Humanitaire en Ukraine.

Entretien avec Nicolas Ben-Oliel, chef de mission de Première Urgence International en Ukraine.

Consultation médicale à Kharkivska Oblast – Hanna Pieshkova

Alain Boinet : Tu es le chef de mission de Première Urgence Internationale en Ukraine. Peux-tu présenter votre action à nos lecteurs.

Nicolas Ben-Oliel : Première Urgence Internationale est présente en Ukraine depuis 2015, à la suite des événements de 2014. De 2015 à début 2022 et l’invasion du 24 février, la mission fonctionnait avec un budget annuel d’environ 1,5 millions d’euros, qui a complètement explosé depuis. Aujourd’hui, nous sommes une équipe de 200 personnes. Nous avons un bureau de coordination à Kiev, trois bases opérationnelles à travers le pays, une à l’ouest à Lviv, une à Dnipro qui couvre notre réponse dans les oblasts (ndlr : régions administratives)  de Dnipro, Zaporijjia et Donetsk, et une à Kharkiv.

Première Urgence Internationale en Ukraine mène essentiellement des activités de santé intégrées d’urgence. Nous intervenons donc en santé, en santé mentale et en protection. Nous avons ainsi des équipes mobiles santé qui soignent des personnes dans les zones les plus reculées, proches de la ligne de front, des personnes âgées, d’autres en situation de handicap, et/ou qui ne peuvent pas forcément se déplacer dans les centres urbains. Nous déployons également des réponses d’urgence dans les centres urbains après des frappes de missiles, ainsi que dans des centres de transit où les personnes sont déplacées lorsqu‘elles doivent quitter leur domicile proche de la ligne de front en urgence. En termes de réponse en santé mentale, depuis deux ans nous collaborons étroitement avec le ministère des politiques sociales ukrainien dans le cadre d’un plan lancé par Olena Zelenska, la première dame ukrainienne, qui a pour objectif de prioriser les problématiques de santé mentale – ce qui n’est pas simple dans un pays post-soviétique. Or les besoins sur le sujet sont considérables pour les personnes déplacées, pour les vétérans de guerre, pour les personnes traumatisées par la guerre. Nous développons aussi des activités autour des violences basées sur le genre.

Nous intervenons également dans d’autres secteurs, notamment le Multipurpose cash assistance (ndlr : assistance en argent), et gérons quelques activités d’abris, telles que des réparations, des réhabilitations d’infrastructures dans des centres collectifs qui accueillent des personnes déplacées, ou dans des centres de santé. Nous effectuons aussi des distributions d’articles « non alimentaires » même s’il existe des marchés fonctionnels dans les grandes villes. Si ces produits demeurent utiles pour les populations isolées le long de la ligne de front, la distribution de cash reste l’appui le plus efficace dans les grandes villes, à l’instar de ce qui se fait depuis une dizaine d’années maintenant dans les contextes d’intervention humanitaire. Nous menons également des projets en WASH – donc eau, hygiène, et assainissement notamment – intégrées à notre réponse en santé. Nous réhabilitons des douches et des toilettes dans les centres de santé, et installons des chauffe-eaux dans les hôpitaux touchés par les conséquences des combats proches de la ligne de front.

Don dans la région de Donetska, centre de soins de santé primaires de Myrnohrad – Yuliia Voloshyna2

AB. Pour mieux comprendre ce que représente votre action humanitaire, quels sont les chiffres clefs qui permettent de la mesurer concrètement.

NBO. Aujourd’hui nous sommes donc 200, dont une quinzaine d’expatriés. Nous travaillons beaucoup en partenariat avec d’autres organisations internationales et des organisations de la société civile ukrainienne. Première Urgence Internationale est notamment le chef de file d’un gros consortium financé par BHA (Bureau of Humanitarian Affairs du gouvernement américain), composé de 5 ONG françaises : Handicap International, Solidarités International, Action Contre la Faim et Triangle Génération Humanitaire.

Le consortium fonctionne avec près de 100 millions de dollars sur 27 mois. La programmation annuelle mise en œuvre directement par Première Urgence Internationale représente environ 14-15 millions ; si on y intègre les partenaires internationaux du consortium, elle tourne autour de 40-50 millions d’euros. Ce sont des montants particulièrement élevés en 2023 et 2024, qui vont baisser en 2025 puisqu’il y a une diminution générale des financements humanitaires, même si la guerre se poursuit et ne semble pas prête de cesser.

Carte de l’Ukraine, 24 septembre 2024, Ministère des armées.

AB. En Ukraine, il y a des zones de guerre, des territoires où règne un calme relatif, des lieux qui accueillent des personnes et familles déplacées par les combats et les bombardements. Comment répondez-vous à des besoins aussi diversifiés dans des régions éloignées les les unes des autres ?

NBO. Oui, complètement. Nous essayons vraiment de faire le lien entre notre capacité à répondre à des situations d’urgence et à des chocs, notamment proches de la ligne de front, et nos activités à l’arrière. En Ukraine, il y a des attaques de drones et de missiles très fréquentes sur les principaux centres urbains ; assez régulièrement, nous devons déployer une réponse dans les centres urbains éloignés de la ligne de front mais qui ont subi des pertes parmi les civils.

