LES ANNÉES GLORIEUSES – Entretien avec Bernard Kouchner

Bernard Kouchner à Hassakeh lors du « Forum International sur l’Eau dans le Nord-Est Syrien » les 27 et 28 septembre 2021. Photo Alain Boinet

Alain Boinet :  Quand l’on pense à la résolution 688 du Conseil de Sécurité des Nations Unies du 5 avril 1991 sur l’Irak pour protéger les populations civiles et les kurdes par rapport à la situation géopolitique en 2025 et au mode de règlement des conflits, quelles réflexions cela t’inspire t’-il ? Quel bilan fais-tu ?

Bernard Kouchner : Que se passe-t-il ? Nous avons tous travaillé en faveur des droits humains, du developpement, des missions humanitaires, de l’anti racisme, de la justice sociale. Nous continuons de le faire mais  reconnaissons que ces valeurs n’ont plus la même force d’attraction ! Est-ce un échec ? Non je ne le crois pas mais il s’agit, au moins, d’une malencontreuse pause.

Les Kurdes ! Un mot sur eux : le plus grand peuple sans Etat , un reste oublié des colonisations, notre découverte en Irak à Hadj Omran, une nuit a écouter le Grand  Massoud Barzani, vieux guerrier demeuré démocrate…C’était au début des années soixante-dix ! Et trente ans après la résolution 688 du Conseil de sécurité et voilà qu’on exhume içi, plus de trente ans encore écoulés, la résolution 688, ce grand progrès du Droit humanitaire, qu’on appelait « la mère de toute les résolution ».

Le monde s’est modifié.  Les  Kurdes, ne sont plus des inconnus. Ils se sont beaucoup battus,  les ONG,  les Français et les Américains, entre autres, ont politiquement soutenus leurs efforts. Pas assez. En voilà un bon exemple du nécessaire mélange de la politique et de l’humanitaire ? Certes les Kurdes, coincés entre les territoires Turc, Irakien, Syrien , Iranien, ne sont pas d’accord entre eux. Ils combattent dans des  situations différentes. Sans oublier une très importante diaspora, morcelée elle aussi.

Humanitaires ou politiques  il faut poursuivre la route aux cotés des Kurdes. Tout a évolué mais la persistance des   engagements humanitaires  des ONG fut décisive. En Iran  la répression sans doute demeure la plus violente ; en Irak les Kurdes sont  presque autonomes. En Syrie la situation flotte, le nouveau barbu ne m’inspire guère de confiance.

Pour les Kurdes l’indépendance est-elle l’étape suivante ? Un  Etat Kurde unique ? Est-ce  un souhait commun ? Pour cela conviendrait de construire un langage commun, une idéologie commune. Des dizaines d’années seront encore nécessaires

AB : Selon toi, que signifie l’agression de la Russie contre l’Ukraine et l’élection de Donald Trump dans les relations internationales et avec quelles conséquences à l’avenir ?

BK : Ne confondons pas les deux phénomènes mêmes s’ils se complètent ! Il convient de s’interroger  sur la « droitisation » des opinions du monde qui existe et se renforce. Les peuples pauvres font ils peur aux riches ? Le rejet violent de l’émigration incline dans ce sens. L’échec des luttes et des espoirs socialistes renforce ce sentiment.

Pour Vladimir Poutine, en envahissant l’Ukraine, il s’agit de récupérer, par la force, les frontières de l’ancien Empire soviétique. Rappelons que les Russes eux mêmes (Eltsine) avaient  autorisé indépendance et référendum en Ukraine.  Nous avions déjà suivi les événements en Géorgie et en Crimée. L’armée de Moscou ira-t-elle  plus loin, envahiront ils les pays Baltes ? Beaucoup de Français le pensent, beaucoup d’Européens jugent de même. Pour ma part je ne crois  pas à une extension immédiate de la guerre. L’économie russe vacille et les Ukrainiens ne cèdent pas. Mais sans aucun doute le risque existe.

