Humanitaire en Ukraine.

Entretien avec Nicolas Ben-Oliel, chef de mission de Première Urgence International en Ukraine.

Consultation médicale à Kharkivska Oblast – Hanna Pieshkova

Alain Boinet : Tu es le chef de mission de Première Urgence Internationale en Ukraine. Peux-tu présenter votre action à nos lecteurs.

Nicolas Ben-Oliel : Première Urgence Internationale est présente en Ukraine depuis 2015, à la suite des événements de 2014. De 2015 à début 2022 et l’invasion du 24 février, la mission fonctionnait avec un budget annuel d’environ 1,5 millions d’euros, qui a complètement explosé depuis. Aujourd’hui, nous sommes une équipe de 200 personnes. Nous avons un bureau de coordination à Kiev, trois bases opérationnelles à travers le pays, une à l’ouest à Lviv, une à Dnipro qui couvre notre réponse dans les oblasts (ndlr : régions administratives)  de Dnipro, Zaporijjia et Donetsk, et une à Kharkiv.

Première Urgence Internationale en Ukraine mène essentiellement des activités de santé intégrées d’urgence. Nous intervenons donc en santé, en santé mentale et en protection. Nous avons ainsi des équipes mobiles santé qui soignent des personnes dans les zones les plus reculées, proches de la ligne de front, des personnes âgées, d’autres en situation de handicap, et/ou qui ne peuvent pas forcément se déplacer dans les centres urbains. Nous déployons également des réponses d’urgence dans les centres urbains après des frappes de missiles, ainsi que dans des centres de transit où les personnes sont déplacées lorsqu‘elles doivent quitter leur domicile proche de la ligne de front en urgence. En termes de réponse en santé mentale, depuis deux ans nous collaborons étroitement avec le ministère des politiques sociales ukrainien dans le cadre d’un plan lancé par Olena Zelenska, la première dame ukrainienne, qui a pour objectif de prioriser les problématiques de santé mentale – ce qui n’est pas simple dans un pays post-soviétique. Or les besoins sur le sujet sont considérables pour les personnes déplacées, pour les vétérans de guerre, pour les personnes traumatisées par la guerre. Nous développons aussi des activités autour des violences basées sur le genre.

Nous intervenons également dans d’autres secteurs, notamment le Multipurpose cash assistance (ndlr : assistance en argent), et gérons quelques activités d’abris, telles que des réparations, des réhabilitations d’infrastructures dans des centres collectifs qui accueillent des personnes déplacées, ou dans des centres de santé. Nous effectuons aussi des distributions d’articles « non alimentaires » même s’il existe des marchés fonctionnels dans les grandes villes. Si ces produits demeurent utiles pour les populations isolées le long de la ligne de front, la distribution de cash reste l’appui le plus efficace dans les grandes villes, à l’instar de ce qui se fait depuis une dizaine d’années maintenant dans les contextes d’intervention humanitaire. Nous menons également des projets en WASH – donc eau, hygiène, et assainissement notamment – intégrées à notre réponse en santé. Nous réhabilitons des douches et des toilettes dans les centres de santé, et installons des chauffe-eaux dans les hôpitaux touchés par les conséquences des combats proches de la ligne de front.

Don dans la région de Donetska, centre de soins de santé primaires de Myrnohrad – Yuliia Voloshyna2

AB. Pour mieux comprendre ce que représente votre action humanitaire, quels sont les chiffres clefs qui permettent de la mesurer concrètement.

NBO. Aujourd’hui nous sommes donc 200, dont une quinzaine d’expatriés. Nous travaillons beaucoup en partenariat avec d’autres organisations internationales et des organisations de la société civile ukrainienne. Première Urgence Internationale est notamment le chef de file d’un gros consortium financé par BHA (Bureau of Humanitarian Affairs du gouvernement américain), composé de 5 ONG françaises : Handicap International, Solidarités International, Action Contre la Faim et Triangle Génération Humanitaire.

Le consortium fonctionne avec près de 100 millions de dollars sur 27 mois. La programmation annuelle mise en œuvre directement par Première Urgence Internationale représente environ 14-15 millions ; si on y intègre les partenaires internationaux du consortium, elle tourne autour de 40-50 millions d’euros. Ce sont des montants particulièrement élevés en 2023 et 2024, qui vont baisser en 2025 puisqu’il y a une diminution générale des financements humanitaires, même si la guerre se poursuit et ne semble pas prête de cesser.

Carte de l’Ukraine, 24 septembre 2024, Ministère des armées.

AB. En Ukraine, il y a des zones de guerre, des territoires où règne un calme relatif, des lieux qui accueillent des personnes et familles déplacées par les combats et les bombardements. Comment répondez-vous à des besoins aussi diversifiés dans des régions éloignées les les unes des autres ?

NBO. Oui, complètement. Nous essayons vraiment de faire le lien entre notre capacité à répondre à des situations d’urgence et à des chocs, notamment proches de la ligne de front, et nos activités à l’arrière. En Ukraine, il y a des attaques de drones et de missiles très fréquentes sur les principaux centres urbains ; assez régulièrement, nous devons déployer une réponse dans les centres urbains éloignés de la ligne de front mais qui ont subi des pertes parmi les civils.

Notre intervention le long de cette ligne de front représente aujourd’hui l’essentiel de notre réponse humanitaire en Ukraine. Nous y soutenons les structures de santé et aidons les personnes les plus éloignées des centres urbains.

Par ailleurs, nous développons aussi des projets autour de la santé mentale, qui s’inscrivent nécessairement dans la durée. D’autant plus dans un pays post-soviétique où cette problématique n’est pas encore suffisamment considérée. Nous savons donc que ce sera un travail de fond sur le long terme.

Enfin, nous apportons un appui structurel au système de santé en soutenant notamment le programme « affordable medicines » (ndlr : médecine abordable) lancé par le ministère de la santé. Son objectif est de faciliter l’accès aux médicaments pour toutes les populations, quelles que soient leurs ressources.

Consultation médicale dans la région de Kvivska – Dana Selezen

AB. Nous avons visité hier l’hôpital Okmatdyt qui a été frappé par un missile russe le 8 juillet qui a tué et blessés de nombreuses personnes et détruit et endommagé plusieurs bâtiments. Okmatdyt est l’hôpital pédiatrique de référence en Ukraine, l’équivalent de l’hôpital Necker à Paris. Que pouvez-vous faire face à ce type de situation.

NBO. Nous ne travaillons pas dans la région de Kiev, nous sommes essentiellement présents sur le croissant est, le sud-est et un peu à l’ouest de l’Ukraine.

