L’aide humanitaire en Ukraine : entre héritages de l’ère soviétique et les défis du 21ème siècle

Un article de François Grunewald, Président fondateur du Groupe URD

Aide médicale avant d’être embarquée dans un avion affrété par Nova Ukraine de Seattle à Lublin, Pologne, 29 mars 2022. © Igor Markov

Cet article présente un certain nombre de réflexions basées sur 5 missions en Ukraine entre 2020 et 2024 renforcées par plus de 20 ans d’observations sur le terrain des conflits dans différentes parties de l’ancienne ère soviétique (Tchétchénie, Abkhasie, Ossétie, Haut Karabach).

Comprendre

L’aide humanitaire internationale est arrivée en Ukraine avec une très faible compréhension de ce contexte, de son histoire, et des défis humains, sociétaux et technologiques qui avaient formaté l’Ukraine de 2022. Elle est arrivée avec ses méthodes, ses modes d’action, ses présupposés développés dans des pays peu développés, aux administrations fragiles, aux sociétés civiles plus ou moins dynamiques mais très souvent très dépendantes de l’aide internationale. Elle a trouvé en face d’elle un pays organisé, certes avec ses lourdeurs administratives mais aussi son extraordinaire niveau de digitalisation, un monde où coexistent les complexes technologies du monde soviétique et le top de la technologie moderne.

Les acteurs internationaux de l’aide humanitaire se sont trouvés confrontés à une société civile « en résistance », rodée aux épreuves des manifestations de la dignité du Maidan et de la guerre de 2014, et mobilisée de façon impressionnante auprès des déplacés, des populations vulnérables des zones de front, des blessés civils et militaires. Le quotidien de ces dizaines de milliers de volontaires ? Aider les déplacés à trouver un logement, approvisionner en nourriture les personnes âgés des zones de front incapables de quitter leur maison, faciliter les évacuations de Marioupol ou de Liman, apporter des générateurs pour les structures de santé dans les zones difficiles, mais aussi tisser des tissus de camouflage pour les tanks, préparer des trousses de premier secours pour les femmes et hommes au front, trouver de l’argent pour l’achat de drones…

Avec la menace des accusations de corruption, de nombreux groupes de volontaires, encore rarement constitués en association selon la législation ukrainienne, ont développé des systèmes de traçabilité de l’aide et de redevabilité assez ingénieux, basés sur les systèmes digitalisés de l’état civil ukrainien, mais pas conçu pour être compatibles avec les méthodes de l’aide classique. D’où une plainte récurrente de la part de ces volontaires de la charge administrative de redevabilité qui est imposée par ceux qui les financent, qui font souvent ces demandes mais pas le transfert de ressources qui rendrait facile la réponse.

Pour la troisième fois depuis le début du conflit, Rafael Grossi, Directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), s’est rendu sur le site de la centrale de Zaporijia, le Jeudi 15 juin 2023. ©AIEA

L’énergie : une des clés d’un pays moderne aux hivers froids

Dans l’Ukraine du début 2020, la gestion de l’énergie, du chauffage et de l’accès à l’eau s’appuyait sur les technologies de la période soviétique. Le chauffage en zone urbaine et péri-urbaine était en général collectif, et les calories circulaient dans d’énormes réseaux de tuyauterie apportant l’eau chaude de grandes centrales au charbon, au gaz ou à l’électricité nucléaire. Dans certains cas, des chauffages électriques d’appoint existaient dans les immeubles et les bureaux tandis que dans les zones rurales, le bois sous différentes formes (bûches, briquettes, etc), était la clé du chauffage. Les programmes de « winterisation », conçus en début 2022 pour l’hiver 2022-23 comportaient des composantes assez légères et classiques, avec des kits « hiver » contenant des habits chauds et du matériel pour des réhabilitations légères du bâtis (bâches pour les toits, contreplaqué pour fermer portes et fenêtres, etc.

Les bombardements russes de l’automne 2022 sur les infrastructures énergétiques ont obligé un « changement de braquet » dans la réponse, mais qui a amené les acteurs de l’aide dans des secteurs inconnus : ceux de l’énergie dans un monde urbanisé, où une partie de la population habite dans des grands immeubles et où lumière et chaleur sont des éléments clés de la vie en hiver. La fourniture massive de générateurs de tout genre et de tout modèle a permis aux Ukrainiens de passer l’hiver, mais s’est déroulée dans un manque total de coordination. Des générateurs de deuxième main, sans pièces détachées, ont été fourni en même temps que des équipements neufs, mais sans manuel et matériel de maintenance. Les Ukrainiens eux-mêmes ont eu du mal à gérer tous ces apports avec la résurgence du « syndrome de l’écureuil » rendant difficile une répartition optimale de tous ces équipements.

Mais, d’un autre côté, grâce à d’immenses efforts et d’impressionnants sacrifices, les ingénieurs ukrainiens ont sans cesse réparé, remplacé, refait fonctionner tout ce qui pouvait l’être. Ceci s’est passé avec une grande consommation des stocks de pièces détachées destinées à l’’entretien des équipements anciens. Ces stocks étaient en bonne partie épuisés à la fin de l’hiver 2002-23, laissant le pays vulnérable pour l’hivers suivant. La stratégie mise en place pour 2023-24 a été « protéger-réparer-optimiser » les systèmes à tous les niveaux : La défense anti-aérienne pour les grandes infrastructures, les sacs de sable et les gabions pour les plus petites ont été clé pour protéger.