Et il faut renforcer nos défenses européennes, persister dans cette vieille idée, cette obstination en faveur d’une « Europe de la défense ».Soulignons a cet endroit que Donald Trump a semblé, au cours d’une de ses oscillation, se rendre aux raisons de Vladimir Poutine et qu’il ne semble pas connaitre l’histoire de la région. Trump aime rencontrer Poutine. Le Président des Etats Unis va-t-il ajouter la trahison à la légèreté diplomatique ? Il change d’avis souvent, mauvais  point, mais s’obstine, bon point. Je ne connais pas encore l’issue de l’affrontement ce que je comprend en matière de taxes et d’économie me fait grand peur. Il n’a pas fini de nous choquer. Si Donald Trump, n’apparaît pas comme un grand politique au sens classique il semble un joueur de  golf  premier plan.

Décidément le siècle vacille.

Sommet Washington sur l’Ukraine Août 2025 ©TheWhiteHouse

AB :  Dans son livre « Occident ennemi mondial numéro 1 », Jean-François Colosimo insiste sur la renaissance conquérante des anciens empires, russe, perse, turc, chinois auquel ajouter les Etats-Unis. Dans ce nouveau contexte que devient l’Europe, ses pays et la démocratie ?

BK : Oui les anciens empires retrouvent de l’ambition. Les querelles sur les idéologies, le capitalisme et le socialisme  sont plus rares, pas les différences de niveau de vie, ni les pauvres et les riches sont toujours là. L’Europe celle que nous voulions unie, est devenue une cible pour les autres nations, toute tendances mélangées.  Est-ce encore un exemple, un espoir ou un regret ?

Ils sont tous, pour des raisons différentes irrités par ces vieilles démocraties et de leurs soubresauts mais plus encore par de leurs cultures et leurs modes de vie. Et que devient l’Europe , doit-elle nous désespérer ? Pas même de communiqué unanime de tous les 27 pays européens sur les bombardements effrayants de Moscou, pendant de très longs mois, malgré les positions affirmées du Président Macron et du premier ministre britannique Staermer.  Nous affirmions que Vladimir Poutine menaçait l’Europe entière. Les pays européens demeuraient dans le vague.

Et soudain grâce au courage de Volodimir Zelinski et du peuple ukrainien, après une alliance très offensive entre les Britanniques (qui ont quitté l’Europe) et les Français la politique changea de cadence. La peur d’un conflit se répandit, le jugement sur Vladimir Poutine se fit plus dur. Et la conférence de Washington donna enfin une dimension qui dépassa les premières impressions d ‘un ralliement de Trump sur les plus néfastes positions de Poutine, appuyées par des très violents et meurtriers bombardements sur l’Ukraine. Mais très vite nous sommes retombés dans le flou.

Rencontre Trump Putine, Alaska 2025 ©TheWhiteHouse

AB : Que devient l’ONU dans tout cela? Elle semble soit paralysée, soit marginalisée, soit suiviste et très affaiblie. Connaîtra t’elle le sort de la SDN?

BK : L’Onu demeure un espoir déçu. L’ONU est en mort cérébrale. Mais même pas un dernier recours. L’ONU n’avance pas mais elle a de beaux restes. Ainsi elle reste présente à la frontière entre le Liban et Israél. Mais elle est une présence théorique.

C’est le conseil de sécurité qui est paralysé : la Russie de Poutine, l’envahisseur de l’Ukraine en est la cause, la Chine le soutient Chine soutient doucement. Deux membres du Conseil de sécurité des Nations Unies sur cinq : impossible de prendre une décision !

Quel avenir pour les Nations Unies ? Sombre. Il faut inventer une autre machine à faire la Paix. Cette grosse réunion de Washington qui fut-elle utile , l’ONU n’y a même  pas figuré. Votre comparaison avec la SDN est juste.

AB : L’administration américaine a récemment démantelé USAID, baissé drastiquement ses budget et modifié ses priorités et ses méthodes. De même en Europe, la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France et bien d’autres pays coupent brusquement et massivement. dans les financements de l’aide humanitaire et du développement. Comment expliques-tu ces choix et quelles conséquences cela pourrait-il avoir?

BK : Oui il s’agit d’un assassinat mais pourquoi avoir tant compté sur les USA ? Ce pays était-il notre assurance vie depuis près  de 70 ans ? On en disait du mal systématiquement et on l’appelait à nos côtés à la moindre occasion un peu sérieuse. Les opérations militaires en Afrique recevaient souvent un appui en matériel et en argent américain.  Le soutien de Washington nous était d’un grand secours dans le renforcement de nos mesures de protection sociale, laissant les  Français toucher les fameuses « dividendes de la Paix ».  Nous pensions peu aux autres et je fais la différence avec la conduite des ONG bien sur. Aucune de nos opérations militaires n’aurait pu voir le jour sans l’aide américaine. Nos enfants fréquentaient les écoles d’outre atlantique et musique et les sportifs américains…

Et se serait trop facile de s‘appuyer trop longuement sur le déroulé des années 39-45 et sur le débarquement en Normandie. Mais n’oublions pas tout : nous ne voulons pas rompre avec les Americains parce que nous doutons de la stabilité de Trump.

