L’Union Européenne ECHO et l’humanitaire

 

Entretien avec Pauline Chetcuti, présidente de VOICE

Pauline Chetcuti s’exprimant lors de la conférence de presse en marge du Forum humanitaire européen 2025. © DG ECHO

 

Alain Boinet : A la fin du mois de juillet, l’appel consolidé s’élevait à 45,84 milliards de dollars. A cette date, seulement 7,64 milliards de dollars étaient réunis, ce qui représente environ 40% de moins qu’a la même époque l’année dernière ! En conséquence, les Nations-Unies ont annoncé une réduction drastique de leur plan conduisant à une hyper-priorisation ciblant seulement 114 millions de personnes en danger sur les 310 millions identifiés, avec un budget de 29 milliards de dollars sans aucune garantie d’y parvenir. Qu’en penses-tu ?

Pauline Chetcuti :

Le constat est préoccupant : 40 % de moins que l’an dernier et seulement 17 % du montant demandé est effectivement réuni. Les conséquences seront dramatiques pour les communautés qui ont besoin d’aide.

Cette hyper-priorisation aura des effets très lourds. D’une part, des dizaines de millions de personnes resteront sans aide vitale, avec le risque de basculer dans une précarité accrue. D’autre part, elle risque de créer de nouvelles urgences qui auraient pu être évitées si ces populations avaient été prises en compte.

Elle pose également une question morale et éthique : comment peut-on « trier » ainsi des vies ?

Depuis des années, on travaille sur la question du triple nexus, sur la résilience et la prévention —tout ce qui dépasse la pure urgence. Or, avec cette hyper-priorisation on risque un retour à la seule logique d’urgence, plus coûteuse et génératrice de déséquilibres entre les populations.

Ce mouvement contribue ainsi à décrédibiliser le secteur humanitaire, en laissant de côté des populations, dans un contexte où la confiance des bénéficiaires comme des bailleurs est déjà profondément fragilisée.

Le Secrétaire général António Guterres prononce le discours d’ouverture du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©Nations Unies

Alain Boinet : Dans un contexte de crise de financement et d’affaiblissement du leadership des Nations-Unies, comment appréhender le projet UN 80 de réforme structurelle lancée par le Secrétaire général à l’occasion du 80ème anniversaire de l’ONU et, dans ce cadre, celui spécifique de l’Humanitarian Reset qui concerne d’une manière ou d’une autre l’ensemble des acteurs humanitaires ?

Pauline Chetchuti :

Évidemment, les coupes budgétaires rendent une réforme nécessaire, même si ce n’est pas nouveau puisque l’ONU se réforme par cycles depuis plusieurs années. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte de crise où les budgets sont coupés, et la réorganisation proposée par UN 80 ainsi que le Humanitarian Reset sont menés en réponse directe à cette situation.

Le projet UN 80, c’est une réorganisation des entités onusiennes avec une meilleure coordination entre les piliers paix – développement – droits humains, ainsi qu’une simplification des mandats, avec potentiellement de grandes agences des Nations Unies regroupées entre elles.

Cette réforme répond donc à une double urgence : la baisse des financements et la perte de crédibilité du multilatéralisme.

Le Humanitarian Reset s’inscrit dans cette logique, avec un objectif de simplification, d’efficacité et de « rentabilité » du secteur. Il vise à recentrer les financements au plus près des pays, notamment via les country-based pooled funds d’OCHA, et met aussi l’accent sur la localisation. Sur le principe, la localisation n’est pas écartée, mais la manière dont elle sera mise en œuvre soulève des questions. Chez VOICE, nous travaillons précisément sur ces points, notamment sur l’importance de maintenir une diversité d’instruments et d’acteurs pour répondre à des contextes complexes et divers.

Il faut toutefois éviter de tout réduire à des aspects techniques. Le succès de ces réformes dépendra également de la volonté politique des bailleurs et de l’engagement des États. À nous, ONG et réseaux, de documenter les conséquences concrètes du Reset pour les organisations et de rappeler notre rôle fondamental et complémentaire dans l’écosystème humanitaire. Les ONG apportent une diversité essentielle, au plus près des contextes et d’une compréhension fine des besoins des populations. Il est donc crucial de s’assurer que tous les acteurs humanitaires soient pris en compte dans le Reset mené par Tom Fletcher.

Enfin, il faut préserver et surtout prioriser la mise en œuvre des acquis des réformes engagées depuis le Sommet humanitaire mondial et le Grand Bargain : la flexibilité des financements, la localisation, le partage des risques et l’allègement des exigences de reporting. On ne peut pas se permettre un retour en arrière.

Tom Fletcher, Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires et Coordonnateur des secours d’urgence (OCHA), lors d’une conférence de presse à Genève, le 3 décembre 2024. ©UNOCHA

 

Alain Boinet : Des gouvernements représentant diverses sensibilités politiques, au sein de l’Union Européenne et membres de l’OCDE notamment, sans parler des Etats-Unis, baissent considérablement leur aide humanitaire et au développement. Comment comprendre ces décisions, quelles en seront les conséquences possibles et que peuvent et doivent faire les acteurs humanitaires ?

Pauline Chetcuti :

La crise humanitaire est sévère actuellement, accentuée par les coupes américaines avec la fin de l’USAID, mais c’est aussi une tendance de fond depuis quelques années. Les raisons sont multiples mais on trouve tout de même certains points communs : repli national, recentrage sur les priorités internes, austérité budgétaire, inflation, dette publique. On observe parallèlement une hausse des dépenses militaires et une baisse des dépenses pour la coopération internationale.

