Occident, ennemi mondial n°1, entretien exclusif avec Jean-François Colosimo

 

©US Governement G7 2025 KANANASKIS

Alain Boinet  :

Dans votre livre « Occident, ennemi mondial N°1 », vous écrivez : « Nous ne l’avons pas vu venir. Puis nous n’en avons pas cru nos yeux. Puis, c’est arrivé ». Pour nos lecteurs qui n’auraient pas encore lu votre livre, de quel événement s’agit-il ?

Jean François-Colosimo :

Après l’effondrement de l’Est totalitaire face à l’Ouest libéral, nous pensions que la mondialisation finirait par accoucher de la paix perpétuelle. Les institutions internationales, héritées de 1945, confirmées après 1989, nous semblaient avoir l’éternité devant elles pour atténuer si ce n’est résorber les conflits et les déséquilibres opposant désormais le Nord et le Sud. Il n’en a rien été. Subitement, nous avons vu basculer l’axe du globe et imploser l’ordre planétaire. D’anciens empires autocratiques que l’on croyait révolus sont réapparus. Sur les ruines de leur occidentalisation à marche forcée  au cours du XXe siècle qui fut de type uniquement révolutionnaire, soit socialiste, soit nationaliste, ils ont entrepris un vaste  réarmement identitaire en instrumentalisant leur fond religieux.  Ce sont la Russie « orthodoxe » de Poutine, la Turquie « sunnite » d’Erdogan, l’Iran « chiite » de Khamenei, la Chine « confucianiste » de Xi, l’Inde « hindouiste » de Modi.  Tous les oppose sauf la désignation de leur ennemi commun qu’ils nomment l’ « Occident », cette puissance selon eux dominatrice, égoïste, hypocrite, décadente, à savoir l’Amérique et l’Europe dont ils auraient pour mission de libérer les peuples de la Terre qu’elles asserviraient.

Occident, ennemi mondial n°1, Jean François-Colosimo, Albin Michel

AB :

L’élection de Donald Trump et son projet MAGA incarne-t-il le 6e empire qui change et complique la donne mondiale par les déstabilisations, voire le chaos qu’il porte ?

JFC :

Le lien transatlantique est une illusion. Il masque en fait la mainmise du Nouveau Monde sur le Vieux-Continent.  Il en va de même pour l’opposition convenue entre une bonne Amérique démocratique et une mauvaise Amérique dévote. En réalité, le mythe fondateur des Etats-Unis engendre, sur le modèle de la Rome antique,  une république impériale providentiellement destinée au règne du Bien. C’est   le seul pays où l’extrémisme religieux a réussi en adoptant comme régime politique le libéralisme absolu et en fusionnant les divers véhicules de croyance dans le culte unique de la religion civile. Là-dessus, Trump ne se distingue guère de ses prédécesseurs. Le tournant qu’il marque et qui le dépasse tient à ce que les Etats-Unis, afin d’enrayer leur possible et probable déclin, renoue instinctivement avec leur mercantilisme originel inhérent à leur sentiment d’élection divine : isolationnisme pour contenir les marchés intérieurs, interventionnisme pour conquérir les marchés extérieurs. Ce qui, dans le contexte de la raréfaction planétaire des ressources, inaugure un hypercapitalisme reposant plus que jamais, à Washington, sur la consolidation du complexe militaro-industriel, l’exaltation de la force et l’imposition, sous couvert de meilleur deal, du fait accompli.

©US Governement, Trump Fort Bag North Carolina 2025

AB :

L’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine, membre du Conseil de sécurité des Nations-Unies, représente-t-elle un « changement d’époque » et le recours à la guerre pour régler ses différents ne risque t’il pas de donner des idées à d’autres Etats ?