Dès l’été 2023, des consignes ont été donnés aux acteurs de la décentralisation pour consolider leurs stocks de carburant et de mieux répartir les équipements reçus. L’hiver 2023-24 s’étant avéré assez doux, cet ensemble de stratégie s’est avéré payante dans la plupart du pays. Restent les zones très proches du front où tout reste fluide, et où la dispersion sur le territoire et la mobilité des petits équipements s’avère la clé de la réponse énergétique.

Les systèmes de traitement de l’eau en osmose inversée. (Photo François Grunewald)

L’eau

L’aide internationale dans le secteur WASH est arrivée avec ses expériences africaines, où prévalent les petites infrastructures (puits, forages) et des problèmes essentiellement liés à la qualité bactériologique de l’eau. De fait, la plupart des systèmes de traitement de l’eau connus sont essentiellement conçus pour potabiliser l’eau en la traitant par des filtres ou des systèmes de diode UV éliminant bactéries et matières organiques. En Ukraine, la situation est assez différente. D’une part, la base ancienne du système d’approvisionnement en eau s’appuie sur des prises d’eau importantes dans les cours d’eau, qui sont conduites à des stations immenses de traitement (lits de coagulation, filtres à sables, etc.) puis redistribuée par des canalisations de grands diamètres vers les villes et villages, sous la surveillance et la gestion financière des agences locales de l’eau, les VODOKANAL.

Mais il y a une grande hétérogénéité de qualité de l’eau ainsi distribuée, avec une différenciation entre « eau technique » et « eau potable ». De fait, dans de nombreuses zones d’Ukraine, la population dépend d’un commerce d’eau potable, soit en bouteille, soit achetée dans des « kiosques ». La pollution des sols est à la fois ancrée dans des problèmes géologiques, dans l’histoire de la pollution de la zone avec les pratiques industrielles et agricoles de la période soviétique et l’impact du conflit avec la pollution des nappes liées aux produits chimiques contenus dans les munitions et pour une grande zone du sud, de la destruction du barrage de Kakhovka. Dans les zones côtières (Mykolaev, Kherson, Nicopol, Zaporizhia), la dépendance aux eaux de surface est rendue essentielle par le fait que, en raison des caractéristiques géologiques de cette bande qui longe la Mer d’Aral, l’eau des nappes étant salée et à haut taux de soufre. L’eau de surface a disparue après la destruction du barrage. Ce n’est que récemment, avec l’introduction de la technique de l’osmose inversée, que cette ressource profonde a commencé à pouvoir être exploitée.

Dans d’autres zones d’Ukraine, la différence « eau technique – eau potable » demeure, liée à des facteurs géologiques : calcium sur Kharkiv, fer sur Sumy, etc. mais aussi au niveau important de corrosion des tuyauteries, souvent aggravé par la fréquence des pannes d’approvisionnement d’eau dans les tuyaux, qui accélère la dégradation de ces derniers. Là encore, des techniques de potabilisation adaptées doivent être développées, mais elles sortent de la boite à outils classique des acteurs du WASH.

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, rendant visite à des soldats ukrainiens blessés et soignés dans un hôpital militaire, 13 mars 2022.

La santé

Le système de santé ukrainien d’avant la guerre de 2022 était composé de plusieurs strates. D’une part, le système s’appuie sur l’héritage de la période soviétique avec ses dispensaires (ambulatories) et ses hôpitaux (licarne) et une gestion répartie entre le ministère de la Santé (normes et régulations) et les institutions issues de la décentralisation, mairies et oblasts, pour la gestion économique et le management global. Les technologies de l’époque comportent leurs lots de vielles techniques et d’approches qui encore aujourd’hui restent performantes. Ce système gérait toute ce qui est « santé publique » ainsi que les besoins spécifiques de le population vieillissante (problèmes cardiaques, rénaux, cancers, etc.).

D’autre part, on a vu émerger une médecine moderne, plutôt urbaine et couteuse, s’appuyant sur des technologies de pointe, en général portées par des acteurs de la société civile ou du secteur privé. Enfin, la mobilisation pour secourir les blessés lors des manifestations du Maïdan puis de la guerre de 2014, a vu apparaitre une véritable culture de la médecine de guerre. Soutenue par une série de lignes de réponse, cette pratique de la médecine de guerre s’est fortement renforcée, avec des approches spécifiques pour renforcer la capacité des soldats de prendre en charge les blessés sur le front, les stabiliser et les expédier, sous le contrôle de l’administration militaire, vers l’arrière ou des plateaux techniques peuvent intervenir, voire référer à un troisième niveau.

On notera l’énergie des volontaires et des associations qui les soutiennent pour produire et approvisionner le front avec des kits individuels contenant le dernier cri des tourniquets et des pansements compressifs antihémorragiques. On notera une fois encore que dans la grande quantité de médicaments envoyés, il y a toujours une masse importante de produits à la limite de la date de péremption, de boites envoyées incomplètes et sans notice d’utilisation, etc.  Le système apprend très lentement…La guerre contre les hôpitaux, avec destruction de services de santé essentiels, sera une des pièces à porter lors du grand tribunal de la mémoire, et peut être à celui réel de la justice internationale.