Notre intervention le long de cette ligne de front représente aujourd’hui l’essentiel de notre réponse humanitaire en Ukraine. Nous y soutenons les structures de santé et aidons les personnes les plus éloignées des centres urbains.

Par ailleurs, nous développons aussi des projets autour de la santé mentale, qui s’inscrivent nécessairement dans la durée. D’autant plus dans un pays post-soviétique où cette problématique n’est pas encore suffisamment considérée. Nous savons donc que ce sera un travail de fond sur le long terme.

Enfin, nous apportons un appui structurel au système de santé en soutenant notamment le programme « affordable medicines » (ndlr : médecine abordable) lancé par le ministère de la santé. Son objectif est de faciliter l’accès aux médicaments pour toutes les populations, quelles que soient leurs ressources.

Consultation médicale dans la région de Kvivska – Dana Selezen

AB. Nous avons visité hier l’hôpital Okmatdyt qui a été frappé par un missile russe le 8 juillet qui a tué et blessés de nombreuses personnes et détruit et endommagé plusieurs bâtiments. Okmatdyt est l’hôpital pédiatrique de référence en Ukraine, l’équivalent de l’hôpital Necker à Paris. Que pouvez-vous faire face à ce type de situation.

NBO. Nous ne travaillons pas dans la région de Kiev, nous sommes essentiellement présents sur le croissant est, le sud-est et un peu à l’ouest de l’Ukraine.

Cependant, notre bureau étant situé à 800 mètres de cet hôpital, nous nous devions d’intervenir. En utilisant les ressources de notre entrepôt de médicaments à Kiev, nous avons effectué une donation pour permettre à l’établissement de réapprovisionner son stock détruit.

Intervention d’urgence de PUI après le bombardement d’un immeuble à Kharkiv, 16 septembre 2024, Hanna Pieshkova

AB. La coordination des acteurs humanitaires apporte généralement une complémentarité dans l’aide et une synergie pour plus d’efficacité dans les secours collectifs. Comment procédez-vous en Ukraine ?

NBO. La coordination des ONG est un vrai sujet en Ukraine si nous considérons la réalité du maillage du pays avec près de 600 ONG qui participent à la réponse humanitaire internationale et nationale, parmi lesquelles des organisations gouvernementales mais aussi des groupes de volontaires.

Depuis un an et demi, il existe une plateforme des ONG présentes en Ukraine. Cinq organisations en assurent le pilotage, dont Première Urgence Internationale. Elle est composée d’une centaine d’organisations, avec une répartition à peu près équilibrée entre ONG nationales et internationales.

L’objectif de cette plateforme est essentiellement de mettre en contact différents types d’organisations et de permettre aux organisations nationales d’accéder à des fonds à travers les ONG Internationales, ainsi qu’à des mécanismes de coordination qui ne leur sont pas nécessairement familiers.

Première Urgence Internationale fait aussi partie du Humanitarian country team (ndlr : Equipe humanitaire pays), qui est le mécanisme de coordination de plus haut niveau dans la réponse humanitaire, et regroupe plusieurs agences UN et plusieurs ONG, internationales et nationales. Il y a notamment des réflexions menées autour des questions d’area based coordination (ndlr : Coordination locale) dont l’ambition est de créer davantage de liens entre le mécanisme des clusters, et, par extension, les mécanismes de coordination classique d’une réponse humanitaire, et l’échelon le plus local de réponse. Dans l’oblast (ndlr : région administrative, il y en a 24 dans le pays) de Kharkiv par exemple, des groupes de volontaires ukrainiens se sont constitués en ONG : l’une d’elles s’appelle le Relief coordination Center (RCC), avec laquelle Première Urgence Internationale travaille. RCC a développé un mécanisme de coordination efficace entre des ONG nationales et internationales, des groupes de volontaires qui participent aux évacuations, ainsi que les principales structures étatiques qui participent à la réponse humanitaire.

Un petit groupe d’ONG cherche à développer des modèles similaires de coordination entre les différents acteurs de la réponse à l’échelle du pays et à s’assurer que l’échelon local puisse être connecté directement aux échelons plus macro et notamment à la Humanitarian Country Team.

École détruite à Kharkiv – Artur Ulianytskyi

AB. La guerre en Ukraine non seulement se poursuit, en particulier dans la région du Donetsk autour de la ville de Pokrovsk, mais nous assistons à une escalade permanente dans les armements mis en œuvre et les offensives. Simultanément, les budgets de l’aide humanitaire baissent fortement. Comment faut-il comprendre ce paradoxe ?