JFC :

Partout éclatent des conflits sans claire raison ou résolution que nous percevons de manière très sélective. Il n’y a qu’à penser à la guerre du Yémen qui, au contraire d’autres, n’a guère ému notre jeunesse et, plus largement, l’opinion.  Dans le cas de Vladimir Poutine, le bellicisme est constitutif de son autoritarisme. Chaque fois, en attaquant la Géorgie en 2008, la Crimée et le Donbass en 2014, Kyiv en 2023, il s’est agi pour lui de sauver son pouvoir oligarchique et kleptomane en mobilisant les masses au nom de la revanche. Erdogan au Caucase, Khamenei au Levant, Xi et Modi en Asie ne procèdent pas autrement. Le départ bâclé des Etats-Unis de Kaboul, voulu par Joe Biden en 2022, après 20 ans d’occupation, un coût financier de 3500 milliards de dollars et humain de 200 000 morts, le tout pour abandonner les Afghanes aux Talibans, a  lancé la course globale à la violence sacralisée dans le mépris ouvert des droits humains.

AB :

L’Europe confrontée à la guerre que lui a déclaré Vladimir Poutine et aux critiques de Donald Trump est-elle en danger et prête à y faire face ?

JFC :

L’Occident est une notion vague, multiforme, sans vraie définition stable et à portée comme à usage purement idéologique. Depuis 1945, ce mot-valise n’a de sens concret que l’OTAN, le pacte militaire qui consigne la complète dépendance de l’Europe, pour ce qui est de sa défense, à l’égard des Etats-Unis. L’Union s’est construite sur l’utopie de la paix. Elle se trouve aujourd’hui désarmée alors que l’Amérique se détourne de l’Atlantique pour se tourner vers le nouveau bassin géopolitique qu’est le Pacifique. De surcroît, l’Union égalitaire à 27 ne peut-être que désunie. Seule une Europe carolingienne saurait trouver les moyens de résister. Enfin, resterait alors en suspens la question de pourquoi se bat-on. Depuis l’invasion de l’Ukraine, laquelle a ramené la guerre conventionnelle au cœur du continent après les terribles guérillas tribales qui ont embrasé l’ex-Yougoslavie dès 1989, on ne cesse d’évoquer un indispensable sursaut. Encore faudrait-il qu’il existe la volonté de combattre pour un idéal qui va avec l’éventualité de mourir pour ce même idéal. L’épuisement spirituel est aussi redoutable que l’inertie stratégique.

©North Atlantic Council | Photo: Ministry of © Foreign Affairs Government of the Netherlands

AB :

Dans votre livre, vous prévoyez l’auto-extinction à terme des empires russe, chinois, perse, turc et indien. Mais, en Europe et ailleurs, la démocratie libérale est mise en question et affaiblie, la menace russe est réelle et l’influence occidentale et européenne régresse dans le monde. Comment voyez-vous ce dilemme pour l’Europe ?

JFC :

De l’orée des Temps modernes à aujourd’hui, ces empires n’ont cessé de s’affronter. Ils recommenceront demain. Aujourd’hui, l’hypothèse de notre destruction, à tout le moins de notre marginalisation, les rend momentanément solidaires. De même que le dépeçage néo-colonialiste qu’ils exercent à l’encontre des pays faibles du Sud, à commencer par ceux de l’Afrique subsaharienne où se ruent Chinois, Russes et Turcs. L’Europe est en retard d’une mappemonde. Le prix de son aveuglement sera abyssal pour elle-même mais aussi pour les plus démunis des peuples si elle les laisse sombrer dans cette nouvelle servitude.

AB :

A quoi peut servir l’ONU aujourd’hui et son affaiblissement n’est-il pas aussi le signe précurseur d’un nouvel ordre international en recomposition ?

JFC : Comme ses homologues, le FMI, l’OMC, l’OMS ou la FAO, l’ONU est un grand cadavre à la dérive dont les motions résonnent dans le vide. L’enceinte des Nations-Unies, plombée par toutes sortes de conflits d’intérêt et de détournements de légitimité, constitue au mieux la scène la plus fournie en acteurs insincères de l’agonie de la diplomatie universaliste. C’est ainsi. Un monde pluriverse tel celui dans lequel nous entrons réclame plus de pressions que de palabres.

AB :

Entre une mondialisation qui se fissure et l’affirmation des empires comme des BRICS, comme on l’a vu lors du Sommet de Kazan en octobre 2024, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le droit des gens sont-ils en danger et que faire pour les protéger et les promouvoir ?