S’ajoute une lassitude des bailleurs et une défiance envers l’aide, après le Covid, l’Ukraine, etc. De plus, il devient très difficile pour les États de continuer à défendre et à justifier ces investissements. En effet, il leur est compliqué de maintenir leur engagement lorsqu’ils ne peuvent pas en montrer des résultats immédiats et tangibles, dans une logique de réponse prioritaire aux besoins internes de leurs propres populations.

Par ailleurs, on a un leadership affaibli auprès des Nations Unies, malgré une augmentation énorme des services qu’ils rendent. Il y a vraiment une perte de vitesse et de légitimité des institutions multilatérales et qui sont évidemment poussées par certaines grands puissances (Chine, États Unis..) qui  modifient le contexte dans lequel on est. Et c’est ce qui pousse aujourd’hui les coupes budgétaires.

Les conséquences directes seront particulièrement lourdes pour les communautés déjà fragilisées par les conflits, les chocs climatiques ou les inégalités économiques. Ces populations seront doublement affectées par la baisse des financements, la diminution de la coopération internationale et la réduction du soutien. C’est un cercle vicieux : moins on finance le système d’aide et le sytème multilatéral, moins l’impact de ce système est visible auprès des plus vulnérable. Donc il y a un désengagement des institutions qui affaiblit leur efficacité et leur légitimité et qui ensuite de fait justifie le fait de moins s’engager et investir dans ces mêmes institutions.

Pour nous en tant qu’ONG, membres de la société civile et réseau représentant un grand nombre d’organisations, nous devons résister et réaffirmer l’impact de la coopération internationale et plus particulièrement de l’aide humanitaire. Il faut montrer son impact concret auprès des populations les plus vulnérables, former un narratif fort vis-à-vis des institutions, des bailleurs, mais aussi du grand public.

Les sondages européens montrent encore un soutien citoyen important à l’aide humanitaire mais non toujours reflété par les politiques des États membres. C’est pourquoi il est essentiel de maintenir une voix forte, de continuer à démontrer l’impact positif de l’aide humanitaire et de mettre en avant le partenariat avec les ONG locales. C’est-à-dire que ce n’est pas simplement l’Union européenne qui agit auprès des États dans le reste du monde, mais surtout une démarche visant à créer des sociétés civiles fortes et capables de développer leurs propres capacités au sein des contextes dans lesquels elles évoluent.

Donc c’est un cercle vertueux, auquel on contribue, où les communautés se développent positivement et sortent des cycles de vulnérabilité. Pour nous, l’enjeu est de continuer à s’engager pour contrer la lassitude et le désengagement actuels.

Malakal, capitale de l’État du Haut-Nil, Soudan du Sud, le 16 mai 2023. ©Solidarités International/Bebe Joel

Alain Boinet : Dans une publication récente de VOICE Out Loud (septembre 2025), vous avez publié un long entretien avec la Commissaire Hadja Lahbib sur les divers enjeux de communication pour l’aide humanitaire de l’Union Européenne. Que faut-il en retenir selon toi ?

Pauline Chetcuti :

D’abord, nous sommes très reconnaissants envers la commissaire Hadja Lahbib pour avoir donné sa voix et contribué à cet entretien. Je vous recommande de le lire, il est vraiment très intéressant.

Un message clé ressort de cet échange : parler avec principes et valeurs. Elle place au centre la dignité et le besoin d’être en intégrité avec l’agence de chaque population. Elle met aussi au cœur la communication, écouter ce que veulent les populations avant de « parler par-dessus ». Il ne s’agit pas de « faire de la pub », mais de faire entendre la voix de nos partenaires, dans les différents pays, de manière intègre.

Elle incite à communiquer avec des valeurs, avec une vraie envie de faire passer un message de solidarité et de communauté. L’idée est qu’on peut montrer l’impact tout en allant au-delà des images, parfois indignes (comme celles d’enfants en conflit), souvent utilisées par le passé. On peut communiquer avec dignité pour susciter la solidarité, pas seulement la visibilité.

Hadja Lahbib au Tchad, 2025 © European Union/Denis Sassou Gueipeur.

Alain Boinet : Lors d’un précédent entretien avec toi publié dans Défis Humanitaires au mois de février 2025, nous avions notamment évoqué le budget de la DG ECHO pour 2025. A trois mois de la fin de l’année, connait-on aujourd’hui son montant et comment l’analysez-vous à VOICE ?

Pauline Chetcuti :

La question du budget est fondamentale, et tous nos membres au sein de VOICE la posent.

Pour 2025, le montant s’élève à environ 2,46 milliards d’euros pour la ligne strictement humanitaire. Le chiffre sera consolidé d’ici la fin de l’année, avec d’éventuels renforcements budgétaires. On sait déjà que la réserve d’aide d’urgence a été entièrement mobilisée cette année pour répondre à plusieurs crises majeures, et il est peu probable qu’elle soit renouvelée d’ici la clôture. Cette réserve prévoyait 583 millions d’euros pour 2025.

Nous ne pensons pas qu’il y aura de changement majeur dans la manière dont l’Union européenne financera les crises humanitaires.

S’agissant du projet de budget 2026, La Commission propose un peu plus de 1,8 milliard d’euros pour l’humanitaire, par la suite la Conseil a proposé une hausse de 18 millions à ce montant. C’est une progression, mais elle reste limitée au regard de l’ampleur croissante des besoins humanitaires et de l’inflation. Par ailleurs, cela n’intègre pas à ce stade, la réserve d’urgence et de solidarité qui fera l’objet de discussions au fil de l’année.

Alain Boinet :  Les discussions pour le prochain Cadre Financier Pluriannuel (2028-2035) ont commencé à la Commission Européenne qui devrait présenter une proposition courant 2025. Par ailleurs, la présidente Ursula Von der Leyen et le commissaire Piotr Serafin ont annoncé un budget de 200 milliards d’euros pour « L’Europe globale dans le monde », le nouvel instrument d’action extérieure avec un montant indicatif de 25 milliards d’euros pour l’aide humanitaire. Si l’augmentation est très significative et positive, en revanche des acteurs humanitaires sont inquiets sur le flou et les risques relatifs au cadre et aux finalités. Qu’en pense VOICE et sa présidente ?