AB : La chute des financements de l’aide s’accompagne d’un affaiblissement du droit international humanitaire, de la protection des populations civiles et de l’accès des secours comme on le voit au Soudan, en Ukraine et à Gaza ou l’humanitaire est en train de sombrer quand la famine est utilisé comme une arme de guerre qui tue des innocents. Va t’on sombrer dans l’acceptation du pire et l’impuissance du droit?

BK : La natalité, la réussite du capitalisme, la pauvreté, l’irrespect  du droit.  De multiples facteurs se mélangent, se contrarient. Je suis désolé de cette régression des engagements.

AB : Les humanitaires se sentent moins soutenu, voire mis en cause, critiqué. Comment parler à une opinion publique principalement préoccupée par le pouvoir d’achat et l’insécurité face à un avenir incertain?

BK : L’action humanitaire fut, grâce a l’action de toutes les ONG, les petites et les grandes elle fut aussi une des avancées majeures des consciences et des engagement politiques. Il s’agissait d être  aux cotés des autres, des pays pauvres et il fallait, pour y parvenir, une économie solides des pays riches.

Bernard Kouchner (à droite) en Afghanistan en 1985 avec le commandant Amin Wardak (à gauche) et Alain Boinet. ©José Nicolas SIPA press

L’avenir incertain dis-tu, est ce la perspective d’une guerre contre l’armée de Vladimir Poutine ? La défaite ou même la trahison alléguée de Poutine, ou de Trump, ou bien des deux ? Certes il était plus commode de vivre avec le choix restreint  du capitalisme ou du socialisme, du bien et de mal. Et nous savions tous que ce choix était trop simpliste. Il était superficiel, schématique mais très commode. Les étiquettes étaient distribuées à vie, les affrontements devenaient ossifiés, manquaient de nuances, la Constitution, les élections qui convenaient  pour l’époque du Général de Gaulle, ne représentent plus la société moderne.

N’empèche,nous restons un pays où malgré ce que nous appelons la crise, il fait le meilleur de vivre.

AB : Dans son livre « L’heure des prédateurs », Giuliano Da Empoli écrit: « en Libye, au Proche Orient, en Ukraine: les bordures du continent qui a fondé sa reconstruction sur la paix ne sont plus qu’un champ de bataille, la guerre pénètre un peu plus à l’intérieur des frontières de l’Europe ». Face à constat, faut-il se préparer à une guerre possible et s’armer en conséquence?

BK : Toutes les allusions, tous les doutes et quelques certitudes avec la guerre d’Ukraine qui retient tous les esprits construisent une ambiance et une réalité guerrière. Je ne sais pas si l’affrontement se rapproche je suis certain , repetons-le de s’y préparer.

Et pour cela il faut à nouveau et malgré de lourdes illusions assumées, construire une Europe de la défense, pas une armée Européenne. Le chemin sera long mais je pense que tous en comprennent la nécessité.

Puisque l’histoire est sans mémoire, soulignons l’essentiel pour corriger le tir des mensonges et des approximations. Se sont les Russes, je le répète,  Gorbatchoff et Elsine, qui donnèrent l’indépendance et acceptèrent le référendum en Ukraine. Les troubles éclatèrent au Dumbass en 1984 et opposèrent les Russophones aux Ukrainiens ; Vieille affaire. Pendant de longues années ce fut un conflit presque gelé. Vladimir Poutine après plus de 20 années de dictature décidera d’en faire une opération spéciale et envoya son armée pour s’emparer du pouvoir à Kiev. Saluons une fois de plus le courage des Ukrainiens et la tenacité du Président Zelinski.

AB : Selon les Nations-Unies (OCHA) Il faudrait cette année 47,4 milliards de dollars pour secourir 189,5 millions de personnes en danger dans 72 pays. Selon des prévisions, les contributions pourraient n’atteindre qu’un cinquième de cette somme, voire moins encore. Dans ce cas, les conséquences humaines seraient catastrophiques. Quels messages voudrais-tu envoyer aux décideurs politiques sur ce risque réel?