Deux grands problèmes de santé vont peser fortement sur le futur du pays. D’une part l’importance du nombre de blessés ayant subi amputations et chirurgie réparatrice et qui restent à jamais marqués dans leurs corps. De l’autre tous les traumatisés par la guerre, soldats blessés ou ayant été confrontés de façon très brutale à la mort, familles des morts au front ou sous les bombes, avec parfois exposition directe avec les corps de proches, etc. qui sont eux marqués dans leurs âmes. La gestion de ces deux types de blessures va être un des grands défis de l’Ukraine de demain, tandis qu’il faudra aussi remettre en place un système de santé publique adapté aux défis de l’après-guerre : populations vieillissantes, mode de vie de plus en plus urbain, mais aussi impact sur la santé des pollutions issues de la période de guerre, sans oublier les effets toujours présents de la catastrophe de Tchernobyl, avec les taux de cancer élevés qui continuent depuis 1986 d’affecter les populations touchées par le néfaste  nuage et les radiations.

Mars 2022, Dnipro, Ukraine. © Giulia BERTOLUZZI

L’aide alimentaire, l’aide en cash, le soutien à l’économie

Dans la période soviétique, des mécanismes comme les Croix rouges nationales assuraient des distributions alimentaires aux plus nécessiteux, notamment lors de situations spéciales (hiver très rigoureux, catastrophes naturelles, etc.). Dès le début de la guerre, des quantités importantes d’aide en nature ont été collectées, notamment à l’intérieur de l’Ukraine, envoyées et distribuées. Des milliers de tonnes d’aliments, de produits d’hygiène, d’habits sont arrivées. D’abord distribuée surtout dans les centres de déplacés qui fuyaient les zones de combat, voire le pays en février-mars 2022, cette aide en nature s’et réorientée vers les zones difficiles du sud et de l’est, où elle reste essentielle pour les zones d’économie dysfonctionnelle et d’infrastructures détruites comme il en existe encore beaucoup proches du front.

Puis la politique de l’aide devant permettre de passer de l’aide en nature aux transferts de cash/argent liquide s’est mise en place, en tout cas dès qu’on est loin de la zone dite « de contact ». Dans le système soviétique comme dans l’Ukraine d’avant-guerre, les systèmes de pension pour les personnes âgées étaient une des clés de la survie économique des populations âgées et vulnérables. L’Ukraine avait modernisé tout cela et avait créé des systèmes spéciaux pour les transferts de cash lors de la période COVID. L’aide internationale a mis du temps à comprendre la situation et à identifier qu’il existait des systèmes performants en place. Et comme trop souvent, elle a mis en place ses propres mécanismes. Ainsi, à côté de IPOPAMAGA, le système ukrainien de transfert social de cash, l’aide internationale a mis en place son couteux système RED ROSE, qui nous vient tout droit d’Afrique de l’Est. Croyance dans sa toute-puissance, ignorance des pratiques existantes, quelque soient leurs performances, l’aide internationale continue de fonctionner comme un rouleau compresseur.

Quelques défis à venir

Les Ukrainiens ont démontré des capacités incroyables de résistance face à l’agression, de résilience face aux enjeux de la survie des personnes et des systèmes. Ils ont accueilli l’aide internationale avec de grands remerciements, une grande gentillesse mais aussi, en deuxième ligne, pas mal de frustrations. Combien de fois, derrière les grands sourires et les « diakouyou » (merci), il y avait aussi « c’est qui ces gamins et gamines qui viennent avec leurs expériences africaines nous dire ce qu’il faut faire, alors qu’ils ne connaissent ni le contexte, ni la culture de notre pays, ni réellement nos souffrances ? C’est quoi ces organisations qui nous demandent de faire le travail en zones dangereuses, nous demandent plein de rapports, et ne payent même pas le diesel pour le transport de l’aide en zone de front et les salaires de ceux qui doivent écrire les rapports ?».

Les défis de la « localisation de l’aide » sont soulignés avec évidence dans ce contexte ukrainien où la personne qui distribue de l’aide dans la boue et conduit une petite fourgonnette dans les bois de la ligne de front s’avère être …un physicien nucléaire ; quand la personne qui gère les registres de distribution a été dans sa vie antérieur un avocat renommé du barreau d’Odessa ?

Les acteurs internationaux de l’aide sont devenus des « control freaks » empêtrés dans leurs procédures et leurs guidelines.  Comment gérer l’égalité de genre et le risque de violence sexuelle par les acteurs de l’aide avec les listes « femmes-hommes/ filles et garçons » quand tous les enfants ont été évacués et qu’il ne reste plus que des personnes âgées ? On se trouve avec des formulaires standards inadaptés et les acteurs ukrainiens s’épuisent à répondre à nos demandes de « conformité », même s’ils savent bien que face à la terrible réputation de corruption qui affecte l’image de l’Ukraine, il leur faut être exemplaire… Classée en bas de l’échelle de Transparency International, le pays remonte de quelques places chaque année, avec des réformes, des campagnes d’arrestation jusque dans les sphères les plus proches du pouvoir. Mais la route est longue et il est clair que dans un monde où de nombreuses forces sont défavorables à l’Ukraine, l’aide à ce pays ne peut pas se permettre des scandales de corruption…

L’aide humanitaire a permis au pays de passer la terrible période de l’invasion de février-mai 2022. Elle a facilité la mise à l’abris de centaines de milliers d’Ukrainiens dans les villes de l’arrière, dans les pays voisins, dans d’autres mêmes à l’autre bout de l’Europe, où des dynamiques d’accueil magnifiques se sont mises en place (avec un réel déséquilibre face à l’accueil pour d’autres populations dans la détresse qui elles aussi frappent à nos portes).