Pauline Chetcuti : :

C’est un sujet au cœur de VOICE : comment utiliser ce nouveau cadre financier pluriannuel (MFF) et comprendre ce qu’implique cette Europe globale ?

À VOICE, nous accueillons positivement le montant indicatif de 25 milliards d’euros prévu pour l’aide humanitaire dans ce nouvel instrument Europe Globale. C’est un signal politique fort dans un contexte particulièrement difficile, marqué à la fois par l’augmentation des besoins humanitaires et par un déficit d’intérêt croissant des bailleurs pour soutenir l’aide.

Mais il faut relativiser. D’abord, on ne sait pas encore comment cet instrument sera utilisé. Si l’on additionne le budget annuel et les renforcements des dernières années (dont la réserve d’aide d’urgence) on atteignait déjà un peu plus de 17 milliards d’euros. L’augmentation est donc réelle, mais pas spectaculaire, surtout si l’on considère que les besoins humanitaires vont continuer d’augmenter, d’autant plus si l’ONU poursuit son hyper-priorisation.

Ensuite, ces chiffres ne sont pour l’instant que des propositions puisque les États membres doivent encore se prononcer.

Enfin, une autre préoccupation de VOICE concerne le cadrage politique de ce nouvel instrument. Europe Globale met l’accent sur la compétitivité, la souveraineté et la puissance économique de l’Union européenne plutôt que sur les besoins des populations affectées. On se trouve donc face à un instrument plus politique, inscrit dans une logique de renforcement des intérêts de l’Union européenne.

Néanmoins, l’aide humanitaire semble préservée, et c’est positif. Mais restera-t-elle indépendante des priorités politiques de l’UE ? Ce n’est pas garanti. C’est précisément ce que nous voulons déterminer. Nous plaiderons pour que l’aide demeure fondée sur les besoins des populations et sur les principes humanitaires, et non sur les intérêts des États membres.

Au sein de VOICE, nous allons continuer à pousser ces questions et à engager directement la DG ECHO et la Commission européenne sur les enjeux du MFF. Nous invitons également tous les membres de VOICE à contribuer, à faire remonter leurs préoccupations et surtout à mobiliser les États membres pour qu’ils soutiennent le maintien d’une aide humanitaire indépendante au sein de ce nouvel instrument. Nous appelons chaque État à se positionner sur le nouveau MFF afin de garantir la sécurité et la pérennité de l’enveloppe humanitaire.

Forum Humanitaire Européen, 2024 – © Union européenne

Alain Boinet : Certains Etats-membres souhaitent s’impliquer plus avant et envisagent la création d’une enceinte spécifique des Etats dédiée à l’humanitaire avec pour objectif de sanctuariser l’humanitaire et d’éviter en conséquence toute fongibilité des fonds humanitaires dans l’ensemble des 200 milliards d’euros. Est-ce une piste intéressante ?

Pauline Chetcuti :

Toutes les pistes méritent d’être explorées si elles renforcent l’efficacité et la crédibilité de la dépense.

Néanmoins, il est essentiel de s’assurer aujourd’hui que les financements humanitaires ne soient ni dilués, ni contrôlés par les intérêts nationaux des États membres ou de l’Union européenne autrement dit, par des considérations géopolitiques.

Il faut également que l’aide humanitaire reste flexible, afin de pouvoir réagir à un contexte extrêmement volatile, marqué par des détériorations graves et soudaines dans certains pays. Cette flexibilité doit permettre de répondre à des besoins immédiats, mais aussi à des crises négligées ou oubliées souvent absentes de la lumière médiatique.

Quel que soit le nouvel instrument que l’on construit, il doit  répondre au plus près des besoins des populations, tout en demeurant accessible aux ONG, et en particulier aux partenaires locaux.

En somme, si l’on ouvre ou crée un nouvel instrument, il faut absolument intégrer ces conditions dès le départ et veiller à ce qu’elles soient pleinement incluses dans la piste évoquée.

Alain Boinet : Pour une bonne information de nos lecteurs, notamment hors d’Europe, peux-tu nous présenter VOICE dans les grandes lignes ?

Pauline Chetcuti :

VOICE est un réseau européen d’ONG humanitaires. Nous rassemblons plus de 90 organisations membres basées dans l’UE, ainsi qu’au Royaume-Uni et en Suisse, qui mettent en œuvre ou soutiennent l’aide humanitaire.

Notre rôle est double. D’une part on est un espace de coordination et d’échange entre ONG humanitaire  européennes. Ce qui favorise la prise de positions communes, partage d’expertise, de connaissances et la création de synergies.

D’autre part, on porte un plaidoyer collectif auprès des institutions européennes (DG ECHO, Parlement européen, États membres). À travers nos membres européens et leurs réseaux d’ONG. Par exemple nous travaillons étroitement avec les réseaux nationaux comme Coordination SUD en France pour construire des positions communes.

En somme, VOICE est un pont entre la société civile humanitaire européenne et les décideurs publics dans une région qui reste l’un des principaux bailleurs humanitaires dans le monde.

Un membre du personnel d’Oxfam aide une famille à transporter chez elle les articles non alimentaires qu’elle vient de recevoir à la Maison des Nations Unies, à Djouba. © Oxfam / Anita Kattakuzhy

Alain Boinet : Comment souhaites-tu conclure cet entretien ? Un message, un appel ?

Pauline Chetcuti :

C’est une question difficile. Comment conclure de façon positive face aux défis dont nous venons de parler ?