BK : Je me prononce bien sur pour secourir un maximum de personnes en danger. Je l’ai fais toute ma vie mais il est trop facile de séparer hermétiquement l’humanitaire de la politique. S’agit il de se rassurer ?  On voit bien, en ces jours  de danger qu’il faut rapprocher l’une et l’autre des activités sans les confondre. Et, puisque l’argent manque il nous faut innover et inventer afin de poursuivre l’intervention d’urgence comme l’aide au développement.

Nous rêvons tous de changer le monde, et c’est aussi pour cela qu’il faut poursuivre de prêt  les réalités politiques sans oublier les  nécessités humanitaires ? Est ce possible ? Je ne sais pas, je le crois, il n’est pas interdit de rêver.

AB : Comment souhaites-tu conclure cet entretien?

BK : Les temps actuels tentent de nous désespérer donc ne désespérons pas et continuons de croire à l’Humanitaire. Le politique tentera de nous rattraper.

Ces derniers jours Gérard Chaliand, cet Homme de ténacité et de loyauté, nous a quitté. Il avait tout vu, Il avait tout compris et, comme on dit, il n’étalait pas sa science. Je me souviens de lui à l’âge 20 ans et depuis l’âge de 20 ans. Il fut un modèle d’honnêteté intellectuelle. et d’un rare courage. Il parlait avec douceur et gravité de ce qu’il avait constaté. Sans dire du mal des gens, jamais. C’était rare un homme de ce calibre qui abordait la géopolitique avec l ‘œil d’un poète. Avec amitié aussi. Salut à toi Gérard.

Bernard Kouchner

Co fondateur de Médecins Sans Frontières et de Médecins du Monde, Ancien ministre de la Santé, ancien ministre des Affaires Etrangères.

 

 

 

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

Le défi de la « réinvention » humanitaire

 

2025, Khiam, Liban ©PUI

Alors qu’une cour d’appel fédérale est venue valider le 13 août dernier les coupes budgétaires infligées par l’Administration Trump à l’aide internationale[1], il convient de s’interroger sur les dynamiques sous-jacentes à ce retournement de l’histoire, au-delà de ses conséquences immédiates et le plus souvent dramatiques pour les populations les plus vulnérables de la planète.

Le secteur humanitaire vit sans doute la crise existentielle la plus ardue de son histoire, et ce constat n’est plus réellement à démontrer. En effet, les études et les analyses se sont multipliées ces derniers mois et ont tenté d’alerter et de convaincre, à longueur d’articles, sur les risques prévisibles et les effets dévastateurs des coupes budgétaires annoncées par les principaux financeurs de l’aide internationale. Parmi celles-ci, le gel puis la suppression de plus de 80% de l’aide américaine, avec en point d’orgue le démantèlement de l’USAID[2], sont un réel cataclysme pour les millions de personnes qui dépendaient pour leur survie des programmes soutenus jusque-là par l’agence US. Une modélisation publiée début juillet par la revue The Lancet établit que les réductions budgétaires envisagées pourraient notamment entrainer la mort de 14 millions de personnes (dont plus de 4.5 millions d’enfants)[3]. « Elles risquent d’interrompre brutalement, voire d’inverser, deux décennies de progrès pour la santé des populations vulnérables. Pour de nombreux pays à revenu faible ou intermédiaire, le choc qui en résulterait serait d’une ampleur comparable à celle d’une pandémie mondiale ou d’un conflit armé majeur », a commenté Davide Rasella, coauteur de l’étude et chercheur au Barcelona Institute for Global Health, cité dans un communiqué[4]. D’autres analyses viennent corroborer ces projections, estimant par exemple que 2.3 millions d’enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère ne pourront plus bénéficier des traitements nécessaires à leur guérison, dans de nombreux pays dont les systèmes de santé sont défaillants[5].

Des chiffres qui donnent le vertige, au regard des leçons de l’Histoire, des ambitions affichées depuis des décennies par la communauté internationale en termes de développement durable[6], et plus globalement du principal fondement de ce qui nous amène à faire société, le concept d’humanité. Mais au-delà de la sidération qui saisit les acteurs du secteur face aux drames en gestation, c’est la raison même qui semble attaquée par les décisions politiques à l’origine de la crise actuelle.