NBO. La réalité de la baisse des moyens est problématique pour pouvoir répondre à une crise qui n’a pas diminué en intensité. Dans sa forme actuelle, la guerre a commencé depuis deux ans et demi, et elle est très loin d’être terminée, la ligne de front n’ayant jamais été aussi volatile. Les progressions assez importantes des forces armées russes le long de la ligne de front entraînent de nouveaux déplacements de population, qui nécessitent donc des besoins d’appui pour nous en tant qu’ONG médicale, dans les centres de santé, notamment le long de la zone de front. Certains centres de santé qui se retrouvent aujourd’hui à 5 ou 10 kms de la ligne de front doivent se relocaliser ailleurs, nous en avons appuyé plusieurs à évacuer durant l’été. Autrement dit, il y a toujours autant de besoins humanitaires, de besoins d’urgence, qu’il y a un an, voire une tendance à avoir une situation encore plus volatile dans certaines zones proche de la ligne de front.

Et pourtant les financements diminuent. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Je crois qu’il y a une lassitude un peu naturelle, comme sur chacune des réponses humanitaires, qui se caractérise par moins d’attention médiatique, moins d’attention portée par les bailleurs. Cela va aussi de pair avec le fait qu’il existe malheureusement beaucoup d’autres crises dans le monde, dont certaines sont particulièrement médiatisées, je pense plus précisément au Moyen-Orient et à Gaza.

Et puis, selon moi, dans cette crise humanitaire en Ukraine, la question du nexus, du lien entre réponse humanitaire et réponse de plus long terme, de réhabilitation, ne trouve pas sa place, ni la bonne manière de fonctionner. Depuis quelques mois, énormément de fonds sont investis sur des mécanismes de long terme, de développement, ce qui est nécessaire, mais les besoins d’urgence demeurent toujours aussi présents. Cette baisse de moyens est bien sûr dommageable pour les populations.

Enfin, corollaire de la baisse des financements humanitaires, les bailleurs de fonds poussent davantage les organisations à se concentrer sur les zones où les populations sont les plus vulnérables, c’est-à-dire essentiellement le long de la ligne de front. Or, cette incitation peut aussi avoir des effets un peu pervers car cela pousse des populations à rester le long de cette ligne, voire à se déplacer dans les zones où elles savent que des moyens sont investis.

Intervention d’urgence de la PUI après le bombardement d’un immeuble à Kharkiv, 16 Septembre, Hanna Pieshkova

AB. Quels sont aujourd’hui les principaux bailleurs dans le financement de l’action humanitaire en Ukraine ?

NBO. Le Bureau of Humanitarian Affairs (BHA) du gouvernement américain est toujours aujourd’hui le principal bailleur en Ukraine.

L’Union Européenne reste présente malgré une baisse de ses financements. Les Nations Unies (ONU) continuent également à financer l’aide humanitaire avec un effort particulier en direction des organisations nationales.

Parallèlement, plusieurs États financent aussi des programmes humanitaires, parmi lesquels la France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse ou la Suède.

Consultation médicale à Ivano-Frankivska – Tetiana Miedviedieva

Alain Boinet. Comment vois-tu les prochains mois en Ukraine, comment veux-tu conclure cet entretien.

Nicolas Ben-Oliel. De mon point de vue, très personnel donc, je pense que la guerre va se prolonger et s’inscrire dans la durée. Malheureusement, pendant plusieurs mois, si ce n’est davantage, il y aura très certainement des évolutions sur la ligne de front avec des prises de territoire d’une partie ou l’autre.

Je ne crois pas qu’un oblast entier tombera aux mains des Russes ou qu’à l’inverse les Ukrainiens réussiront à reprendre toute une partie d’oblast comme ils avaient réussi à le faire en 2022 à Kherson ou à Kharkiv. Tout porte donc à croire que la guerre dans sa forme actuelle va se prolonger.

La réponse humanitaire va devoir être attentive sur plusieurs points clés, notamment l’hiver qui arrive et tous les efforts de ce qu’on appelle la winterisation ici. Depuis mars, c’est-à-dire depuis la fin de l’hiver dernier, les Russes ont lancé une campagne d’attaques récurrentes et ciblées sur les infrastructures énergétiques du pays – en plus de celles sur les infrastructures logistiques, ferroviaires, routières, etc. -qui produisent de l’électricité et du chauffage, concrètement. Pendant l’été, des coupures assez drastiques dans les grandes villes, notamment à Kiev, empêchent l’utilisation des climatiseurs mais elles ont beaucoup moins d’impact qu’en hiver lorsqu’il devient impossible d’allumer le chauffage, et l’hiver en Ukraine est particulièrement froid : il peut faire moins 15, moins 20 degrés pendant plusieurs mois.

Il est donc indispensable de poursuivre la réflexion sur la meilleure manière de continuer à appuyer l’Ukraine, de s’assurer que des solutions sont mises en œuvre pour « réparer » sur le long terme ; quant à nous, humanitaires, nous devons pouvoir aider les populations à s’abriter du froid, notamment quand elles ont perdu leur domicile, quand elles sont déplacées.

Nous devons aussi réfléchir plus globalement aux moyens de réponse les plus pertinents, les plus efficaces, en étant guidés par les principes humanitaires et les besoins réels des populations. La réponse d’urgence aux besoins humanitaires est également moins financée, alors que des populations continuent à fuir leur domicile le long de la ligne de front qui continue à évoluer, et se retrouvent dans des centres de transit aux capacités d’accueil souvent saturées.