Évidemment, nous faisons face à une crise existentielle très sévère du système humanitaire. Nous souffrons d’un déficit de crédibilité, auquel il faut savoir répondre. La réponse doit être collective. Les ONG doivent se rassembler pour créer une voix forte, un récit commun qui réaffirme la valeur de la coopération internationale et de la solidarité mondiale. C’est un véritable défi que nous nous fixons au sein des ONG et que nous sommes déterminés à relever.

L’autre point, c’est que les questions de financement, bien qu’essentielles et au cœur des débats actuels, ne sont pas tout. Il faut aussi se rappeler pourquoi nous faisons tout cela et pourquoi il est si important de poser ces questions. Parce que ces financements permettent avant tout de maintenir l’aide auprès des plus vulnérables.

Évidemment, on pense aux conflits oubliés, comme en République démocratique du Congo ou au Soudan, où les contextes sont absolument terribles. On pense aussi à nos collègues et aux populations à Gaza et en Palestine. Si nous nous interrogeons aujourd’hui c’est pour préserver cette solidarité internationale, pour agir au plus près des populations, les aider non seulement à survivre, mais surtout à vivre dignement et à exercer leurs droits fondamentaux.

Enfin, c’est pour moi un appel à la collectivité, un sursaut de solidarité entre nos différentes ONG. Nous avons un réel potentiel collectif si toutes les organisations se mettent ensemble, notamment à travers des réseaux comme VOICE. Nous pouvons porter une voix plus forte et faire passer des idées ainsi que des valeurs essentielles.

Je conclurai en disant que l’argent ne fait pas tout. Ce qui compte, c’est ce que nous en faisons. Comment nous transformons ces financements en changements concrets, en vies améliorées dans les contextes les plus complexes, pour que chacun puisse s’en sortir, survivre et vivre une vie meilleure.

Experts de l’UE et du HCR à la frontière entre le Soudan et le Tchad. Environ 40 000 personnes – réfugiés soudanais et rapatriés tchadiens – ont traversé la frontière depuis le début du conflit au Soudan. © HCR/Aristophane Ngargoune

 


 


 

Pauline Chetcuti : 

Pauline Chetcuti est – depuis juin 2024 – la Présidente de VOICE. Pauline Chetcuti est également responsable des campagnes humanitaires et du plaidoyer pour Oxfam International. Juriste spécialisée en droit international humanitaire et droits humains, elle possède une solide expérience au sein d’agences de l’ONU et d’ONG dans des contextes tels que la Palestine, l’Afghanistan, la RDC et le Myanmar. Elle apporte un leadership stratégique sur les campagnes mondiales et les politiques liées à la protection des civils, à la fragilité et à l’impact du changement climatique sur les populations vulnérables. Auteure de plusieurs publications sur les principes humanitaires, la faim et le lien entre climat et action humanitaire, elle contribue activement au débat international. Experte en gestion de réseaux, elle renforce les partenariats humanitaires et représente Oxfam dans des forums de haut niveau. Guidée par un leadership féministe, elle valorise la diversité, l’inclusion et l’expression des voix de son équipe et de ses partenaires.

 

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Humanitaire : pour un choc de simplification des procédures.

Interview avec Ludovic Donnadieu.
Expert-comptable et commissaire aux comptes, fondateur du cabinet Donnadieu & Associés.

Ludovic Donnadieu en mission en 2010 à Boromo, au Burkina Faso, pour le recrutement d’un responsable financier pour l’ONG La Voûte Nubienne. Aujourd’hui, 14 ans après, ce responsable, Boubacar Ouily, toujours en fonction en tant que coordinateur du Burkina Faso et conseil stratégique pour le reste de la sous-région, constitue un véritable pilier de l’association pour le déploiement de son programme. Cette belle histoire illustre à merveille la préciosité de l’accompagnement des ONG, une responsabilité qui incombe à l’ensemble de leurs partenaires.

Alain Boinet
Pour les lectrices et lecteurs de Défis Humanitaires, je vous remercie de vous présenter.

Ludovic Donnadieu
Je suis Ludovic Donnadieu, expert-comptable, commissaire aux comptes et diplômé en économie du développement. Mon parcours professionnel a pris un tournant décisif il y a 15 ans, suite à un séjour de deux années en Côte d’Ivoire dans le cadre de l’aide publique au développement. Cette expérience m’a inspiré à fonder le cabinet Donnadieu & Associés, dédié exclusivement à l’audit et à l’accompagnement des acteurs de la solidarité internationale, dans les domaines comptables et financiers.

Face aux défis spécifiques rencontrés sur le terrain, j’ai perçu la nécessité d’offrir une expertise adaptée à ce secteur. Notre cabinet vise ainsi à renforcer la sécurité financière des ONG, des fondations et des bailleurs de fonds, en répondant à leurs exigences de redevabilité.

Opérant à l’international, Donnadieu & Associés s’efforce de servir de pont indépendant entre les financeurs et les bénéficiaires, tout en proposant des solutions innovantes pour une gestion optimale des ressources financières dédiées à la solidarité internationale.

AB
Lors du Sommet Humanitaire Mondial, en mai 2016, dans le cadre du “Grand Bargain”, l’une des priorités était de provoquer un “choc de simplification” des procédures s’appliquant aux organisations humanitaires. Ce choc a-t-il eu lieu selon vous ? Et quelle est la situation actuelle ?

LD
Nous sommes effectivement loin d’avoir atteint l’objectif de « choc de simplification » envisagé lors du Sommet Humanitaire Mondial en 2016. En réalité, nous observons à l’inverse une tendance à la complexification des procédures pour les organisations humanitaires.

Sommet Humanitaire Mondial, Mai 2016.