De la rationalité économique à la versatilité politique

Face à cette crise, les analyses se sont en effet multipliées pour évaluer non seulement l’impact de ces coupes, mais également pour démontrer leur irrationnalité au regard des montants en jeu (et de leur insignifiance en termes d’effets recherchés sur les équilibres macro-budgétaires des pays concernés), et les effets contre-productifs qu’elles pourraient engendrer, au regard même des intérêts nationaux des Etats financeurs (à commencer par ce qui concerne les enjeux de santé publique globale avec l’arrêt des financements alloués à de nombreux programmes verticaux -HIV, malaria, …- et au soutien des systèmes de santé défaillants). Les constats sont en effet établis et connus de tous et de longue date, et personne ne remet en cause sérieusement aujourd’hui les liens de causalité faisant de l’aide internationale un élément de stabilisation globale au bénéfice de tous. Affirmer cela ne veut néanmoins pas dire qu’il n’y avait rien à changer ou radicalement transformer dans le système de l’aide internationale, à commencer par la structuration et les ressorts de son financement, dont la fragilité et la dépendance au politique explose plus que jamais au grand jour avec la crise actuelle, mais que nous en connaissons également les effets vertueux. Dès lors, face à une telle démonstration, comment pouvons-nous expliquer les décisions ainsi prises par les pouvoirs en place, parfois à l’encontre même de ce qui semble être leur propre intérêt ou celui de leur population, et ce finalement à un coût relativement modique ?[7] Au premier abord, cela semble parfois abscons et c’est certainement parce que centrés sur l’objet lui-même, à savoir le système de l’aide internationale dans ses objectifs et ses impacts, nous laissons de côté l’un des facteurs pourtant déterminants de l’analyse visant à comprendre les évolutions actuelles, à savoir les conditions d’épanouissement de celui-ci.

2025, Gaza, ©PUI

Retournement de l’histoire ou simple nouvelle ère ?

La crise actuelle donne l’impression d’un grand retour en arrière ou de revenir sur des acquis quasi immémoriaux, et ce sentiment est amplement légitime au regard du coup d’arrêt réel des financements alloués et de la menace même que celle-ci fait peser sur la survie du système de l’aide internationale. Toutefois, il convient de rappeler que ce système reste relativement « jeune » au regard des relations internationales évidemment, mais également de l’histoire de la solidarité internationale plus spécifiquement. En effet, si le système des Nations Unies est mis en place à partir de 1945, en conséquence et réaction au traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale, du point de vue fonctionnel il ne prend réellement son essor qu’après la Guerre Froide dans les années 90, soit dans une période historique tout à fait particulière. Pour autant le concept « d’humanitaire », à tout le moins dans ce qui est relatif à l’époque moderne, a répondu à d’autres « formes » avant de se voir structuré et défini par son périmètre actuel. Chacune de ces acceptions historiques se sont développées dans des conditions spécifiques, en lien avec une certaine idée de rapport au monde et à la société, tant par les gouvernements que par leurs populations. Ainsi, de la création du mouvement Croix-Rouge lorsque la guerre devient en quelque sorte industrielle et qu’elle charrie un lot de victimes jamais vu jusqu’ici, à l’invention du sans-frontiérisme lorsque le système international est paralysé par l’opposition des « Blocs », l’époque et l’environnement sont toujours les marqueurs déterminants de la manière dont va se penser et se structurer la manière de « sauver des vies ». La période que nous pouvons qualifiée de contemporaine, et qui est en train de s’achever, n’en est évidemment pas exemptée.

Des « narratifs » complémentaires devenus obsolètes

D’un certain point de vue, les vingt-cinq ou trente dernières années représentent une forme « d’âge d’or » de l’humanitaire, dans la mesure où jamais dans l’histoire autant de morts évitables ont été évitées. Sans être jamais parvenu à couvrir l’ensemble des besoins identifiés en termes d’accès aux services essentiels pour les populations les plus vulnérables affectées par les crises, les progrès opérés par le système de l’aide dans sa capacité à détecter/capter les besoins d’une part et à organiser/mettre en œuvre une réponse pertinente à ces derniers et à l’échelle, ont eu un impact considérables sur la survie des populations, et sans commune mesure en termes d’impact avec tous les mécanismes de solidarité humaine observés jusque-là. Un tel exploit n’a évidemment été possible que parce que les conditions d’un tel épanouissement ont été réunies, associant volonté politique et moyens financiers. C’est la remise en cause de ces conditions qui est à l’origine de la crise observée ces dernières années et il convient de s’interroger pourquoi.