Pour conclure, s’il est essentiel de continuer à rappeler la réalité des besoins humanitaires sur l’ensemble du territoire ukrainien, il l’est tout autant de ne pas oublier les besoins, peu documentés, dans les zones sous contrôle de la Fédération de Russie, où très peu d’acteurs réussissent à avoir accès pour répondre aux besoins.

Alain Boinet. Nicolas, je te remercie pour cet entretien en répondant longuement et précisément aux questions de Défis Humanitaires. Cela va permettre à nos lectrices et lecteurs de mieux comprendre la réalité de la situation et de l’action humanitaire. Bonne chance à Première Urgence Internationale pour son action humanitaire pour les populations en danger en Ukraine.

 

Nicolas Ben-Oliel est le directeur national de Première Urgence Internationale en Ukraine depuis octobre 2022. PUI déploie des activités dans plusieurs oblasts d’Ukraine, et dirige un consortium multisectoriel de cinq ONG. Basé à Kiev, il supervise une équipe dédiée de 200 personnes réparties dans 5 bureaux de terrain. Nicolas s’est engagé à renforcer l’expertise de l’organisation en matière de fourniture de services de santé essentiels, de santé mentale et de soutien psychosocial, ainsi que de services de protection, et à aider les populations déplacées à couvrir leurs besoins d’urgence dans le cadre de la crise humanitaire actuelle.
Avec plus de 9 ans d’expérience dans le secteur non gouvernemental, notamment en Irak, en République démocratique du Congo, au Nigeria et au Cameroun, Nicolas représente aujourd’hui activement Première Urgence Internationale au sein du Comité de pilotage de la Plateforme des organisations non gouvernementales, ainsi qu’au sein de l’équipe humanitaire de réponse à l’Ukraine (Ukraine Response Humanitarian Country Team). Favorisant la collaboration entre les organisations et l’échange de connaissances, Nicolas se concentre également sur le renforcement des partenariats avec les acteurs locaux, les entités gouvernementales et les autres intervenants humanitaires afin d’améliorer la qualité et l’impact de leurs interventions.

 

Le site de Première Urgence Internationale : Première Urgence Internationale – Aider les populations touchées par les crises humanitaires (premiere-urgence.org)

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Lettre humanitaire à Jean Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la France.

Crises alimentaires, comment agir ? 

« Il faut entretenir la flamme de l’engagement » , Entretien avec Eric GAZEAU, Directeur général et fondateur de l’association Résonances Humanitaires

Les défis démographiques : Perspectives de la population mondiale 2024 des Nations-Unies UNDSA

Dernières Nouvelles Humanitaires.

 

OCHA, interview exclusif avec Aurélien Buffler

Chef de la Section pour les politiques humanitaires et la planification au Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations unies (OCHA).

Makariv, Kyiv, septembre 2022. ©OCHA/Matteo Mi

Alain BOINET
Bonjour Aurélien Buffler, pour les lectrices et lecteurs de la revue en ligne Défis Humanitaires, pouvez-vous nous présenter brièvement OCHA ainsi que vous-même ?

Aurélien Buffler
Bonjour Alain et bonjour à tous.  OCHA est – en français le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires (BCAH) – c’est le bureau du Secrétariat des Nations Unies, qui s’occupe de coordonner les efforts humanitaires des Nations unies et de leurs partenaires.

C’est le bureau qui essaie de faire en sorte que les agences onusiennes, les ONG et autres partenaires humanitaires travaillent ensemble au Soudan, à Gaza, en Ukraine pour atteindre des objectifs communs et aider au mieux les populations qui sont dans le besoin.

Pour ma part, je m’occupe au sein d’OCHA d’une équipe en charge des politiques humanitaires, spécifiquement des politiques humanitaires liées au droit international humanitaire, à l’accès humanitaire, à tout ce qui touche à l’idée d’une aide humanitaire basée sur les principes humanitaires.

Nous avons 3 objectifs principaux :

Le premier, c’est de soutenir les équipes d’OCHA et plus largement les équipes humanitaires sur le terrain quand elles ont des questions liées à ces thématiques. Par exemple, quel est le régime juridique qui s’applique ou quels sont les précédents en termes de policy sur lesquels on peut bâtir une réponse. C’est un soutien opérationnel.

Le 2ème objectif de mon équipe est de soutenir en tant que secrétariat les discussions entre les États membres ici au siège sur ces thématiques, notamment au Conseil de Sécurité. La semaine dernière, le Conseil de Sécurité a tenu son débat ouvert sur la protection des civils, et considère le rapport du secrétaire général sur la protection des civils. C’est mon équipe qui à la fois a rédigé le rapport et qui a soutenu les discussions entre États membres.

Le 3ème objectif de mon équipe, c’est un objectif de coordination sur les questions policy au niveau global. Nous travaillons avec nos partenaires des Nations-Unies, ONG, Croix Rouge, pour nous assurer que nous avons la même lecture des grandes évolutions qui touchent aux domaines que j’ai soulignés et pour travailler ensemble pour résoudre ces défis.

Par exemple, s’agissant de l’impact des sanctions ou des mesures de contre-terrorisme sur l’aide humanitaire, mon équipe s’efforce de coordonner la position et le plaidoyer des organisations humanitaires.