JFC :

Les Brics sont une nébuleuse que les néo-empires tentent de récupérer à leur profit. Notre faute est de les laisser faire au lieu de proposer aux moins vindicatifs des pays du Sud un nouveau pacte de justice qui aurait par ailleurs et pour première incidence de freiner la crise migratoire. Le problème est moins que nous n’avons guère la capacité de le financer, mais que nous refusons la faculté de l’imaginer. Sur un plan politique, l’absence d’une forte réaction européenne à, par exemple, la mort du russe Alexeï Navalny paraît sonner le glas pour les dissidences qui, en Turquie, en Iran, en Chine, en Inde, ces Etats concentrationnaires, disent non à la tyrannie.

Réunion des BRICS en Russie à Kazan du 22 au 24 octobre 2024

AB :

L’Aide Publique au Développement et à l’aide humanitaire est en chute libre dans la plupart des pays membres de l’OCDE avec de graves conséquences. Comment voyez-vous ce changement et ses conséquences et comment y remédier ?

JFC :

Ce retrait est non seulement économiquement contre-productif et moralement répréhensible mais encore historiquement irresponsable. C’est sur le terreau de la démission du riche que pousse le chaos de la réprobation du pauvre. Nous n’avons pas compris que le mécanisme de la mondialisation est double : à l’unification centripète d’une humanité réduite à la consommation répond l’explosion centrifuge d’une humanité survoltée par la revendication. Les deux mouvements vont et iront continument de pair, l’enjeu étant de réguler cette machine infernale dont les effets dévastateurs se font sentir entre les blocs continentaux mis aussi au sein des mégalopoles. Une compensation, qui ne serait pas un remède, pourrait consister dans la mise en synergie à fin charitable et déconfessionnalisée des grands corps de croyance engagés dans la démarche interreligieuse. Ils viendraient ainsi, par leur secours actif, générique, avec pour seul critère le besoin immédiat d’une part insécable du genre humain, combler la défaillance des Etats dits « souverains ».

Présentation de la réforme humanitaire des Nations-Unies ou « humanitarian reform » lors de l’Assemblée générale de Solidarités International.

AB :

Face au duopole Trump et Poutine, la nécessité d’une autonomie stratégique de l’Europe ne donne-t-elle pas raison a posteriori au Général de Gaulle ?

JFC :

Le duopole est plutôt une tripode car Donald Trump et Vladimir Poutine ne vont pas sans XI Jinping. Ce que l’Europe doit impérativement comprendre si elle ne désire pas tomber de Charybde en Scylla, les discours actuels proposant un renversement d’alliance en faveur de Pékin étant proprement insensés si l’ont s’attarde une seconde sur la nature intrinsèquement totalitaire de la République populaire. Paris n’a pas d’amis ou d’ennemis, mais des alliés et des adversaires ainsi que de Gaulle le rappelait effectivement lors de son retour en 1958. Le Général ne confondait pas l’indépendance et l’indifférence. Les réformes qu’il   allait entreprendre contre le système du gâchis restent valables aujourd’hui.  La France dispose de la force nucléaire, d’une armée aguerrie, d’une présence sur toute les mers, d’une longue tradition de dialogue culturel et d’action humanitaire. C’est à elle qu’il revient de réveiller l’Europe. Là encore, la seule véritable interrogation est de savoir si les Français sont capables de se rêver. Mais derechef, comme il est souvent arrivé dans notre histoire, à manquer le rendez-vous, nous nous condamnerons à cauchemarder.

AB :

Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

JFC  :

En disant aux lectrices et lecteurs de Défis humanitaires en cette occasion de ce centième numéro que pareillement, comme ils le savent, tout commence dès maintenant avec chacune, chacun d’eux. Et en compagnie de ces Ukrainiens, Arméniens, Téhéranaises, Ouïghours, Intouchables qui, contre l’empire du mensonge, nous montrent la voie du courage.