Cependant, notre bureau étant situé à 800 mètres de cet hôpital, nous nous devions d’intervenir. En utilisant les ressources de notre entrepôt de médicaments à Kiev, nous avons effectué une donation pour permettre à l’établissement de réapprovisionner son stock détruit.

Intervention d’urgence de PUI après le bombardement d’un immeuble à Kharkiv, 16 septembre 2024, Hanna Pieshkova

AB. La coordination des acteurs humanitaires apporte généralement une complémentarité dans l’aide et une synergie pour plus d’efficacité dans les secours collectifs. Comment procédez-vous en Ukraine ?

NBO. La coordination des ONG est un vrai sujet en Ukraine si nous considérons la réalité du maillage du pays avec près de 600 ONG qui participent à la réponse humanitaire internationale et nationale, parmi lesquelles des organisations gouvernementales mais aussi des groupes de volontaires.

Depuis un an et demi, il existe une plateforme des ONG présentes en Ukraine. Cinq organisations en assurent le pilotage, dont Première Urgence Internationale. Elle est composée d’une centaine d’organisations, avec une répartition à peu près équilibrée entre ONG nationales et internationales.

L’objectif de cette plateforme est essentiellement de mettre en contact différents types d’organisations et de permettre aux organisations nationales d’accéder à des fonds à travers les ONG Internationales, ainsi qu’à des mécanismes de coordination qui ne leur sont pas nécessairement familiers.

Première Urgence Internationale fait aussi partie du Humanitarian country team (ndlr : Equipe humanitaire pays), qui est le mécanisme de coordination de plus haut niveau dans la réponse humanitaire, et regroupe plusieurs agences UN et plusieurs ONG, internationales et nationales. Il y a notamment des réflexions menées autour des questions d’area based coordination (ndlr : Coordination locale) dont l’ambition est de créer davantage de liens entre le mécanisme des clusters, et, par extension, les mécanismes de coordination classique d’une réponse humanitaire, et l’échelon le plus local de réponse. Dans l’oblast (ndlr : région administrative, il y en a 24 dans le pays) de Kharkiv par exemple, des groupes de volontaires ukrainiens se sont constitués en ONG : l’une d’elles s’appelle le Relief coordination Center (RCC), avec laquelle Première Urgence Internationale travaille. RCC a développé un mécanisme de coordination efficace entre des ONG nationales et internationales, des groupes de volontaires qui participent aux évacuations, ainsi que les principales structures étatiques qui participent à la réponse humanitaire.

Un petit groupe d’ONG cherche à développer des modèles similaires de coordination entre les différents acteurs de la réponse à l’échelle du pays et à s’assurer que l’échelon local puisse être connecté directement aux échelons plus macro et notamment à la Humanitarian Country Team.

École détruite à Kharkiv – Artur Ulianytskyi

AB. La guerre en Ukraine non seulement se poursuit, en particulier dans la région du Donetsk autour de la ville de Pokrovsk, mais nous assistons à une escalade permanente dans les armements mis en œuvre et les offensives. Simultanément, les budgets de l’aide humanitaire baissent fortement. Comment faut-il comprendre ce paradoxe ?

NBO. La réalité de la baisse des moyens est problématique pour pouvoir répondre à une crise qui n’a pas diminué en intensité. Dans sa forme actuelle, la guerre a commencé depuis deux ans et demi, et elle est très loin d’être terminée, la ligne de front n’ayant jamais été aussi volatile. Les progressions assez importantes des forces armées russes le long de la ligne de front entraînent de nouveaux déplacements de population, qui nécessitent donc des besoins d’appui pour nous en tant qu’ONG médicale, dans les centres de santé, notamment le long de la zone de front. Certains centres de santé qui se retrouvent aujourd’hui à 5 ou 10 kms de la ligne de front doivent se relocaliser ailleurs, nous en avons appuyé plusieurs à évacuer durant l’été. Autrement dit, il y a toujours autant de besoins humanitaires, de besoins d’urgence, qu’il y a un an, voire une tendance à avoir une situation encore plus volatile dans certaines zones proche de la ligne de front.

Et pourtant les financements diminuent. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Je crois qu’il y a une lassitude un peu naturelle, comme sur chacune des réponses humanitaires, qui se caractérise par moins d’attention médiatique, moins d’attention portée par les bailleurs. Cela va aussi de pair avec le fait qu’il existe malheureusement beaucoup d’autres crises dans le monde, dont certaines sont particulièrement médiatisées, je pense plus précisément au Moyen-Orient et à Gaza.

Et puis, selon moi, dans cette crise humanitaire en Ukraine, la question du nexus, du lien entre réponse humanitaire et réponse de plus long terme, de réhabilitation, ne trouve pas sa place, ni la bonne manière de fonctionner. Depuis quelques mois, énormément de fonds sont investis sur des mécanismes de long terme, de développement, ce qui est nécessaire, mais les besoins d’urgence demeurent toujours aussi présents. Cette baisse de moyens est bien sûr dommageable pour les populations.

Enfin, corollaire de la baisse des financements humanitaires, les bailleurs de fonds poussent davantage les organisations à se concentrer sur les zones où les populations sont les plus vulnérables, c’est-à-dire essentiellement le long de la ligne de front. Or, cette incitation peut aussi avoir des effets un peu pervers car cela pousse des populations à rester le long de cette ligne, voire à se déplacer dans les zones où elles savent que des moyens sont investis.

Intervention d’urgence de la PUI après le bombardement d’un immeuble à Kharkiv, 16 Septembre, Hanna Pieshkova

AB. Quels sont aujourd’hui les principaux bailleurs dans le financement de l’action humanitaire en Ukraine ?

NBO. Le Bureau of Humanitarian Affairs (BHA) du gouvernement américain est toujours aujourd’hui le principal bailleur en Ukraine.

L’Union Européenne reste présente malgré une baisse de ses financements. Les Nations Unies (ONU) continuent également à financer l’aide humanitaire avec un effort particulier en direction des organisations nationales.

Parallèlement, plusieurs États financent aussi des programmes humanitaires, parmi lesquels la France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse ou la Suède.

Consultation médicale à Ivano-Frankivska – Tetiana Miedviedieva

Alain Boinet. Comment vois-tu les prochains mois en Ukraine, comment veux-tu conclure cet entretien.

Nicolas Ben-Oliel. De mon point de vue, très personnel donc, je pense que la guerre va se prolonger et s’inscrire dans la durée. Malheureusement, pendant plusieurs mois, si ce n’est davantage, il y aura très certainement des évolutions sur la ligne de front avec des prises de territoire d’une partie ou l’autre.