Cette complexification s’explique principalement par deux facteurs. Le premier est de nature globale : nous évoluons dans une ère où l’administration et la justification priment, nécessitant des processus de plus en plus détaillés et souvent redondants. Cela reflète une recherche accrue de transparence et de redevabilité, mais au prix d’une lourdeur administrative croissante.

Le second facteur est la diversité des financeurs impliqués dans l’humanitaire. Chaque financeur, qu’il soit national ou international, opère selon ses propres règles et critères. Cette variété génère un cadre hétérogène où chaque organisation doit naviguer entre différentes exigences, souvent sans grande cohérence entre elles. Cela rend les processus non seulement plus complexes mais également moins efficients.

Malgré ces défis, il reste impératif d’œuvrer pour une harmonisation des règles de redevabilité. Idéalement, un consensus entre les principaux bailleurs de fonds pourrait permettre de proposer aux ONG un cadre plus uniforme et simplifié, qui respecterait les objectifs de transparence tout en réduisant la charge administrative. Cette harmonisation serait une étape essentielle pour revenir vers l’esprit du « Grand Bargain » et pour véritablement simplifier les procédures dans le secteur humanitaire.

Dans cette optique, il serait bénéfique que les différents acteurs du secteur, en particulier les bailleurs et les ONG, se réunissent pour discuter des moyens concrets de simplification, en prenant en compte les défis spécifiques à chaque type de financeur et à chaque contexte d’intervention.

AB
Vous appelez à préserver la stabilité financière et l’efficacité opérationnelle des organisations humanitaires par une redevabilité appropriée, en ajoutant que celle-ci ne l’est pas toujours. Pourriez-vous nous expliquer cela et nous donner des exemples concrets de ce qui n’est pas adapté mais qui pourrait l’être ?

LD
Un dicton, auquel je crois, dit que les choses les plus simples sont les plus difficiles.

Ceci s’applique parfaitement à la redevabilité dans le secteur humanitaire. Les règles actuelles manquent de flexibilité et ne tiennent pas toujours compte des spécificités propres à chaque ONG, surtout en matière de contexte opérationnel.

Prenons l’exemple des exigences en matière de reporting financier. Pour une grande ONG avec des ressources substantielles, répondre à ces exigences peut être gérable. Cependant, pour une petite ONG opérant dans une région en crise, avec un accès limité à des compétences comptables spécialisées, ces mêmes exigences peuvent s’avérer disproportionnées et détourner des ressources précieuses de leur mission principale.

Les règles de redevabilité devraient donc être adaptées pour tenir compte de la variabilité des contextes opérationnels des ONG. Par exemple, développer des standards modulables qui s’ajusteraient en fonction de la taille de l’ONG, de la nature de ses programmes, et des conditions de sécurité de l’environnement dans lequel elle opère. Cela permettrait une évaluation plus juste de leurs performances et de leur conformité.

De plus, il est impératif d’accroître les investissements dans la formation des acteurs du secteur sur les spécificités de la gestion financière dans un contexte humanitaire. Des programmes de formation spécialisés pourraient être mis en place pour renforcer les capacités locales, garantissant ainsi que les ONG disposent des compétences nécessaires pour répondre efficacement aux exigences de redevabilité.

La création d’outils comptables et financiers plus adaptés, spécifiquement conçus pour répondre aux besoins des ONG en fonction de leur taille et de leur secteur d’activité, pourrait également contribuer à simplifier le processus de redevabilité tout en renforçant la sécurité financière des organisations.

Face à des règles complexes et à un manque de ressources adaptées, les ONG se trouvent souvent dans une situation où la gestion de la redevabilité empiète sur leur capacité à atteindre leurs objectifs opérationnels. Il est donc crucial de repenser ces règles pour mieux concilier les exigences de redevabilité avec les impératifs opérationnels, permettant ainsi aux ONG de se concentrer davantage sur leur mission humanitaire.

Dans le cadre du Mécanisme de Réponse Rapide financé par la DG ECHO, les équipes répondent à des alertes de déplacements de populations, et viennent en aide aux personnes déplacées internes qui fuient la violence. C’est dans ce cadre qu’une assistance en vivres sous forme de transferts monétaires, des distributions de kits d’articles ménagers essentiels et de purificateurs d’eau, ainsi que des distributions de supplémentations nutritionnelles sous forme de farine enrichie aux enfants de moins de deux ans ont eu lieu la semaine du 19 juin 2023.
MALI – expo photo ©Vinabè Mounkoro ECHO 2728

AB
Pourriez-vous spécifier la différence qu’il peut y avoir en termes de reporting entre les acteurs de l’humanitaire (d’urgence) et les acteurs du développement qui agissent dans des contextes différents ? Quelle différence est-ce que cela fait par rapport à la redevabilité ?

LD
Effectivement, la nature des programmes humanitaires d’urgence et des programmes de développement diffère substantiellement, ce qui se reflète dans leurs exigences de reporting et, par extension, dans leur redevabilité.

Les programmes d’urgence sont souvent mis en œuvre dans des contextes de crise, où l’instabilité et l’insécurité prédominent. Ces conditions affectent directement la capacité des organisations à rendre compte de manière détaillée et régulière. Par exemple, dans une zone touchée par un conflit ou une catastrophe naturelle, l’accès à des ressources telles que l’internet, l’électricité, ou même des professionnels qualifiés peut être sporadique. Cette réalité peut retarder leur reporting ou limiter leur précision, impactant ainsi la manière dont ces organisations rendent compte à leurs donateurs et parties prenantes.

À l’opposé, les programmes de développement opèrent généralement dans des environnements plus stables. Ces programmes peuvent planifier sur le long terme et souvent compter sur des infrastructures plus fiables et des équipes plus stables. Par conséquent, leur reporting peut être plus détaillé et fréquent, offrant une visibilité accrue sur leurs activités et résultats.