Jean-François Colosimo

 

Jean-François Colosimo

Après avoir été président du Centre national du Livre et de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, Jean-François Colosimo dirige présentement les Editions du Cerf. Il est l’auteur d’essais critiques et de films documentaires interrogeant les mutations contemporaines du divin en politique dont, récemment « Occident ennemi mondial numéro 1″ paru en 2024 chez Albin Michel et  » Chaos planétaire » en préparation pour FranceTV.

 

 

 

 

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

Une kyrielle de défis pour l’humanitaire.

© WHO En février 2025, avant la rupture du cessez-le-feu, les Palestiniens déplacés dans le sud de Gaza rentraient en masse dans le nord de l’enclave.

Dans cet éditorial je cherche à nommer et comprendre les bouleversements en cours. Cet article n’est ni exhaustif, ni définitif. Il souhaite défricher les situations nouvelles pour adapter la réponse humanitaire.  Il s’alimente à de nombreuses sources. Comme nous l’avons fait auparavant avec notre série d’articles « questions humanitaires », Je vous propose de participer à ce débat en nous adressant témoignage, analyse, point de vue à contact@defishumanitaires.com

Des défis qui se conjuguent.

  1. Changement d’époque.

Nous vivons un changement d’époque politique et géopolitique décisif, certains disent civilisationnel. Quoi que l’on en pense, sous diverses formes le populisme progresse dans le monde et ce phénomène de fond accompagne le renversement de l’ordre international né de la seconde guerre mondiale.

C’est l’affirmation et la montée en puissance de la Russie, la Chine, la Turquie et du sud global dans sa pluralité. Comme le dit Guiliano da Empoli « Trump n’est pas un accident de l’histoire ou un accès de folie, on bascule dans un nouveau monde ». Quel est ce nouveau monde et quelle sera le rôle et la place de l’humanitaire dans celui-ci ?

Réunion des BRICS en Russie à Kazan du 22 au 24 octobre 2024

2. Les financements de l’aide en berne !

Le financement de l’aide humanitaire internationale est un bon indicateur des tendances et des priorités des Etats-nations membres de l’ONU. Or les financements chutent sans que l’on sache quand et comment ils se stabiliseront. Il est juste et commode de pointer du doigt la décision brutale du gel de toute aide par l’administration Trump et la suppression d’USAID.

Mais de nombreux pays en Europe ont devancé les Etats-Unis par des coupes budgétaires massives en Grande Bretagne, Allemagne, France, Pays-Bas, Belgique et pratiquement partout dans des proportions diverses, à l’exception de l’Union Européenne.

Source : Aide publique au développement (APD), OCDE

Les raisons en sont multiples selon qu’il s’agisse de l’humanitaire ou du développement qui relèvent de l’Aide Publique au Développement. Outre le questionnement sur l’efficacité de l’aide au développement, outre la demande prioritaire d’investissement productif, la première raison aujourd’hui est la priorité de la sécurité face au risque sérieux d’extension géographique de la guerre d’Ukraine en Europe.  La seconde raison réside dans l’état des finances publiques, de la dette et de la guerre des droits de douane en cours. Défendre sa liberté, son indépendance, sa souveraineté devient une priorité vitale face au danger qui menace.

3. Avec quelles conséquences ?

Mais quelles seront les conséquences humaines et politiques de l’attrition des financements humanitaires ? En 2025, selon OCHA, il y a 305,1 millions de personnes qui ont besoin d’aide humanitaire, mais seules 189,5 millions d’entre elles ont été ciblés dans 72 pays pour recevoir des secours évalués à 47,4 milliards de dollars.

HCR Rapport semestriel sur les tendances mondiales 2024, 9 octobre 2024.

Or, en 2024 sur un budget de 49,6 milliards de dollars, 21,2 milliards ont été réunis soit 43% du montant nécessaire ! Qu’en sera-t-il en 2025 alors que l’Aide Publique au Développement chute dangereusement ?

Parmi ces populations en danger on recensait 122,6 millions de déplacés de force dans le monde en juin 2024. Rappelons qu’ils étaient 51,23 millions en 2013 et 89,27 millions en 2021 et leur nombre devrait encore augmenter à l’avenir.  Va-t-on abandonner les déplacés internes et les réfugiés ? Quelles seront les conséquences humaines, migratoires et politiques de ce désengagement ?

