Le défi de la « réinvention » humanitaire

 

2025, Khiam, Liban ©PUI

Alors qu’une cour d’appel fédérale est venue valider le 13 août dernier les coupes budgétaires infligées par l’Administration Trump à l’aide internationale[1], il convient de s’interroger sur les dynamiques sous-jacentes à ce retournement de l’histoire, au-delà de ses conséquences immédiates et le plus souvent dramatiques pour les populations les plus vulnérables de la planète.

Le secteur humanitaire vit sans doute la crise existentielle la plus ardue de son histoire, et ce constat n’est plus réellement à démontrer. En effet, les études et les analyses se sont multipliées ces derniers mois et ont tenté d’alerter et de convaincre, à longueur d’articles, sur les risques prévisibles et les effets dévastateurs des coupes budgétaires annoncées par les principaux financeurs de l’aide internationale. Parmi celles-ci, le gel puis la suppression de plus de 80% de l’aide américaine, avec en point d’orgue le démantèlement de l’USAID[2], sont un réel cataclysme pour les millions de personnes qui dépendaient pour leur survie des programmes soutenus jusque-là par l’agence US. Une modélisation publiée début juillet par la revue The Lancet établit que les réductions budgétaires envisagées pourraient notamment entrainer la mort de 14 millions de personnes (dont plus de 4.5 millions d’enfants)[3]. « Elles risquent d’interrompre brutalement, voire d’inverser, deux décennies de progrès pour la santé des populations vulnérables. Pour de nombreux pays à revenu faible ou intermédiaire, le choc qui en résulterait serait d’une ampleur comparable à celle d’une pandémie mondiale ou d’un conflit armé majeur », a commenté Davide Rasella, coauteur de l’étude et chercheur au Barcelona Institute for Global Health, cité dans un communiqué[4]. D’autres analyses viennent corroborer ces projections, estimant par exemple que 2.3 millions d’enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère ne pourront plus bénéficier des traitements nécessaires à leur guérison, dans de nombreux pays dont les systèmes de santé sont défaillants[5].

Des chiffres qui donnent le vertige, au regard des leçons de l’Histoire, des ambitions affichées depuis des décennies par la communauté internationale en termes de développement durable[6], et plus globalement du principal fondement de ce qui nous amène à faire société, le concept d’humanité. Mais au-delà de la sidération qui saisit les acteurs du secteur face aux drames en gestation, c’est la raison même qui semble attaquée par les décisions politiques à l’origine de la crise actuelle.

De la rationalité économique à la versatilité politique

Face à cette crise, les analyses se sont en effet multipliées pour évaluer non seulement l’impact de ces coupes, mais également pour démontrer leur irrationnalité au regard des montants en jeu (et de leur insignifiance en termes d’effets recherchés sur les équilibres macro-budgétaires des pays concernés), et les effets contre-productifs qu’elles pourraient engendrer, au regard même des intérêts nationaux des Etats financeurs (à commencer par ce qui concerne les enjeux de santé publique globale avec l’arrêt des financements alloués à de nombreux programmes verticaux -HIV, malaria, …- et au soutien des systèmes de santé défaillants). Les constats sont en effet établis et connus de tous et de longue date, et personne ne remet en cause sérieusement aujourd’hui les liens de causalité faisant de l’aide internationale un élément de stabilisation globale au bénéfice de tous. Affirmer cela ne veut néanmoins pas dire qu’il n’y avait rien à changer ou radicalement transformer dans le système de l’aide internationale, à commencer par la structuration et les ressorts de son financement, dont la fragilité et la dépendance au politique explose plus que jamais au grand jour avec la crise actuelle, mais que nous en connaissons également les effets vertueux. Dès lors, face à une telle démonstration, comment pouvons-nous expliquer les décisions ainsi prises par les pouvoirs en place, parfois à l’encontre même de ce qui semble être leur propre intérêt ou celui de leur population, et ce finalement à un coût relativement modique ?[7] Au premier abord, cela semble parfois abscons et c’est certainement parce que centrés sur l’objet lui-même, à savoir le système de l’aide internationale dans ses objectifs et ses impacts, nous laissons de côté l’un des facteurs pourtant déterminants de l’analyse visant à comprendre les évolutions actuelles, à savoir les conditions d’épanouissement de celui-ci.

2025, Gaza, ©PUI

Retournement de l’histoire ou simple nouvelle ère ?

La crise actuelle donne l’impression d’un grand retour en arrière ou de revenir sur des acquis quasi immémoriaux, et ce sentiment est amplement légitime au regard du coup d’arrêt réel des financements alloués et de la menace même que celle-ci fait peser sur la survie du système de l’aide internationale. Toutefois, il convient de rappeler que ce système reste relativement « jeune » au regard des relations internationales évidemment, mais également de l’histoire de la solidarité internationale plus spécifiquement. En effet, si le système des Nations Unies est mis en place à partir de 1945, en conséquence et réaction au traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale, du point de vue fonctionnel il ne prend réellement son essor qu’après la Guerre Froide dans les années 90, soit dans une période historique tout à fait particulière. Pour autant le concept « d’humanitaire », à tout le moins dans ce qui est relatif à l’époque moderne, a répondu à d’autres « formes » avant de se voir structuré et défini par son périmètre actuel. Chacune de ces acceptions historiques se sont développées dans des conditions spécifiques, en lien avec une certaine idée de rapport au monde et à la société, tant par les gouvernements que par leurs populations. Ainsi, de la création du mouvement Croix-Rouge lorsque la guerre devient en quelque sorte industrielle et qu’elle charrie un lot de victimes jamais vu jusqu’ici, à l’invention du sans-frontiérisme lorsque le système international est paralysé par l’opposition des « Blocs », l’époque et l’environnement sont toujours les marqueurs déterminants de la manière dont va se penser et se structurer la manière de « sauver des vies ». La période que nous pouvons qualifiée de contemporaine, et qui est en train de s’achever, n’en est évidemment pas exemptée.

Des « narratifs » complémentaires devenus obsolètes

D’un certain point de vue, les vingt-cinq ou trente dernières années représentent une forme « d’âge d’or » de l’humanitaire, dans la mesure où jamais dans l’histoire autant de morts évitables ont été évitées. Sans être jamais parvenu à couvrir l’ensemble des besoins identifiés en termes d’accès aux services essentiels pour les populations les plus vulnérables affectées par les crises, les progrès opérés par le système de l’aide dans sa capacité à détecter/capter les besoins d’une part et à organiser/mettre en œuvre une réponse pertinente à ces derniers et à l’échelle, ont eu un impact considérables sur la survie des populations, et sans commune mesure en termes d’impact avec tous les mécanismes de solidarité humaine observés jusque-là. Un tel exploit n’a évidemment été possible que parce que les conditions d’un tel épanouissement ont été réunies, associant volonté politique et moyens financiers. C’est la remise en cause de ces conditions qui est à l’origine de la crise observée ces dernières années et il convient de s’interroger pourquoi.

2025, ©PUI Syria Rural Damascus Projects, Visit O.ROUTEAU

En prenant un peu de recul sur la conjoncture actuelle, on pressent une forme d’impasse directement liée au fait que les différents narratifs soutenant, sur le plan des idées, le cadre conceptuel de l’humanitaire sont rendus caduques par l’évolution du réel. C’est cette impasse, et les contradictions qu’elle engendre pour les gouvernants des pays jusque-là principaux financeurs du système, qui explique le revirement profond observé actuellement.