La différence en termes de redevabilité entre ces deux types d’acteurs est donc notable. Pour les programmes d’urgence, les exigences de reporting devraient être adaptées à la réalité du terrain. Cela peut signifier des délais plus longs pour les rapports, ou des formats simplifiés qui ne requièrent pas des données aussi détaillées que celles attendues dans les contextes de développement.

Il apparait crucial que les bailleurs de fonds et les organismes de régulation reconnaissent ces différences et les prennent en compte dans leurs critères d’évaluation de la redevabilité. Cela implique d’établir un socle de normes de redevabilité commun mais flexible, permettant des adaptations selon les conditions spécifiques de chaque programme. Cette approche granulaire permettrait que toutes les organisations, indépendamment des défis auxquels elles sont confrontées, soient jugées de manière équitable et selon des standards adaptés à leur environnement opérationnel.

MLI ECHO 2990 – RRM – distribution de kits d’abris, distribution de kits NFI et assistance en cash dans la région de Tombouctou. Crédit photo Almoudou Mahamane BANGOU

AB
Dans un article publié dans Défis Humanitaires, Olivier Routeau, directeur des opérations de Première Urgence Internationale, citait deux exemples qui illustrent bien le poids administratif croissant de la redevabilité sans apporter de plus-value opérationnelle.

Il prend l’exemple d’un consortium d’ONG en Ukraine pour lequel un pack documentaire a été demandé par le bailleur : 137 documents complémentaires au document de projet lui-même, avec des négociations contractuelles qui ont duré 4 mois. Dans ce délai des 4 mois, d’autres acteurs humanitaires Ukrainiens ou internationaux sont intervenus sur ce programme pour répondre aux besoins en attente. Cela a donc remis en cause le projet en cours d’une négociation trop longue et compliquée dans une situation d’urgence.

De même, un projet financé par une agence des Nations Unies qui demandait à l’origine, demandait deux rapports intermédiaires de suivi par an. L’agence a finalement demandé un reporting mensuel et formalisé pour chacun des 7 sites d’intervention. Cette demande a fait passer le nombre de rapports à soumettre de 2 à 84.

Quelle est votre réaction face à ces exemples ? Comment qualifier cet excès qui peut entraver l’action et accroitre considérablement le coût administratif ?

LD
Ces exemples illustrent bien les défis que pose l’escalade des exigences en matière de redevabilité dans le secteur humanitaire. Il est clair que dans ces situations, le fardeau administratif non seulement entrave l’efficacité opérationnelle, mais peut aussi compromettre la rapidité et l’efficacité des interventions d’urgence.

D’une part, l’exemple du consortium en Ukraine montre comment des négociations prolongées et des exigences documentaires excessives peuvent retarder des interventions cruciales. Pendant que les acteurs s’efforcent de répondre à ces demandes administratives, des besoins urgents restent insatisfaits, ce qui peut conduire à une inefficacité opérationnelle et une duplication des efforts lorsque d’autres organisations interviennent pour combler le vide laissé par les délais prolongés.

D’autre part, la situation avec l’agence des Nations Unies qui a multiplié le nombre de rapports requis soulève des questions importantes sur la proportionnalité des exigences de reporting par rapport à l’impact réel sur l’amélioration de la gestion et de la transparence des projets. Augmenter le nombre de rapports de 2 à 84 par an impose une charge administrative énorme, absorbant des ressources qui pourraient être autrement utilisées sur le terrain.

En réponse à ces problématiques, il apparaît crucial de revisiter la notion de redevabilité pour s’assurer qu’elle serve réellement à renforcer l’efficacité et la transparence, sans devenir un obstacle à l’action. Il est possible de parvenir à un équilibre en adoptant des approches de redevabilité plus nuancées et adaptées aux contextes spécifiques des programmes. Par exemple, des rapports simplifiés ou des évaluations basées sur les résultats plutôt que sur le processus pourraient être envisagés pour réduire la charge administrative tout en maintenant un niveau adéquat de surveillance.

Enfin, il est impératif de construire une relation de confiance entre financeurs et organisations financées, basée sur une compréhension mutuelle des défis et des réalités du terrain. Ceci pourrait passer par une collaboration plus étroite dans la définition des exigences de redevabilité, garantissant ainsi que ces normes soient à la fois justes et réalistes.

Ukraine – 2024 – Base de Solidarités International MYKOLAIV – Michael Bunel

AB
Comme vous l’avez dit antérieurement, vous appelez à ce que soient fournis aux ONGI des moyens adaptés notamment pour les ressources humaines et les outils informatiques pour pouvoir répondre aux exigences sans cesse grandissantes des bailleurs. Aujourd’hui, c’est aux ONG de se doter et de financer ces capacités et on sait que le coût en est élevé. Comment votre suggestion pourrait-elle se concrétiser ? Comment, au-delà du mode de fonctionnement actuel, pourrait-on fournir aux ONG les moyens de répondre en termes de redevabilité ?

LD
Pour permettre aux ONG internationales de répondre efficacement aux exigences croissantes de redevabilité imposées par les bailleurs, il est impératif de considérer deux axes stratégiques principaux :

D’une part, il est essentiel d’intégrer systématiquement des budgets dédiés à la formation et à l’accompagnement dans les financements alloués aux ONG, particulièrement celles situées dans les pays du Sud. Actuellement, dans le cadre des partenariats Nord-Sud, qui sont cruciaux pour l’obtention de financements via le « Grand Bargain« , l’accent est mis sur la quantité plutôt que sur la qualité de l’aide apportée. Or, il est contreproductif de financer des entités sans les préparer adéquatement à gérer ces fonds de manière sécurisée et efficace. Cela se traduit souvent par des coûts supplémentaires pour les ONG du Nord, qui se retrouvent responsables des erreurs de gestion financière de leurs partenaires du Sud. Il est donc primordial d’investir dans le renforcement des capacités des ONG pour garantir l’utilisation optimale des fonds publics et maximiser l’impact sur les populations bénéficiaires.

D’autre part, le développement et la mise à disposition d’outils comptables et financiers spécifiquement conçus pour les besoins des ONG sont indispensables. Actuellement, la plupart des ONG sont contraintes d’utiliser des logiciels comptables génériques complétés manuellement par des tableurs, ce qui entraîne une charge de travail excessive et des risques d’erreurs accrus. Pour remédier à cela, il serait bénéfique que les bailleurs financent la création ou l’adaptation d’outils comptables qui répondent aux formats de reporting complexes et variés exigés. Un tel investissement réduirait considérablement le temps et les coûts associés à la gestion financière, permettant ainsi aux ONG de se concentrer davantage sur leur mission principale.

En mettant en œuvre ces deux mesures, nous pourrions non seulement améliorer la gestion des fonds alloués mais également renforcer la transparence et l’efficacité des projets menés par les ONG à travers le monde. Cela nécessite un engagement actif des bailleurs de fonds pour repenser le modèle de financement actuel et y intégrer un soutien plus structuré et ciblé.

AB
Dans une autre tribune publiée dans Défis Humanitaires par François Dupaquier de l’ONG U-Saved, une ONG ukrainienne, il explique que les OI/ONGI transfèrent les risques de sécurité, surtout les risques administratifs, sur les acteurs humanitaires nationaux, entravant ainsi leur capacité à secourir les populations. La politique du risque 0 des OI/ONGI entraîne une recherche systématique de dépenses inéligibles auprès du partenaire local et, au nom du risque 0 en zone de guerre, on est entrés dans un système en cascade dans lequel chacun se protège au risque de paralysie de l’aide.

LD
Dans le cadre du « Grand Bargain », nous observons un transfert progressif de la responsabilité en matière de gestion des risques : des bailleurs aux ONG internationales, puis aux organisations locales. Ce processus impose des exigences de compliance rigoureuses aux partenaires locaux, sans nécessairement leur fournir les ressources adéquates pour y répondre. Cette démarche, bien que visant à assurer une gestion transparente et éthique des fonds, peut malheureusement placer les ONG locales dans une situation de vulnérabilité financière, particulièrement lorsqu’elles se voient pénalisées lors d’audits financiers pour des cas de non-conformité de leurs dépenses.

Il est crucial que les bailleurs de fonds assument une part active dans la préparation des ONG à ces défis. Cela signifie vérifier que les organisations sont équipées, dès le début du financement, pour respecter les normes de compliance imposées. Lorsque les ressources sont insuffisantes, une collaboration pour fournir le soutien nécessaire est indispensable.

Actuellement, l’approche dominante en matière de redevabilité tend à se concentrer sur des audits financiers post-projet, une méthode qui peut s’avérer contre-productive. Nous préconisons plutôt une stratégie proactive, qui implique un soutien en amont pour les ONG, afin de prévenir les problèmes de conformité avant qu’ils ne surviennent.

En collaboration avec le Centre de crise et de soutien (CDCS) et l’Agence Française de Développement (AFD), notre cabinet a développé des évaluations de risques pour les ONG en quête de financements. Ces évaluations nous permettent d’analyser leurs capacités opérationnelles et de s’assurer qu’elles peuvent répondre à leurs engagements de manière sécurisée. Nous avons également mis en place des programmes d’accompagnement pour renforcer la gestion des risques et préparer les ONG pour des audits futurs.

Pour garantir l’efficacité et la pérennité de l’aide, il est essentiel que les bailleurs de fonds et les ONG établissent un partenariat équilibré et robuste.

Conférence Nationale Humanitaire. Depuis la première en 2011, il y a eu 6 CNH dont la plus récente le 19 décembre 2023.

AB
Il y a une grande diversité de bailleurs internationaux de l’aide humanitaire dont les règles sont différentes. Il en va de même pour les cabinets d’audit. Vous suggérez une harmonisation des règles entre les bailleurs pour favoriser la redevabilité et l’aide de terrain. Est-ce vraiment possible compte-tenu de la diversité de la législation, des règles comptables, des cadres légaux propres à chaque pays voire à chaque organisation internationale ? Il est clair qu’il s’agit de quelque chose de souhaitable, mais est-ce possible ?

LD
Dans le domaine de l’aide humanitaire, deux aspects de la redevabilité doivent être systématiquement pris en compte : le respect du cadre légal des pays d’intervention et la gestion transparente des fonds publics.

En effet, chaque ONG, quelle que soit sa zone d’opération, doit se conformer à la législation et la réglementation locales. En ce qui concerne la redevabilité financière, les exigences peuvent varier significativement d’un bailleur à l’autre, ce qui pose souvent un défi en termes de gestion et de justification des dépenses.

Face à cette diversité d’exigences, les ONG tendent à adopter les standards les plus stricts pour éviter toute non-conformité. Cela entraîne souvent des processus internes lourds et une allocation disproportionnée de ressources à l’administratif au détriment de l’action humanitaire elle-même.

L’harmonisation des règles de redevabilité entre les bailleurs de fonds est donc une nécessité pour simplifier le travail des ONG et garantir une utilisation efficace des fonds. Des règles claires, pertinentes et réalistes aideraient les ONG à mieux comprendre et à appliquer les procédures de redevabilité, tout en renforçant la transparence et l’efficacité de l’aide.

En somme, bien que l’harmonisation des règles de redevabilité semble complexe en raison de la diversité des cadres législatifs et normatifs, il s’agit d’une démarche essentielle. Elle doit permettre de réduire les disparités injustifiées, tout en permettant des ajustements adaptés aux contextes opérationnels des projets. Cette approche renforcerait l’efficacité de l’aide et la confiance entre les bailleurs de fonds et les ONG.

AB
Vous suggérez que la France prenne, avec le CDCS, une initiative d’harmonisation en redevabilité et la propose aux bailleurs de fonds des pays membres de l’UE et de la Commission Européenne. Dans ce cadre, pouvez-vous nous en dire plus sur la cartographie des risques du CDCS et ce qui est fait en termes de formation pour soutenir les ONGI ?

LD
Depuis plusieurs années, notre cabinet collabore avec le Centre de crise et de soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, pour examiner la structure interne de leurs ONG partenaires. Nous analysons une vingtaine d’aspects clés tels que la comptabilité, la finance, la légalité, l’éthique, les opérations, la sécurité.

Cette évaluation complète nous permet de cartographier les risques auxquels les ONG sont exposées, en examinant leurs politiques, procédures et outils internes. Nous identifions les forces et les faiblesses des organisations et proposons des recommandations personnalisées.

Cette approche, préventive et constructive, permet aux ONG de se préparer à répondre efficacement aux exigences de redevabilité de leur financeur.

Ukraine ECHO – Distribution de briquettes à Mykolaiv – Liubomyrivka – Solidarités International

AB
Vous dites que l’audit d’efficience est plus pertinent et constructif qu’un audit financier stricto sensu. Vous appelez aussi à concilier les objectifs de redevabilité et d’efficience des projets. Alors, quels changements vous proposeriez pour y parvenir ? et qui pourrait porter cette initiative auprès de bailleurs de fonds ?

LD
Il est essentiel de reconnaître la pertinence des audits d’efficience dans le secteur de la solidarité. Traditionnellement, les évaluateurs opérationnels et les auditeurs financiers travaillent de manière isolée, ce qui peut conduire à des conclusions contradictoires concernant une même dépense. Par exemple, dans un projet de construction, un auditeur pourrait juger une dépense éligible sur la base des seuls documents fournis, alors même que l’évaluateur signalerait des défauts significatifs dans les travaux réalisés. Inversement, une dépense pourrait être rejetée en totalité par l’auditeur pour des irrégularités documentaires, bien que l’évaluateur confirme que l’ouvrage a été correctement achevé.

Ces exemples illustrent le risque de déconnecter les aspects financiers des objectifs opérationnels. L’éligibilité d’une dépense ne devrait pas être évaluée uniquement sur la base de sa documentation, mais aussi en fonction de l’atteinte réelle des objectifs opérationnels. De même, il serait inapproprié de déclarer une dépense comme intégralement inéligible uniquement en raison de déficiences administratives, si les objectifs opérationnels ont été atteints. Cette approche peut pénaliser injustement les organisations qui accomplissent leur mission efficacement.

Dans le cadre d’un audit financier, la redevabilité est souvent strictement documentaire et peut négliger l’aspect opérationnel et la réalité du terrain. Cependant, si le budget a été respecté et les objectifs opérationnels du contrat de financement atteints, il conviendrait de prendre en compte ces résultats avant de déclarer des dépenses inéligibles. Cette manière de procéder favoriserait une utilisation plus judicieuse et transparente des fonds publics.

Pour avancer dans cette direction, il est crucial que les audits d’efficience soient intégrés de manière systématique dans nos pratiques. Ces audits lient la redevabilité financière à la performance opérationnelle, rétablissant ainsi la véritable fonction de la redevabilité, qui est de s’assurer que l’argent du public est bien utilisé selon son objectif.

AB
Qui voyez-vous pour porter cette question de l’audit d’efficience et de l’audit financier coordonnés auprès des bailleurs ? Comment la porter ? À quel niveau ?

LD
Le développement des audits d’efficience nécessite un engagement fort des décideurs politiques pour reformuler les normes de redevabilité des ONG. Cette initiative pourrait être initiée en France avant de s’étendre au niveau européen. Pour cela, je propose la création d’un groupe de concertation, composé de représentants des bailleurs de fonds, des ONG, ainsi que des auditeurs et évaluateurs.

L’objectif serait de développer un cadre commun d’audit qui renforce la transparence et l’efficacité de l’utilisation des fonds. En mettant en place des échanges réguliers et structurés au sein de ce groupe, nous pourrions non seulement standardiser les procédures d’audit, mais aussi favoriser une meilleure compréhension des attentes mutuelles, augmentant ainsi l’efficacité des financements et la confiance entre les parties prenantes.

AB
Comment souhaitez-vous conclure cette entrevue ?

LD
Nos échanges mettent en lumière l’importance cruciale d’une collaboration renforcée entre les acteurs intervenant dans le processus de redevabilité. Il est essentiel d’unir nos expertises et de mobiliser une volonté politique forte pour alléger rapidement la charge administrative des ONG, dont le rôle est de plus en plus vital dans le contexte géopolitique actuel. Face à la rareté des ressources et à l’ampleur des besoins, nous devons garantir que chaque euro dépensé soit utilisé de la manière la plus efficiente possible.

 

Ludovic Donnadieu
Expert-comptable et commissaire aux comptes

Diplômé d’expertise comptable et en économie du développement, Ludovic Donnadieu a, à la suite d’une expérience au sein de l’Agence Française de Développement et en Afrique au ministère des Affaires Etrangères, fondé en 2008 le cabinet Donnadieu & Associés. Son cabinet a pour objectif de développer une expertise spécifique à haute valeur ajoutée dans le secteur de la solidarité internationale. Très sensible aux immenses enjeux liés à la protection et à l’accompagnement de la jeunesse, il a créé en 2023 la Fondation Donnadieu sous l’égide de la Fondation pour l’Enfance, afin de conduire des actions novatrices dans le domaine culturel.