Le Conseil de sécurité des Nations-Unies adopte une résolution sur la protection des civils dans les conflits armés, mai 2024. ©UN Photo/Loey Felipe

Alain BOINET
Le Secrétaire Général des Nations Unies vient de publier un rapport sur la protection des civils en période de conflit armé. Par ailleurs, le Conseil de sécurité des Nations unies vient d’adopter, à l’initiative de la Suisse, une résolution pour la protection du personnel humanitaire et du personnel de l’ONU dans les zones de conflit. Rappelons qu’en 2023, 500 humanitaires ont été victimes de violences, dont 250 qui ont été tués. A la veille du 75e anniversaire des conventions de Genève de 1949 au mois d’aout, quel bilan faites-vous et quelles sont les initiatives et mesures prises par l’ONU avec le concours d’OCHA pour la protection des civils et des humanitaires ?

Aurélien Buffler
Est-ce que le travail des humanitaires est plus difficile et risqué de nos jours ? C’est difficile à évaluer.  Je note par exemple que les humanitaires n’ont jamais été aussi présents dans autant d’endroits avec autant de moyens pour assister autant de personnes vulnérables.

Ceci étant dit, l’environnement dans lequel nous opérons a évolué, notamment en termes de sécurité.  À Gaza, au Soudan, en Centrafrique et dans la majorité des autres crises le drapeau humanitaire ne constitue plus en soit une garantie de sécurité. Nous avons dû nous adapter, notamment en renforçant notre gestion du risque sécuritaire.

Ces efforts nécessaires sur la gestion des risques ne pourront cependant jamais nous protéger de manière suffisante. Ce dont nous avons vraiment besoin, c’est que les parties au conflit respectent le droit humanitaire et facilitent notre travail, notamment l’accès humanitaire ; dans de trop nombreux contextes, ce n’est pas le cas. Nous voyons aujourd’hui des parties au conflit qui se sentent plus désinhibées dans leurs décisions de s’attaquer aux humanitaires pour une raison ou un autre. Évidemment, quand les parties veulent bloquer l’aide humanitaire, un moyen très efficace, c’est de s’en prendre aux staffs humanitaires et à leurs moyens d’opérer. Et bien sûr, ce sont ceux en première ligne, les staffs locaux des ONG qui sont les plus exposés.

L’adoption de la résolution 2730 sur la protection des personnels onusiens et humanitaires par le Conseil de Sécurité envoie à ce sujet un message politique important à ces parties au conflit et plus largement aux Etats Membres.

Plus largement, sur la protection des civils et le respect du droit international humanitaire, les Nations Unies mais aussi le CICR ont partagé leurs inquiétudes avec le Conseil de Sécurité et les Etats Membres lors du débat ouvert du 21 Mai. Notre constat est que les règles existent et qu’elles couvrent tout ou quasiment tout ; mais qu’il y a clairement un problème de respect et de mise en œuvre de ces règles par les parties au conflit et les Etats.

Une tendance est particulièrement inquiétante : Nous voyons des parties au conflit et certains États adopter des interprétations du droit international humanitaire extrêmement permissives et si élastiques qu’elles reviennent à le vider de toute substance.

Il y a aussi un problème d’impunité quasi-généralisé pour les violations les plus sérieuses.

Le rapport du Secrétaire Général rappelle que le droit international humanitaire doit rester la base de toute protection des civils. Le rapport souligne également qu’au-delà du droit international humanitaire et des obligations des parties au conflit, la protection des civils doit être envisagée du point de vue des civils eux-mêmes et des dommages qu’ils subissent. Le rapport encourage donc les Etats à mettre les civils et les souffrances subies au centre des discussions. C’est un renversement de paradigme pour une problématique qui était jusque-là abordée du point de vue des parties au conflit et de leurs obligations juridiques.

Il y a déjà eu des évolutions importantes au cours des dernières années, notamment l’adoption de la déclaration politique sur l’usage des armes explosives en zones peuplées qui épouse déjà cette logique.

Distribution de nourriture à Wad Medani, 8 juin 2023. ©UNOCHA/Ala KheirPhoto: OCHA/Ala Kheir

Alain BOINET
Dans son rapport 2023,
OCHA a constaté une baisse significative des financements humanitaires. L’appel initial concernait 230 millions de personnes pour un budget de 56 milliards de dollars. Les financements reçus ont permis de secourir seulement 128 millions de personnes avec un budget de 24 milliards de dollars. Comment interprétez-vous cette baisse significative ?

Aurélien Buffler
En 2023, 24 milliards ont été reçus sur les 56 milliards demandés. Il y a un trou de presque 32 milliards. Ce qui est aussi nouveau et marquant en 2023, c’est que les ressources à notre disposition ont beaucoup baissé. Je crois qu’en 2022, on avait reçu aux alentours de 30 milliards de dollars.