2025, ©PUI Syria Rural Damascus Projects, Visit O.ROUTEAU

En prenant un peu de recul sur la conjoncture actuelle, on pressent une forme d’impasse directement liée au fait que les différents narratifs soutenant, sur le plan des idées, le cadre conceptuel de l’humanitaire sont rendus caduques par l’évolution du réel. C’est cette impasse, et les contradictions qu’elle engendre pour les gouvernants des pays jusque-là principaux financeurs du système, qui explique le revirement profond observé actuellement.

Tout d’abord, le premier des narratifs sous-jacents devenu inopérant tient à l’idée de progrès social. En effet, la solidarité internationale (dans ses versants développementalistes ou humanitaires) s’est toujours arrimée, d’une manière ou d’une autre, à l’idée d’une forme de devoir moral et/ou de justice sociale, corolaire à la prospérité croissante observées et ressenties par les populations des pays dits « développés ». A l’issue d’une période continue de prospérité croissante (Trente Glorieuses..), et dans un monde où le politique avait pour projet politique l’amélioration des conditions de vie des gens et la satisfaction de tous leurs besoins matériels… il apparaissait cohérent, voire indispensable, de développer en parallèle un discours stipulant que l’ambition collective devait être d’éradiquer à l’échelle de la planète l’extrême pauvreté et d’assurer à l’ensemble de l’humanité l’accès aux services essentiels à leur survie. A l’heure de la consommation de masse et dans une société de plus en plus tournée vers les loisirs, qui plus est dans une époque où les technologies de l’information et de la communication permettent à chacun de connaître les conditions de vie de toutes et tous sur Terre, la persistance de famines, de la malnutrition ou de la surmortalité infantile, résonnaient comme des incohérences préjudiciables à la grande marche civilisationnelle promue par les sociétés occidentales. Victorieux dans un monde devenu unipolaire, le modèle capitaliste se devait de répondre à l’aspiration de nombre de ses citoyens et de promouvoir les mécanismes permettant de favoriser un développement minimal des pays les moins avancés et d’assurer l’accès aux services essentiels pour les plus vulnérables de l’ensemble du globe.

Mais dans un monde « fini », où le modèle de croissance énergivore et consumériste occidental se voit remis en cause et où l’horizon de prospérité s’éloigne pour de larges pans de la population des pays occidentaux, le discours des gouvernants change inévitablement et le narratif de la solidarité internationale a dès lors plus de mal à s’arrimer. Bien sûr, d’autres orientations et choix de société pourraient s’opérer dans les pays concernés, mais force est de constater qu’entre la sobriété heureuse et le déclin redouté, le discours actuellement dominant tend plus vers le pessimisme et conduit à un mindset de repli sur soi. Si tous les pays ont leurs propres caractéristiques expliquant les phénomènes observés, la vague populiste et conservatrice qui recouvre progressivement l’Occident, et dont Donald Trump est sans doute la figure de proue, agit comme une force hostile par principe aux enjeux de solidarité internationale, et sur laquelle un discours rationnel tant sur les responsabilités des Etats du Nord, que sur leurs intérêts objectifs, n’a que peu de prise. C’est une des difficultés actuelles des acteurs de l’aide pour lutter contre les réductions budgétaires envisagées par la plupart des gouvernements. Quand ces derniers saignent les budgets alloués aux prestations sociales et au fonctionnement des services publics, couper l’aide publique au développement vient renforcer à peu de frais l’idée d’un effort global et que l’Etat à tout couper avant de ponctionner dans les prestations offertes à ses propres citoyens et/ou d’augmenter les impôts. Surtout, il s’évite toute polémique politicienne sur la base d’une instrumentalisation de la dégradation observée des conditions de vie de ses nationaux, qui serait associée aux dépenses dispendieuses réalisées dans le cadre de l’APD. Si ce n’est évidemment pas l’unique raison, le contexte économique dégradé et la fin du mythe de la prospérité infinie constituent le terreau favorable à une remise en cause du concept de responsabilité humanitaire. La célèbre formule « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde[8] » n’a jamais autant raisonné, en la transposant aux enjeux de solidarité internationale dans leur ensemble, que dans la période actuelle.