Je ne crois pas qu’un oblast entier tombera aux mains des Russes ou qu’à l’inverse les Ukrainiens réussiront à reprendre toute une partie d’oblast comme ils avaient réussi à le faire en 2022 à Kherson ou à Kharkiv. Tout porte donc à croire que la guerre dans sa forme actuelle va se prolonger.

La réponse humanitaire va devoir être attentive sur plusieurs points clés, notamment l’hiver qui arrive et tous les efforts de ce qu’on appelle la winterisation ici. Depuis mars, c’est-à-dire depuis la fin de l’hiver dernier, les Russes ont lancé une campagne d’attaques récurrentes et ciblées sur les infrastructures énergétiques du pays – en plus de celles sur les infrastructures logistiques, ferroviaires, routières, etc. -qui produisent de l’électricité et du chauffage, concrètement. Pendant l’été, des coupures assez drastiques dans les grandes villes, notamment à Kiev, empêchent l’utilisation des climatiseurs mais elles ont beaucoup moins d’impact qu’en hiver lorsqu’il devient impossible d’allumer le chauffage, et l’hiver en Ukraine est particulièrement froid : il peut faire moins 15, moins 20 degrés pendant plusieurs mois.

Il est donc indispensable de poursuivre la réflexion sur la meilleure manière de continuer à appuyer l’Ukraine, de s’assurer que des solutions sont mises en œuvre pour « réparer » sur le long terme ; quant à nous, humanitaires, nous devons pouvoir aider les populations à s’abriter du froid, notamment quand elles ont perdu leur domicile, quand elles sont déplacées.

Nous devons aussi réfléchir plus globalement aux moyens de réponse les plus pertinents, les plus efficaces, en étant guidés par les principes humanitaires et les besoins réels des populations. La réponse d’urgence aux besoins humanitaires est également moins financée, alors que des populations continuent à fuir leur domicile le long de la ligne de front qui continue à évoluer, et se retrouvent dans des centres de transit aux capacités d’accueil souvent saturées.

Pour conclure, s’il est essentiel de continuer à rappeler la réalité des besoins humanitaires sur l’ensemble du territoire ukrainien, il l’est tout autant de ne pas oublier les besoins, peu documentés, dans les zones sous contrôle de la Fédération de Russie, où très peu d’acteurs réussissent à avoir accès pour répondre aux besoins.

Alain Boinet. Nicolas, je te remercie pour cet entretien en répondant longuement et précisément aux questions de Défis Humanitaires. Cela va permettre à nos lectrices et lecteurs de mieux comprendre la réalité de la situation et de l’action humanitaire. Bonne chance à Première Urgence Internationale pour son action humanitaire pour les populations en danger en Ukraine.

 

Nicolas Ben-Oliel est le directeur national de Première Urgence Internationale en Ukraine depuis octobre 2022. PUI déploie des activités dans plusieurs oblasts d’Ukraine, et dirige un consortium multisectoriel de cinq ONG. Basé à Kiev, il supervise une équipe dédiée de 200 personnes réparties dans 5 bureaux de terrain. Nicolas s’est engagé à renforcer l’expertise de l’organisation en matière de fourniture de services de santé essentiels, de santé mentale et de soutien psychosocial, ainsi que de services de protection, et à aider les populations déplacées à couvrir leurs besoins d’urgence dans le cadre de la crise humanitaire actuelle.
Avec plus de 9 ans d’expérience dans le secteur non gouvernemental, notamment en Irak, en République démocratique du Congo, au Nigeria et au Cameroun, Nicolas représente aujourd’hui activement Première Urgence Internationale au sein du Comité de pilotage de la Plateforme des organisations non gouvernementales, ainsi qu’au sein de l’équipe humanitaire de réponse à l’Ukraine (Ukraine Response Humanitarian Country Team). Favorisant la collaboration entre les organisations et l’échange de connaissances, Nicolas se concentre également sur le renforcement des partenariats avec les acteurs locaux, les entités gouvernementales et les autres intervenants humanitaires afin d’améliorer la qualité et l’impact de leurs interventions.

 

Le site de Première Urgence Internationale : Première Urgence Internationale – Aider les populations touchées par les crises humanitaires (premiere-urgence.org)

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Lettre humanitaire à Jean Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la France.

Crises alimentaires, comment agir ? 

« Il faut entretenir la flamme de l’engagement » , Entretien avec Eric GAZEAU, Directeur général et fondateur de l’association Résonances Humanitaires

Les défis démographiques : Perspectives de la population mondiale 2024 des Nations-Unies UNDSA

Dernières Nouvelles Humanitaires.

 

Russie-Ukraine : la guerre en Europe a-t-elle commencé ?

Entretien exclusif avec Oksana Mitrofanova,

Universitaire et chercheuse ukrainienne.

Carte récente de la guerre en Ukraine, 14 juin 2024. © War_Mapper 

Alain Boinet
Oksana Mitrofanova, en vous remerciant pour cet entretien, pouvez-vous vous présenter pour nos lectrices et nos lecteurs.

Oksana Mitrofanova
Bonjour, je suis une politiste ukrainienne réfugiée en France. Chercheuse senior à l’Institut d’histoire mondiale de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine à Kyiv, enseignante-chercheuse accueillie dans le cadre du programme national PAUSE pour les chercheurs exilés à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO Paris) du mai 2022 à aout 2024, autrice  du livre « France-Ukraine. Une histoire des relations diplomatiques et militaires. 1991-2023 » (Fondation Maison des Sciences de l’Homme, 2024). Toute ma vie professionnelle j’ai travaillé à l’Académie nationale des sciences d’Ukraine (l’homologue du Centre national des recherches scientifiques) et je suis spécialisée en politique étrangère et de sécurité de la France et de l’Ukraine et en relations franco-ukrainiennes.

J’ai été à de nombreuses reprises maître de conférences invitée à l’Université Paris-Panthéon – Assas, trois fois chercheuse senior invitée à la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, chercheuse invitée à l’Université Marie Curie-Sklodowska, Lublin, Pologne. Docteur en science politique, je suis l’autrice de plus de 100  publications et de notes analytiques pour le Ministère de la défense,  le Ministère des affaires étrangères d’Ukraine, le Parlement d’Ukraine,  intervenante dans des conférences internationales à Budapest, Indianapolis, Kyiv, Lisbonne, Lviv, Paris, Varsovie. De langues maternelles ukrainienne et russe,  je maîtrise également l’anglais, le français et le polonais. Intervenante régulière sur LCI et France 24, la chaine ukrainienne Pryamyi et j’ai publié des tribunes dans Le Monde et Libération.

AB
Suite à l’agression Russe contre l’Ukraine le 24 février 2022, la population de votre pays est confrontée depuis plus de deux ans aux effets de la guerre sous toutes ses formes. Quelles en sont les conséquences pour la population ?

OM
Il s’agit d’une question complexe. Nous pouvons parler des résultats immédiats de la guerre en Ukraine lorsque, par une journée d’été ensoleillée, des missiles et des bombes aériennes planantes tuent mes compatriotes et détruisent des infrastructures critiques et des bâtiments d’habitation, mais nous pouvons aussi traiter de conséquences globales telles que la baisse du PIB, le « trou démographique » ou les troubles de stress post-traumatique chez un nombre important non seulement de militaires mais aussi de civils.

Cimetière de Lychakiv, Lviv, Ukraine. 23 février 2024. © Président de l’Ukraine.

La conséquence fondamentale de la guerre est la destruction du mode de vie des Ukrainiens : leurs familles, leurs foyers, leurs destins ; l’exil, la misère, la perte du travail et des liens sociaux ; un état psychologique épouvantable dû aux bombardements quotidiens dévastateurs et à la perte d’êtres chers, de parents, d’amis ; la vie pour des millions d’entre nous sous l’occupation voire dans l’épreuve de la déportation. Ce qui nous ronge est l’incertitude de l’existencce. Après tout, même l’heure à venir, que dis-je la minute en cours, pourrait être la dernière…

En plus des pertes subies par les Ukrainiens eux-mêmes s’ajoutent les dommages considérables subis par l’État : destruction d’infrastructures critiques, détérioration de parcs de logements ; vol de terres fertiles, anénantissement d’établissements scolaires et sanitaires ; crise environnementale. L’Etat est obligé pour faire face à cette situation de prendre des décisions impopulaires telles que l’augmentation des impôts et la mobilisation d’hommes pour le front. Tout cela représente un double fardeau pour les citoyens ukrainiens. Et tout ceci se passe en Europe au 21e siècle !

Les pertes subies par l’Ukraine à cause de la guerre s’élèvent en juin 2024 à près de 500 milliards de dollars. C’est ce qu’indique le communiqué conjoint des pays du G7 après le sommet en Italie comme les estimations de la banque mondiale.

Rien que le montant des dommages directs causés aux seules infrastructures de l’Ukraine pendant la guerre (par exemple l’explosion de la centrale hydroélectrique de Kakhovskaya déclenchée par la Russie le 6 juin 2023) a atteint près de 155 milliards de dollars en janvier 2024. Et n’oublions pas que certaines infrastructures critiques de l’économie ukrainienne sont sous contrôle russe à l’heure actuelle comme la plus grande centrale nucléaire d’Europe, à savoir celle de Zaporijjia.

La Russie doit payer pour la destruction de l’Ukraine et la mort des Ukrainiens. Les efforts de la communauté internationale devraient viser à contraindre le pays agresseur à payer des réparations conséquentes. Un mécanisme transparent de compensation est nécessaire. Nous saluons donc la décision des dirigeants du G7 selon laquelle les avoirs russes resteront gelés jusqu’à ce que la Russie mette fin à sa guerre contre l’Ukraine et paie les dommages qu’elle a causés. Ces fonds pourront ainsi être transférés vers l’Ukraine pour restaurer l’économie nationale et la vie sociale de notre pays.

L’ampleur des sanctions contre la Russie devrait également être renforcée afin de limiter les revenus que l’Etat russe tire de sa guerre. Sans de telles mesures, les économies européenne et mondiale risqueraient également d’être confrontées elles-mêmes à plus ou moins long terme aux conséquences de la guerre en Ukraine.

 

Les histoires concrètes :

J’ai écrit une partie du premier chapitre de mon livre en décembre 2022 à Kyiv dans l’obscurité, sans électricité et au bruit des explosions. Quand je suis en Ukraine, je ne viens pas dans l’abri dans le couloir de l’immeuble et j’entends toutes des explositions et je vois la fumée du bombardement. Le jeu de la roulette russe ? Sera-t-on tué ou pas durant cette attaque ?

Une femme se tient près de sa maison endommagée par les bombardements dans le village de Novoselivka, Oblast de Chernihiv, Ukraine. Photo : Oleksandr Ratushniak, PNUD Ukraine

Ma voisine de 70 ans était dans la maison de ses parents dans la région du Soumy en travaillant au potager et elle a été gravement blessée pendant le tir d’un missile Grad russe, le résultat c’est plusieurs opérations et un bras immobilisé. Une femme, avec qui j’ai fait les études à la faculté d’histoire de l’Université de Chevtchenko de Kyiv, a perdu son mari et son frère. Ils étaient mobilisés dans l’armée ukrainienne comme soldats et ils ont été tué Une chercheuse ukrainienne de mon âge, une lauréate PAUSE vient de m’écrire que son époux, un militaire ukrainien, a été tué et elle ne pourra pas récupérer son corps en zone du combat. Je ne sais pas quoi lui répondre.

AB
Dans votre livre, vous citez un enseignant français présent à Kiev au moment de l’attaque Russe Julien Plouchart. Celui-ci vous a déclaré qu’il avait alors ressenti que dans la population ukrainienne, l’idée se faisait jour que l’existence de la nation était intimement liée a sort de l’armée. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet et qu’en est-il aujourd’hui ?

OM
Depuis les premiers jours de la guerre, les forces armées ont toujours été associées à la protection de la population ukrainienne ainsi qu’à la souveraineté nationale et à l’intégrité territoriale. Le fait qu’au cours de la troisième année de la guerre contre un ennemi plusieurs fois supérieur en termes de territoire, d’effectifs et d’armes, l’Ukraine soit non seulement debout mais se développe également et se prépare à adhérer à l’Union européenne (UE) témoigne de la conviction profonde du simple citoyen ukrainien en la justesse de ce choix historique et géopolitique et dans sa confiance dans les forces de l’armée ukrainienne.

De nombreux Ukrainiens ont des parents, des amis et des connaissances qui combattent actuellement dans les forces armées. Dans de telles conditions, il est impossible de parler d’une quelconque désagrégation de l’armée et encore moins d’une volonté généralisée des citoyens ukrainiens d’échapper à leur devoir de protéger leur patrie en danger.

Au début de la guerre en 2022, le niveau de confiance dans les forces armées était de 94 à 96 % selon les enquêtes. En décembre 2023, les forces armées étaient l’institution dans laquelle les Ukrainiens avaient le plus confiance avec 94% d’opinions favorables.

Rue du centre de Kyiv 27 décembre 2022. Sur le panneau est écrit : oui je suis vétéran et je continue de défendre. Photo de Julien Plouchart que nous remercions pour cette publication.

L’attitude générale envers les forces armées est demeurée inchangée au 1er semestre 2024.  Fin mars, selon une enquête menée par le Centre Razumkov, 96 % des personnes interrogées faisaient confiance à l’armée ukrainienne.

Un tel niveau de soutien n’est pas le signe d’une militarisation avancée de la société ukrainienne, au contraire de la société russe. Il s’agit plutôt d’un hommage au passé historique glorieux des Cosaques, qui ont toujours défendu la terre ukrainienne contre l’invasion, ainsi qu’à la résistance héroïque de  Kyiv à l’invasion mongole à l’époque de la Rus médiévale. D’ailleurs, la guerre déclenchée par la Russie est actuellement associée à l’invasion mongole.

La résistance des Ukrainiens plonge ses racines dans un univers mental précis.  Dans notre résistance à ce qui est associé à nos yeux au Mal et aux Ténèbres, nous suivons les traces de nos ancêtres.

AB
L’Europe de l’Ouest vit en paix depuis la fin de la seconde guerre mondiale. L’Europe de l’Est a longtemps vécu sous le régime totalitaire de l’Union Soviétique dont elle s’est libérée il y a déjà près de 25 ans. L’Ukraine est aujourd’hui sur le continent européen le seul pays en guerre. Pourquoi les Ukrainiens se battent-ils et quelles leçons pouvez-vous partager avec nos lecteurs.

OM
A l’évidence, la guerre a accéléré la fabrique de la nation politique ukrainienne. On a compris qu’il existe dans le pays des personnes capables de préserver et renforcer l’intégrité du pays et de faire des choix civilisationnels tranchés sur l’avenir de l’Ukraine comme partie intégrante de l’Europe.

Se dégage l’impression que c’est la sous-estimation de la nouvelle génération politique ukrainienne qui a poussé Poutine à la guerre, le dictateur russe estimant que l’Ukraine était faible et n’avait toujours pas quitté l’orbite civilisationnelle russo-soviétique.

La guerre s’est avérée être une occasion unique de mettre fin mentalement, politiquement et économiquement à des entraves vieilles de trois cents ans nous liant à la Russie. Et nous avons eu une chance unique de pouvoir construire sur de nouvelles fondations un pays moderne, innovant et où les droits de l’homme et l’entraide sont des priorités.

L’Europe connaît un cours paisible et stable précisément parce que l’Ukraine s’est interposée sur la route de Poutine vers l’Occident.

La sous-estimation du potentiel et du rôle de l’Ukraine par les puissances européennes a relégué notre pays au niveau d’une « zone grise » de la politique européenne après l’effondrement de l’Union soviétique. Il n’est donc pas surprenant qu’au cours des trente dernières années, la Russie ait pu exercer une influence profonde sur les élites ukrainiennes en y disséminant ses agents tandis que l’OTAN et l’Union européenne ne percevaient généralement pas Kyiv comme un partenaire potentiel.

Nous espérons que la guerre sera le moment de vérité pour les hommes politiques européens et que le dit facteur ukrainien se muera en une opportunité pour tous les pays européens, l’Union Européenne et l’OTAN en particulier.

Nous espérons une adhésion rapide de l’Ukraine à l’Union européenne. N’oubliez pas que le peuple ukrainien paie littéralement de son sang le choix européen qu’il a fait.

AB
Selon vous
, comme universitaire et chercheuse, quels sont pour vous les enjeux de la guerre en Ukraine, mais également en Europe et pour le monde ?

OM
Il ne s’agit ni d’un conflit local ni d’un affrontement régional. Ce n’est ni une guerre pour une ville ou une région ni une guerre pour les ressources, même si la Russie cherche à s’emparer de certaines d’entre elles. Ce n’est même pas une guerre de revanche inscrite dans une histoire impériale, c’est avant tout une guerre pour un choix de civilisation.

Poutine est déterminé à mener sur le long terme une confrontation dure avec l’Occident, qu’il considère comme l’antagoniste civilisationnel de la Russie.

Tout en Russie, que ce soient la politique, l’économie, et bien sûr l’armée, est subordonné à la chimère eschatologique de destruction de la civilisation occidentale.

Même la religion est instrumentalisée pour donner du sens à une « guerre sainte » contre l’Occident.

Le fol espoir que Poutine se cantonne à l’Est de l’Ukraine, voire se satisfasse de l’absorption définitive du Donbass est donc bien naïf et relève de l’illusion.

La chute de l’Ukraine ouvrira pour l’armée russe la voie grande ouverte vers l’Occident. Et il ne s’agira pas seulement de l’occupation d’un pays dont les dirigeants, pour une raison quelconque, ne sont pas aimés par Moscou. Cela signifiera la destruction de son habitat, de  son industrie, de son agriculture et de ses institutions éducatives et médicales, soit une répétition de ce qui se passe actuellement en Ukraine.

Cela signifiera la destruction complète de la culture, de la mentalité et de la spiritualité  occidentales.

L’impression se dégage parfois que Poutine songe à répéter la campagne initiée par les Mongols contre l’Europe.

C’est pourquoi l’Europe et le monde doivent conjuguer leurs efforts pour que la civilisation ne tombe pas sous les coups de nouveaux barbares qui méprisent le droit international, le principe de l’intangibilité des frontières et la souveraineté nationale.

AB
Les dirigeants occidentaux affirment que l’Ukraine ne doit pas perdre et qu’elle doit donc être soutenue. Cette aide est-elle suffisante, bien choisie, opportune ?

OM
Les investissements et l’assistance à l’Ukraine n’assurent pas seulement le salut de l’État ukrainien lui-même et de ses citoyens, mais aussi la protection de l’Occident, car n’importe quel pays, en particulier l’un de ceux qui borde la Russie, peut devenir la prochaine victime d’une guerre d’agression russe.

En contribuant à l’assistance à l’Ukraine, notamment dans son secteur de défense, l’Occident investit dans sa propre sécurité.

La guerre en Ukraine est fondamentalement nouvelle, c’est la 1ère guerre du XXIe siècle. Il se trouve que l’Ukraine a été la seule nation à vivre cette expérience inédite. Pour l’Occident, les leçons de la guerre en Ukraine peuvent être utiles dans l’amélioration des stratégies militaires, l’actualisation de la gamme d’armes, la protection contre les vagues de cyberattaques et les attaques informationnelles dans le contexte de la « guerre hybride ».

L’aviateur Cameron Manson, spécialiste des opérations de rampe du 436e escadron de port aérien de l’armée de l’air, surveille un chargeur K de marchandises lors d’une mission d’assistance à la sécurité en Ukraine sur la base aérienne de Dover (Delhi), le 3 février 2023. Photo : Air Force Senior Airman Faith Barron

Compte tenu du dynamisme de la machine militaire russe et de l’énorme quantité de ressources humaines dont la Russie dispose contre l’Ukraine, notre État ressent le besoin constant de renforcer ses capacités de défense. Nos partenaires disposent de systèmes d’armes puissants et modernes qui pourraient protéger dès maintenant toutes les régions ukrainiennes.

Dans le cadre de la confrontation armée avec la Russie, un adversaire bien plus puissant que nous, toute aide extérieure permet de protéger des villes et des villages, de sauver des vies humaines et préserver les infrastructures, de libérer des territoires occupés. L’aide occidentale a un impact direct sur la vie des militaires et des civils en Ukraine. Le retard de cette aide signifie une autre victime, une autre occupation, une autre destruction des infrastructures.

Nous avons désespérément besoin de systèmes de défense antiaérienne et antimissile pour sécuriser les grandes villes et les zones frontalières qui reçoivent chaque jour des salves de missiles russes.

Nous avons désespérément besoin de systèmes efficaces de défense contre les missiles et les drones pour préserver les infrastructures critiques, car les campagnes aériennes russes ont détruit ou considérablement endommagé les plus grandes centrales thermiques et hydroélectriques d’Ukraine.

En raison des bombardements russes, l’Ukraine a perdu plus de 9 GW de capacité de production selon les propos du Premier ministre ukrainien Denis Shymyhal au début du mois de juin de cette année.

La Russie crée délibérément des conditions de vie catastrophiques pour la population civile ukrainienne, en particulier à la veille de l’hiver.

Nous avons désespérément besoin de solutions technologiques pour nous protéger contre les bombes aériennes guidées que la Russie utilise pour détruire Kharkiv et nos autres villes proches de la ligne du front.

Plus l’aide des partenaires de l’Ukraine sera systématique et significative, meilleures seront les chances de mettre un terme à l’invasion russe. Cela est nécessaire à la fois pour l’Ukraine et pour l’Occident pour le salut de tous.

AB
Comment analysez-vous l’actuel rapport de force entre l’Ukraine et la Fédération de Russie qui mène une offensive, et comment l’Ukraine peut-elle contrer et vaincre la Fédération de Russie ?

OM
Nous partons du fait que la Russie est beaucoup plus grande que l’Ukraine, tant sur le plan territorial qu’en termes de ressources. La conception russe de la guerre repose sur le recours à de considérables ressources humaines et matérielles. Cela se traduit à la fois par la production de missiles en séries, de tirs de barrage d’artillerie et de chair à canon lancée contre l’Ukraine.

Nous avons constaté l’application de ces principes de la stratégie militaire russe sur le front tout au long de la guerre. Les Russes ont tout à leur disposition : des unités d’élite d’infanterie de marine, des unités de brigades motorisées ainsi que des bataillons d’assaut composés de prisonniers…

L’Ukraine ne dispose pas de telles ressources humaines et est donc réticente à avoir d’importantes pertes. Nous ne pouvons pas non plus perdre de territoire. Perdre ne serait-ce qu’une simple localité est problématique pour la légitimité de notre Etat. En Russie, la perte d’une région entière peut ne pas être remarquée.

Dans une telle situation, pour l’Ukraine il reste que le choix d’une guerre asymétrique de haute technologie dans laquelle elle a pour objectif de détruire les bases de l’armée et du complexe de défense russes.

Sébastopol, République de Crimée, 31 juillet 2021. Le croiseur russe Moskva dans le port. Marine russe. ©

L’exemple de la flotte de la mer Noire montre les résultats significatifs de la stratégie de cette guerre asymétrique. La Russie a même perdu son vaisseau amiral à cause des frappes de drones navals, sans même parler des grands navires amphibies et autres bâtiments de la marine de guerre russe.

Il semble qu’une telle tactique soit également efficace dans la destruction des installations militaires russes, à partir desquelles sont notamment lancés des missiles.

L’efficience de la guerre asymétrique pourrait être considérablement accrue si les partenaires de l’Ukraine fournissaient en temps opportun des armes puissantes et renforçaient les sanctions, en particulier contre le complexe militaire et industriel russe.

La clé de la victoire ukrainienne réside dans l’interaction avec ses partenaires et dans la maîtrise de l’art de la guerre du XXIe siècle.

AB
Vous êtes spécialiste des relations entre la France et l’Ukraine, notamment en matière géopolitique et de défense. Pouvez-vous nous résumer les grandes phases de cette relation depuis l’indépendance en août 1991 et quelle est l’état de la coopération entre nos deux pays aujourd’hui.

OM
Il est difficile d’évaluer avec précision l’état des relations franco-ukrainiennes avant 1991, car la France était alors un État indépendant, un acteur à part entière du droit international, tandis que l’Ukraine était une République soviétique au sein de l’URSS, qui avait donc un statut totalement différent. Autrement dit, à cette époque, la plupart des Français percevaient les Ukrainiens comme des citoyens de l’URSS.

Selon l’ancien ambassadeur de France en Ukraine, Philippe de Suremain, le problème qui sous-tendait traditionnellement les relations entre Kiev et Paris était que, pour certains représentants politiques français, l’indépendance de l’Ukraine n’était qu’un « accident de l’histoire ». A titre d’exemple, le président français Valéry Giscard d’Estaing avait déclaré que l’Ukraine était à la Russie « ce que la région Rhône-Alpes [était] à la France. » Et ce facteur a eu une certaine influence sur la formation des relations bilatérales franco-ukrainiennes, et s’est aussi fait sentir à l’occasion de conversations avec certains chercheurs et diplomates français. En revanche, l’ambassadeur Philippe de Suremain, interrogé par ses collègues sur la raison pour laquelle il voulait réellement travailler en Ukraine, avait donné une réponse laconique mais bien précise : « il suffit de regarder une carte de l’Ukraine pour comprendre son importance pour l’Europe ».

L’indépendance de l’Ukraine a contribué à la formation des relations de la France avec l’Ukraine au niveau interétatique. Durant ces trente années d’indépendance de l’Ukraine, une génération d’Ukrainiens qui n’ont pas connu la vie sous le système soviétique s’est formée, et cette génération n’est de fait plus porteuse de la mentalité soviétique. En outre, pour la jeunesse française, la présence de l’Ukraine sur la carte politique de l’Europe est devenue un phénomène habituel, les jeunes sont peu préoccupés par les « mythes » historiques, ils sont plutôt intéressés par la découverte de l’Ukraine moderne. Bientôt, ce sont ces jeunes, étudiants d’aujourd’hui, futures personnalités politiques et diplomates de demain, qui ne réfléchissent pas à travers le prisme de stéréotypes historiques, qui définiront les relations bilatérales.

