Russie-Ukraine : la guerre en Europe a-t-elle commencé ?

Entretien exclusif avec Oksana Mitrofanova,

Universitaire et chercheuse ukrainienne.

Carte récente de la guerre en Ukraine, 14 juin 2024. © War_Mapper 

Alain Boinet
Oksana Mitrofanova, en vous remerciant pour cet entretien, pouvez-vous vous présenter pour nos lectrices et nos lecteurs.

Oksana Mitrofanova
Bonjour, je suis une politiste ukrainienne réfugiée en France. Chercheuse senior à l’Institut d’histoire mondiale de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine à Kyiv, enseignante-chercheuse accueillie dans le cadre du programme national PAUSE pour les chercheurs exilés à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO Paris) du mai 2022 à aout 2024, autrice  du livre « France-Ukraine. Une histoire des relations diplomatiques et militaires. 1991-2023 » (Fondation Maison des Sciences de l’Homme, 2024). Toute ma vie professionnelle j’ai travaillé à l’Académie nationale des sciences d’Ukraine (l’homologue du Centre national des recherches scientifiques) et je suis spécialisée en politique étrangère et de sécurité de la France et de l’Ukraine et en relations franco-ukrainiennes.

J’ai été à de nombreuses reprises maître de conférences invitée à l’Université Paris-Panthéon – Assas, trois fois chercheuse senior invitée à la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, chercheuse invitée à l’Université Marie Curie-Sklodowska, Lublin, Pologne. Docteur en science politique, je suis l’autrice de plus de 100  publications et de notes analytiques pour le Ministère de la défense,  le Ministère des affaires étrangères d’Ukraine, le Parlement d’Ukraine,  intervenante dans des conférences internationales à Budapest, Indianapolis, Kyiv, Lisbonne, Lviv, Paris, Varsovie. De langues maternelles ukrainienne et russe,  je maîtrise également l’anglais, le français et le polonais. Intervenante régulière sur LCI et France 24, la chaine ukrainienne Pryamyi et j’ai publié des tribunes dans Le Monde et Libération.

AB
Suite à l’agression Russe contre l’Ukraine le 24 février 2022, la population de votre pays est confrontée depuis plus de deux ans aux effets de la guerre sous toutes ses formes. Quelles en sont les conséquences pour la population ?

OM
Il s’agit d’une question complexe. Nous pouvons parler des résultats immédiats de la guerre en Ukraine lorsque, par une journée d’été ensoleillée, des missiles et des bombes aériennes planantes tuent mes compatriotes et détruisent des infrastructures critiques et des bâtiments d’habitation, mais nous pouvons aussi traiter de conséquences globales telles que la baisse du PIB, le « trou démographique » ou les troubles de stress post-traumatique chez un nombre important non seulement de militaires mais aussi de civils.

Cimetière de Lychakiv, Lviv, Ukraine. 23 février 2024. © Président de l’Ukraine.

La conséquence fondamentale de la guerre est la destruction du mode de vie des Ukrainiens : leurs familles, leurs foyers, leurs destins ; l’exil, la misère, la perte du travail et des liens sociaux ; un état psychologique épouvantable dû aux bombardements quotidiens dévastateurs et à la perte d’êtres chers, de parents, d’amis ; la vie pour des millions d’entre nous sous l’occupation voire dans l’épreuve de la déportation. Ce qui nous ronge est l’incertitude de l’existencce. Après tout, même l’heure à venir, que dis-je la minute en cours, pourrait être la dernière…

En plus des pertes subies par les Ukrainiens eux-mêmes s’ajoutent les dommages considérables subis par l’État : destruction d’infrastructures critiques, détérioration de parcs de logements ; vol de terres fertiles, anénantissement d’établissements scolaires et sanitaires ; crise environnementale. L’Etat est obligé pour faire face à cette situation de prendre des décisions impopulaires telles que l’augmentation des impôts et la mobilisation d’hommes pour le front. Tout cela représente un double fardeau pour les citoyens ukrainiens. Et tout ceci se passe en Europe au 21e siècle !

Les pertes subies par l’Ukraine à cause de la guerre s’élèvent en juin 2024 à près de 500 milliards de dollars. C’est ce qu’indique le communiqué conjoint des pays du G7 après le sommet en Italie comme les estimations de la banque mondiale.

Rien que le montant des dommages directs causés aux seules infrastructures de l’Ukraine pendant la guerre (par exemple l’explosion de la centrale hydroélectrique de Kakhovskaya déclenchée par la Russie le 6 juin 2023) a atteint près de 155 milliards de dollars en janvier 2024. Et n’oublions pas que certaines infrastructures critiques de l’économie ukrainienne sont sous contrôle russe à l’heure actuelle comme la plus grande centrale nucléaire d’Europe, à savoir celle de Zaporijjia.

La Russie doit payer pour la destruction de l’Ukraine et la mort des Ukrainiens. Les efforts de la communauté internationale devraient viser à contraindre le pays agresseur à payer des réparations conséquentes. Un mécanisme transparent de compensation est nécessaire. Nous saluons donc la décision des dirigeants du G7 selon laquelle les avoirs russes resteront gelés jusqu’à ce que la Russie mette fin à sa guerre contre l’Ukraine et paie les dommages qu’elle a causés. Ces fonds pourront ainsi être transférés vers l’Ukraine pour restaurer l’économie nationale et la vie sociale de notre pays.

L’ampleur des sanctions contre la Russie devrait également être renforcée afin de limiter les revenus que l’Etat russe tire de sa guerre. Sans de telles mesures, les économies européenne et mondiale risqueraient également d’être confrontées elles-mêmes à plus ou moins long terme aux conséquences de la guerre en Ukraine.

 

Les histoires concrètes :

J’ai écrit une partie du premier chapitre de mon livre en décembre 2022 à Kyiv dans l’obscurité, sans électricité et au bruit des explosions. Quand je suis en Ukraine, je ne viens pas dans l’abri dans le couloir de l’immeuble et j’entends toutes des explositions et je vois la fumée du bombardement. Le jeu de la roulette russe ? Sera-t-on tué ou pas durant cette attaque ?