Une second narratif puissant, dans sa capacité à soutenir les investissements réalisés par les pays financeurs pour des objectifs humanitaires, est celui de la paix. En effet, sur une période extraordinairement longue au regard de l’histoire, l’Occident en général et l’Europe en particulier ont connu une absence de guerre sur leurs territoires qui a permis de souscrire à l’idée progressiste là-aussi, sur le plan civilisationnel, de fin de la guerre. Cette dernière, si elle n’a évidemment jamais totalement disparue, était l’apanage de pays lointains et de sociétés allogènes, et constituait en quelque sorte les derniers soubresauts d’un monde révolu. Dans un tel contexte, le droit en général et le droit international humanitaire en particulier, tout comme les institutions chargées de leur mise en œuvre et de les faire respecter, pouvaient prendre leur essor et connaître un âge d’or source d’espoir pour l’ensemble de l’humanité. Le retour de la guerre, géographiquement d’une part avec notamment le conflit en Ukraine sur le continent européen, et de par sa forme d’autre part avec affrontements dits « de haute intensité », est venu faire voler en éclat cette utopie. Plus que cela, ces nouvelles réalités géopolitiques viennent souligner les incohérences et le deux poids deux mesures des « codifieurs » d’hier, puisqu’elles mettent à jour la sélectivité problématique de l’application des principes édictés. En effet, s’il était facile de promouvoir et mettre en avant la dimension universelle du Droit International Humanitaire (DIH) dans un monde où l’Occident n’avait pas réellement d’ennemis, la légitimité de ce positionnement se voit fragilisée par son application variable en fonction des alliances géopolitiques actuelles. S’il est certain qu’il y a toujours eu des violations du DIH, la cohérence globale était néanmoins maintenue par un discours officiel qui corroborait l’ambition affichée d’une gestion et d’une résolution des conflits toujours plus respectueuse du droit. C’est en cela que le drame qui se joue aujourd’hui à Gaza dépasse à ce niveau les crimes atroces commis à l’endroit des Palestiniens, car il est également un accélérateur de la déconstruction de l’espace humanitaire et un fossoyeur du DIH. Si Gaza en est l’exemple paroxystique, cette évolution est tendancielle et amène les acteurs de l’aide à être de plus en plus challengés dans leur quête pour trouver une sorte de « zone humanitaire légitime[9] ». Que ce soit au Sahel, en Ukraine, à Gaza, en Afghanistan, au Soudan, au Myamnar, au Liban, ou encore en République Démocratique du Congo, cette quête s’avère de plus en plus complexe.

Enfin, un dernier narratif agissait pour mobiliser les moyens d’un Nord riche à répondre aux besoins vitaux de populations affectées par les crises humanitaires. Ce dernier était le pendant inversé de ce que l’on qualifie parfois « d’empathie kilomètre » ; à savoir un rapport émotionnel des individus à des situations dramatiques qui serait proportionnel à la distance de ceux-ci avec ces dernières. C’est probablement vrai, mais il semble qu’un second facteur jouait également, et lui de manière inversée, sur la capacité de mobilisation de moyens. En effet, tant que l’idée de crises humanitaires ne concernait, dans l’imaginaire collectif, que des populations issues de « territoires lointains » et dans une conjoncture spécifique et temporaire[10], mobiliser des moyens dans des pays prospères afin de les résoudre semblait cohérent et acceptable pour les populations de ces pays. Mais à mesure que l’on assiste à une forme de globalisation des situations humanitaires, y compris dans les pays dits « riches » et où l’on voit se multiplier les opérations humanitaires sur leurs territoires ou à leurs frontières (comme dans le cadre des opérations « SAR[11] »), ce dernier narratif devient nettement moins performatif.

2025 Gaza, ©PUI

Se réinventer

Dès lors, au-delà des coupes budgétaires elles-mêmes, nous voyons donc que c’est aussi sur le plan des idées que se joue la bataille actuelle. Le logiciel a changé ou est en train de changer ; et il est nécessaire d’en prendre acte pour penser l’humanitaire de demain. Si personne ne peut prédire les contours que celui-ci prendra, quelques pistes peuvent néanmoins être réfléchies. Ainsi, il est nécessaire de rappeler qu’avant d’être un système ou une catégorie d’acteurs, « l’humanitaire » est avant tout un concept structuré autour de principes, quelles que soient les acteurs de mise en œuvre. S’il n’est pas important de savoir qui est l’acteur le plus opérationnel à Gaza, il est fondamental de proscrire la notion d’humanitaire dans les opérations menées actuellement par la Fondation Humanitaire pour Gaza (GHF). Sanctuariser les fondamentaux semble donc prioritaire. De même, qu’elle s’achève ou non, la période actuelle a permis de développer un savoir-faire qu’il serait dommageable de voir disparaître, au risque que les formes futures reproduisent les mêmes erreurs. Dans le plaidoyer actuel, cette dimension de « sauvegarde » de la capacité humanitaire devrait être aussi une composante importante. Parallèlement, il est essentiel d’élargir la capacité d’action et d’invention à d’autres types d’acteurs, localisés ou non. Les défis du monde de demain sont immenses et toutes les énergies sont nécessaire pour gagner ce pari de la réinvention. Enfin, puisque nous faisons le constat que beaucoup se joue finalement sur le plan des idées sous-jacentes, la dimension militante et de témoignage des situations humanitaires doit être toujours plus présente, car quelles qu’en aient été ses formes historiques, l’humanitaire est toujours né d’une forme d’indignation face à certaines réalités du monde.

 

Olivier Routeau

Diplômé en droit et sciences politiques, Olivier complète sa formation à la gestion de projets humanitaires à Bioforce en 2007. Il intègre ensuite l’ONG Triangle Génération Humanitaire en tant que Coordinateur terrain puis Chef de mission en RCA, au Liban, au Congo Brazzaville, et en Tunisie. Il rejoint Première Urgence Internationale en 2011, d’abord en tant que Responsable du pôle Afrique, puis dirige le Service des urgences et du développement opérationnel de 2015 à 2018. Depuis 2018, il assure la fonction de Directeur des opérations de l’association. Il collabore également avec l’IRIS depuis 2014, et devient en 2020 le Responsable pédagogique de la formation « Manager de programmes Internationaux ».

Première Urgence Internationale

[1] Etats-Unis : la justice valide les coupes budgétaires infligées par l’administration Trump à l’aide internationale

[2] L’Agence fédérale US pour le Développement International, créée en 1961 par l’Administration Kennedy et en charge du développement économique et de l’aide humanitaire américaine, dont le démantèlement a pris effet le 23 février 2025, à la suite d’une décision de l’Administration Trump nouvellement élue.

U.S. Agency for International Development

[3] Evaluating the impact of two decades of USAID interventions and projecting the effects of defunding on mortality up to 2030: a retrospective impact evaluation and forecasting analysis

[4] Les coupes américaines dans l’aide internationale pourraient causer plus de 14 millions de morts d’ici à 2030

[5] Deep dive: Food aid cuts leave behind a trail of hunger and uncertainty | Devex

[6] Objectifs de développement durable

[7] Avant les coupes claires dans son financement, l’Usaid représentait 0,3 % des dépenses fédérales américaines. « Les citoyens américains versent environ 17 cents par jour à l’Usaid, soit environ 64 dollars par an. Je pense que la plupart des gens soutiendraient le maintien du financement de l’Usaid s’ils savaient combien une si petite contribution peut être efficace pour sauver des millions de vies », a déclaré James Macinko, coauteur de l’étude publiée par la revue The Lancet sur l’impact des coupes US début juillet 2025, et professeur à l’Université de Californie (UCLA).

Les coupes américaines dans l’aide internationale pourraient causer plus de 14 millions de morts d’ici à 2030

[8] Prononcée à plusieurs reprises à partir de 1989 par Michel Rocard, alors Premier Ministre, en lien avec les questions de flux migratoires.

[9] Ukraine-Gaza : pourquoi la zone de pertinence humanitaire légitime se réduit comme peau de chagrin ? – Alternatives Humanitaires

[10] Pendant très longtemps, il était admis que les acteurs humanitaires travaillaient à leur propre disparition et qu’une fois les crises résolues, ils seraient amenés à disparaître du fait de la suppression de leur raison d’être.

[11] Save And Rescue. Nous parlons ici des opérations de sauvetage en mer de populations essayant de rejoindre l’Europe par la mer.

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