Ainsi, en République Démocratique du Congo, l’insuffisance de financement a conduit à abandonner un programme de lutte contre la malnutrition sévère pour 220.000 enfants de moins de 5 ans.

UNICEF DRC Dubourthoumieu

2024 a été l’année la plus dangereuse pour les humanitaires avec 281 tués dont 63% à Gaza et en Cisjordanie, majoritairement des nationaux. Va-t-on dire aux humanitaires, prenez des risques et débrouillez-vous !

Comme citoyen français, je suis personnellement convaincu aujourd’hui de la nécessité de se préparer à une extension possible de la guerre en Ukraine afin de la juguler et ainsi de gagner la paix. Et si cela n’advient pas, si la guerre nous est finalement imposée, alors de la déclarer pour ne pas perdre et la gagner.

Mais ce que je ne comprends pas, c’est comment dans un monde où les budgets militaires totalisent 2400 milliards de dollars et où les bénéfices du secteur bancaire sont de 1100 milliards de dollars, pourquoi n’est-il pas possible de trouver 47 milliards pour sauver des vies, stabiliser des pays et relancer le développement et le commerce utiles à tous ?

L’égoïsme et les calculs à courte vue nous rattraperont et coûteront plus chers encore !

4. L’Ukraine et le retour de la guerre.

Depuis le 24 février 2022, la guerre en Ukraine a remis en cause l’intangibilité des frontières et montré que la guerre redevenait un moyen possible de régler tout conflit. Elle a tué et blessé des centaines de milliers d’Ukrainiens, déplacé des millions d’entre eux et détruit une partie du pays et de ses infrastructures. Sans oublier les pertes russes. Cette guerre mobilise des moyens considérables mais insuffisants de la part des alliés de l’Ukraine.

Je ne suis pas sûr que nous soyons vraiment conscients du risque et des conséquences d’une extension possible de ce conflit à d’autres pays de la zone de front en Europe et jusqu’à nous par effet domino ! Soyons lucides, Vladimir Poutine nous a déclaré une guerre durable avec le soutien, la bienveillance ou l’indifférence de nombreux pays du sud global. Et si Donald Trump décidait du désengagement du soutien américain à l’Ukraine, le risque de guerre en Europe s’en trouverait renforcé. Or, les pays d’Europe ne sont pas encore prêts à celle-ci. Espérons surtout que cela n’adviendra pas et qu’un cessez-le-feu puis un accord mettront fin à cette guerre.

Mais, si l’extension de la guerre n’est pas sure, elle est néanmoins possible et certains experts considèrent qu’elle a déjà commencé dans le domaine cyber, de la propagande et de la désinformation, du réarmement et de la mobilisation des consciences et des volontés. Comment l’humanitaire aborde-t-il ce danger et que pourrait-il faire en cas de guerre en Europe ? Que deviendraient alors ses principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance dans un tel cas ?

5. Et l’Europe dans tout cela.

Parmi les trois premiers financeurs humanitaires au monde, avec les Etats-Unis et l’Allemagne qui ont sacrifié une grande partie de leur budget d’aide, il reste l’Union Européenne ! Lors du récent Forum Humanitaire Européen (FHE) les 19 et 20 mai à Bruxelles, la Commission Européenne semble avoir cherché à rassurer les acteurs humanitaires sans jamais évoquer par ailleurs « l’éléphant dans la pièce » de la fonte des budgets.

Si le programme était techniquement adapté : crises en cours, coopération, coordination, diplomatie humanitaire, nexus, acteurs nationaux, impact du climat, il a soigneusement évité d’aborder la question de la chute de l’APD et de ses conséquences pour l’humanitaire. On a fait comme si de rien n’était ! Des voix se sont néanmoins faîtes entendre avec VOICE sur ces questions, avec l’UNWRA sur Gaza et surtout dans les couloirs de la Conférence.