Une femme se tient près de sa maison endommagée par les bombardements dans le village de Novoselivka, Oblast de Chernihiv, Ukraine. Photo : Oleksandr Ratushniak, PNUD Ukraine

Ma voisine de 70 ans était dans la maison de ses parents dans la région du Soumy en travaillant au potager et elle a été gravement blessée pendant le tir d’un missile Grad russe, le résultat c’est plusieurs opérations et un bras immobilisé. Une femme, avec qui j’ai fait les études à la faculté d’histoire de l’Université de Chevtchenko de Kyiv, a perdu son mari et son frère. Ils étaient mobilisés dans l’armée ukrainienne comme soldats et ils ont été tué Une chercheuse ukrainienne de mon âge, une lauréate PAUSE vient de m’écrire que son époux, un militaire ukrainien, a été tué et elle ne pourra pas récupérer son corps en zone du combat. Je ne sais pas quoi lui répondre.

AB
Dans votre livre, vous citez un enseignant français présent à Kiev au moment de l’attaque Russe Julien Plouchart. Celui-ci vous a déclaré qu’il avait alors ressenti que dans la population ukrainienne, l’idée se faisait jour que l’existence de la nation était intimement liée a sort de l’armée. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet et qu’en est-il aujourd’hui ?

OM
Depuis les premiers jours de la guerre, les forces armées ont toujours été associées à la protection de la population ukrainienne ainsi qu’à la souveraineté nationale et à l’intégrité territoriale. Le fait qu’au cours de la troisième année de la guerre contre un ennemi plusieurs fois supérieur en termes de territoire, d’effectifs et d’armes, l’Ukraine soit non seulement debout mais se développe également et se prépare à adhérer à l’Union européenne (UE) témoigne de la conviction profonde du simple citoyen ukrainien en la justesse de ce choix historique et géopolitique et dans sa confiance dans les forces de l’armée ukrainienne.

De nombreux Ukrainiens ont des parents, des amis et des connaissances qui combattent actuellement dans les forces armées. Dans de telles conditions, il est impossible de parler d’une quelconque désagrégation de l’armée et encore moins d’une volonté généralisée des citoyens ukrainiens d’échapper à leur devoir de protéger leur patrie en danger.

Au début de la guerre en 2022, le niveau de confiance dans les forces armées était de 94 à 96 % selon les enquêtes. En décembre 2023, les forces armées étaient l’institution dans laquelle les Ukrainiens avaient le plus confiance avec 94% d’opinions favorables.

Rue du centre de Kyiv 27 décembre 2022. Sur le panneau est écrit : oui je suis vétéran et je continue de défendre. Photo de Julien Plouchart que nous remercions pour cette publication.

L’attitude générale envers les forces armées est demeurée inchangée au 1er semestre 2024.  Fin mars, selon une enquête menée par le Centre Razumkov, 96 % des personnes interrogées faisaient confiance à l’armée ukrainienne.

Un tel niveau de soutien n’est pas le signe d’une militarisation avancée de la société ukrainienne, au contraire de la société russe. Il s’agit plutôt d’un hommage au passé historique glorieux des Cosaques, qui ont toujours défendu la terre ukrainienne contre l’invasion, ainsi qu’à la résistance héroïque de  Kyiv à l’invasion mongole à l’époque de la Rus médiévale. D’ailleurs, la guerre déclenchée par la Russie est actuellement associée à l’invasion mongole.

La résistance des Ukrainiens plonge ses racines dans un univers mental précis.  Dans notre résistance à ce qui est associé à nos yeux au Mal et aux Ténèbres, nous suivons les traces de nos ancêtres.

AB
L’Europe de l’Ouest vit en paix depuis la fin de la seconde guerre mondiale. L’Europe de l’Est a longtemps vécu sous le régime totalitaire de l’Union Soviétique dont elle s’est libérée il y a déjà près de 25 ans. L’Ukraine est aujourd’hui sur le continent européen le seul pays en guerre. Pourquoi les Ukrainiens se battent-ils et quelles leçons pouvez-vous partager avec nos lecteurs.

OM
A l’évidence, la guerre a accéléré la fabrique de la nation politique ukrainienne. On a compris qu’il existe dans le pays des personnes capables de préserver et renforcer l’intégrité du pays et de faire des choix civilisationnels tranchés sur l’avenir de l’Ukraine comme partie intégrante de l’Europe.

Se dégage l’impression que c’est la sous-estimation de la nouvelle génération politique ukrainienne qui a poussé Poutine à la guerre, le dictateur russe estimant que l’Ukraine était faible et n’avait toujours pas quitté l’orbite civilisationnelle russo-soviétique.

La guerre s’est avérée être une occasion unique de mettre fin mentalement, politiquement et économiquement à des entraves vieilles de trois cents ans nous liant à la Russie. Et nous avons eu une chance unique de pouvoir construire sur de nouvelles fondations un pays moderne, innovant et où les droits de l’homme et l’entraide sont des priorités.

L’Europe connaît un cours paisible et stable précisément parce que l’Ukraine s’est interposée sur la route de Poutine vers l’Occident.

La sous-estimation du potentiel et du rôle de l’Ukraine par les puissances européennes a relégué notre pays au niveau d’une « zone grise » de la politique européenne après l’effondrement de l’Union soviétique. Il n’est donc pas surprenant qu’au cours des trente dernières années, la Russie ait pu exercer une influence profonde sur les élites ukrainiennes en y disséminant ses agents tandis que l’OTAN et l’Union européenne ne percevaient généralement pas Kyiv comme un partenaire potentiel.

Nous espérons que la guerre sera le moment de vérité pour les hommes politiques européens et que le dit facteur ukrainien se muera en une opportunité pour tous les pays européens, l’Union Européenne et l’OTAN en particulier.

Nous espérons une adhésion rapide de l’Ukraine à l’Union européenne. N’oubliez pas que le peuple ukrainien paie littéralement de son sang le choix européen qu’il a fait.

AB
Selon vous
, comme universitaire et chercheuse, quels sont pour vous les enjeux de la guerre en Ukraine, mais également en Europe et pour le monde ?

OM
Il ne s’agit ni d’un conflit local ni d’un affrontement régional. Ce n’est ni une guerre pour une ville ou une région ni une guerre pour les ressources, même si la Russie cherche à s’emparer de certaines d’entre elles. Ce n’est même pas une guerre de revanche inscrite dans une histoire impériale, c’est avant tout une guerre pour un choix de civilisation.