À quoi peut-on attribuer cela ? Beaucoup d’États qui financent la majeure partie de l’humanitaire ont réduit et coupent les budgets d’aide au développement et d’aide humanitaire. L’aide humanitaire est financée principalement par des bailleurs de fonds occidentaux. En comparaison, les sources alternatives de financement, que ce soit d’autres États ou du secteur privé restent relativement réduites. Donc, d’un côté des budgets qui baissent dans les États donateurs et de l’autre, pas d’alternatives de financement. Cela résume assez bien la difficulté dans laquelle est le financement de l’aide humanitaire aujourd’hui.

OCHA, OMS et UNFPA lors d’une mission conjointe visant à transférer les patients nécessitant des soins médicaux de l’hôpital du Croissant-Rouge palestinien de Khan Younis à Rafah. © OMS / Christopher Black

Alain BOINET
En 2024, dans ce contexte,
OCHA a adopté une nouvelle méthodologie, un cadre d’analyse conjointe et intersectionnelle qui introduit une nouvelle norme internationale d’évaluation des besoins humanitaires et des risques de protection. Pouvez-vous nous présenter les principales caractéristiques de ce nouveau cadre qui soulève bien des questions.

Aurélien Buffler
Nous avons toujours eu des méthodologies qui évoluent. Je crois que ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est comment le nouveau cadre cherche à avoir une vision un peu plus intersectionnelle et puis aussi comment la protection est mieux intégrée qu’elle n’était avant ; notamment en devenant un objectif commun pour tous les secteurs.

Cela va aussi au-delà d’un changement méthodologique. Le constat est que l’on a moins de ressources aujourd’hui qu’auparavant et qu’il faut donc mieux prioriser. C’est juste un constat de fait. C’est une approche pragmatique. Si vous regardez l’analyse globale, il y a 300 millions de personnes qui ont des besoins humanitaires. Or en 2024, nous nous focaliserons sur les 180 millions qui, selon nous, sont les plus vulnérables. Ça ne veut pas dire que les 120 millions qui restent, n’ont pas eux aussi des besoins ; simplement nous n’avons pas les moyens de les aider.

Alain BOINET
Je complèterai
par une question de l’un des membres du Comité d’Experts de Défis Humanitaires. Ce nouveau cadre d’analyse correspond t’-il à une nouvelle définition de ce qu’est un besoin humanitaire, ou est-ce un moyen pour améliorer le pourcentage de financement de l’aide humanitaire internationale ?

Aurélien Buffler
C’est sans doute un peu les deux. Je crois qu’il y a effectivement un effort pour affiner la notion de besoin humanitaires : Qu’est-ce qui humanitaire ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Ce n’est pas un débat nouveau.

Ceci intervient dans un contexte où les humanitaires sont sous pression pour prendre en charge de plus en plus de choses. Alors que les côtés politique, sécuritaire et développement des Nations unies sont confrontés à certains défis, l’humanitaire est souvent vu comme la solution ; la partie où il y a de l’argent ; où il y a des moyens de prendre en charge de plus en plus de besoins. Ce n’est ni vrai ni tenable. Les moyens des humanitaires sont bien moindres que beaucoup d’autres ; l’aide humanitaire ne constitue qu’une fraction de l’aide publique au développement. Et, par ailleurs, les humanitaires ne sont pas équipés pour faire autre chose que de l’humanitaire.

Quant à améliorer le pourcentage de financement en baissant les besoins, là n’est pas l’intention. Simplement, nous voulons présenter une image réaliste : notre plan de réponse doit être en adéquation avec les moyens dont nous disposons. Il ne sert pas à grand-chose de faire des plans de réponse dont nous savons à l’avance qu’ils ne seront pas financés.

Alain BOINET
Lors du Forum Humanitaire Européen à Bruxelles au mois de mars,
le commissaire européen en charge de l’aide humanitaire (ECHO), Janez Lenarčič, a déclaré que le canot de sauvetage humanitaire coulait. De son côté, Cindy McCain du Programme Alimentaire Mondial (PAM), a déclaré : « En Afghanistan, nous avons retranché 10 millions de personnes des aides. En Syrie, 4 millions. En Somalie, 3 millions. »

A-t-on une idée claire des conséquences de cette suppression de l’aide pour ces populations ? Est-ce qu’un acteur humanitaire comme OCHA pourrait évaluer ces conséquences, notamment dans la perspective de remobiliser les donateurs ou de leur faire voir quelles sont les conséquences de cette absence de moyens ?

Aurélien Buffler
Vous avez totalement raison. La plupart des organisations humanitaires font face à des besoins humanitaires qui augmentent et des financements qui ne suivent pas ou qui reculent. Elles doivent donc couper dans les programmes. Et dans l’humanitaire, couper dans les programmes c’est couper de l’aide qui va à des gens dans le besoin.

Malheureusement, nous n’avons pas toujours les moyens de suivre ces populations une fois qu’elles sont sorties de ces programmes.

Je reprends la déclaration du commissaire européen qui dit que le bateau coule. Je pense que c’est une assez bonne image. Je rajouterai que c’est aussi parce qu’on charge peut-être un peu trop la barque. Entre un développement qui est confronté à certains défis et des conflits qui durent de plus en plus longtemps, l’humanitaire est vu comme la seule roue de secours. Le problème, c’est que les capacités humanitaires sont limitées.