Ursula Von der Leyen a confirmé le budget humanitaire de la DG ECHO pour un montant de 2,5 milliards d’euros incluant la réserve d’aide d’urgence (580 ME)

en accord avec le « Cadre Financier Pluriannuel » (Multiannual Financial Framework) 2021-2027 de 11,569 billions d’euros (2021)

Ce « cadre » est véritablement stratégique et des discussions commencent à s’engager pour la période 2028-2035.

L’enjeu décisif est bien là ! Dans le contexte budgétaire des pays membres de l’Union Européenne, le budget de la Commission sera-t ’il suffisant et comment sera-t-il réparti ?

L’ancien Commissaire européen en charge de l’humanitaire, Janez Lenarcic a eu raison d’insister sur la nécessité d’une diplomatie humanitaire entreprenante pour préserver l’espace humanitaire qui doit dorénavant intégrer la question des financements sans lesquels il n’y a pas d’accès des populations en danger aux secours.

La Commissaire actuelle, Hadja Lahbib, a défini une feuille de route : Nous devons nous concentrer sur deux domaines : premièrement, augmenter le financement, élargir la base des donateurs et travailler plus efficacement. Et deuxièmement, nous devons réduire les besoins humanitaires, souvent causés par les conflits et la crise climatique.

UNRIC. Lors de la session sur le Moyen-Orient, en présence de Hadja Lahbib, Commissaire européenne, et Philippe Lazzarini, directeur d’UNRWA, au Forum Humanitaire européen, le 20 mai 2025 à Bruxelles.

J’adhère à tout cela, mais il faut resituer la question humanitaire européenne dans les défis auxquels l’Union Européenne est confrontée : cohésion interne, guerre en Ukraine et risque d’extension, guerre commerciale avec les Etats-Unis mais aussi avec la Chine, naïveté et faiblesse de la gouvernance face au monde tel qu’il devient. L’Europe des Etats-nations membres n’échappera pas à un « aggiornamento » politique (rénovation) si elle veut défendre son existence même et sa place dans un monde que menace la loi de la jungle.

6. L’ONU dans la tempête.

Les décisions de Donald Trump dès son élection confirmant l’affaiblissement de la mondialisation et du multilatéralisme ont bousculé l’ONU sommé de s’adapter d’autant que les retards de paiement des Etats-Unis, de la Chine et d’autres risquent d’entrainer un déficit potentiel de 1,1 milliard de dollars d’ici la fin de l’année.

A l’occasion du 80ème anniversaire de l’ONU, Antonio Gueterres a lancé en mars 2025 le projet H80 encore appelé UN80 afin d’adapter dans l’urgence l’organisation confrontée à une baisse des financements.

L’ONU est contrainte à économiser en regroupant ses agences en 4 pôles : paix et sécurité, affaires humanitaires, développement durable, droits de l’homme. L’ONU doit rationaliser sa fragmentation, réduire ses effectifs d’environ 20% des postes et relocaliser vers des villes moins couteuses. Véritable cure d’austérité dont on ne mesure pas encore les conséquences opérationnelles sur le terrain.

Et OCHA se doit d’en prendre sa part sous le nom de « The humanitarian reset » de Tom Fletcher lancé le10 mars avec une réforme en 10 points. Retenons ici en résumé ces 10 décisions : priorisation des acteurs nationaux, adaptation à chaque contexte, plan de priorisation, intégration des réformes, plaidoyer commun des agences, audace pour gagner en efficience, redéploiement sur le terrain des urgences, mutualisation des ressources et des services, simplification des clusters, un « cadre de planification intégrée » plus stratégique et performant.

Nécessité fait loi mais avec quelles conséquences pour l’aide et le partenariat avec les acteurs humanitaires nationaux et internationaux qui doivent s’y préparer pour encaisser les chocs.

Si nous connaissons la « reconfiguration humanitaire » ou « humanitarian reset » d’OCHA, quel est celui des ONG dans leur diversité et à travers leurs instruments de coordination ? Comment sortiront-elles de l’épreuve ?