Tout d’abord, le premier des narratifs sous-jacents devenu inopérant tient à l’idée de progrès social. En effet, la solidarité internationale (dans ses versants développementalistes ou humanitaires) s’est toujours arrimée, d’une manière ou d’une autre, à l’idée d’une forme de devoir moral et/ou de justice sociale, corolaire à la prospérité croissante observées et ressenties par les populations des pays dits « développés ». A l’issue d’une période continue de prospérité croissante (Trente Glorieuses..), et dans un monde où le politique avait pour projet politique l’amélioration des conditions de vie des gens et la satisfaction de tous leurs besoins matériels… il apparaissait cohérent, voire indispensable, de développer en parallèle un discours stipulant que l’ambition collective devait être d’éradiquer à l’échelle de la planète l’extrême pauvreté et d’assurer à l’ensemble de l’humanité l’accès aux services essentiels à leur survie. A l’heure de la consommation de masse et dans une société de plus en plus tournée vers les loisirs, qui plus est dans une époque où les technologies de l’information et de la communication permettent à chacun de connaître les conditions de vie de toutes et tous sur Terre, la persistance de famines, de la malnutrition ou de la surmortalité infantile, résonnaient comme des incohérences préjudiciables à la grande marche civilisationnelle promue par les sociétés occidentales. Victorieux dans un monde devenu unipolaire, le modèle capitaliste se devait de répondre à l’aspiration de nombre de ses citoyens et de promouvoir les mécanismes permettant de favoriser un développement minimal des pays les moins avancés et d’assurer l’accès aux services essentiels pour les plus vulnérables de l’ensemble du globe.

Mais dans un monde « fini », où le modèle de croissance énergivore et consumériste occidental se voit remis en cause et où l’horizon de prospérité s’éloigne pour de larges pans de la population des pays occidentaux, le discours des gouvernants change inévitablement et le narratif de la solidarité internationale a dès lors plus de mal à s’arrimer. Bien sûr, d’autres orientations et choix de société pourraient s’opérer dans les pays concernés, mais force est de constater qu’entre la sobriété heureuse et le déclin redouté, le discours actuellement dominant tend plus vers le pessimisme et conduit à un mindset de repli sur soi. Si tous les pays ont leurs propres caractéristiques expliquant les phénomènes observés, la vague populiste et conservatrice qui recouvre progressivement l’Occident, et dont Donald Trump est sans doute la figure de proue, agit comme une force hostile par principe aux enjeux de solidarité internationale, et sur laquelle un discours rationnel tant sur les responsabilités des Etats du Nord, que sur leurs intérêts objectifs, n’a que peu de prise. C’est une des difficultés actuelles des acteurs de l’aide pour lutter contre les réductions budgétaires envisagées par la plupart des gouvernements. Quand ces derniers saignent les budgets alloués aux prestations sociales et au fonctionnement des services publics, couper l’aide publique au développement vient renforcer à peu de frais l’idée d’un effort global et que l’Etat à tout couper avant de ponctionner dans les prestations offertes à ses propres citoyens et/ou d’augmenter les impôts. Surtout, il s’évite toute polémique politicienne sur la base d’une instrumentalisation de la dégradation observée des conditions de vie de ses nationaux, qui serait associée aux dépenses dispendieuses réalisées dans le cadre de l’APD. Si ce n’est évidemment pas l’unique raison, le contexte économique dégradé et la fin du mythe de la prospérité infinie constituent le terreau favorable à une remise en cause du concept de responsabilité humanitaire. La célèbre formule « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde[8] » n’a jamais autant raisonné, en la transposant aux enjeux de solidarité internationale dans leur ensemble, que dans la période actuelle.

Une second narratif puissant, dans sa capacité à soutenir les investissements réalisés par les pays financeurs pour des objectifs humanitaires, est celui de la paix. En effet, sur une période extraordinairement longue au regard de l’histoire, l’Occident en général et l’Europe en particulier ont connu une absence de guerre sur leurs territoires qui a permis de souscrire à l’idée progressiste là-aussi, sur le plan civilisationnel, de fin de la guerre. Cette dernière, si elle n’a évidemment jamais totalement disparue, était l’apanage de pays lointains et de sociétés allogènes, et constituait en quelque sorte les derniers soubresauts d’un monde révolu. Dans un tel contexte, le droit en général et le droit international humanitaire en particulier, tout comme les institutions chargées de leur mise en œuvre et de les faire respecter, pouvaient prendre leur essor et connaître un âge d’or source d’espoir pour l’ensemble de l’humanité. Le retour de la guerre, géographiquement d’une part avec notamment le conflit en Ukraine sur le continent européen, et de par sa forme d’autre part avec affrontements dits « de haute intensité », est venu faire voler en éclat cette utopie. Plus que cela, ces nouvelles réalités géopolitiques viennent souligner les incohérences et le deux poids deux mesures des « codifieurs » d’hier, puisqu’elles mettent à jour la sélectivité problématique de l’application des principes édictés. En effet, s’il était facile de promouvoir et mettre en avant la dimension universelle du Droit International Humanitaire (DIH) dans un monde où l’Occident n’avait pas réellement d’ennemis, la légitimité de ce positionnement se voit fragilisée par son application variable en fonction des alliances géopolitiques actuelles. S’il est certain qu’il y a toujours eu des violations du DIH, la cohérence globale était néanmoins maintenue par un discours officiel qui corroborait l’ambition affichée d’une gestion et d’une résolution des conflits toujours plus respectueuse du droit. C’est en cela que le drame qui se joue aujourd’hui à Gaza dépasse à ce niveau les crimes atroces commis à l’endroit des Palestiniens, car il est également un accélérateur de la déconstruction de l’espace humanitaire et un fossoyeur du DIH. Si Gaza en est l’exemple paroxystique, cette évolution est tendancielle et amène les acteurs de l’aide à être de plus en plus challengés dans leur quête pour trouver une sorte de « zone humanitaire légitime[9] ». Que ce soit au Sahel, en Ukraine, à Gaza, en Afghanistan, au Soudan, au Myamnar, au Liban, ou encore en République Démocratique du Congo, cette quête s’avère de plus en plus complexe.

Enfin, un dernier narratif agissait pour mobiliser les moyens d’un Nord riche à répondre aux besoins vitaux de populations affectées par les crises humanitaires. Ce dernier était le pendant inversé de ce que l’on qualifie parfois « d’empathie kilomètre » ; à savoir un rapport émotionnel des individus à des situations dramatiques qui serait proportionnel à la distance de ceux-ci avec ces dernières. C’est probablement vrai, mais il semble qu’un second facteur jouait également, et lui de manière inversée, sur la capacité de mobilisation de moyens. En effet, tant que l’idée de crises humanitaires ne concernait, dans l’imaginaire collectif, que des populations issues de « territoires lointains » et dans une conjoncture spécifique et temporaire[10], mobiliser des moyens dans des pays prospères afin de les résoudre semblait cohérent et acceptable pour les populations de ces pays. Mais à mesure que l’on assiste à une forme de globalisation des situations humanitaires, y compris dans les pays dits « riches » et où l’on voit se multiplier les opérations humanitaires sur leurs territoires ou à leurs frontières (comme dans le cadre des opérations « SAR[11] »), ce dernier narratif devient nettement moins performatif.

2025 Gaza, ©PUI

Se réinventer

Dès lors, au-delà des coupes budgétaires elles-mêmes, nous voyons donc que c’est aussi sur le plan des idées que se joue la bataille actuelle. Le logiciel a changé ou est en train de changer ; et il est nécessaire d’en prendre acte pour penser l’humanitaire de demain. Si personne ne peut prédire les contours que celui-ci prendra, quelques pistes peuvent néanmoins être réfléchies. Ainsi, il est nécessaire de rappeler qu’avant d’être un système ou une catégorie d’acteurs, « l’humanitaire » est avant tout un concept structuré autour de principes, quelles que soient les acteurs de mise en œuvre. S’il n’est pas important de savoir qui est l’acteur le plus opérationnel à Gaza, il est fondamental de proscrire la notion d’humanitaire dans les opérations menées actuellement par la Fondation Humanitaire pour Gaza (GHF). Sanctuariser les fondamentaux semble donc prioritaire. De même, qu’elle s’achève ou non, la période actuelle a permis de développer un savoir-faire qu’il serait dommageable de voir disparaître, au risque que les formes futures reproduisent les mêmes erreurs. Dans le plaidoyer actuel, cette dimension de « sauvegarde » de la capacité humanitaire devrait être aussi une composante importante. Parallèlement, il est essentiel d’élargir la capacité d’action et d’invention à d’autres types d’acteurs, localisés ou non. Les défis du monde de demain sont immenses et toutes les énergies sont nécessaire pour gagner ce pari de la réinvention. Enfin, puisque nous faisons le constat que beaucoup se joue finalement sur le plan des idées sous-jacentes, la dimension militante et de témoignage des situations humanitaires doit être toujours plus présente, car quelles qu’en aient été ses formes historiques, l’humanitaire est toujours né d’une forme d’indignation face à certaines réalités du monde.

 

Olivier Routeau

Diplômé en droit et sciences politiques, Olivier complète sa formation à la gestion de projets humanitaires à Bioforce en 2007. Il intègre ensuite l’ONG Triangle Génération Humanitaire en tant que Coordinateur terrain puis Chef de mission en RCA, au Liban, au Congo Brazzaville, et en Tunisie. Il rejoint Première Urgence Internationale en 2011, d’abord en tant que Responsable du pôle Afrique, puis dirige le Service des urgences et du développement opérationnel de 2015 à 2018. Depuis 2018, il assure la fonction de Directeur des opérations de l’association. Il collabore également avec l’IRIS depuis 2014, et devient en 2020 le Responsable pédagogique de la formation « Manager de programmes Internationaux ».

Première Urgence Internationale

[1] Etats-Unis : la justice valide les coupes budgétaires infligées par l’administration Trump à l’aide internationale

[2] L’Agence fédérale US pour le Développement International, créée en 1961 par l’Administration Kennedy et en charge du développement économique et de l’aide humanitaire américaine, dont le démantèlement a pris effet le 23 février 2025, à la suite d’une décision de l’Administration Trump nouvellement élue.

U.S. Agency for International Development

[3] Evaluating the impact of two decades of USAID interventions and projecting the effects of defunding on mortality up to 2030: a retrospective impact evaluation and forecasting analysis

[4] Les coupes américaines dans l’aide internationale pourraient causer plus de 14 millions de morts d’ici à 2030

[5] Deep dive: Food aid cuts leave behind a trail of hunger and uncertainty | Devex

[6] Objectifs de développement durable

[7] Avant les coupes claires dans son financement, l’Usaid représentait 0,3 % des dépenses fédérales américaines. « Les citoyens américains versent environ 17 cents par jour à l’Usaid, soit environ 64 dollars par an. Je pense que la plupart des gens soutiendraient le maintien du financement de l’Usaid s’ils savaient combien une si petite contribution peut être efficace pour sauver des millions de vies », a déclaré James Macinko, coauteur de l’étude publiée par la revue The Lancet sur l’impact des coupes US début juillet 2025, et professeur à l’Université de Californie (UCLA).

Les coupes américaines dans l’aide internationale pourraient causer plus de 14 millions de morts d’ici à 2030

[8] Prononcée à plusieurs reprises à partir de 1989 par Michel Rocard, alors Premier Ministre, en lien avec les questions de flux migratoires.

[9] Ukraine-Gaza : pourquoi la zone de pertinence humanitaire légitime se réduit comme peau de chagrin ? – Alternatives Humanitaires

[10] Pendant très longtemps, il était admis que les acteurs humanitaires travaillaient à leur propre disparition et qu’une fois les crises résolues, ils seraient amenés à disparaître du fait de la suppression de leur raison d’être.

[11] Save And Rescue. Nous parlons ici des opérations de sauvetage en mer de populations essayant de rejoindre l’Europe par la mer.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

Retrouvez les autres articles d’Olivier Routeau dans la revue Défis Humanitaires :

Occident, ennemi mondial n°1, entretien exclusif avec Jean-François Colosimo

 

©US Governement G7 2025 KANANASKIS

Alain Boinet  :

Dans votre livre « Occident, ennemi mondial N°1 », vous écrivez : « Nous ne l’avons pas vu venir. Puis nous n’en avons pas cru nos yeux. Puis, c’est arrivé ». Pour nos lecteurs qui n’auraient pas encore lu votre livre, de quel événement s’agit-il ?

Jean François-Colosimo :

Après l’effondrement de l’Est totalitaire face à l’Ouest libéral, nous pensions que la mondialisation finirait par accoucher de la paix perpétuelle. Les institutions internationales, héritées de 1945, confirmées après 1989, nous semblaient avoir l’éternité devant elles pour atténuer si ce n’est résorber les conflits et les déséquilibres opposant désormais le Nord et le Sud. Il n’en a rien été. Subitement, nous avons vu basculer l’axe du globe et imploser l’ordre planétaire. D’anciens empires autocratiques que l’on croyait révolus sont réapparus. Sur les ruines de leur occidentalisation à marche forcée  au cours du XXe siècle qui fut de type uniquement révolutionnaire, soit socialiste, soit nationaliste, ils ont entrepris un vaste  réarmement identitaire en instrumentalisant leur fond religieux.  Ce sont la Russie « orthodoxe » de Poutine, la Turquie « sunnite » d’Erdogan, l’Iran « chiite » de Khamenei, la Chine « confucianiste » de Xi, l’Inde « hindouiste » de Modi.  Tous les oppose sauf la désignation de leur ennemi commun qu’ils nomment l’ « Occident », cette puissance selon eux dominatrice, égoïste, hypocrite, décadente, à savoir l’Amérique et l’Europe dont ils auraient pour mission de libérer les peuples de la Terre qu’elles asserviraient.

Occident, ennemi mondial n°1, Jean François-Colosimo, Albin Michel

AB :

L’élection de Donald Trump et son projet MAGA incarne-t-il le 6e empire qui change et complique la donne mondiale par les déstabilisations, voire le chaos qu’il porte ?

JFC :

Le lien transatlantique est une illusion. Il masque en fait la mainmise du Nouveau Monde sur le Vieux-Continent.  Il en va de même pour l’opposition convenue entre une bonne Amérique démocratique et une mauvaise Amérique dévote. En réalité, le mythe fondateur des Etats-Unis engendre, sur le modèle de la Rome antique,  une république impériale providentiellement destinée au règne du Bien. C’est   le seul pays où l’extrémisme religieux a réussi en adoptant comme régime politique le libéralisme absolu et en fusionnant les divers véhicules de croyance dans le culte unique de la religion civile. Là-dessus, Trump ne se distingue guère de ses prédécesseurs. Le tournant qu’il marque et qui le dépasse tient à ce que les Etats-Unis, afin d’enrayer leur possible et probable déclin, renoue instinctivement avec leur mercantilisme originel inhérent à leur sentiment d’élection divine : isolationnisme pour contenir les marchés intérieurs, interventionnisme pour conquérir les marchés extérieurs. Ce qui, dans le contexte de la raréfaction planétaire des ressources, inaugure un hypercapitalisme reposant plus que jamais, à Washington, sur la consolidation du complexe militaro-industriel, l’exaltation de la force et l’imposition, sous couvert de meilleur deal, du fait accompli.

©US Governement, Trump Fort Bag North Carolina 2025

AB :

L’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine, membre du Conseil de sécurité des Nations-Unies, représente-t-elle un « changement d’époque » et le recours à la guerre pour régler ses différents ne risque t’il pas de donner des idées à d’autres Etats ?

JFC :

Partout éclatent des conflits sans claire raison ou résolution que nous percevons de manière très sélective. Il n’y a qu’à penser à la guerre du Yémen qui, au contraire d’autres, n’a guère ému notre jeunesse et, plus largement, l’opinion.  Dans le cas de Vladimir Poutine, le bellicisme est constitutif de son autoritarisme. Chaque fois, en attaquant la Géorgie en 2008, la Crimée et le Donbass en 2014, Kyiv en 2023, il s’est agi pour lui de sauver son pouvoir oligarchique et kleptomane en mobilisant les masses au nom de la revanche. Erdogan au Caucase, Khamenei au Levant, Xi et Modi en Asie ne procèdent pas autrement. Le départ bâclé des Etats-Unis de Kaboul, voulu par Joe Biden en 2022, après 20 ans d’occupation, un coût financier de 3500 milliards de dollars et humain de 200 000 morts, le tout pour abandonner les Afghanes aux Talibans, a  lancé la course globale à la violence sacralisée dans le mépris ouvert des droits humains.

AB :

L’Europe confrontée à la guerre que lui a déclaré Vladimir Poutine et aux critiques de Donald Trump est-elle en danger et prête à y faire face ?

JFC :

L’Occident est une notion vague, multiforme, sans vraie définition stable et à portée comme à usage purement idéologique. Depuis 1945, ce mot-valise n’a de sens concret que l’OTAN, le pacte militaire qui consigne la complète dépendance de l’Europe, pour ce qui est de sa défense, à l’égard des Etats-Unis. L’Union s’est construite sur l’utopie de la paix. Elle se trouve aujourd’hui désarmée alors que l’Amérique se détourne de l’Atlantique pour se tourner vers le nouveau bassin géopolitique qu’est le Pacifique. De surcroît, l’Union égalitaire à 27 ne peut-être que désunie. Seule une Europe carolingienne saurait trouver les moyens de résister. Enfin, resterait alors en suspens la question de pourquoi se bat-on. Depuis l’invasion de l’Ukraine, laquelle a ramené la guerre conventionnelle au cœur du continent après les terribles guérillas tribales qui ont embrasé l’ex-Yougoslavie dès 1989, on ne cesse d’évoquer un indispensable sursaut. Encore faudrait-il qu’il existe la volonté de combattre pour un idéal qui va avec l’éventualité de mourir pour ce même idéal. L’épuisement spirituel est aussi redoutable que l’inertie stratégique.

©North Atlantic Council | Photo: Ministry of © Foreign Affairs Government of the Netherlands

AB :

Dans votre livre, vous prévoyez l’auto-extinction à terme des empires russe, chinois, perse, turc et indien. Mais, en Europe et ailleurs, la démocratie libérale est mise en question et affaiblie, la menace russe est réelle et l’influence occidentale et européenne régresse dans le monde. Comment voyez-vous ce dilemme pour l’Europe ?

JFC :

De l’orée des Temps modernes à aujourd’hui, ces empires n’ont cessé de s’affronter. Ils recommenceront demain. Aujourd’hui, l’hypothèse de notre destruction, à tout le moins de notre marginalisation, les rend momentanément solidaires. De même que le dépeçage néo-colonialiste qu’ils exercent à l’encontre des pays faibles du Sud, à commencer par ceux de l’Afrique subsaharienne où se ruent Chinois, Russes et Turcs. L’Europe est en retard d’une mappemonde. Le prix de son aveuglement sera abyssal pour elle-même mais aussi pour les plus démunis des peuples si elle les laisse sombrer dans cette nouvelle servitude.

AB :

A quoi peut servir l’ONU aujourd’hui et son affaiblissement n’est-il pas aussi le signe précurseur d’un nouvel ordre international en recomposition ?

JFC : Comme ses homologues, le FMI, l’OMC, l’OMS ou la FAO, l’ONU est un grand cadavre à la dérive dont les motions résonnent dans le vide. L’enceinte des Nations-Unies, plombée par toutes sortes de conflits d’intérêt et de détournements de légitimité, constitue au mieux la scène la plus fournie en acteurs insincères de l’agonie de la diplomatie universaliste. C’est ainsi. Un monde pluriverse tel celui dans lequel nous entrons réclame plus de pressions que de palabres.

AB :

Entre une mondialisation qui se fissure et l’affirmation des empires comme des BRICS, comme on l’a vu lors du Sommet de Kazan en octobre 2024, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le droit des gens sont-ils en danger et que faire pour les protéger et les promouvoir ?

JFC :

Les Brics sont une nébuleuse que les néo-empires tentent de récupérer à leur profit. Notre faute est de les laisser faire au lieu de proposer aux moins vindicatifs des pays du Sud un nouveau pacte de justice qui aurait par ailleurs et pour première incidence de freiner la crise migratoire. Le problème est moins que nous n’avons guère la capacité de le financer, mais que nous refusons la faculté de l’imaginer. Sur un plan politique, l’absence d’une forte réaction européenne à, par exemple, la mort du russe Alexeï Navalny paraît sonner le glas pour les dissidences qui, en Turquie, en Iran, en Chine, en Inde, ces Etats concentrationnaires, disent non à la tyrannie.

Réunion des BRICS en Russie à Kazan du 22 au 24 octobre 2024

AB :

L’Aide Publique au Développement et à l’aide humanitaire est en chute libre dans la plupart des pays membres de l’OCDE avec de graves conséquences. Comment voyez-vous ce changement et ses conséquences et comment y remédier ?

JFC :

Ce retrait est non seulement économiquement contre-productif et moralement répréhensible mais encore historiquement irresponsable. C’est sur le terreau de la démission du riche que pousse le chaos de la réprobation du pauvre. Nous n’avons pas compris que le mécanisme de la mondialisation est double : à l’unification centripète d’une humanité réduite à la consommation répond l’explosion centrifuge d’une humanité survoltée par la revendication. Les deux mouvements vont et iront continument de pair, l’enjeu étant de réguler cette machine infernale dont les effets dévastateurs se font sentir entre les blocs continentaux mis aussi au sein des mégalopoles. Une compensation, qui ne serait pas un remède, pourrait consister dans la mise en synergie à fin charitable et déconfessionnalisée des grands corps de croyance engagés dans la démarche interreligieuse. Ils viendraient ainsi, par leur secours actif, générique, avec pour seul critère le besoin immédiat d’une part insécable du genre humain, combler la défaillance des Etats dits « souverains ».

Présentation de la réforme humanitaire des Nations-Unies ou « humanitarian reform » lors de l’Assemblée générale de Solidarités International.

AB :

Face au duopole Trump et Poutine, la nécessité d’une autonomie stratégique de l’Europe ne donne-t-elle pas raison a posteriori au Général de Gaulle ?

JFC :

Le duopole est plutôt une tripode car Donald Trump et Vladimir Poutine ne vont pas sans XI Jinping. Ce que l’Europe doit impérativement comprendre si elle ne désire pas tomber de Charybde en Scylla, les discours actuels proposant un renversement d’alliance en faveur de Pékin étant proprement insensés si l’ont s’attarde une seconde sur la nature intrinsèquement totalitaire de la République populaire. Paris n’a pas d’amis ou d’ennemis, mais des alliés et des adversaires ainsi que de Gaulle le rappelait effectivement lors de son retour en 1958. Le Général ne confondait pas l’indépendance et l’indifférence. Les réformes qu’il   allait entreprendre contre le système du gâchis restent valables aujourd’hui.  La France dispose de la force nucléaire, d’une armée aguerrie, d’une présence sur toute les mers, d’une longue tradition de dialogue culturel et d’action humanitaire. C’est à elle qu’il revient de réveiller l’Europe. Là encore, la seule véritable interrogation est de savoir si les Français sont capables de se rêver. Mais derechef, comme il est souvent arrivé dans notre histoire, à manquer le rendez-vous, nous nous condamnerons à cauchemarder.

AB :

Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

JFC  :

En disant aux lectrices et lecteurs de Défis humanitaires en cette occasion de ce centième numéro que pareillement, comme ils le savent, tout commence dès maintenant avec chacune, chacun d’eux. Et en compagnie de ces Ukrainiens, Arméniens, Téhéranaises, Ouïghours, Intouchables qui, contre l’empire du mensonge, nous montrent la voie du courage.

Jean-François Colosimo

 

Jean-François Colosimo

Après avoir été président du Centre national du Livre et de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, Jean-François Colosimo dirige présentement les Editions du Cerf. Il est l’auteur d’essais critiques et de films documentaires interrogeant les mutations contemporaines du divin en politique dont, récemment « Occident ennemi mondial numéro 1″ paru en 2024 chez Albin Michel et  » Chaos planétaire » en préparation pour FranceTV.

 

 

 

 

 

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