La localisation, comment passer de la « panacée » au réel opérationnel ?

©UN PHOTO / Marco Dormino , Haïti, Un sauveteur tient la main d’un survivant de l’effondrement d’une école.

On parle souvent de la « localisation » de l’aide comme d’une solution idéale pour rapprocher les financements des communautés concernées et leur redonner la maîtrise de leur avenir. Mais dans les faits, cette ambition se heurte à une chaîne de redevabilité lourde et coûteuse : des citoyens vers les États, des États vers les bailleurs, des bailleurs vers les ONG internationales, et enfin tout au bout vers les organisations locales, souvent fragiles et peu structurées.

Lors du Sommet humanitaire mondial de 2016, l’initiative du Grand Bargain avait fixé un objectif clair : faire en sorte qu’au moins 25 % de l’aide humanitaire soit allouée aussi directement que possible aux acteurs locaux d’ici 2020. L’idée était de réduire les coûts intermédiaires et d’améliorer l’efficacité de l’aide.

©WHsummit Sommet humanitaire mondial Mai 2016 Istanbul Turquie

Les normes comme le Sphere Handbook insistent également sur l’importance de centrer les décisions sur les communautés touchées, et de renforcer à la fois l’implication locale et la redevabilité. Mais en pratique, elles restent floues sur la façon concrète de procéder et simplifier les procédures et de faire monter en compétence les acteurs locaux.

Quant au Core Humanitarian Standard, il appelle lui aussi à soutenir les capacités locales et à rendre des comptes aux communautés, tout en reconnaissant que ces bonnes intentions se heurtent trop souvent aux réalités complexes du terrain.

J’ai vécu tout cela de mes propres yeux.

En 2000, dans la Gnagna au Burkina Faso, j’avais rejoins une équipe où les rapports semestriels et les ateliers de formation prenaient parfois plus de temps que l’intervention elle-même. Pendant ce temps, nos partenaires villageois, eux, n’avaient ni système comptable en place, ni personnel formé pour assurer le suivi-évaluation.

En 2004, avec MSF au Soudan, en pleine urgence du Darfour, les procédures administratives du HAC, ONU, bailleurs, ONG pouvaient retarder une intervention de plusieurs semaines voire mois. Pendant ce temps, les déplacés internes mourraient de déshydratation ou créaient, de leur propre initiative, de réponse d’urgence, pour répondre immédiatement aux besoins vitaux de leurs voisins avec une chaine de solidarité invisible.

©Médecins sans frontières, Darfour Nord Soudan

2005, avec le 9ᵉ FED en Côte d’Ivoire chaque décaissement pour le programme d’urgence passait de Bruxelles à la délégation locale, puis à l’Etat (CONFED), puis à l’ONG internationale puis une faitière, avant d’atteindre enfin les groupements paysans. Résultat ? Six mois d’attente et des dizaines de pages de rapports et d’audits pour chaque tranche de financement, éludant totalement la contrainte du calendrier saisonnier des cultures.

Encore en 2020 au Mali, un programme de résilience UE Malgré une méthode solide, la multiplication des rapports et mécanismes passerelles (clusters, bailleurs, consortium) et malgré la mise en place d’une plateforme de suivi unifiée, les lourdeurs ont encore ralenti chaque phase de mise en œuvre et l’Etat aux abonnés absents dans l’appropriation et la continuité des acquis.

Ces quelques exemples ne sont qu’un échantillon d’un vécu bien plus vaste. Ils indiquent simplement que la localisation n’est pas qu’une affaire de pourcentage de financement : c’est surtout un équilibre délicat entre simplification administrative, outils de suivi partagés et renforcement des compétences locales.

©Hamada (Wandey) AG AHMED Vaccination du cheptel

Pour que la localisation devienne une réalité durable, il est urgent de :

  1. Alléger les exigences de redevabilité Harmoniser et mutualiser les attentes entre bailleurs, clusters et partenaires pour libérer un temps précieux pour le travail de terrain.
  2. Investir réellement dans les capacités locales Pas seulement en argent, mais aussi en savoir-faire, en gestion et en outils, dès la conception des projets.
  3. Tester et déployer des solutions technologiques innovantes Blockchain, transferts d’argent numériques, plateformes collaboratives : autant de leviers pour fluidifier les flux et garantir plus de transparence.
  4. Construire la confiance La vraie mesure de la localisation, c’est la capacité des acteurs locaux et communautés à prendre leurs propres décisions, à gérer elles-mêmes les fonds et à rendre des comptes en toute transparence et responsabilité.
  5. Assurer la durabilité Toute action ne peut perdurer que si elle s’inscrit dans un cadre d’appropriation locale : soit via un système communautaire structuré, soit à travers un dispositif étatique capable d’absorber et de pérenniser les acquis. Toute action qui ne rélève pas du « life saving » doit être concue avec la garantie de cette condition préalable d’appropriation. Cela sous entend bien sûr que le temps d’instruction et de formulation doit faire l’objet d’une rallonge et de financement spécifique et de ressources dédiées qui vont au délà d’un simple « proposal writer ».

Repenser chaque maillon de la chaîne de conception et de redevabilité, du contribuable jusqu’à la cellule de village  est le seul moyen de faire passer la localisation d’un simple slogan à une transformation concrète, durable et portée par les acteurs eux-mêmes.

Hamada AG AHMED

 

Hamada AG AHMED

Expert en Programmes Humanitaires/Développement et Analyste contextuel.

AG AHMED Hamada (dit « Wandey ») est un expert franco-malien en gestion humanitaire, analyse contextuelle et coordination de programmes de développement. Titulaire d’un Master en gestion humanitaire et actions de développement de l’Université Paris 12 (UPEC) et d’un diplôme de l’Institut Bioforce à Lyon, il cumule plus de vingt ans d’expérience dans les secteurs de l’aide d’urgence, de la résilience et du renforcement des capacités locales, à la fois sur le terrain et au siège d’organisations internationales de premier plan.

Après des premières missions en Afrique centrale et au Sahel avec plusieurs Organisations internationales, il a successivement occupé des fonctions stratégiques de chef de de mission notamment pour la Croix-Rouge française, avant d’occuper le poste de responsable du Desk Afrique de l’Ouest, où il supervise les opérations humanitaires et de développement dans plusieurs pays sahéliens. Il a dirigé la mise en œuvre de programmes intégrés, combinant santé, nutrition, sécurité alimentaire, adaptation au changement climatique et relèvement précoce.

Il a servi en tant que Team Leader de Crisis Analytics au sein de Mercy Corps, pilotant une cellule d’analyse humanitaire et de recherche opérationnelle couvrant le Sahel central (notamment Mali, Niger et Burkina Faso). Dans ce cadre, il a coordonné la production de rapports analytiques stratégiques, fondés sur des méthodologies mixtes, pour informer les réponses humanitaires dans des environnements complexes et instables.

En 2019, il rejoint le Groupe URD au Mali comme coordinateur du programme KEY, financé par le Fonds européen de développement, où il appuie les autorités maliennes et les partenaires techniques sur la planification stratégique, la gestion axée sur les résultats et le renforcement des capacités avec un fort accent sur l’analyse des pratiques et l’agilité opérationnelle.

Analyste engagé, il s’intéresse aux dynamiques structurelles et signaux faibles affectant les populations vulnérables. Il a ainsi dirigé plusieurs études prospectives, dont la plus récente porte sur le patrimoine humain et environnemental oublié du lac Faguibine, en collaboration avec l’AFD. Il défend une approche intégrée alliant savoirs locaux, outils de prospective et données scientifiques pour renforcer la résilience et la gouvernance territoriale dans les zones fragiles.

 

Articles de Hamada Ag Ahmed déjà publiés dans Défis Humanitaires : 

La résilience des populations et l’importance de la gouvernance (très localisée) au Sahel. 28/10/2020

La tomate à l’épreuve des procédures 19/04/2018

 

Entretien avec Marie-France Chatin, productrice de l’émission Géopolitique sur RFI

Marie-France Chatin, Géopolitique, RFI
  • Défis Humanitaires : Défis Humanitaires vous remercie pour cet entretien à l’occasion du numéro 100 de notre revue en ligne. Votre émission est connue de tous les connaisseurs et publics qui s’intéressent aux relations internationales, à la géopolitique. Mais on ne connait sans doute pas l’envers du décor. Pouvez-vous nous rappeler quand votre émission a été créée et combien d’émissions ont été produites, quelle est sa diffusion en France et à l’international ?

Marie-France Chatin : J’ai repris l’émission en septembre 2008, juste après la guerre russo-géorgienne d’Aout 2008, un conflit bref mais lourd de conséquences géopolitiques.  Il marque un tournant dans les relations entre la Russie et l’Occident, souvent vu comme un prélude à des actions plus agressives, comme l’annexion de la Crimée en 2014. L’émission avait été créée quelque cinq années auparavant je crois. Je l’ai développée et installée dans le paysage informationnel. Elle occupe un même créneau horaire les deux jours du week-end. Ce qui n’était pas le cas au début. J’ai créé quelques partenariats avec des revues à vocation géopolitique afin de donner à l’émission un plus large écho.

  • Qu’est ce qui caractérise votre émission par rapport aux autres manières de parler de géopolitique sur les antennes de RFI ou sur d’autres antennes ?

C’est une émission de week-end. On n’a pas les mêmes attentes le week-end qu’en semaine. La semaine on s’informe. Le week-end on cherche à comprendre les informations accumulées, en s’attachant peut-être moins au détail des choses. On a besoin d’explication et de compréhension. Difficile de dire ce qui me distingue des autres programmations sauf à affirmer que précisément GEOPOLITIQUE est une émission sur l’actualité qui prend le temps de s’installer en donnant de la hauteur et en apportant de la profondeur aux évènements. J’ai beaucoup de respect pour la réflexion. Je n’aime pas couper la parole de mes invités pour exister moi-même. J’apprécie les laisser dérouler leur pensée et aller le plus loin possible. Je me rends compte qu’en donnant du temps – dans la mesure du raisonnable et en évitant l’ennui – le résultat est particulièrement positif et riche car il se dit des choses que l’on n’entend pas ailleurs. J’ai la faiblesse de croire que les auditeurs y trouvent leur compte.

  • Avez-vous des retours de vos auditeurs et que vous disent-ils ?

On a assez peu de retour des auditeurs. Mais GEOPOLITIQUE est l’émission la plus podcastée des programmes de RFI. C’est devenu une réalité ces podcasts. Plus besoin d’être branché à une heure précise pour écouter un programme. On se sert à la carte. On peut remonter trois ans en arrière sur les émissions. C’est un luxe inouï. Et c’est un outil magnifique pour les lycéens ou les étudiants en prépa qui ont la géopolitique au programme. Également pour les chercheurs. Par ailleurs j’ai le souci de varier autant que possible mes invités et de donner aussi la parole à de jeunes chercheurs.

  • Vous participez à diverses initiatives géopolitiques à Nantes, à Grenoble et ailleurs. Comment la géopolitique se porte-t-elle dans ses villes et quels sont les effets de ces synergies avec RFI ?

Effectivement, il n’y a pas que Paris. De plus en plus d’évènements sont organisés en province. Ce sont des initiatives locales qui ont un grand succès. Les gens se déplacent pour assister aux débats et poser des questions. L’avidité d’information est là. Et en province les gens sont immensément reconnaissants que des personnes de la capitale se déplacent. Ils se sentent exister et croyez-moi ils n’ont rien à envier aux parisiens en matière de pertinence de questions. Leur intérêt pour ces manifestations est immense. Et nous ne pouvons qu’y être sensibles. La synergie avec RFI en découle je crois. Les émissions sont enregistrées en direct. Les personnes présentes ont ainsi l’occasion de comprendre ce qu’est le « live » radiophonique. Cette présence de GEOPOLITIQUE est aussi l’occasion de gagner des auditeurs et surtout de nous rapprocher des gens qui s’intéressent aux relations internationales.

Marie-France Chatin et ses invités lors de son émission Géopolitique sur RFI. Photo Alain Boinet
  • Depuis que vous produisez votre émission, avez-vous perçu diverses périodes distinctes et regains d’intérêt parmi les auditeurs et qu’est-ce-que cela vous inspire comme constat ?

Je suis toujours amusée d’entendre des personnes me dire « ah mais en ce moment tu ne manques pas d’actualité ».  En fait de l’actualité il y en a tout le temps.  Je parlerai même de frustration lorsque de gros évènements se produisent sur la durée parce que cela occulte d’autres évènements qui de facto se retrouvent éloignés des feux de la rampe. Les années 2010 avec les printemps arabes ont concentré l’attention du monde entier, au détriment d’autres évènements. Les invasions d’Irak et d’Afghanistan au début des années 2000 ont empêché de voir la Chine prendre son envol et d’être plus attentif à ce qui s’y passait.  Qui parle de la guerre civile particulièrement meurtrière au Soudan depuis la guerre à Gaza ? Les périodes distinctes que vous évoquez sont celles des grandes ruptures géopolitiques. Ce sont elles qui nous donnent le tempo et structurent notre temps.

  • Vous invitez principalement des universitaires, des experts sur les sujets de vos émissions. Comment percevez-vous leur position, leur attente par rapport à la politique étrangère de la France ?

Vous me posez une question délicate. Et je vais y répondre par une pirouette en élargissant à l’Europe. Il est fascinant de constater combien les chercheurs, experts, universitaires sont en quête d’Europe sur tous les dossiers qu’ils traitent et ont du mal à la trouver. Nous espérons tous que ce que nous vivons depuis le 20 janvier dernier avec Donald Trump à la Maison Blanche soit l’occasion d’un sursaut de l’Europe. L’Europe est observée, regardée, espérée sur beaucoup de dossiers. Le moment européen est peut-être là. Nous ne pouvons que l’espérer. Il y a beaucoup d’attentes vis-à-vis de notre vieux continent. Emmanuel Macron plaide depuis longtemps pour une autonomie stratégique de l’Europe. Sa voix a du mal à porter.

Vladimir Poutine et Donald Trump à Helsinki en juillet 2018. (Image Credit Kremlin.ru via Wikimedia Commons)
  • Quand on regarde les thèmes de vos récentes émissions, on a l’impression d’une accélération de l’histoire que nous vivons. Sommes-nous dans ce que les allemands appellent un changement d’époque « Zeitenwende », une rupture géopolitique, un basculement. Comment le comprenez-vous au travers de vos émissions et interlocuteurs ?

C’est une évidence. L’histoire s’accélère. Les rapports de force sont de plus en plus présents dans les relations internationales.  La violence est partout. Les hommes dits « forts » de la planète ont envie d’en découdre avec l’ordre mondial tel qu’il a été construit depuis 1945. Ils renversent la table. Cassent les codes. La révolution technique et technologique n’est bien sûr pas étrangère au phénomène d’accélération des évènements. L’intelligence artificielle y participe aussi.

  • Comment envisagez-vous l’humanitaire dans le choix de vos émissions dans ce contexte de conflictualité, de baisse de l’aide humanitaire et au développement alors que les besoins des populations en danger augmentent et que cette situation aura certainement des conséquences politiques et géopolitiques ?

L’humanitaire a une place dans la programmation de GEOPOLITIQUE. Mais sans doute pas suffisamment.  Je suis frappée de voir combien dans beaucoup de situations l’humain n’est pas la priorité. Regardons ce qui se passe à Gaza et toutes les entraves faites aux ONG. Sans compter que les journalistes n’y ont pas droit de cité. Les situations d’urgence perdurent et s’amplifient parce que rien ne leur est véritablement opposé. Nos sociétés font preuve d’une passivité certaine. Notre jeunesse sera peut-être plus résistante.

  • Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

L’humanitaire est un défi pour reprendre votre titre. Je le mesure chaque jour davantage tant discours et actes violents transforment la scène internationale. Les efforts de paix et de dialogue semblent impuissants face à la brutalité du monde. Mais n’en faisons surtout pas une fatalité.

 

Marie-France CHATIN

Marie-France CHATIN est journaliste à Radio France Internationale. Productrice de l’émission « GEOPOLITIQUE« . Elle a auparavant été en particulier Grand Reporter au sein du Service International de RFI, spécialiste des Amériques, et envoyée spéciale permanente de RFI aux USA.

 

 

 

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