Alain BOINET
Dans
son discours au Forum Humanitaire Européen, Martin Griffith a souligné que nous avions désespérément besoin de volonté politique pour faire face aux défis rencontrés.  Selon vous, que voulait-il dire exactement ?

Aurélien Buffler
On a besoin d’une volonté politique pour sortir de certaines crises. Quels sont les conflits armés qui ont été résolus ces dernières années ? or ces conflits sont la principale cause des besoins humanitaires aujourd’hui.

Sortir de l’humanitaire pour les populations concernées ne sera possible qu’une fois que ces crises seront résolues. Et ça ce n’est pas les humanitaires qui peuvent le faire, ce sont les responsables politiques et ce sont ceux qui s’occupent de paix et de sécurité.

Il faut aussi une volonté politique pour faire respecter le droit international humanitaire, faire cesser les violations et le blocage de l’aide.

C’était intéressant ce que vous disiez en prémisse de cette question sur l’aide publique au développement qui a augmenté en 2023 alors que l’aide humanitaire a baissé. Cela voudrait dire qu’il y a des décisions politiques de faire plus d’aide au développement et moins d’humanitaire. Il faudrait aussi poser la question de savoir quels canaux sont utilisés, comment cette aide est repartie. Enfin, cette aide soutient-elle le système multilatéral ou est-ce plus de la coopération bilatérale ?

Sara Al Saqqa, responsable des affaires humanitaires d’OCHA, discute avec une famille de personnes déplacées qui cherchent une aide médicale au point médical de Médecins sans Frontières (MSF) Belgique près du camp d’Al Mawasi. © OMS / Christopher Black

Alain BOINET
Où en sommes-nous cette année en 2024 suite à l’appel d’OCHA pour secourir 185 millions de personnes pour un budget évalué à 46,4 milliards de de dollars.
Je suis allé voir sur le site d’OCHA et je crois que l’on est seulement à 15% des financements nécessaires.

Ainsi, avant la Conférence humanitaire internationale sur le Soudan qui a lieu à Paris le 15 avril, sur les 4 milliards demandés, seulement 5% avaient été mobilisés. Si la conférence a permis de mobiliser 2 milliards de dollars, la situation générale semble plus que préoccupante ?

Aurélien Buffler
Nous sommes effectivement à 15% de financement au mois de juin. Si on continue à ce rythme, on aura à peu près 30-35% de nos besoins couverts d’ici la fin de l’année. Ce n’est clairement pas assez ; cela veut dire que 65% ne seront pas couverts et que de nombreuses populations n’auront pas l’aide nécessaire.

Ce qui est inquiétant, c’est que déjà en 2023, nous n’avons reçu que 43% de l’aide nécessaire contre une moyenne de 55 à 65% habituellement. J’ai peur qu’au rythme actuel, nous soyons sur la même trajectoire.

Alain BOINET
Dans l’appel d’OCHA, cette année,
Martin Griffiths déclare : « La situation est également un signal d’alarme. L’aide humanitaire ne va pas être la seule solution. Nous devons partager la charge. » Il s’adressait là aux acteurs du développement. Avez-vous constaté des progrès à ce sujet ? Et où en sommes-nous du nexus humanitaire développement qui n’est pas tout à fait nouveau ?

Aurélien Buffler
Cette discussion date au moins du Sommet Humanitaire Mondial en 2016 et même avant. Et c’est vrai que les progrès ont été trop mitigés depuis. Dans trop de crises, les humanitaires se retrouvent seuls à essayer de gérer les conséquences de choses qui vont au-delà de leur mandat et compétence.

Dans beaucoup de contextes les acteurs de développement ont des difficultés à prendre le relais en raison de problèmes de financement ; ou de difficultés politiques.

Il y a aussi des sources de financement, notamment de la Banque mondiale, qui sont basées sur certains critères que beaucoup de ces pays ne remplissent pas, et donc on est bloqué et le résultat c’est que l’aide humanitaire est vue comme la réponse à tout.

Alain BOINET
Les principaux bailleurs de l’Aide Publique au Développement sont les pays membres de l’OCDE, pour une large part les pays occidentaux. Voyez-vous des évolutions, voire des rapprochements de la part de pays comme la Chine, le Brésil,……

Aurélien Buffler
Il y a beaucoup plus d’acteurs ou d’États prêts à contribuer d’une manière ou d’une autre à l’effort humanitaire qu’il y a 20 ou 30 ans, ça c’est indéniable. Vous en avez noté certains et on peut aussi prendre les pays du Golfe par exemple.

Après, la réalité, c’est qu’en proportion, les pays de l’OCDE continuent à financer la majorité écrasante de l’aide humanitaire.

La question est de savoir si ces nouveaux acteurs ont les moyens et l’ambition de peser en termes de financement ? Et s’ils ont cette ambition, est ce que le financement de l’aide des Nations-Unies est leur priorité ?

Je note que dans certains cas, le financement de l’aide humanitaire ne se fait pas à travers les agences onusiennes ou d’autres. Il y a des institutions nationales qui ont leur propre réseau dans les pays affectés ; et qui par contre n’ont pas les « codes », le besoin ou l’envie pour travailler avec le système humanitaire actuel. Mais le système humanitaire est-il capable et est-il assez ouvert et flexible pour intégrer ces acteurs et leurs sources de financement ? c’est une question légitime.

Alain BOINET
Nous arrivons à la fin de cette cet entretien. Alors, comment vous souhaitez conclure ?

Aurélien Buffler
Le système humanitaire fait face à de nombreux défis. Beaucoup ne sont pas nouveaux et ont été discuté au Sommet Humanitaire Mondial et au sein du grand bargain: localisation ; financement ; participation des population ; etc.

Comment répondre à ces défis ?  Une des discussions les plus intéressantes de ces dernières années, est la discussion autour du flagship. Le flagship reprend ces grandes thématiques, mais de manière beaucoup plus pragmatique que ce qu’on a connu jusqu’ici.

Le flagship, part du terrain en laissant les processus établis de côté. Dans les pays qui sont pilotes, au Niger, aux Philippines, au Sud-Soudan, en RDC, il y a déjà des choses intéressantes qui en sortent.

La première chose très intéressante qui en sort et je crois qu’il faut que l’on insiste, c’est que quand on parle aux populations, quand on les écoute, elles n’ont pas la même vision que nous, ni de leurs besoins, ni de la manière dont on doit répondre à leurs besoins. C’est fondamental et ça nous oblige à une réflexion sur la manière dont nous travaillons et son impact réel. Répond-on vraiment aux besoins des populations ? Pas les besoins que nous définissons, mais les besoins que les populations elles-mêmes définissent ? C’est une question épineuse et difficile.  Il faut bien sûr se garder de réponses simplistes. Je pense qu’il y a beaucoup de bonnes choses que font les humanitaires. En même temps, nous avons l’obligation d’entendre ceux que nous aidons et de nous interroger sur l’impact de notre action.

Alain BOINET
En 2016,
lors du Sommet Humanitaire Mondial, le grand bargain affichait une priorité, parmi d’autres, celle d’un choc de simplification administratif. En fait, aujourd’hui même, certains acteurs et même des cabinets d’audit disent que l’on se retrouve dans un choc de complexification et que, par voie de conséquence, ce qui est imposé en quelque sorte aux ONG internationales, elle l’impose elle-même aux ONG nationales qui sont dans l’incapacité de répondre à l’escalade des normes qui se fait au détriment de la mise en oeuvre opérationnelle de l’aide humanitaire. 

Non seulement il n’y a pas de choc de simplification, mais c’est le contraire qui se produit. Chacun se protège au détriment de l’ensemble des acteurs et notamment au bout de la chaîne, des acteurs locaux qui ne sont pas dans la mesure de répondre à ces standards.

Aurélien Buffler
Je suis assez d’accord avec ce constat. À quoi peut-on l’attribuer ?

Certaines obligations et processus sont imposées à nos bailleurs de fonds, notamment par leur Parlement, pour contrôler l’usage de l’argent public. On peut bien sur comprendre cela ; mais il faut aussi reconnaitre que ça se traduit souvent par plus de processus et contrôle de rapports.

Je pense qu’il y a aussi une tendance d’importer dans l’humanitaire des techniques de management qui se traduisent par plus en plus de processus et d’indicateurs pour mesurer l’« effectiveness ».

Enfin, il y a peut-être aussi une tendance de notre part – nous les humanitaires – à nous réfugier dans des processus pour se sentir plus professionnels et sûrs.

Tout cela mis ensemble amène affectivement à une complexification qui ne peut pas marcher pour des petites ONG locales, mais même pour des grosses ONG locales qui ne sont pas dans le même état d’esprit, qui n’ont pas parfois les outils pour faire ça, ni la patience ni la volonté.

Je crois que si on est sérieux sur la localisation, il va falloir changer de manière fondamentale la façon dont on travaille avec ces organisations, y compris réduire le nombre de processus et de rapports et en même temps reconnaître tous les risques qu’on transfère à ces organisations et les aider à gérer ces risques, notamment le risque sécuritaire ou fiduciaire.

En termes de logique, le flagship va dans ce sens-là. Parce que ça ne commence pas par le processus. Le processus est défini par les acteurs locaux au plus près des besoins.

Alain BOINET
Aurélien, je vous remercie pour ce long entretien qui permet de poser ensemble et dans un esprit de partenariat des problèmes dans le but d’améliorer l’action humanitaire pour les populations en danger.


Aurélien Buffler est chef de la section pour les politiques et la planification humanitaires au Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA).  Aurélien a plus de 20 ans d’expérience dans les domaines humanitaire et des Droits de l’homme ; y compris en tant que Team Leader d’OCHA pour la réponse humanitaire en Syrie ; chef de la coordination du bureau d’OCHA dans les territoires palestiniens occupes ; ou expert en Droits de l’Homme pour la mission de l’OSCE au Kosovo.

 

 

 

Déclaration de Martin Griffiths sur le financement de l’aide humanitaire en 2024 : (3) Publier | Fil d’actualité | LinkedIn