7. Forces et faiblesses humanitaires.

Commençons par une trop brêve introspection de l’humanitaire qui est trop rare de notre part. Mais c’est le moment de l’approfondir en négatif comme en positif pour reconfigurer l’humanitaire à venir dans ce nouveau monde

L’humanitaire a diverses caractéristiques dont celle de se considérer comme le camp du bien jugeant les autres du haut de sa supériorité morale. Il a également tendance à voir les nations, les empires ou les communautés ethniques à l’image des ONG, ce qui est une grave erreur.

L’humanitaire voit aussi le monde comme une humanité globale, qui est une réalité, mais sans suffisamment prendre en compte sa diversité qui est sa richesse et la source de différents.

Mais l’humanitaire est avant tout un acte existentiel pour secourir toute personne et population en péril et cette solidarité qui traverse le temps et l’espace est plus que jamais d’actualité. L’humanitaire n’est pas la solution à tout, mais sans lui quel serait le sort quotidien des populations en danger ? Chaque jour, environ 550.000 humanitaires s’activent pour secourir autant que possible 190 millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui participent activement à une entre aide à hauteur d’êtres humains.

La plus grande frustration et limite de l’humanitaire, c’est de ne pas parvenir à secourir tout ceux qui en ont un urgent besoin pour vivre. Et les entraves sont nombreuses depuis l’empêchement d’accéder aux victimes jusqu’à la baisse des financements indispensables.

Les crises ne manquent pas aujourd’hui en RDC, au Sahel, au Yémen, en Ukraine, au Soudan, en Haïti et Gaza en est le cas emblématique terrifiant du pire devenu possible au quotidien !

Pourquoi la pédiatre Alaa Al-Najjar a-t-elle perdu en une seule frappe sur sa maison vendredi 24 mai à Khan Younès neuf de ses dix enfants, Yahya, Rakan, Eve, Jubran, Raslan, Rifan, Sidine, Louqman et Sidra 7 mois. Seuls son mari et un garçon ont survécu. Pourquoi ?

En déclenchant un pogrom le 7 octobre 2023 et en enlevant 251 otages, le Hamas a enclenché une spirale de violence sans fin avec Israël. 52.400 morts, dont des combattants, 118.014 blessés au 30 avril 2025. A fin 2024, on dénombrait déjà 87% des bâtiments d’habitation détruits en totalité ou en partie, Plus de 80% des commerces et deux tiers du réseau routier hors d’usage ! Comme si cela ne suffisait pas, un blocus humanitaire total a été imposé depuis le 2 mars 2025. La famine est délibérément utilisée comme arme de guerre en violation du droit international. Pour tenter de calmer la réprobation internationale et éviter le détournement partiel de l’aide par le Hamas ou des gangs, Israël a décidé de se passer des organisations humanitaires compétentes pour y substituer une fondation ad hoc crée pour la circonstance, la Fondation humanitaire pour Gaza dont les premières distributions ont tournée au chaos et provoqué morts et blessés.

Les destructions incessantes, le blocus semblent avoir pour objectif final la déportation de tout ou partie de la population de Gaza. Comment faut-il nommer cela ? Une solution politique est-elle encore possible ? Espérons que la réunion sur la Palestine, lors de la prochaine Assemblée générale des Nations-Unies à New-York du 17 au 20 juin, coorganisée par la France et l’Arabie Saoudite, saura y répondre !

8 Et pour conclure.

Alors que nous venons de publier le numéro 100 de la revue en ligne Défis Humanitaires, plus que jamais l’actualité nous confirme dans sa raison d’être utile à la communauté humanitaire et à ses partenaires pour :

– promouvoir l’humanitaire.

– analyser le lien de cause à effet entre géopolitique et humanitaire.

– documenter les grands défis à relever.

Défis Humanitaires est lu chaque mois dans des dizaines de pays par des milliers de personnes que nous saluons ici en voulant être utile à leur action.

Mais nous avons aussi besoin de leur soutien et de leur participation pour faire plus et mieux et nous vous proposons pour cela de :

  • Remplir le questionnaire sur la revue et ce que vous proposez.
  • Nous adresser votre témoignage sur la revue. Qu’en pensez-vous.
  • De soutenir la revue grâce à votre don sur HelloAsso.
  • Je vous remercie pour votre attention, votre fidélité et votre soutien.

Alain Boinet.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :