L’humanitaire perdu, désorienté, égaré, quels rebonds, quel avenir ?

Forum Espace Humanitaire 30 janvier 2026 Science Po Saint-Germain-en Laye. ©Stanislas Bonnet TGH.

Le Forum Espace Humanitaire (FEH) a réuni le 30 janvier 2026 à Science Po Saint Germain-en-Laye une cinquantaine de dirigeants humanitaires d’ONG sur cette question « Lost in transition ? Regards historiques, citoyens et d’avenir sur un humanitaire en danger ».

Ayant participé à ce Forum, comme aux précédents depuis plus de 10 ans, et compte-tenu de la gravité de la situation actuelle pour l’humanitaire, il semble utile de partager avec nos lecteurs information et réflexion sur celui-ci tout en respectant la règle adoptée par le FEH consistant à s’exprimer librement sans que les intervenants et leur propos soient cités publiquement.

Concernant le titre choisi par les organisateurs « Lost in transition », plusieurs traductions en français sont possibles : Perdu dans la période de transition, ou encore désorienté, voire égaré qui traduisent bien que l’humanitaire est entré dans une phase critique de son histoire.

A Davos, Mark Carney, le premier ministre du Canada, a déclaré « Nous sommes en pleine rupture, et non en pleine transition » et je crois que c’est juste. Cependant, les humanitaires se doivent d’assumer leur transition dans la rupture géopolitique de l’ordre mondial et ses conséquences multiples dont la chute des financements publics !

Dans cet éditorial, je vous propose de présenter d’abord les 10 questions principales que j’ai retenu de ce Forum. Il ne s’agit pas d’un compte-rendu et cet aperçu n’est pas exhaustif du sujet et des débats qui ont eu lieu.

Ensuite, je vous invite à revenir sur trois domaines de « rupture » en cours : le choc géopolitique multiforme, le choc des financements humanitaires, de l’accès des secours et du droit international humanitaire et, par voie de conséquence, le projet d’évolution en cours de notre revue Défis Humanitaires.

A – Les 10 questions clés du Forum : résumé, analyse, commentaire. 

1. Perdu, désorienté, égaré ? Nous passons d’une période du droit d’ingérence triomphant (1991 résolution 688 de l’ONU sur l’Irak et la protection de la population Kurde), de la multiplication des interventions occidentales (Somalie, Irak, Serbie, Afghanistan) et celles de multiples opérations dite de paix de l’ONU (Irak, Bosnie, RDC) à une remise en cause des règles établies depuis 1945 et à une chute brutale du financement de l’aide humanitaire et au développement. L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la seconde élection de Donald Trump en sont les deux causes déterminantes. Face à ce « tsunami géopolitique » et au recul des capacités des ONG de plus d’une décennie, ne rien faire ou « faire le dos rond » serait une option des plus risquée ! Si l’histoire humanitaire sur le temps long a toujours été ponctuée par des crises, celle-ci est à l’égal d’un tsunami.

couverture historique plan coordonné humanitaire 2018-2026 ©Financial tracking service

2. Le « bateau humanitaire dans l’œil du cyclone » avec des vents dévastateurs changeant de direction, pour reprendre l’image d’un intervenant. Pour sauver tout ou partie du bateau et de l’équipage, il va falloir s’adapter aux vents, courants et vagues en maintenant le cap final de sauver des vies. Le but est le chemin ». Je le répète, ne rien faire, « faire le dos rond » en attendant que ça passe est certainement un risque sérieux à éviter. Ainsi, par exemple, telle ONG va perdre 50% de son budget en 3 ans ! Si les ONG financées en totalité ou presque par les particuliers échappent à la chute de leur financement, elles n’échappent pas au bouleversement de l’écosystème. Le jour même du FEH, le Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Guterres, alertait les Etats membres d’un risque « d’effondrement financier imminent » ! C’est tout le système multilatéral qui est en risque et qui est de facto déjà concurrencé par le « Conseil de Paix » de Donald Trump.  Pour autant, les besoins humanitaires de 300 millions d’êtres humains sont toujours là et guident la mission des organisations humanitaires qui doivent s’adapter, se réformer ou se révolutionner selon leur situation respective et leur choix.

L’équipe mixte Solidarités International-Véolia autour d’un Aquaforce 2000 en Ukraine. ©Fondation Veolia

3. Engagement et efficience. Le consensus sur l’aide humanitaire répondant aux besoins vitaux des populations en danger n’empêche pas à nouveau le débat entre la priorité de l’engagement et des valeurs et la priorité de l’efficience des secours. Ce débat fait souvent apparaître la distinction entre les acteurs du plaidoyer et ceux de l’action de l’aide sur le terrain. Mais, franchement, la seule réponse qui vaille me semble t’il est bien celle d’un engagement efficace qui optimise chaque euro pour sauver des vies. Tout est dans l’équilibre dynamique des deux approches, entre la finalité et les moyens de celle-ci. Il apparait bien que les organisations qui privilégient d’abord l’action et celle qui portent surtout le plaidoyer, ne donnent pas la même priorité aux deux termes de l’équation. Mais, le plaidoyer n’est-il pas au service des secours et ceux-ci n’ont-ils pas besoin de plaider leur cause ?

4. Humanitaire et société civile. Habituellement, le soutien de la société civile s’exprime par des dons, le bénévolat et par un soutien aux grandes causes portées par les organisations humanitaires. Certains considèrent que les libertés associatives reculent et sont menacées quand d’autres soulignent la faiblesse du narratif des associations. Ce qui est certain, c’est que l’opinion publique évolue en fonction de l’environnement et qu’aujourd’hui les questions de sécurité, de défense, de modèle social, de cohésion nationale et de sécurité internationale les préoccupe particulièrement. De même que les Etats de droit, en France et en Europe notamment, doivent faire face à des menaces grandissantes, ils vont devoir renforcer leur gouvernance, leur puissance et leur unité pour exister, mobiliser, résister. Ne nous y trompons pas, l’Etat-nation n’est pas une ONG. Les humanitaires doivent aussi repenser leur place, leur légitimité et leur communication dans un environnement changeant, perturbé et risqué.

5. La politisation et les principes humanitaires. Certains pensent que la politisation est la réponse nécessaire à des attaques politiques quand d’autres considèrent que les principes humanitaires (neutralité, impartialité, indépendance) constituent la meilleure posture dans tous les cas de figure. Ce qui semble néanmoins certain, c’est que l’exacerbation des clivages tant politiques que géopolitiques vont affecter directement les organisations humanitaires. C’est un dilemme et un cas de conscience. Pour ma part, je crois que la réponse est double. D’une part, nous avons un plus grand besoin de capacités d’analyse politique et géopolitique. D’autre part, nous devons être et rester des humanitaires. Le choix est simple. Face à une injonction politique, répondre par une position politique nous identifiera à un acteur politique et réduira d’autant notre crédibilité et l’espace humanitaire qui doit rassembler largement et se placer au-dessus de choix partisans. L’humanitaire n’est ni de droite ni de gauche et doit rassembler le plus largement possible. C’est exactement ce que nous faisons sur les terrains de crise où nous agissons au nom de l’impartialité de l’aide.  Faire un choix politique est bien sur possible pour tout humanitaire, mais alors dans une organisation politique. Je crois que les principes de la Croix-Rouge d’Henri Dunant sont plus pertinents que jamais.

6. Décolonisation, désoccidentalisation de l’aide. Si l’aide n’est le privilège de personne et si la proximité des personnes affectées est le premier lien de l’entraide, il est vrai aussi que les financements et les organisations internationales de l’aide proviennent essentiellement du monde développé, occidental pour une large part. Accessoirement, les humanitaires considèrent que leur action est un devoir d’humanité en dehors de toute intention de coloniser qui que ce soit. Ces quelques lignes ne mettront pas fin à ce débat. Cependant, je suggère deux attitudes face à cette question. La première, qui a toujours été fondamentalement la mienne, c’est de considérer que là où nous agissons, à l’extérieur de la France, nous ne sommes pas chez nous mais chez eux. Ajoutons que si l’universalisme considère sans distinction l’humanité de chaque personne, il doit simultanément respecter la diversité naturelle du genre humain, cultures, langues, religions, modes de vie, ethnies, en particulier les minorités, la souveraineté de ces populations sur leurs terres qui est une réponse forte à tout tentative de colonisation. Comme tous, je sais que l’histoire de l’humanité est plus complexe, que la confrontation des colocataires de la planète est régulière, mais ces points de repère existentiels sont autant de bornes utiles et justes. La seconde réflexion est de considérer que si l’histoire de la colonisation dans sa diversité est également universelle dans le temps et l’espace, il nous faut aujourd’hui considérer cette question à l’aune des ruptures en cours et des risques de vassalisation, y compris la nôtre.