Poutine est déterminé à mener sur le long terme une confrontation dure avec l’Occident, qu’il considère comme l’antagoniste civilisationnel de la Russie.

Tout en Russie, que ce soient la politique, l’économie, et bien sûr l’armée, est subordonné à la chimère eschatologique de destruction de la civilisation occidentale.

Même la religion est instrumentalisée pour donner du sens à une « guerre sainte » contre l’Occident.

Le fol espoir que Poutine se cantonne à l’Est de l’Ukraine, voire se satisfasse de l’absorption définitive du Donbass est donc bien naïf et relève de l’illusion.

La chute de l’Ukraine ouvrira pour l’armée russe la voie grande ouverte vers l’Occident. Et il ne s’agira pas seulement de l’occupation d’un pays dont les dirigeants, pour une raison quelconque, ne sont pas aimés par Moscou. Cela signifiera la destruction de son habitat, de  son industrie, de son agriculture et de ses institutions éducatives et médicales, soit une répétition de ce qui se passe actuellement en Ukraine.

Cela signifiera la destruction complète de la culture, de la mentalité et de la spiritualité  occidentales.

L’impression se dégage parfois que Poutine songe à répéter la campagne initiée par les Mongols contre l’Europe.

C’est pourquoi l’Europe et le monde doivent conjuguer leurs efforts pour que la civilisation ne tombe pas sous les coups de nouveaux barbares qui méprisent le droit international, le principe de l’intangibilité des frontières et la souveraineté nationale.

AB
Les dirigeants occidentaux affirment que l’Ukraine ne doit pas perdre et qu’elle doit donc être soutenue. Cette aide est-elle suffisante, bien choisie, opportune ?

OM
Les investissements et l’assistance à l’Ukraine n’assurent pas seulement le salut de l’État ukrainien lui-même et de ses citoyens, mais aussi la protection de l’Occident, car n’importe quel pays, en particulier l’un de ceux qui borde la Russie, peut devenir la prochaine victime d’une guerre d’agression russe.

En contribuant à l’assistance à l’Ukraine, notamment dans son secteur de défense, l’Occident investit dans sa propre sécurité.

La guerre en Ukraine est fondamentalement nouvelle, c’est la 1ère guerre du XXIe siècle. Il se trouve que l’Ukraine a été la seule nation à vivre cette expérience inédite. Pour l’Occident, les leçons de la guerre en Ukraine peuvent être utiles dans l’amélioration des stratégies militaires, l’actualisation de la gamme d’armes, la protection contre les vagues de cyberattaques et les attaques informationnelles dans le contexte de la « guerre hybride ».

L’aviateur Cameron Manson, spécialiste des opérations de rampe du 436e escadron de port aérien de l’armée de l’air, surveille un chargeur K de marchandises lors d’une mission d’assistance à la sécurité en Ukraine sur la base aérienne de Dover (Delhi), le 3 février 2023. Photo : Air Force Senior Airman Faith Barron

Compte tenu du dynamisme de la machine militaire russe et de l’énorme quantité de ressources humaines dont la Russie dispose contre l’Ukraine, notre État ressent le besoin constant de renforcer ses capacités de défense. Nos partenaires disposent de systèmes d’armes puissants et modernes qui pourraient protéger dès maintenant toutes les régions ukrainiennes.

Dans le cadre de la confrontation armée avec la Russie, un adversaire bien plus puissant que nous, toute aide extérieure permet de protéger des villes et des villages, de sauver des vies humaines et préserver les infrastructures, de libérer des territoires occupés. L’aide occidentale a un impact direct sur la vie des militaires et des civils en Ukraine. Le retard de cette aide signifie une autre victime, une autre occupation, une autre destruction des infrastructures.

Nous avons désespérément besoin de systèmes de défense antiaérienne et antimissile pour sécuriser les grandes villes et les zones frontalières qui reçoivent chaque jour des salves de missiles russes.

Nous avons désespérément besoin de systèmes efficaces de défense contre les missiles et les drones pour préserver les infrastructures critiques, car les campagnes aériennes russes ont détruit ou considérablement endommagé les plus grandes centrales thermiques et hydroélectriques d’Ukraine.

En raison des bombardements russes, l’Ukraine a perdu plus de 9 GW de capacité de production selon les propos du Premier ministre ukrainien Denis Shymyhal au début du mois de juin de cette année.

La Russie crée délibérément des conditions de vie catastrophiques pour la population civile ukrainienne, en particulier à la veille de l’hiver.

Nous avons désespérément besoin de solutions technologiques pour nous protéger contre les bombes aériennes guidées que la Russie utilise pour détruire Kharkiv et nos autres villes proches de la ligne du front.

Plus l’aide des partenaires de l’Ukraine sera systématique et significative, meilleures seront les chances de mettre un terme à l’invasion russe. Cela est nécessaire à la fois pour l’Ukraine et pour l’Occident pour le salut de tous.

AB
Comment analysez-vous l’actuel rapport de force entre l’Ukraine et la Fédération de Russie qui mène une offensive, et comment l’Ukraine peut-elle contrer et vaincre la Fédération de Russie ?

OM
Nous partons du fait que la Russie est beaucoup plus grande que l’Ukraine, tant sur le plan territorial qu’en termes de ressources. La conception russe de la guerre repose sur le recours à de considérables ressources humaines et matérielles. Cela se traduit à la fois par la production de missiles en séries, de tirs de barrage d’artillerie et de chair à canon lancée contre l’Ukraine.

Nous avons constaté l’application de ces principes de la stratégie militaire russe sur le front tout au long de la guerre. Les Russes ont tout à leur disposition : des unités d’élite d’infanterie de marine, des unités de brigades motorisées ainsi que des bataillons d’assaut composés de prisonniers…

L’Ukraine ne dispose pas de telles ressources humaines et est donc réticente à avoir d’importantes pertes. Nous ne pouvons pas non plus perdre de territoire. Perdre ne serait-ce qu’une simple localité est problématique pour la légitimité de notre Etat. En Russie, la perte d’une région entière peut ne pas être remarquée.

Dans une telle situation, pour l’Ukraine il reste que le choix d’une guerre asymétrique de haute technologie dans laquelle elle a pour objectif de détruire les bases de l’armée et du complexe de défense russes.

Sébastopol, République de Crimée, 31 juillet 2021. Le croiseur russe Moskva dans le port. Marine russe. ©

L’exemple de la flotte de la mer Noire montre les résultats significatifs de la stratégie de cette guerre asymétrique. La Russie a même perdu son vaisseau amiral à cause des frappes de drones navals, sans même parler des grands navires amphibies et autres bâtiments de la marine de guerre russe.

Il semble qu’une telle tactique soit également efficace dans la destruction des installations militaires russes, à partir desquelles sont notamment lancés des missiles.

L’efficience de la guerre asymétrique pourrait être considérablement accrue si les partenaires de l’Ukraine fournissaient en temps opportun des armes puissantes et renforçaient les sanctions, en particulier contre le complexe militaire et industriel russe.

La clé de la victoire ukrainienne réside dans l’interaction avec ses partenaires et dans la maîtrise de l’art de la guerre du XXIe siècle.

AB
Vous êtes spécialiste des relations entre la France et l’Ukraine, notamment en matière géopolitique et de défense. Pouvez-vous nous résumer les grandes phases de cette relation depuis l’indépendance en août 1991 et quelle est l’état de la coopération entre nos deux pays aujourd’hui.

OM
Il est difficile d’évaluer avec précision l’état des relations franco-ukrainiennes avant 1991, car la France était alors un État indépendant, un acteur à part entière du droit international, tandis que l’Ukraine était une République soviétique au sein de l’URSS, qui avait donc un statut totalement différent. Autrement dit, à cette époque, la plupart des Français percevaient les Ukrainiens comme des citoyens de l’URSS.

Selon l’ancien ambassadeur de France en Ukraine, Philippe de Suremain, le problème qui sous-tendait traditionnellement les relations entre Kiev et Paris était que, pour certains représentants politiques français, l’indépendance de l’Ukraine n’était qu’un « accident de l’histoire ». A titre d’exemple, le président français Valéry Giscard d’Estaing avait déclaré que l’Ukraine était à la Russie « ce que la région Rhône-Alpes [était] à la France. » Et ce facteur a eu une certaine influence sur la formation des relations bilatérales franco-ukrainiennes, et s’est aussi fait sentir à l’occasion de conversations avec certains chercheurs et diplomates français. En revanche, l’ambassadeur Philippe de Suremain, interrogé par ses collègues sur la raison pour laquelle il voulait réellement travailler en Ukraine, avait donné une réponse laconique mais bien précise : « il suffit de regarder une carte de l’Ukraine pour comprendre son importance pour l’Europe ».

L’indépendance de l’Ukraine a contribué à la formation des relations de la France avec l’Ukraine au niveau interétatique. Durant ces trente années d’indépendance de l’Ukraine, une génération d’Ukrainiens qui n’ont pas connu la vie sous le système soviétique s’est formée, et cette génération n’est de fait plus porteuse de la mentalité soviétique. En outre, pour la jeunesse française, la présence de l’Ukraine sur la carte politique de l’Europe est devenue un phénomène habituel, les jeunes sont peu préoccupés par les « mythes » historiques, ils sont plutôt intéressés par la découverte de l’Ukraine moderne. Bientôt, ce sont ces jeunes, étudiants d’aujourd’hui, futures personnalités politiques et diplomates de demain, qui ne réfléchissent pas à travers le prisme de stéréotypes historiques, qui définiront les relations bilatérales.

Dans l’évolution des relations franco-ukrainiennes, il faut rappeler le travail quotidien minutieux des diplomates français et ukrainiens pour développer les relations bilatérales. Dans une certaine mesure, ce sont eux qui détermineront si ces relations resteront uniquement au niveau des déclarations politiques, ou si elles se transformeront en coopération entre les deux États dans de nombreux domaines. Par exemple, les boursiers d’hier des programmes de coopération universitaire française travaillent aujourd’hui dans des établissements publics ukrainiens, des établissements privés et des entreprises françaises en Ukraine. D’autre part, les anciens boursiers ukrainiens des programmes scientifiques français, les étudiants en post-doctorat, poursuivent la coopération scientifique avec les structures scientifiques françaises en tant que chercheurs expérimentés. Ainsi, la science ukrainienne devient progressivement une partie intégrante de la science européenne. La volonté de l’Union européenne de mettre en place des équipes de recherche de différents pays ne fera qu’intensifier ce processus.

Les évènements les plus marquants des relations franco-ukrainiennes depuis 1991.

27 décembre 1991 : Reconnaissance par la France de l’indépendance de l’Ukraine.

5 décembre 1994 : Note verbale de la France, qui réitère les engagements du Mémorandum de Budapest, accompagnée d’une lettre du président français François Mitterrand.

2-4 septembre 1998 : visite du président français Jacques Chirac en Ukraine (illustration parfaite de l’expression « mieux vaut voir une fois qu’entendre cent fois »).

2005 : suppression des visas d’entrée en Ukraine pour les citoyens de l’Union européenne

2014 : mise en place du format Normandie.

2017 : suppression du régime de visa pour les Ukrainiens détenteurs de passeports biométriques souhaitant se rendre dans l’Union européenne.

Enfin, l’essentiel c’est l’aide actuelle de la France à l’Ukraine pendant l’invasion de la Russie.

Véhicules blindés français acheminés en Roumanie dans le cadre du déploiement de la Force de réaction de l’OTAN. La NRF a été activée pour la première fois de son histoire à des fins défensives en réponse à l’invasion non provoquée et injustifiée de l’Ukraine par la Russie, démontrant ainsi l’engagement de l’OTAN à protéger ses Alliés. © NATO

C’est intéressant qu’Emmanuel Macron, sous le feu des critiques en 2022 pour ses conversations téléphoniques avec son homologue russe qui avait déclenché une guerre de haute intensité sur le sol ukrainien, s’est ensuite mué de manière inattendue pour tous en premier Président de la République à avoir affiné une stratégie française vis-à-vis de l’Ukraine à long terme.