Dans l’évolution des relations franco-ukrainiennes, il faut rappeler le travail quotidien minutieux des diplomates français et ukrainiens pour développer les relations bilatérales. Dans une certaine mesure, ce sont eux qui détermineront si ces relations resteront uniquement au niveau des déclarations politiques, ou si elles se transformeront en coopération entre les deux États dans de nombreux domaines. Par exemple, les boursiers d’hier des programmes de coopération universitaire française travaillent aujourd’hui dans des établissements publics ukrainiens, des établissements privés et des entreprises françaises en Ukraine. D’autre part, les anciens boursiers ukrainiens des programmes scientifiques français, les étudiants en post-doctorat, poursuivent la coopération scientifique avec les structures scientifiques françaises en tant que chercheurs expérimentés. Ainsi, la science ukrainienne devient progressivement une partie intégrante de la science européenne. La volonté de l’Union européenne de mettre en place des équipes de recherche de différents pays ne fera qu’intensifier ce processus.

Les évènements les plus marquants des relations franco-ukrainiennes depuis 1991.

27 décembre 1991 : Reconnaissance par la France de l’indépendance de l’Ukraine.

5 décembre 1994 : Note verbale de la France, qui réitère les engagements du Mémorandum de Budapest, accompagnée d’une lettre du président français François Mitterrand.

2-4 septembre 1998 : visite du président français Jacques Chirac en Ukraine (illustration parfaite de l’expression « mieux vaut voir une fois qu’entendre cent fois »).

2005 : suppression des visas d’entrée en Ukraine pour les citoyens de l’Union européenne

2014 : mise en place du format Normandie.

2017 : suppression du régime de visa pour les Ukrainiens détenteurs de passeports biométriques souhaitant se rendre dans l’Union européenne.

Enfin, l’essentiel c’est l’aide actuelle de la France à l’Ukraine pendant l’invasion de la Russie.

Véhicules blindés français acheminés en Roumanie dans le cadre du déploiement de la Force de réaction de l’OTAN. La NRF a été activée pour la première fois de son histoire à des fins défensives en réponse à l’invasion non provoquée et injustifiée de l’Ukraine par la Russie, démontrant ainsi l’engagement de l’OTAN à protéger ses Alliés. © NATO

C’est intéressant qu’Emmanuel Macron, sous le feu des critiques en 2022 pour ses conversations téléphoniques avec son homologue russe qui avait déclenché une guerre de haute intensité sur le sol ukrainien, s’est ensuite mué de manière inattendue pour tous en premier Président de la République à avoir affiné une stratégie française vis-à-vis de l’Ukraine à long terme.

La stratégie en question se décline selon les trois axes suivants : d’abord, le soutien à l’Ukraine pour l’obtention du statut de candidat à l’Union européenne et la mise en œuvre de réformes en Ukraine pour devenir membre plein et entier de l’UE ; ensuite une position favorable à la future entrée de l’Ukraine dans l’OTAN une fois les conditions propices réunies ; enfin la création d’une équipe française de reconstruction de l’Ukraine sous la houlette de Pierre Heilbronn, envoyé spécial du président de la république, une mission qui est déjà opérationnelle face aux défis actuels puisqu’elle est déjà en mesure par exemple d’orienter l’assistance française vers la reconstruction urgente des hôpitaux ukrainiens détruits par la guerre et d’aider à répondre aux problèmes que connaît l’infrastructure énergétique ukrainienne en raison des campagnes de bombardements russes ciblées.  On peut ajouter que Pierre Heilbronn a rapidement perçu les avancées ukrainiennes dans le domaine de la numérisation et la possibilité pour la France de reprendre ce savoir-faire ukrainien. En fait, il ne s’agit pas seulement d’une politique d’assistance française mais ainsi de la définition de domaines d’un partenariat mutuellement intéressant.

En septembre 2023, Jean-Louis Bourlanges, le président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, au cours d’une interview qu’il m’accorda pour mon livre, eut cette fulgurance : « L’Ukraine a besoin d’amis et d’aide, pas de croque-morts. » En réalité, dans le cadre d’une guerre de haute intensité menée contre un adversaire supérieur, la priorité de l’Ukraine est la survie en tant qu’Etat souverain et nation. L’aide de nos partenaires européens est essentielle pour le fonctionnement de l’Etat ukrainien. C’est pourquoi les Ukrainiens se demandent si la stratégie définie par le président Macron envers leur pays sera maintenue si des changements significatifs dans les rapports de forces à l’Assemblée nationale avaient lieu.

À mon humble avis, les dirigeants du Rassemblement National (RN) en France devraient visiter l’Ukraine non pour s’entretenir avec des politiques, mais surtout pour s’enquérir de la réalité quotidienne auprès d’Ukrainiens ordinaires. Pourquoi ne pas visiter la banlieue de Kyiv et voir de ses propres yeux les communes ravagées par la guerre. Mme Le Pen pourrait parler avec des enfants lors d’un cours dans un abri sous-terrain d’un établissement scolaire, échanger sur les défis de la vie quotidienne avec des familles ukrainiennes déplacées. M. Jordan Bardella, plus jeune que l’Ukraine indépendante, pourrait s’entretenir avec des universitaires et comprendre pourquoi mes collègues, professeurs d’histoire de l’Université Chevtchenko qui ne sont pas soumis à la mobilisation, se sont pourtant portés volontaires pour risquer leur vie au front. Qui sait, peut-être que l’expérience de la réalité ukrainienne contribuerait à faire comprendre à tous les politiques français que la stratégie initiée de manière courageuse par le président Macron envers l’Ukraine mérite d’être poursuivie à court, moyen et long terme, et ce quelles que soient les tendances des politiques français. Cela serait un signal fort adressé par la classe politique française à destination des dirigeants et de la population d’Ukraine.

La conférence sur la reconstruction de l’Ukraine à Berlin. 11/06/2024. Berlin, Allemagne. Site officiel URC

AB
Les 11 et 12 juin s’est tenu à Berlin une conférence internationale, la troisième, pour la reconstruction de l’Ukraine. Est-ce le bon moment, est-ce possible de commencer à reconstruire actuellement ? Selon vous, s’agit-il d’une nécessité, d’un symbole, d’une perspective nécessaire ?

OM
Tout sommet international visant à soutenir l’Ukraine est à la fois une nécessité urgente, un symbole de solidarité et une perspective de redressement et de développement à venir du pays.

La Conférence internationale sur le redressement de l’Ukraine (Ukraine Recovery Conference – URC2024), qui s’est tenue à Berlin les 11 et 12 juin 2024, n’a pas fait exception à cet égard.