Le soutien international a permis à l’Ukraine de gagner la « bataille contre le Général Hiver en 2022-23, sans pour cela oublier l’importance de ces « points d’invincibilités » et de ces centaines de bunkers organisés pour accueillir pour quelques heures, pour quelques jours des populations fuyant la peur, le froid, le noir. Mais évidemment le cœur de ce qui a fait tenir le pays, ce sont bien ses capacités de résistance, son énergie pour faire émerger des formes incroyables d’entraide.

Maintenant, nous sommes entrés dans la « routine de l’horreur ». Une bombe à Kharkiv, deux missiles Shahed que la DCA ukrainienne n’a pas réussi à arrêter sur Kherson et qui ont détruit, tué. Tous les jours les sirènes, les alertes, et les gens finissent par s’y habituer, ne se rendent même plus dans les abris. Plus grave encore, de façon assez systématique, les bombardements russes prennent de plus en plus la tactique du « double tap » : On bombarde des zones civiles, en faisant des dégâts et puis quand les équipes de SESU (Protection Civile ukrainienne) et les ambulances sont là, on retape encore pour tuer les secouristes.

De son côté, l’aide internationale elle aussi a trouvé sa routine, avec ses convois, ses dizaines de réunions en ligne des clusters, sous clusters, groupes de travail, etc. en présentiel ou en visioconférence. La vie quotidienne des acteurs de l’aide en Ukraine au final est douce. Les restaurants sont excellents, les collègues ukrainiens sont formidables. Mais ceci donne une vision déformée. Cette installation de la guerre dans la durée est terrible pour les Ukrainiens. Tous les jours des convois avec des cercueils, tous les jours de nouvelles tombes, tous les jours la surface de l’espace avec les petits drapeaux de la place Maïdan s’agrandit.

Pour les Ukrainiens, face au risque de désespoir, à la souffrance, à la peur, il faut tenir. Et pour nous, il va falloir imaginer de nouvelles formes d’action à leur côté, préparer le futur, la gestion des impacts psychologiques, humains, économiques et environnementaux de cette guerre. Des défis importants, qui demanderont des efforts importants.

Mais évidemment, pendant ce temps à Gaza,  Khan Younes est réduit en cendre, comme l’a été Barmut. Les extrémistes israéliens veulent la recoloniser, comme les Russes veulent reconstruire Marioupol. Les otages israéliens sont, comme les prisonniers ukrainiens, les victimes de jeux cyniques qui entament la nature même de l’Humanité, et les bombardements massifs sur les zones habitées, à Gaza comme dans le Donetz. Et des deux côtés, les villes du futur risquent de se reconstruire, en Ukraine occupée comme dans Gaza recolonisé, sur des tas de ruines et des monceaux de cadavres.

 

François Grunewald

Président fondateur du Groupe URD

François Grunewald travaille depuis plus de 35 ans dans le secteur de la solidarité internationale après différents postes à l’ONU, au CICR et dans les ONG. Depuis 1993, il participe à l’aventure du Groupe URD, institut de recherche, d’évaluation, de production méthodologique et de formation spécialisé dans la gestion des crise, l’action humanitaire et la reconstruction. Il a conduit de nombreuses recherches et évaluations sur les programmes humanitaires et post crise (Post Mitch, zone Tsunami, Somalie, Darfur, Afrique centrale, Kosovo, Afghanistan, Mali, Caucase, Haïti, crise syrienne, Népal, Ebola, Yemen, etc.) pour les bailleurs (Commission Européenne, Gouvernements français, britanniques, américains, etc.), le CICR, la FICR, l’ONU et les ONG. Il anime des travaux sur la gestion des catastrophes et la résilience ainsi que sur les déplacements de population. Ancien professeur associé à l’Université Paris XII, il enseigne dans diverses institutions en Europe, au Canada et aux Etats Unis. Auteur de nombreux articles, il a dirigé plusieurs ouvrages, notamment «Entre Urgence et développement », « Villes en Guerre et Guerre en Villes », « Bénéficiaires ou partenaires » aux Editions Karthala.

Géopolitique de la défense

Entretien avec le général (2S) Grégoire de Saint-Quentin

Grégoire de Saint Quentin en 2019 au Sahel.

Introduction Défis Humanitaires : La guerre est de retour en Europe avec l’attaque Russe en Ukraine. Le Sahel est entré dans une période de forte turbulence. Le monde se fragmente et devient plus imprévisible et plus dangereux. Grégoire de Saint Quentin qui a exercé de grandes responsabilités militaires comme général d’armée et que nous remercions pour cet entretien, répond aux questions de Défis Humanitaires qui vous invite à découvrir son analyse sur les liens entre géopolitique, conflit, défense et humanitaire. Bonne lecture, vous trouverez aussi une courte vidéo de cet entretien à la fin.  

Alain Boinet
Mon Général, le 26 février, lors d’une conférence internationale de soutien à l’Ukraine à l’Elysée, le Président de la République Emmanuel Macron a déclaré : “nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre”. Il a aussi esquissé la perspective d’une intervention de troupes occidentales, donc françaises, en Ukraine, en assumant ce qu’il a qualifié “d’ambiguïté stratégique”. Comment faut-il, selon vous, comprendre les déclarations du Président de la République qui est le chef des forces armées en France ?

Grégoire de Saint-Quentin
D’abord, comme vous l’avez mentionné, cette déclaration a été faite à l’issue d’une conférence internationale où tous les pays et organisations qui soutiennent l’Ukraine ont eu de longs débats sur la nature de l’appui militaire à lui apporter. Il faut se rappeler qu’à ce moment-là, la Russie, dans le cadre de la campagne pour la réélection de Vladimir Poutine, était dans un narratif extrêmement offensif sur l’inéluctabilité de sa victoire alors que l’aide occidentale peinait à se matérialiser côté ukrainien. Le but premier de cette conférence était de réaffirmer le soutien total de tous les acteurs à l’Ukraine, aussi longtemps que le régime russe voudrait persévérer dans sa guerre d’agression.

S’agissant du déploiement des troupes occidentales, vous avez raison également de souligner dans votre question que le Président de la République en France est le chef des armées. Cela signifie qu’il décide de l’engagement des forces, le chef d’état-major des armées (CEMA) étant ensuite chargé de la mise en œuvre de ses décisions opérationnelles. En vertu de l’article 35 de la constitution, le vote parlementaire reste l’arbitre ultime et intervient dans les semaines qui suivent.

Son interrogation sur l’opportunité de déployer des troupes au sol, pour naturelle qu’elle soit compte tenu de sa position de clé de voûte institutionnelle dans notre système de défense, n’était pas aussi évidente pour nos partenaires occidentaux dont les processus décisionnels sur l’engagement des forces sont différents du nôtre. Le débat qui a suivi a permis de mieux cerner ce qui serait perçu comme « escalatoire » par chacune des différentes parties.

Artilleurs ukrainiens de la Joint Forces Task Force utilisant le CAESAR fourni par la France – 2022 – © Ministry of Defence of Ukraine

AB
L’attaque de la Russie en Ukraine le 24 février 2022 constitue-t-elle une rupture stratégique et quelles peuvent en être les conséquences et les prolongements dans le contexte géopolitique actuel ? Qu’est-ce que cela change sur le plan militaire pour vous par exemple ?

GSQ
Ça va beaucoup plus loin que le seul plan militaire. L’attaque délibérée et non-motivée d’un membre permanent du Conseil de Sécurité, garant de l’ordre international, sur un pays voisin est un événement majeur. Elle entraîne aujourd’hui une rupture dans les relations internationales et un mouvement de transformation dont nous ne sommes pas encore capables de mesurer la portée. On peut néanmoins distinguer deux premières conséquences.

Tout d’abord, ce conflit consacre la primauté du rapport de force dans toute sa crudité : j’impose ma volonté parce que je suis le plus fort. On sentait bien que les mécanismes internationaux de régulation avaient commencés à s’affaiblir depuis plusieurs années mais là ils ont volé en éclats et la Russie pave la voie à tous les aventurismes militaires à travers le monde.

La deuxième conséquence est tout aussi préoccupante car elle tient à la volonté des états autoritaires, en particulier la Russie, de polariser les antagonismes. En déclarant la guerre à « l’occident collectif » et en s’arrogeant la direction d’un « sud global », le chef de l’Etat russe cherche à étendre et généraliser le chaos à travers sa représentation des rapports de force internationaux. Aujourd’hui, nul ne sait encore quand le système international retrouvera sa stabilité ni ce que pourraient être les fondations de celle-ci.

AB
En 1991, au moment de la dislocation de l’URSS, après la chute du mur de Berlin, la France disposait de 160 000 hommes pour faire face à une guerre éventuelle. Aujourd’hui, selon Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, nous pouvons mobiliser 20 000 hommes. Est-ce suffisant dans ce contexte ? Comment voyez-vous les années à venir ? Qu’est-ce que cela entraîne comme conséquences spécifiques sur le plan militaire ?

GSQ
Il y a un retour d’affrontements potentiels entre puissances avec un niveau de violence et de sophistication des armes qui n’est pas celui que nous avons connu durant 30 ans : pour des raisons de restauration de la paix ou humanitaires, nous sommes intervenus dans des conflits dits asymétriques, le plus souvent intraétatiques, où le niveau d’emploi des armes et de létalité étaient bien moindres que ce que nous voyons en Ukraine. Il s’y mène, dans tous les milieux de confrontations (terre, air, mer, espace, cyber), un combat de haute intensité fortement consommateur en ressources. Il n’est donc pas surprenant que la situation actuelle amène les pays européens à se reposer la question de leur sécurité et des crédits qu’ils doivent y allouer.

Dans ce contexte beaucoup plus exigeant, le contrat opérationnel fixé à l’armée de Terre vise à pouvoir mobiliser et projeter 20.000 hommes aptes aux combats les plus durs dans le cadre d’une coalition. C’est effectivement très peu par rapport à la situation qui prévalait pendant la guerre froide et on peut légitimement se poser la question des pertes et du renouvellement des ressources humaines et matérielles si le conflit venait à durer. Néanmoins, il faut bien comprendre que, quelle que soit la nature de la menace pesant sur nos intérêts, il est difficile d’envisager désormais des opérations menées dans un cadre strictement national. Nous agirions en coalition, dans un cadre OTAN ou autre. Par ailleurs, à la différence de l’Ukraine, nous ne sommes pas menacés pour l’instant par l’invasion d’un de nos voisins, ce qui nécessiterait des volumes de forces beaucoup plus importants pour tenir la totalité d’un front.

La secrétaire d’État adjointe Wendy Sherman rencontre le Conseil OTAN-Russie à Bruxelles (Belgique), le 12 janvier 2022 – © OTAN

AB
Le journaliste Jean-Dominique Merchet dit que “l’armée française est une armée américaine en version bonsaï” car la France dispose de toute la panoplie, comme les américains, mais de taille réduite. Qu’en pensez-vous ? La nouvelle loi de programmation militaire va-t-elle permettre de passer à l’échelle ?

GSQ
Je comprends qu’on puisse faire une telle comparaison mais je souhaiterais y apporter quelques nuances.

Il y a deux points communs entre la France et les Etats-Unis qui ne transparaissent pas assez dans cette expression.

Comme son grand allié, la France a réussi à développer une industrie de défense vigoureuse, à la pointe de la technologie qui sous-tend des capacités souveraines de haut du spectre dont peu de pays disposent comme une aviation de combat à la pointe ou des sous-marins nucléaires. Cette performance est le résultat d’un investissement continu de l’Etat et des industriels mais aussi du formidable retour d’expérience de nos armées dont ceux-ci bénéficient. Aujourd’hui, une masse critique d’équipements est nécessaire mais pas suffisante. Il faut disposer du savoir-faire et des systèmes qui permettent de les combiner pour en tirer un avantage opérationnel maximum. L’intelligence artificielle va fortement y contribuer mais rien n’est possible sans un retour éprouvé de « la vie réelle » qu’apporte nos années d’engagement en opérations.

Le deuxième point commun avec les US, c’est que nous sommes les deux seuls pays de l’OTAN à disposer d’une force de dissuasion nucléaire indépendante, dans sa réalisation comme dans son emploi. Ce sont des responsabilités particulières pour notre pays mais c’est aussi un atout majeur dans le contexte actuel.

Il faut bien comprendre que si nos capacités conventionnelles paraissent « bonsaï » c’est aussi que le budget des armées porte le prix de notre indépendance par le maintien de la dissuasion. Ce n’est pas le cas de nos voisins européens, en particulier les Allemands. Quant aux Britanniques, qui sont aussi une puissance nucléaire, ils viennent de décider de porter leur effort de défense à 2,5% du PIB là où le standard communément admis dans l’OTAN est de 2%.

Dès lors, il faut bien regarder ce qu’il se passe autour de nous. Si l’Ukraine était restée un état doté de l’arme nucléaire en 1991, il est probable que la guerre ne ravagerait pas aujourd’hui son territoire. L’arme nucléaire est la garantie ultime contre un risque existentiel.

Dans le même temps, la Russie, qui est pourtant le pays au monde possédant le plus de têtes nucléaires, est sévèrement challengée sur le front ukrainien et ne contrôle la situation que grâce à l’asymétrie des ressources humaines et matérielles avec son adversaire. La dissuasion doit être complétée par les moyens conventionnels robustes et adaptés aux nouvelles menaces.

Par exemple, pour la première fois de son histoire, Israël vient d’être frappé par une attaque massive de munitions, guidées ou non, tirées depuis un Etat, l’Iran, qui n’a pas de frontières avec lui. Avec la « dronisation » généralisée de la guerre, que nous voyons venir à travers tous les conflits récents, il n’y a aucune raison de penser que ce type mode d’action ne puisse se reproduire dans d’autres conflits.

AB
Le Général Syrsky, commandant-chef des forces armées ukrainiennes, a déclaré le 13 avril que : “la situation s’est considérablement aggravée, cela principalement dû à l’intensification significative des actions militaires russes. Les alliés de l’Ukraine ne parviennent pas pour l’instant à lui apporter le soutien militaire nécessaire.” Quels sont les risques de ce déséquilibre pour l’Ukraine et ses alliés au sein de l’OTAN, dont la France ?

Le Président de l’Ukraine Volodymyr Zelenskyy et le Commandant Oleksandr Syrskyi – Ukraine – 2023 – © Président de l’Ukraine

GSQ
Le risque pour l’Ukraine est de reculer et de permettre au régime russe de s’emparer des Oblasts dont il a décidé que, à la suite de référendums bidons, ils devaient être rattachés à la Fédération de Russie.

Pour nous, les occidentaux, quand nous disons que nous ne devons pas laisser gagner la Russie, c’est que nous devons faire pièce à la loi du plus fort et que l’échec de l’Ukraine sera présenté au monde comme celui de ceux qui l’ont soutenu, donc comme la faillite de nos systèmes politiques fondés sur la liberté individuelle, honnie par les états autoritaires.

Dès lors, avons-nous fait tout ce qui était en notre pouvoir jusqu’à présent ? Je suis mal placé pour juger. Ce qui est certain c’est que l’Ukraine vit aujourd’hui sous perfusion occidentale mais il y a incontestablement des à-coups dans ce soutien. Nous sommes en ce moment à un étiage dont il faut espérer qu’il soit rapidement comblé par les récentes décisions américaines de reprendre leur aide.

Il ne faut jamais cesser de rappeler que la loi du plus fort a régi les relations internationales pendant des siècles et que les guerres d’agression ont ruiné plusieurs fois l’Europe, mais pas seulement elle. On ne peut que souhaiter que le phénomène guerrier, consubstantiel à la nature humaine, soit, si ce n’est jugulé – soyons réalistes – au moins limité. Je pense donc qu’il y a une véritable préoccupation des pays occidentaux qu’après un succès en Ukraine, la Russie ne s’arrête pas en si bon chemin et que son mauvais exemple ne finisse par faire école.

AB
Un sondage récent nous apprend que 65% des français sont pour le rétablissement du service militaire, dont 55% chez les 25-34 ans et 62% chez les 18-24 ans. Est-ce une surprise pour vous ? Comment interpréter ce sondage ?

GSQ
Il y a chez les jeunes générations un intérêt accru pour tous les secteurs d’activité qui donnent du sens, et celui de la Défense en fait partie.  Nos jeunes s’intéressent aux questions de sécurité et de défense, beaucoup plus que leurs ainés. Ils ont parfaitement compris qu’ils entrent dans un monde qui va profondément changer et ils veulent en comprendre les clés, ne serait-ce que pour s’emparer de leur avenir.

Par ailleurs, l’institution militaire fait partie des éléments de stabilité dans un monde mouvant. Y appartenir, ne serait-ce que l’espace d’un service militaire, c’est capter ce qui en fait la richesse : un cadre établi, des normes connues et acceptées par toute la communauté, un respect de l’engagement. L’institution offre une certaine sécurité alors que le monde est plus que jamais incertain et il faut se féliciter que cette attractivité se traduise par la volonté de servir. C’est un changement considérable par rapport à ma génération où le métier militaire était dénigré et le service national plus encore. Je trouve ce sondage assez encourageant.

AB
On peut imaginer que la guerre en Ukraine est une raison de cette prise de conscience.

GSQ
Cette jeunesse, et beaucoup de leurs parents, n’a connu que la paix.  L’idée de guerre avait disparu de leur champ de conscience et n’hypothéquait pas leur futur. Alors, avec l’Ukraine, il y a une prise de conscience extrêmement salutaire que la guerre est malheureusement une réalité humaine incontournable et qu’il faut en comprendre les ressorts pour être capable de la limiter.

Les participants à une session du Service National Universel lors de la fête nationale le 13 juillet à Strasbourg. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

AB
Au Sahel, les troupes françaises ont dû quitter le Mali, le Burkina Faso puis le Niger où elles ont été remplacées par les russes –qui mettent l’accent sur la Libye, alors que la situation se dégrade dans toute la région, jusqu’aux pays du Golfe de Guinée. Vous avez une longue expérience des théâtres d’opérations extérieurs. Alors, selon vous, quelles sont les raisons de ces changements majeurs ? Jusqu’où peuvent-ils conduire ?

GSQ
La dégradation de la situation sécuritaire au Sahel, récemment documentée par l’ONU, est profondément regrettable car ce sont les populations qui en payent le prix fort.

Ce que je trouve plus préoccupant encore pour la stabilité de la région c’est la répétition de la même mécanique politique : coup d’état militaire, renversement d’alliance au profit de la Russie avec retrait de tous les partenaires européens et américains puis confiscation progressive des libertés publiques sous la protection de la garde prétorienne de Wagner / Africa Corps. La radicalité de ce processus mène inévitablement à l’isolement. On le voit avec la menace de ces pays de rompre brutalement avec la CEDEAO. Pourtant c’est le cadre du dialogue régional et de la stabilité depuis plus de cinquante ans. C’est avec toujours plus d’intégration et de coordination que les armées de la région finiront par vaincre une menace aussi mobile que les groupes terroristes.

Il est parfaitement compréhensible que les populations, en particulier de la jeunesse, aspirent au changement alors que leur avenir est menacé par toutes sortes d’instabilités. Cependant, on peut craindre qu’en ayant choisi le « modèle russe », fondé sur l’autoritarisme politique, les pays de l’Alliance des Etats du Sahel ne parviennent pas à répondre à la demande croissante de sécurité.

AB
La guerre va continuer car les groupes djihadistes continuent de se battre. Elle change simplement de nature car ils ne font pas la guerre de la même manière que les forces françaises sur place. On peut imaginer comment cela va évoluer ?

GSQ
Vous avez raison de souligner que Wagner, en soutien des forces locales, ne s’embarrasse pas des mêmes principes que les forces occidentales lorsqu’elles se battent. Après des années de lutte contre le terrorisme, chacun sait que le comportement des troupes sur le terrain est clé pour influer sur la légitimité des groupes terroristes. Toute atteinte aux droits humains de la part des forces régulières et leurs soutiens, ne fait que la renforcer aux yeux de la population.