La stratégie en question se décline selon les trois axes suivants : d’abord, le soutien à l’Ukraine pour l’obtention du statut de candidat à l’Union européenne et la mise en œuvre de réformes en Ukraine pour devenir membre plein et entier de l’UE ; ensuite une position favorable à la future entrée de l’Ukraine dans l’OTAN une fois les conditions propices réunies ; enfin la création d’une équipe française de reconstruction de l’Ukraine sous la houlette de Pierre Heilbronn, envoyé spécial du président de la république, une mission qui est déjà opérationnelle face aux défis actuels puisqu’elle est déjà en mesure par exemple d’orienter l’assistance française vers la reconstruction urgente des hôpitaux ukrainiens détruits par la guerre et d’aider à répondre aux problèmes que connaît l’infrastructure énergétique ukrainienne en raison des campagnes de bombardements russes ciblées.  On peut ajouter que Pierre Heilbronn a rapidement perçu les avancées ukrainiennes dans le domaine de la numérisation et la possibilité pour la France de reprendre ce savoir-faire ukrainien. En fait, il ne s’agit pas seulement d’une politique d’assistance française mais ainsi de la définition de domaines d’un partenariat mutuellement intéressant.

En septembre 2023, Jean-Louis Bourlanges, le président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, au cours d’une interview qu’il m’accorda pour mon livre, eut cette fulgurance : « L’Ukraine a besoin d’amis et d’aide, pas de croque-morts. » En réalité, dans le cadre d’une guerre de haute intensité menée contre un adversaire supérieur, la priorité de l’Ukraine est la survie en tant qu’Etat souverain et nation. L’aide de nos partenaires européens est essentielle pour le fonctionnement de l’Etat ukrainien. C’est pourquoi les Ukrainiens se demandent si la stratégie définie par le président Macron envers leur pays sera maintenue si des changements significatifs dans les rapports de forces à l’Assemblée nationale avaient lieu.

À mon humble avis, les dirigeants du Rassemblement National (RN) en France devraient visiter l’Ukraine non pour s’entretenir avec des politiques, mais surtout pour s’enquérir de la réalité quotidienne auprès d’Ukrainiens ordinaires. Pourquoi ne pas visiter la banlieue de Kyiv et voir de ses propres yeux les communes ravagées par la guerre. Mme Le Pen pourrait parler avec des enfants lors d’un cours dans un abri sous-terrain d’un établissement scolaire, échanger sur les défis de la vie quotidienne avec des familles ukrainiennes déplacées. M. Jordan Bardella, plus jeune que l’Ukraine indépendante, pourrait s’entretenir avec des universitaires et comprendre pourquoi mes collègues, professeurs d’histoire de l’Université Chevtchenko qui ne sont pas soumis à la mobilisation, se sont pourtant portés volontaires pour risquer leur vie au front. Qui sait, peut-être que l’expérience de la réalité ukrainienne contribuerait à faire comprendre à tous les politiques français que la stratégie initiée de manière courageuse par le président Macron envers l’Ukraine mérite d’être poursuivie à court, moyen et long terme, et ce quelles que soient les tendances des politiques français. Cela serait un signal fort adressé par la classe politique française à destination des dirigeants et de la population d’Ukraine.

La conférence sur la reconstruction de l’Ukraine à Berlin. 11/06/2024. Berlin, Allemagne. Site officiel URC

AB
Les 11 et 12 juin s’est tenu à Berlin une conférence internationale, la troisième, pour la reconstruction de l’Ukraine. Est-ce le bon moment, est-ce possible de commencer à reconstruire actuellement ? Selon vous, s’agit-il d’une nécessité, d’un symbole, d’une perspective nécessaire ?

OM
Tout sommet international visant à soutenir l’Ukraine est à la fois une nécessité urgente, un symbole de solidarité et une perspective de redressement et de développement à venir du pays.

La Conférence internationale sur le redressement de l’Ukraine (Ukraine Recovery Conference – URC2024), qui s’est tenue à Berlin les 11 et 12 juin 2024, n’a pas fait exception à cet égard.

Nous avions vraiment besoin d’une stratégie pour le développement de notre pays, et d’autant plus que les négociations sur l’adhésion de l’Ukraine à l’UE débutent le 25 juin.

La poursuite renouvelée de la guerre entraîne des risques et des défis considérables, en particulier dans le secteur de l’énergie. La Russie détruit le système de production d’électricité de l’Ukraine et d’autres infrastructures critiques, mettant ainsi en danger la vie et la santé de millions de citoyens à l’approche de l’hiver. En fait, il s’agit d’une pression psychologique exercée sur une population ukrainienne sans électricité, sans eau et sans chauffage. Dans ce contexte, l’aide des partenaires est non seulement importante, mais vitale.

D’un point de vue symbolique, la Conférence de Berlin était également importante. Après tout, nous étions convaincus de l’intention de nos partenaires de continuer à soutenir l’Ukraine, non seulement en paroles, mais aussi en créant les conditions nécessaires à l’intégration de notre État dans l’Union européenne et dans les processus de mondialisation. Ce n’est pas un hasard si le slogan de la Conférence était le suivant : « Unis dans la défense. Unis dans la reprise. Plus forts ensembles. »

L’Ukraine aspire au développement technologique, c’est pourquoi l’accent mis par les participants à la conférence sur des projets d’infrastructures innovants, dont la mise en œuvre fera de notre pays un acteur des changements économiques et technologiques sur le continent, a été bienvenu.

L’objectif principal de la Conférence était de « consolider le soutien international permanent au redressement, à la reconstruction, à la réforme et à la modernisation de l’Ukraine. Il s’agit d’une aide d’urgence pour répondre aux besoins vitaux, de la mise en œuvre de projets de développement, de la création de conditions attractives pour les entreprises et les investisseurs, de la participation active de la société civile aux processus de reconstruction.

Plus d’un milliard de dollars ont été alloués dans le cadre du Groupe de coordination du G7+ pour aider le secteur énergétique de l’Ukraine. La réunion de ce groupe a également eu lieu pendant la Conférence.

L’approche visant à créer des conditions attractives pour les entreprises et les investisseurs et le développement d’initiatives civiques s’est avérée précieuse, car elle permet de réfléchir au développement à long terme de l’Ukraine et ne répond pas seulement aux besoins immédiats d’un pays en guerre.

