Pouvez-vous d’abord présenter VOICE à nos lectrices et lecteurs ? 

Maria Groenewald : Bonjour Alain ! Pour commencer, je tiens à vous remercier pour cette invitation. C’est un honneur pour moi d’être la nouvelle Directrice de VOICE et de participer en tant que telle à cette interview.

VOICE est le réseau des organisations humanitaires en Europe. Il comporte 80 membres répartis dans 18 pays européens. Une valeur commune nous rassemble tous, celle du respect des principes humanitaires et du Droit International Humanitaire. La force de notre réseau repose sur la diversité de nos membres qui œuvrent dans différents secteurs, avec différents moyens, différentes structures… Ensemble, nous représentons l’interlocuteur humanitaire principal auprès de l’Union européenne, notamment de DG ECHO.

Alain Boinet : Vous avez participé au premier Forum Humanitaire Européen (FHE) du 21 au 23 mars à Bruxelles. Que pensez-vous de cette initiative de la Présidence française et de la Commission Européenne avec la DG ECHO, comment ce Forum s’est-il déroulé et quelles sont ses réponses concrètes à l’ampleur des besoins urgents d’aide humanitaire ?

Maria Groenewald : Premièrement, VOICE salue l’organisation de ce premier Forum Humanitaire Européen. C’était une bonne occasion de mettre l’accent sur l’importance de l’aide humanitaire, sur ses principes et ses défis. Ces moments sont importants car ils permettent de montrer aux acteurs extérieurs, en particulier politiques, que l’aide humanitaire nous concerne tous. Les événements en Ukraine l’illustrent bien. Selon les Nations Unies, plus de 274 millions de personnes en 2022 ont besoin d’une aide humanitaire. Cela est sans compter les 15,7 millions d’Ukrainiens dans le besoin depuis le début des hostilités. Il est impératif d’en parler, d’avoir des discussions, au niveau politique, sur l’aide humanitaire et ses défis.

Deuxièmement, beaucoup de nos membres ont apprécié ce moment de rencontre en présentiel après deux ans de période covid. Ce fut un moment de networking entre les ONG mais aussi avec les acteurs politiques, la Commission européenne, DG ECHO… Toutefois, les discussions étaient un peu limitées en termes de participation, de débats et d’échanges spontanés. Il faudrait donc revoir le format du forum pour permettre plus d’échanges. Aussi, bien que beaucoup de sujets importants ont été abordés, le choix de ces derniers ne s’est pas fait de manière suffisamment participative.

Chez VOICE, nous aimerions collaborer plus étroitement avec la DG ECHO et la présidence suédoise du Conseil de l’Union européenne, dans la préparation du prochain Forum afin de porter la perspective des ONG, de proposer une approche davantage participative et conduisant à des engagements concrets de la part des principaux acteurs. Nous aimerions donc échanger bien en amont de l’événement sur les sujets les plus pertinents à aborder pour réellement faire avancer les choses. Evidemment, tous les thèmes sont importants mais se concentrer sur certains sujets pourrait aussi être plus efficace.

2) Maria Groenewald (à gauche) Directrice de VOICE, Dominic Crowley (à droite), Président de VOICE, et le député européen Barry Andrews (au milieu), en réunion en marge de Forum Humanitaire Européen 2022.

Alain Boinet : Les financements humanitaires ne sont pas suffisants pour répondre cette année encore aux besoins identifiés qui concernent 300 millions de personnes en danger dans le monde du fait d’une crise (conflit, catastrophe, épidémie).  Il manquerait en moyenne 40% des fonds indispensables pour une aide d’urgence ! Quelle a été la réponse de la Commission Européenne à ce sujet lors du FHE et que devons-nous faire nous-mêmes ?  

Maria Groenewald : C’est une question majeure, mais aussi l’une des plus compliquées.  Cette question est d’autant plus importante lorsque l’on observe ces dernières années une augmentation continue du nombre de personnes dans le besoin humanitaire – augmentation bien plus rapide que celle des financements. Il est donc primordial de se concerter pour chercher des solutions et d’échanger sur des idées innovantes.

Au niveau européen, DG ECHO a de nouveau augmenté son budget pour l’aide humanitaire pour l’année 2022. De plus, la question de l’élargissement de la base des donateurs est une des priorités de la DG ECHO, et à ce titre, le sujet a également été traité durant le forum. Il est donc positif de constater que la problématique est largement reconnue par DG ECHO et que des efforts de plaidoyer pour élargir la base des bailleurs de fonds sont mis en œuvre. Cela reste une tâche très difficile et VOICE aimerait voir plus d’efforts de la part des États membres qui, selon nous, disposent d’un potentiel non-négligeable d’augmentation des financements humanitaires. Les capacités de notre réseau, et la présence de nos membres dans les différents pays de l’UE, pourraient permettre de participer à un effort d’argumentation et de persuasion.

En parallèle, et bien que l’augmentation des financements humanitaires par les bailleurs de fonds reste une condition sine qua non pour faire face aux besoins humanitaires grandissant, nous sommes engagés chez VOICE dans un travail de réflexion sur les modalités d’utilisation de ces fonds. Notre groupe de travail Grand Bargain 2.0 traite ce sujet, et notre « VOICE Policy Resolution 2021 » s’est focalisé sur ce point. Comment pouvons-nous opérer de façon plus efficace dans le cadre d’actions humanitaires ? Car la grande question reste celle-ci : comment investir les moyens mis à notre disposition de la manière la plus efficace possible ? C’est aussi la raison pour laquelle, pour le prochain forum, nous aimerions qu’il y ait plus de discussions invitant les ONG et les autres acteurs à réfléchir à des idées innovantes dans le cadre de la question de l’utilisation optimale de financements limités, et de l’impact des actions humanitaires. On peut penser à la digitalisation par exemple.

Alain Boinet : La Présidente de la Commission Européenne, Ursula Von der Leyen, a déclaré que l’Union Européenne était le premier bailleur de fonds humanitaires au monde. Quel est le budget de la DG ECHO en 2022 ? 

Maria Groenewald : Le budget de l’UE pour l’aide humanitaire est en 2022 de 1,8 milliards d’euros, un chiffre qui a augmenté depuis l’année dernière. En 2021, la Commission européenne était le deuxième plus grand bailleur de fonds public au monde, derrière les Etats-Unis.

VOICE insiste chaque année dans son plaidoyer auprès de l’Union européenne pour qu’une attention particulière soit portée au budget humanitaire. Nous le savons, chaque année les besoins humanitaires augmentent. Le budget alloué doit donc être cohérent, et augmenter également.

Bien que l’augmentation du budget en 2022 soit un signe positif, il reste tout du moins la question de la répartition de ces financements entre les crises humanitaires et les différentes parties du monde.

Intervention du président Emmanuel Macron au Forum Humanitaire Européen en mars 2022 @European Union (Yasmina et Djamel Besseghir, 2022)

Alain Boinet : Parmi les questions à l’ordre du jour du Forum, il y avait notamment celle du développement de capacités européennes de réponse humanitaire. Il a été question d’ équipes prêtes à intervenir, de matériels pré positionnés, de possible pont aérien et de pont terrestre. Cela veut-il dire que la DG ECHO envisage de devenir opérationnelle ou plutôt quelle souhaite développer de telles capacités avec ces actuels partenaires comme cela a été le cas durant la COVID 19 avec le Réseau Logistique Humanitaire et le pont aérien mis en place pour faire face à l’interruption du transport aérien à l’époque ?  

Maria Groenewald : La plupart de nos membres sont des ONG certifiées auprès de la DG ECHO et travaillent étroitement avec celle-ci depuis des années. Ce Humanitarian Partnership (auparavant le FPA – Framework Partnership Agreement) avec ECHO est nécessaire pour avoir le droit de leur soumettre une proposition pour recevoir des financements pour la mise en œuvre d’un projet humanitaire.

VOICE a des échanges réguliers avec ECHO car nous avons aussi la tâche d’être l’interlocuteur principal entre ECHO et les ONG partenaires pour toutes les questions techniques et opérationnelles dans le cadre de ce Humanitarian Partnership. A cet égard, nous sommes toujours ouverts aux idées et approches innovantes afin de mieux travailler ensemble et pour continuer à répondre aux crises le plus vite possible.

En ce qui concerne le pont humanitaire aérien que vous avez mentionné, c’est une idée qui est née auprès d’ONG françaises, dont quelques ONG membres de VOICE. Nous sommes très enthousiastes de voir qu’ECHO continue d’utiliser ce moyen d’opération qui aide grandement nos membres à résoudre des défis logistiques de façon rapide. Toutefois, cette ‘European Humanitarian Response Capacity’ a pour l’instant un bilan mitigé auprès de VOICE, même s’il est important de préciser que cet outil n’est pas encore totalement développé et déployé. Il faut donc attendre un peu pour connaitre les réels impacts de ces opérations.

Selon VOICE, il n’est pas nécessaire qu’ECHO devienne un opérateur opérationnel, parce que les ONG sont les premières à répondre dans l’urgence aux diverses crises. Nos membres, ONG internationales et leurs partenaires nationaux sont des experts en la matière. Cependant, il y a quand même aussi des points positifs dans cette approche coopérative. Par exemple, une contribution accrue de la DG ECHO pour le pré-positionnement des stocks pour diminuer les défis logistiques une fois qu’une crise commence est une idée positive. Il est cependant important pour nous de rester en contact régulier avec ECHO sur ce sujet, pour être sûr qu’il n’y ait pas de dédoublement des mécanismes existants.

Forum Humanitaire Européen en mars 2022 @European Union (Yasmina et Djamel Besseghir, 2022)

Alain Boinet : Parmi les grandes questions abordées lors du Forum, il y a celle du renforcement des capacités locales. Dans la déclaration finale du Forum, il est question d’une procédure de consultation à ce sujet. Quel est l’agenda de cette consultation et comment VOICE et les ONG partenaires vont-elles y participer ?  

Maria Groenewald : En effet nous étions contents de voir que le sujet de la localisation était très présent pendant le forum. C’est une thématique importante pour la plupart de nos membres qui comme vous l’avez dit, travaillent déjà étroitement avec leurs partenaires locaux et nationaux.

Par ailleurs, le développement de ces nouvelles lignes directrices et la procédure de consultation qui l’accompagne ne sont pas une surprise, puisqu’elles avaient été annoncées en mars 2021, lors de la publication de la Communication de la Commission sur l’action humanitaire. Nous sommes très satisfaits que la DG ECHO ait décidé de prioriser ce sujet via le lancement de cette consultation, que nous espérons inclusive et transparente.

VOICE a 2 groupes de travail qui s’occupent, parmi d’autres sujets, de la localisation. Il y a tout d’abord le Watch Group, le groupe de travail en charge des sujets liés au Humanitarian Partnership, et le groupe de travail Grand Bargain 2.0. Nous allons participer à cette consultation car comme vous l’avez mentionné, il existe déjà des cultures de travail entre nos membres et leurs partenaires locaux, des bons exemples de collaboration sur lesquels nous pourrions prendre appui et en retirer des leçons. Cela nous permettrait de mettre en place une approche de localisation soutenue par DG ECHO. Il est aussi primordial pour nous de lancer une approche coopérative entre les différentes ONG, nationales et internationales, pour mieux travailler ensemble. A titre personnel, je suis convaincue que nous avons besoin l’un de l’autre. Bien sûr, il existe encore de nombreuses barrières à la mise en œuvre de partenariats équitables. Cependant, il ne faut pas se voir comme ennemis mais comme des partenaires devant trouver de nouvelles manières de mieux travailler ensemble, de manière coopérative en s’appuyant sur les expertises respectives. J’espère que les nouvelles lignes directrices de la DG ECHO sur la localisation vont aller dans cette direction.

La raffinerie du parc Vanderbijl du géant du fer et de l’acier ISKOR, en Afrique du Sud. Terres agricoles bordant la zone industrielle. 2007. Photo : © John Hogg/Banque mondiale (CC BY-NC-ND 2.0)

Alain Boinet : Le dérèglement climatique et ses conséquences pour les populations dans les situations de crise est une préoccupation majeure pour les acteurs humanitaires. Plusieurs documents de référence ont été publiés récemment à ce sujet. Mais pour répondre concrètement sur le terrain aux conséquences des défis climatique, quelles sont les initiatives et mesures prévues ?  

Maria Groenewald : Le changement climatique et la résilience dans l’aide humanitaire était le 2e sujet, avec la localisation, qui était le plus présent dans les discussions du forum. De plus, ce sujet majeur, au-delà du secteur humanitaire est, comparé à d’autres sujets, un peu moins difficile à aborder avec un bailleur de fonds comme ECHO, car assez consensuel sur la gravité et l’urgence de la situation. En effet, le nombre de réfugiés et de déplacés internes du au dérèglement climatique est alarmant, sans compter les pronostics effrayants pour les années à venir. D’ailleurs, 11 ONG françaises, dont plusieurs membres de VOICE, ont publié une déclaration après le forum en réaction au lancement de la Déclaration des bailleurs de l’aide humanitaire sur le climat et l’environnement. Nous avons d’ailleurs mentionné leur déclaration dans notre propre déclaration après le forum, puisque nous soutenons tout particulièrement leurs demandes : l’attribution de fonds supplémentaires pour répondre à ces défis est impératif. Nous devons continuer à échanger sur cette problématique, notamment dans le cadre des prochains forums, qui devront déboucher sur des engagements clairs des États membres et de la Commission européenne. La reconnaissance de manière unanime que nous ne pouvons pas ignorer l’urgence climatique plus longtemps est une bonne nouvelle, mais ne constitue qu’une première étape, la prochaine étant de discuter des moyens financiers.

Enfin, il est nécessaire de préciser que bien que nous soyons prêts à faire notre part, en tant qu’ONG internationales, avec le soutien des bailleurs de l’aide humanitaire, nous ne sommes pas la solution à cette crise climatique. Je ne pense pas que ce soit ce que l’on attende de nous. Toutefois, la question climatique est au cœur de la stratégie de plaidoyer de VOICE, auprès de la Commission européenne car chaque euro investit dans les actions d’anticipation est 1€ qui ne sera pas dépensé par la suite en aide humanitaire. VOICE espère aussi que la DG ECHO continuera de s’engager davantage pour soutenir ces actions anticipatives, avec des moyens financiers supplémentaires, sans impact sur les autres lignes du budget humanitaire.

Alain Boinet : Parmi les recommandations de ce document publié par ces 11 ONG dont vous faisiez mention, il est indiqué que « nous invitons la Commission européenne à mettre en place un mécanisme de redevabilité à travers un reporting public annuel dont le Forum Humanitaire Européen pourrait être le lieu Que pensez-vous de cette proposition ? 

Maria Groenewald : Nous sommes tout à fait d’accord avec cette proposition. Ce mécanisme me semble nécessaire car en améliorant la transparence, cela va jouer sur les décisions de répartition des financements. En théorie, tous les chiffres sont disponibles en ligne. Mais en réalité, il n’est pas facile de comprendre l’état actuel des financements humanitaires de DG ECHO et la source de ces financements. Il manque aussi des informations sur les logiques de répartition des montants. Pourquoi tel montant pour le Sahel, tel montant pour l’Asie ou tel pour l’Amérique latine ?

Cette discussion est d’autant plus pertinente dans le cadre de la crise en Ukraine où des montants importants ont été mobilisés. Nous saluons le déploiement de ces aides financières de l’Union européenne et de DG ECHO pour la crise en Ukraine mais cela ne doit pas réduire les budgets pour les autres crises humanitaires, y compris pour les crises de long terme, parfois oubliées.

Donc chaque effort vers plus de transparence est un effort que VOICE salue, en particulier pour tenir responsable les bailleurs de fonds. Nous devons veiller à ce que les intérêts des personnes bénéficiaires de l’aide humanitaire soient au cœur de toutes les décisions.

Alain Boinet : La guerre en Ukraine et ses conséquences dramatiques dans ce pays pour la population, l’accueil de nombreux réfugiés dans les pays limitrophes, les conséquences sur la sécurité alimentaires dans de nombreux pays, en particulier au Proche et au Moyen-Orient et en Afrique, entraine une mobilisation humanitaire internationale exceptionnelle. Mais les budgets sont déjà votés alors qu’il faut secourir l’Ukraine tout en n’abandonnant personne dans les autres crises en cours. Comment agir auprès de la Commission Européenne et des autres bailleurs de fonds afin de n’oublier personne ? Que peuvent et doivent faire VOICE et ses partenaires pour cela ?  

Maria Groenewald : C’est évidemment une question complexe mais primordiale. La crise en Ukraine a bien montré que l’Union européenne et DG ECHO sont des acteurs qui peuvent réagir vite et mobiliser les financements supplémentaires nécessaires face à une crise que peu de personnes avaient anticipé il y a encore 3-4 mois. Nous aimerions voir cette rapidité d’action et cet engagement financier s’appliquer à d’autres crises actuelles et futures.

Acheminement de l’aide par avion-cargo de la France vers la Moldavie, coordonné par le mécanisme de protection civile de l’UE. © Union européenne, 2022 (CC BY-NC-ND 2.0)

Bien sûr, les impacts de cette crise s’appliquent bien au-delà du territoire ukrainien. Elle touche aussi les pays limitrophes qui accueillent les réfugiés, et l’augmentation des prix menace tout particulièrement la sécurité alimentaire dans d’autres régions du monde. VOICE joue un rôle pour influencer l’agenda au niveau politique, y compris sur ce dernier point. Par exemple, le sujet de la relation entre la faim et les conflits n’était pas sur l’agenda initial du Forum Humanitaire Européen 2022. Après une réunion entre nos membres et le directeur adjoint de la DG ECHO, Michael Köhler, en novembre 2021 où nous avons signalé l’absence du sujet, les organisateurs du Forum – la DG ECHO et la présidence française du conseil de l’UE – ont accepté d’ajouter le sujet « Faim & Conflit » à l’agenda. Entre temps, le conflit en Ukraine a éclaté, et il est devenu d’autant plus d’actualité de discuter de ce sujet au cours du Forum.

Donc oui effectivement, nous sommes l’interlocuteur principal entre les ONG certifiées et ECHO pour discuter de toutes les questions techniques mais la plus grande partie de notre travail est de garantir un espace pour les sujets les plus importants au cœur des débats ici à Bruxelles avec DG ECHO et les États membres et d’influencer la manière dont ils sont discutés. Promouvoir l’aide humanitaire et engager davantage d’Etats membres font aussi partie de nos objectifs. Cette nouvelle crise en Ukraine et ses effets globaux montre que l’aide humanitaire n’est pas quelque chose qui ne concerne qu’un petit groupe essayant d’aider les personnes dans le besoin. Non, c’est un sujet qui concerne tout le monde, et en particulier l’ensemble des Etats Membres.

Enfin, à propos des enjeux autour du Droit International Humanitaire, qui est parfois un peu questionné, je pense que nous devons utiliser toutes les occasions possibles pour expliquer systématiquement ce qu’est le Droit International Humanitaire et pourquoi il faut le respecter, dans n’importe quelle crise, guerre ou confrontation, car la mise en place de l’aide humanitaire repose et dépend de ce droit. Il est également important de comprendre que ce n’est pas une question de solidarité. Tout le monde se sent solidaire avec l’Ukraine pour de bonnes raisons. Mais le respect du DIH va au-delà, nos ONG sont obligées de suivre les principes de l’aide humanitaire pour garantir l’arrivée de cette aide aux personnes dans le besoin. C’est l’objectif final de notre action, le reste est politique. Comme vous l’avez dit plus tôt, nous ne sommes pas des acteurs politiques mais des acteurs humanitaires et chacun doit jouer son rôle.

Alain Boinet : Comment voulez-vous conclure cette interview ? 

Maria Groenewald : Il existe 3 points importants pour moi. Tout d’abord, chez VOICE, nous sommes prêts à continuer le dialogue avec DG ECHO et les États membres sur tous les sujets que nous avons discuté pendant le forum parce que ce sont des sujets majeurs, mais aussi pour permettre une continuité et un suivi des déclarations faites au forum. Il faut s’assurer que les discussions se transforment en actions sur les sujets clés tels que la localisation, la recherche des bailleurs de fonds alternatifs, la question des financements pour le climat, une plus grande coopération pour plus efficacité… Nous devons maintenir le lien entre le forum 2022 et 2023 et commencer le prochain forum en discutant de nos avancées sur les différents sujets.

Deuxièmement, il est primordial de continuer, ensemble, la promotion du respect du Droit International Humanitaire et des principes humanitaires. Les récents événements en Ukraine ont bien montré la remise en question de ces principes, ce qui met en danger nos collègues qui travaillent sur le terrain.

Enfin, la question des sanctions de l’Union européenne et des mesures anti-terroristes est un enjeu majeur. Nous ne remettons pas en question la nécessité de telles mesures mais elles ne doivent pas empêcher les organisations humanitaires de mettre en place leurs actions de façon rapide et efficace.

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Qui est Maria Groenewald ? 

Avec plus de 15 ans d’expérience dans le secteur des ONG, Maria Groenewald a développé de solides compétences en matière de plaidoyer et de gestion de projet, tant dans le domaine humanitaire que dans celui du développement. Après avoir étudié les sciences politiques, les sciences de la communication et la sociologie en Allemagne et en France, Maria a commencé sa carrière en travaillant pour Johanniter International Assistance, où elle a acquis de nombreuses expériences de terrain en Afrique. Maria a ensuite rejoint Plan International Allemagne, où elle a occupé différents postes pendant plus de dix ans, par exemple celui de responsable des programmes humanitaire et de développement en Asie. Au cours des quatre années précédant son arrivée chez VOICE, Maria était basée à Bruxelles en tant que Senior Resource Mobilisation Manager chez Plan International Allemagne avec un focus sur les financements et rapports avec la DG ECHO et DG DEVCO (maintenant DG INTPA).

Spécialisée dans la programmation humanitaire et de développement, le nexus, le développement des activités, la mobilisation des ressources, la programmation en lien avec les droits de l’enfant, le partenariat humanitaire (en particulier avec la DG ECHO) et le Grand Bargain, Maria a rejoint l’équipe du secrétariat de VOICE en février 2021 en tant que coordinatrice programme. Elle devient directrice ad intérim en juillet 2021, avant d’être été nommée comme nouvelle directrice de VOICE en novembre 2021.

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