On peut donc craindre d’avoir une situation chaotique durant un certain temps car il n’y aura pas de capacité, ni d’un côté ni de l’autre, à l’emporter de façon irréversible. Pour les voisins immédiats de cette « zone grise », c’est certainement une préoccupation car son potentiel de déstabilisation extérieure n’est pas nul.

AB
Guerre à Gaza, décision de la France de lancer une coopération militaire avec l’Arménie, premier pays de l’OTAN et de l’UE à le faire, tensions toujours vives autour de Taïwan et en mer de Chine méridionale. Peut-on appréhender ces différentes situations au prisme d’un retour des anciens Empires, remettant en cause le magistère occidental et aggravant les risques de conflictualité ?

GSQ
Je ne pense pas que ce soit ce que vous appelez le « magistère occidental » qui soit en cause. Effectivement, il y a eu une période de victoire par K.O. de l’OTAN face à l’URSS en 1990 qui a fait que, pendant des années, les occidentaux –et en premier lieu les États-Unis, ont dominé le système international. Je pense que ce n’est plus du tout le cas, notamment parce que les occidentaux ont commis des erreurs, et que le sujet aujourd’hui est ailleurs.

Ce qui est remis en cause, ce sont les frontières. Ce qu’il y a de nouveau, c’est qu’un certain nombre de pays pensent que personne ne pourra désormais les empêcher de s’emparer par la force de ce qu’ils convoitent. Quand on connaît le nombre de questions frontalières en suspens sur tous les continents, on comprend combien l’exemple du conflit ukrainien peut être déstabilisant. Surtout quand la Russie prétend en faire l’illustration d’une doctrine de lutte contre les Occidentaux. Cela n’a aucun sens. La démocratie, la paix, la liberté, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne sont pas des valeurs occidentales, ce sont des aspirations universelles.

100.000 arméniens sont chassés de force de leur terre ancestrale du Haut-Karabakh ou Artsakh par l’armée d’Azerbaïdjan les 19 et 20 septembre 2023.

AB
Les guerres entraînent des conséquences humanitaires dramatiques pour les populations, au risque de déstabiliser les pays voisins avec les flots de réfugiés, de provoquer des mouvements migratoires, de rendre difficile toute solution politique, de radicaliser les forces en présence. Vous qui avez côtoyé les humanitaires sur le terrain –ONG, ONU, CICR, comment faut-il prendre en compte l’urgence humanitaire ainsi que le respect du droit international humanitaire dans les conflits contemporains et futurs ? Lorsqu’on engage une guerre, se pose-t-on assez la question des conséquences politiques et humanitaires de la guerre dans toutes leur dimension ?

GSQ
Il faut être d’une prudence extrême avant de s’engager dans une guerre et chercher toutes les voies de recours pour l’éviter. On sait toujours comment on entre dans une guerre, mais on ne sait jamais comment on va en sortir, ni quand. Donc il faut peser murement sa décision avant d’engager la force. En revanche, une fois que celle-ci est prise, il faut être résolu, déterminé et mettre toutes les ressources pour atteindre rapidement ses objectifs.

La question humanitaire est prise en compte très en amont dans les planifications opérationnelles.  La population, comme tous les facteurs qui concourent à la crise, est soigneusement analysée : quelle est son attitude, ses besoins, quelles conséquences les actions des parties au conflit auront sur elle et comment gérer cet aspect ? Les enjeux humanitaires sont complètement intégrés dans la conduite des opérations. Nous nous rapprochons des acteurs de l’aide humanitaire pour savoir si et comment ils souhaitent collaborer. Tout cela est une préoccupation constante.

AB
Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

GSQ
Il n’y a jamais de combats perdus d’avance, et il n’y a jamais de victoire à des combats qui n’ont pas été menés. Il faut avoir confiance dans nos capacités, dans nos démocraties, à nous défendre dans un environnement que certains –notamment les régimes autoritaires, cherchent à rendre chaotique. Nous avons des atouts pour cela, pour l’emporter, à condition d’appliquer les principes que nous venons d’énoncer. Il faut être, résolu, tenace, penser à ses objectifs. Il ne faut pas être velléitaire et tenir la ligne de ce à quoi on croit. Lorsqu’on est capable de faire cela, c’est le premier pas vers un retour à une situation stabilisée.

 

3 questions 3 réponses avec Grégoire de Saint-Quentin

 

Grégoire de Saint-Quentin
Général d’Armée (2S)

Grégoire de Saint Quentin est âgé de 63 ans. Issu de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il effectue un cursus complet au sein de l’institution militaire qu’il quitte en 2020 avec le grade de général d’Armée (2S).

Son parcours militaire est placé sous le signe des forces spéciales et des opérations interarmées. Au cours de sa première partie de carrière, il connait de multiples engagements opérationnels, le plus souvent en position de chef interarmées. Puis Il commande le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine de 2004 à 2006. Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale en 2009, il est nommé général en 2011 et commande successivement les Eléments Français au Sénégal, l’Opération Serval, les opérations spéciales et enfin l’ensemble des opérations interarmées de 2016 à 2020.

Depuis septembre 2020, il met son expérience opérationnelle au service du développement de capacités de renseignement et de Défense de haute technologie, en particulier comme Vice-Président Senior de la société Preligens.

Grégoire de Saint Quentin est Grand Officier de la Légion d’Honneur et Grand Officier de l’ordre National du Mérite.