Il est donc erroné de considérer que la date de la conférence a été mal choisie en raison de la tenue du sommet de la paix en Suisse les 15 et 16 juin à des dates très proches. En fait, ces deux événements sont profondément liés. L’objectif du sommet était de trouver un modèle politique pour parvenir à une paix juste, la conférence sur la restauration de l’Ukraine un modèle de développement économique de l’Ukraine, qui lui permettrait non seulement de se redresser le plus rapidement possible, mais aussi de s’intégrer dans les processus de l’intégration économique européenne et mondiale. Ce n’est pas un hasard si les travaux de la Conférence se sont déroulés à la fois sous la forme d’une réunion intergouvernementale et sous celle d’un forum de relance.

Plus de 2 000 personnes de plus de 60 pays du monde ont pris part à la Conférence. Au total, 110 accords internationaux y ont été conclus pour un montant total, selon la partie allemande, de 16 milliards d’euros.

Cette conférence, à laquelle l’Ukraine a pris part en tant que candidate à l’adhésion à l’UE, est devenue une plate-forme pratique pour transformer l’Ukraine en un pays stable. Les perspectives ne concernent pas seulement le secteur de la défense (et l’un des moyens d’y parvenir est la création d’entreprises communes pour la production d’armes, qui a également été discutée lors de la Conférence pour des projets spécifiques), mais aussi les petites et moyennes entreprises ainsi que les collectivités locales. C’est ainsi qu’ont été adoptés les projets visant à soutenir le projet « Alliance pour la durabilité des petites et moyennes entreprises pour l’Ukraine », dont le montant gagé est estimé à 7 milliards d’euros. En termes de volume les « Accords de garantie et de subvention dans le cadre de la composante investissement du programme Ukraine Facility » avec un montant total de 1,4 milliard d’euros constituent le deuxième paquet d’aide.

Bien entendu, cela contribuera à la stabilité économique et sociale et de l’Ukraine et de l’Europe tout entière.

AB
Comment souhaitez-vous conclure cet interview ?

OM
Je veux que la guerre se termine.

L’Ukraine est devenue un pays puissant, à l’économie résiliente et innovante, à la société civile vigoureuse. Elle est un membre à part entière de la Communauté européenne.

Je veux aussi que tous ceux qui sont responsables des souffrances de mon pays subissent le châtiment qu’ils méritent !

 

Oksana Mitrofanova, politiste ukrainienne réfugiée en France. Chercheuse senior à l’Institut d’histoire mondiale de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine à Kyiv, enseignante-chercheuse accueillie dans le cadre du programme national PAUSE pour les chercheurs exilés à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO Paris) du mai 2022 à aout 2024, autrice du livre « France-Ukraine. Une histoire des relations diplomatiques et militaires. 1991-2023 » (Fondation Maison des Sciences de l’Homme, 2024). Toute ma vie professionnelle j’ai travaillé à l’Académie nationale des sciences d’Ukraine (l’homologue du Centre national des recherches scientifiques) et je suis spécialisée en politique étrangère et de sécurité de la France et de l’Ukraine et en relations franco-ukrainiennes.

Maître de conférences invitée à l’Université Paris-Panthéon – Assas, trois fois chercheuse senior invitée à la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, chercheuse invitée à l’Université Marie Curie-Sklodowska, Lublin, Pologne. Docteur en science politique, je suis l’autrice de plus de 100 publications et de notes analytiques pour le Ministère de la Défense,  le Ministère des affaires étrangères d’Ukraine, le Parlement d’Ukraine,  intervenante dans des conférences internationales à Budapest, Indianapolis, Kyiv, Lisbonne, Lviv, Paris, Varsovie. De langues maternelles ukrainienne et russe, Oksana Mitrofanova maîtrise également l’anglais, le français et le polonais. Intervenante régulière sur LCI et France 24, la chaine ukrainienne Pryamyi. Publication d’articles dans les quotidiens Le Monde et Libération.

 

Vous pouvez commander son livre par correspondance à travers le lien suivant : France-Ukraine – Éditions de la Maison des sciences de l’homme (editions-msh.fr)

 

 

Vous pouvez aussi le trouver dans les libraires suivantes :

Librairie Les Belles lettres – 95 bd Raspail, 75006 Paris

Librairie L’Ecume Des Pages – 174 bd St Germain, 75006 Paris

Librairie Tschann – 125 bd Montparnasse, 75006 Paris

Identité, culture et biodiversité : le combat des peuples autochtones

Entre résilience et espoir, l’importance de la lutte pour la sauvegarde des peuples autochtones aux regards des enjeux actuels.

L’importance des liens entre les autochtones et la terre. @OHCR

Groupes sociaux et culturels distincts, les peuples autochtones entretiennent des liens ancestraux forts avec les ressources naturelles et les terres sur lesquelles ils vivent et dont ils dépendent. Celles-ci participent à forger leur identité, leur culture, mais également leur subsistance économique et leur mode de vie aussi bien matériel que spirituel.  Grâce à un mode d’organisation propre à chacun, les autochtones vivent de manière distincte de la société dominante, avec leurs propres us, coutumes et toujours en harmonie avec les terres sur lesquels ils se trouvent.

Les populations autochtones ne répondent pas à une définition précise, puisque selon la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, l’auto-identification est considérée comme un critère fondamental, celle-ci faisant référence à leur droit de déterminer leur propre identité ainsi que leur appartenance à un groupe conformément à leurs coutumes et traditions.

À ce jour, les populations autochtones représentent 476 millions de personnes réparties dans plus de 90 pays et 5000 groupes distincts, au sein desquels plus de 6700 langues sont parlées ou signées. Il s’agit d’une véritable diversité de populations, cultures et savoirs-vivres.

Pourtant, la situation des autochtones est alarmante : ils ne forment que 6,2% de la population mondiale, mais représentent 15% du nombre d’individus qui vivent dans l’extrême pauvreté mondiale. Les peuples autochtones, souvent invisibilisés, occultés, dépeignent une réalité dont il est nécessaire de se saisir, au regard des enjeux qu’ils représentent et des défis auxquels ils sont confrontés.

Des populations marginalisées, en proie à une pauvreté accrue

Selon un rapport publié à l’occasion du 30ème anniversaire de la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux de 1989, les populations autochtones ont trois fois plus de risques de vivre dans une situation d’extrême pauvreté que le reste de la population.

Bien que les moyens de subsistance et les activités économique des autochtones évoluent – désormais environ 45% des autochtones ont un emploi en dehors du secteur agricole primaire – et qu’ils ont un taux d’activité supérieur à celui du reste de la population (63,3% contre 59,1%), ces données s’accompagnent de déséquilibres et inégalités importantes en termes d’emplois, de conditions de travail et de rémunération.

Photo ONU/F. Charton Une famille Cakchiquel dans le village de Patzutzun, au Guatemala.

Ce rapport met en exergue que 86% des populations autochtones œuvrent dans l’économie informelle, avec bien souvent de mauvaises conditions de travail et d’absence de protection sociale, contre 66% pour le reste de la population. Plus particulièrement et sans surprise, les femmes autochtones sont davantage touchées par ces difficultés d’emploi, puisqu’elles représentent 86,5%  dans le secteur de l’activité informelle.

S’agissant de l’éducation, le rapport indique que plus de la moitié (53,3%) des femmes autochtones qui travaillent n’ont reçu aucune éducation, les femmes autochtones vivant en Afrique sont les plus désavantagées – toutes régions et catégories de revenues confondues – avec un taux de 89,9% d’analphabétisation contre 62,2% de leurs homologues autochtones.

Les femmes autochtones sont également les plus représentés dans le travail familial (environ 34%) et, seulement un quart d’entre elles occupent un travail salarié, face à 51,1% des femmes non autochtones et 30,1% des hommes autochtone.

Enfin, et pour terminer sur les inégalités salariales, les individus autochtones gagnent en moyenne 18% de moins que le reste de la population au même poste.

Ces données analysées traduisent la nécessité, induite par la pauvreté, pour les populations autochtones d’occuper un emploi, même mal rémunéré et exercé dans de mauvaises conditions de travail, dans le but de générer un revenu pour tenter de subvenir à leurs besoins.

L’importance du droit foncier autochtone dans la lutte des ODD, notamment de l’Eau

Par leurs modes de vie différenciés de celui de la culture dominante du pays dans lequel ils se trouvent, les peuples autochtones sont fréquemment exclus, non pris en compte ou encore mal représentés dans les processus décisionnels sur des questions qui les concernent bien souvent directement, notamment sur des projets affectant leurs terres ou sur l’adoption de normes ou mesures législatives pouvant porter atteintes à leurs ressources et conditions de vie.

Ancrées dans un colonialisme exacerbé, les populations autochtones se sont souvent vues déplacées de leurs terres natales au profit d’entreprises et d’exploitations des ressources naturelles présentes sur leurs territoires.

Pourtant, si le système du droit coutumier conférant propriétés de leurs terres aux autochtones est instauré, il n’est que peu effectif et illusoire tant de nombreux gouvernements empiètent sur leurs terres en ne leur conférant que des parcelles de terrain en guise de propriétés et s’octroyant la quasi-totalité de leurs espaces.

Cette atteinte au droit foncier à des conséquences néfastes. Elle est vectrice de conflit, de précarité pour les populations autochtones vivant initialement de ces ressources, mais est également un danger pour l’environnement, notamment en menaçant les cultures et systèmes de savoirs mis en place par les populations autochtones et qui participent initialement à une meilleure intégrité écologique, à protéger la biodiversité et donc la santé environnementale à plus grande échelle.

En effet, l’Economiste en chef des Nations Unies, Elliot Harris, déclarait : « Garantir les droits collectifs des peuples autochtones sur les terres, les territoires et les ressources ne sert pas seulement à leur bien-être, mais aussi à relever certains des défis mondiaux les plus pressants, comme le changement climatique et la dégradation de l’environnement. »

Au cours de la Conférence des Nations-Unies sur l’Eau (22 au 25 mars 2023), les peuples autochtones, les Etats membres et le système des Nations Unies se sont mis en accord autour d’engagements conjoints pour transformer la gouvernance de l’eau, et s’adapter au climat, à la biodiversité. Depuis toujours, les populations autochtones gèrent et gouvernent les ressources en eau, quel que soit l’environnement dans lequel elles se trouvent, que l’eau soit présente en abondance ou en faible quantité sur des terres semi-arides ou très sèches. Les différentes méthodes, bien souvent ancestrales, des autochtones permettent d’arborer de nouvelles approches, extrêmement pertinentes et utiles dans la lutte contre la crise de l’eau douce. La conférence a permis de mettre en exergue les pratiques actuelles des autochtones dans la gestion de leurs ressources en eau, ainsi que d’établir une feuille de route pour favoriser l’inclusion de ces méthodes dans la gouvernance de l’eau mais également affirmer de nouveaux engagements dans la protection du droit foncier des autochtones, nécessaires au regard de l’implication des peuples autochtones dans la politique de gestion de l’eau qui contribue considérablement à répondre au changement climatique, aux systèmes alimentaires et au maintien de la biodiversité.

À titre d’exemple, une tribu de chasseurs-cueilleurs vieille de 40 000 ans obtient des droits légaux sur ses terres ancestrales en Tanzanie, ce qui lui permet de protéger ses forêts contre les agriculteurs et les éleveurs qui cherchent à les défricher. La déforestation dans le territoire central des Hadzabe a depuis diminué, alors qu’elle a augmenté de manière significative dans la région. Les populations d’éléphants d’Afrique, de chiens sauvages d’Afrique, de lions et de léopards, qui sont menacés d’extinction, ont augmenté et les Hadzabe ont gagné plus de 450 000 USD grâce à l’échange de droits d’émission de carbone. Pour en savoir plus, cliquez ici.

Les autochtones renvoient à des acteurs indispensables dans la lutte contre la crise de l’eau douce et dans le maintien de la biodiversité. Leurs différentes approches et méthodes de gouvernance des ressources est un atout clé au regard des enjeux climatiques actuels. Pour cela, il est donc primordial d’assurer et de sécuriser leurs droits fonciers, tout en adoptant une gouvernance plus inclusive et en promouvant des investissements publics adaptés aux cultures ancestrales et aux systèmes de gestion des populations autochtones ainsi que dans la lutte contre l’extinction des langues autochtones, élément clé dans la transmission des savoirs.

Des cultures menacées

À ce jour, sur les 6700 langues autochtones signées et parlées, 40% d’entre elles sont menacées, faute de locuteurs. La disparition d’une langue met en péril la transmission du patrimoine immatériel, des coutumes et des savoirs, qui peuvent s’avérer vitaux sur le plan culturel, sociétal mais également écologique au regard des défis actuels que nous devons relever (changement climatique, épuisement des ressources, maintien de la biodiversité). En 2022, le décès de Critina Calderon, dernière personne à parler parfaitement la langue du peuple yagan au Chili illustre la menace d’extinction des langues autochtones. Selon l’UNESCO, une langue disparait toutes les deux semaines et plus de 1500 d’entre elles seraient en voie d’extinction dans un avenir proche. 67% des langues répertoriées le sont dans des zones à forte biodiversité où les individus ont une parfaite connaissance de leur environnement, au sein duquel ils ont accumulé une multiplicité de savoirs écologiques, qui ont une valeur mondiale très importante.

« Des vocabulaires élaborés sont construits autour de sujets avec une importance économique, socioculturelle mais aussi écologique particulière », rapport de l’UNESCO.

UNICEF/Des fillettes d’une communauté autochtone lisent dans la cour de l’école primaire Ban Pho, dans la province de Lao Cai, au Viet Nam.

Les causes de disparitions des langues sont liées à la fois à la pratique, à la reconnaissance complexe de ces langues, à l’absence de diversité des langues utilisées mais également aux conséquences directes de l’oppression subie par les peuples. En effet, au Canada, on recense 1,7 millions d’autochtones et pourtant, c’est moins de 16% qui pratiquent une langue autochtone. L’ethnologue de la nation huronne-wendate Isabelle Picard, interrogée par Radio Canada estime que les gouvernements  « ont des responsabilités morales et politiques dans la transmission et conservation de ces langues », en rapport à la sombre affaire des pensionnats autochtones, mis en lumière récemment.

Ainsi donc, il est indispensable de mettre en œuvre des outils pour pouvoir perpétuer et faciliter l’enseignement de ces langues et empêcher cet héritage linguistique de disparaitre, dans un dessein impérieux pour la préservation de la diversité, l’identité et l’intégrité des peuples autochtones mais également des connaissances vitales servant aux enjeux climatiques actuels.

Vers une reconnaissance plus effective des peuples autochtones et de leurs droits

Au cours des vingt dernières années, la reconnaissance des droits des peuples autochtones a fortement progressé, comme en témoigne la mise en place de plusieurs instruments et mécanismes internationaux : la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones adoptée en 2007 et la Déclaration américaine sur les droits des peuples autochtones  en 2016, mais aussi la ratification par 23 pays depuis 1991 de la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux, l’instauration de l’Instance permanente des Nations Unies sur les questions autochtones, la création du Mécanisme d’experts sur les droits des peuples autochtones et la mise en place d’un Rapporteur spécial sur les droits des peuples autochtones.

En Juin 2019, le Canada a adopté une loi reconnaissant que « les langues autochtones font partie intégrante des cultures et des identités des peuples autochtones de la société canadienne » et créa un bureau du commissaire aux langues autochtones, efforts appréciés par le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Canada, Perry Bellegarde.

Photo : ONU/Mark Garten Tadodaho Sid Hill, chef de la nation Onondaga, prononce un discours à la Conférence mondiale des peuples autochtones.

Plus récemment, l’UNESCO se mobilise pour la sauvegarde du patrimoine culturel des autochtones. En 2022, dans le but de prolonger le travail de « l’année internationale des langues autochtones », l’ONU a décidé de lance une Décennie internationale des langues autochtones (2022-2032). Parmi les différentes actions mises en place, la publication de l’Atlas mondial des langues autochtones destiné à rassembler et diffuser les données relatives aux langues dans le monde et dans chaque pays, a été salué par le Rapporteur spécial des nations unies sur les droits des peuples autochtones, «  les langues autochtones jouent un rôle essentiel dans la définition de la relation autochtone avec la Terre mère, la préservation du territoire autochtone, la transmission de la vision du monde, de la science, de l’histoire et de la culture autochtones et l’éradication de la faim en maintenant l’intégrité des systèmes alimentaires autochtones ».

Dans ce même esprit, d’autres moyens voient le jour, comme le lancement d’un cours en ligne – un MOOC – portant sur l’initiation au Dongba, l’écriture de la minorité ethnique Naxi du Yunnan, en Chine. Celui-ci, disponible en quatre langues a pour but de toucher des milliers d’individus à travers le monde et de permettre de contribuer à la sauvegarde de ce patrimoine culturel. A l’instar, à la suite d’un débat multipartite à l’ONU sur le développement des médias communautaires autochtones, il a été décidé que de nombreux efforts seront fait pour promouvoir l’accès au contenu et aux services des médias dans les langues indigènes, notamment pour diffuser plus largement l’information pour les communautés locales et renforcer la voix des autochtones dans la couverture médiatique.

Toutes ces tendances sont induites par le Plan d’action global qui guide la mise en œuvre de la lutte pour la préservation de la culture des peuples autochtones, dans le cadre de cette Décennie. Le Plan aborde tous les aspects de la vie quotidienne des locuteurs. Il plaide pour un meilleur accès à l’alimentation, à la justice et aux services de santé, à la cohésion sociale, à l’autonomisation numérique, à la culture, à la biodiversité, à l’accès à l’emploi dans le contexte de la revitalisation, de la culture et de la durabilité des langues autochtones.

A l’orée de cette Décennie, le chemin est encore long et les efforts doivent se poursuivre. Il s’agit là d’une nécessité à la fois individuelle au regard de la protection identitaire et culturelle des individus mais également globale dans l’importance des éléments de réponses permises par les cultures autochtones dans la protection de la biodiversité et la gestion des ressources face aux enjeux climatiques actuels auxquels nous faisons face.

Inès Legendre 
Finissante en Master 2 Droit et Relations internationales à l’Université de Montréal.