Nous avions vraiment besoin d’une stratégie pour le développement de notre pays, et d’autant plus que les négociations sur l’adhésion de l’Ukraine à l’UE débutent le 25 juin.

La poursuite renouvelée de la guerre entraîne des risques et des défis considérables, en particulier dans le secteur de l’énergie. La Russie détruit le système de production d’électricité de l’Ukraine et d’autres infrastructures critiques, mettant ainsi en danger la vie et la santé de millions de citoyens à l’approche de l’hiver. En fait, il s’agit d’une pression psychologique exercée sur une population ukrainienne sans électricité, sans eau et sans chauffage. Dans ce contexte, l’aide des partenaires est non seulement importante, mais vitale.

D’un point de vue symbolique, la Conférence de Berlin était également importante. Après tout, nous étions convaincus de l’intention de nos partenaires de continuer à soutenir l’Ukraine, non seulement en paroles, mais aussi en créant les conditions nécessaires à l’intégration de notre État dans l’Union européenne et dans les processus de mondialisation. Ce n’est pas un hasard si le slogan de la Conférence était le suivant : « Unis dans la défense. Unis dans la reprise. Plus forts ensembles. »

L’Ukraine aspire au développement technologique, c’est pourquoi l’accent mis par les participants à la conférence sur des projets d’infrastructures innovants, dont la mise en œuvre fera de notre pays un acteur des changements économiques et technologiques sur le continent, a été bienvenu.

L’objectif principal de la Conférence était de « consolider le soutien international permanent au redressement, à la reconstruction, à la réforme et à la modernisation de l’Ukraine. Il s’agit d’une aide d’urgence pour répondre aux besoins vitaux, de la mise en œuvre de projets de développement, de la création de conditions attractives pour les entreprises et les investisseurs, de la participation active de la société civile aux processus de reconstruction.

Plus d’un milliard de dollars ont été alloués dans le cadre du Groupe de coordination du G7+ pour aider le secteur énergétique de l’Ukraine. La réunion de ce groupe a également eu lieu pendant la Conférence.

L’approche visant à créer des conditions attractives pour les entreprises et les investisseurs et le développement d’initiatives civiques s’est avérée précieuse, car elle permet de réfléchir au développement à long terme de l’Ukraine et ne répond pas seulement aux besoins immédiats d’un pays en guerre.

Il est donc erroné de considérer que la date de la conférence a été mal choisie en raison de la tenue du sommet de la paix en Suisse les 15 et 16 juin à des dates très proches. En fait, ces deux événements sont profondément liés. L’objectif du sommet était de trouver un modèle politique pour parvenir à une paix juste, la conférence sur la restauration de l’Ukraine un modèle de développement économique de l’Ukraine, qui lui permettrait non seulement de se redresser le plus rapidement possible, mais aussi de s’intégrer dans les processus de l’intégration économique européenne et mondiale. Ce n’est pas un hasard si les travaux de la Conférence se sont déroulés à la fois sous la forme d’une réunion intergouvernementale et sous celle d’un forum de relance.

Plus de 2 000 personnes de plus de 60 pays du monde ont pris part à la Conférence. Au total, 110 accords internationaux y ont été conclus pour un montant total, selon la partie allemande, de 16 milliards d’euros.

Cette conférence, à laquelle l’Ukraine a pris part en tant que candidate à l’adhésion à l’UE, est devenue une plate-forme pratique pour transformer l’Ukraine en un pays stable. Les perspectives ne concernent pas seulement le secteur de la défense (et l’un des moyens d’y parvenir est la création d’entreprises communes pour la production d’armes, qui a également été discutée lors de la Conférence pour des projets spécifiques), mais aussi les petites et moyennes entreprises ainsi que les collectivités locales. C’est ainsi qu’ont été adoptés les projets visant à soutenir le projet « Alliance pour la durabilité des petites et moyennes entreprises pour l’Ukraine », dont le montant gagé est estimé à 7 milliards d’euros. En termes de volume les « Accords de garantie et de subvention dans le cadre de la composante investissement du programme Ukraine Facility » avec un montant total de 1,4 milliard d’euros constituent le deuxième paquet d’aide.

Bien entendu, cela contribuera à la stabilité économique et sociale et de l’Ukraine et de l’Europe tout entière.

AB
Comment souhaitez-vous conclure cet interview ?

OM
Je veux que la guerre se termine.

L’Ukraine est devenue un pays puissant, à l’économie résiliente et innovante, à la société civile vigoureuse. Elle est un membre à part entière de la Communauté européenne.

Je veux aussi que tous ceux qui sont responsables des souffrances de mon pays subissent le châtiment qu’ils méritent !

 

Oksana Mitrofanova, politiste ukrainienne réfugiée en France. Chercheuse senior à l’Institut d’histoire mondiale de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine à Kyiv, enseignante-chercheuse accueillie dans le cadre du programme national PAUSE pour les chercheurs exilés à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO Paris) du mai 2022 à aout 2024, autrice du livre « France-Ukraine. Une histoire des relations diplomatiques et militaires. 1991-2023 » (Fondation Maison des Sciences de l’Homme, 2024). Toute ma vie professionnelle j’ai travaillé à l’Académie nationale des sciences d’Ukraine (l’homologue du Centre national des recherches scientifiques) et je suis spécialisée en politique étrangère et de sécurité de la France et de l’Ukraine et en relations franco-ukrainiennes.

Maître de conférences invitée à l’Université Paris-Panthéon – Assas, trois fois chercheuse senior invitée à la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, chercheuse invitée à l’Université Marie Curie-Sklodowska, Lublin, Pologne. Docteur en science politique, je suis l’autrice de plus de 100 publications et de notes analytiques pour le Ministère de la Défense,  le Ministère des affaires étrangères d’Ukraine, le Parlement d’Ukraine,  intervenante dans des conférences internationales à Budapest, Indianapolis, Kyiv, Lisbonne, Lviv, Paris, Varsovie. De langues maternelles ukrainienne et russe, Oksana Mitrofanova maîtrise également l’anglais, le français et le polonais. Intervenante régulière sur LCI et France 24, la chaine ukrainienne Pryamyi. Publication d’articles dans les quotidiens Le Monde et Libération.

 

Vous pouvez commander son livre par correspondance à travers le lien suivant : France-Ukraine – Éditions de la Maison des sciences de l’homme (editions-msh.fr)

 

 

Vous pouvez aussi le trouver dans les libraires suivantes :

Librairie Les Belles lettres – 95 bd Raspail, 75006 Paris

Librairie L’Ecume Des Pages – 174 bd St Germain, 75006 Paris

Librairie Tschann – 125 bd Montparnasse, 75006 Paris