Mark Carney au Forum économique mondiale ©World economic forum

7. L’humanitaire et la géopolitique. Ce sujet n’était pas à l’ordre du jour du Forum, mais je le pose car je crois qu’il est déterminant. Revenons sur la formule que nous pouvons reprendre « agir local, penser global », soit le rapport entre la macro et le micro. Il faudrait que nous les humanitaires comprenions bien le rôle majeur que les guerres et les opérations des Nations-Unies ont joué durant des décennies dans l’existence et le développement des organisations humanitaires, tant par les financements publics que par les soutiens privés largement alimentés par des médias. Ce constat ne remet en aucun cas en cause le bien fondé de leur action pour sauver des vies, mais il permet de comprendre que la chute des financements humanitaires de l’APD venant d’Etats membres de l’Union Européenne avec des gouvernements de droite comme de gauche, avant même les décisions de Donald Trump, est bien de nature géopolitique. Les priorités des Etats, du moins en Europe, sont aujourd’hui plus orientées vers la défense de la liberté, de l’indépendance, de la souveraineté et donc vers la sécurité, mais également pour la sauvegarde de notre modèle social.  Comme le dit justement Mark Carney, premier ministre du Canada : « Lorsque les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger vous-mêmes ».

©WFP/Sayed Asif Mahmud A – Un véhicule de l’ONU traverse une ville détruite en Ukraine

8. L’humanitaire, la guerre et l’Ukraine. Cette question n’était pas non plus à l’ordre du jour du FEH et je l’ajoute comme une suite de la géopolitique qui lui est liée. A part les catastrophes et les grandes pandémies, l’action humanitaire est principalement dû aux conséquences de la guerre, le plus souvent dans des pays pauvres où les populations basculent rapidement dans la précarité et la menace pour leur vie même. Que l’on pense au Soudan, à la RDC ou au Yémen aujourd’hui. Certes, on ne peut pas traiter de tous les sujets dans un seul Forum. Mais, n’oublions pas, la réalité qui nous interpelle. Selon le CICR (Comité International de la Croix Rouge) le nombre des conflits continue d’augmenter : ils étaient près de 130 en 2024, soit deux fois plus qu’il y a 15 ans. Parmi ces conflits, une vingtaine dure depuis plus de deux décennies. Ainsi, à l’heure où j’écris ces lignes, plus de 204 millions de personnes vivent dans une zone de conflit.  Les besoins augmentent, les moyens diminuent, que faisons nous pour secourir et pour influencer les décideurs concernés qui reculent actuellement ? Retour à la réalité de l’urgence des crises.

9. Dégradation des débats. A juste titre, l’une des intervenantes a souligné la dégradation générale des débats, de l’analyse, de la nuance. J’ajouterai le phénomène grandissant de la désinformation, de la propagande, de la vérité dite alternative, Nous devons bien garder cela présent à l’esprit et pratiquer nous-mêmes le discernement, la prospective, la projection et assurer la bienveillance entre nous qui n’empêche ni les débats ni les désaccords. C’est précisément un des axes de réflexion du projet revu de Défis Humanitaires.

10. Conclusion toute provisoire. L’environnement change radicalement et pourtant l’humanitaire est plus nécessaire que jamais dans un monde plus peuplé qui rentre dans une période de conflictualité stratégique qui va affecter nombre de pays et de populations, comme au temps de la « guerre froide ». Il nous faut traverser le désert comme la tempête et se renouveler pour réaliser la mission humanitaire, ici et là-bas, sur la « Terre des hommes » chère à l’humaniste Antoine de Saint Exupéry.

B- Focus sur la logique des ruptures en cours et le que faire.

Deux événements majeurs résument à eux seuls la rupture et sont au centre du cyclone géopolitique qui bouleverse et recompose notre monde.

L’invasion militaire par la Russie -membre du Conseil de Sécurité de l’ONU-  en Ukraine, si elle est un échec pour tout le monde, signifie qu’un différend peut dorénavant à nouveau se régler par la force des armes. L’Ukraine va entrer le 22 février 2026 dans sa 5ème année de cette guerre en Europe qui  pourrait peut-être s’élargir à d’autres territoires de ce continent sans que le soutien des Etats-Unis soit certain. La guerre est aussi une question humanitaire par ses conséquences humaines et matérielles. Les humanitaires sont-ils prêts à une possible extension des territoires de la guerre ?

Trump au forum économique mondiale – ©Maison Blanche

La seconde élection de Donald Trump aux Etats-Unis provoque depuis janvier 2025 dans ce pays et dans le monde entier un vaste et profond tremblement de terre. Le code des relations internationales sous l’égide de l’ONU est désormais remplacé par la loi du « deal » du plus fort. En l’espace d’un décret, Donald Trump a annihilé l’aide humanitaire et au développement par la loi plus ou moins égale du commerce et des échanges. Pour mieux comprendre, il faut lire la nouvelle « Stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis ». Sans préjuger de la suite, je me remémore cette phrase de Pierre Hassner, historien des relations internationales, qui déclara lors de l’invasion de L’Irak par les Etats-Unis en mars 2003 que « la complexité du monde se vengera » !   

La chute brusque et forte des financements humanitaires et de développement est bien sur le signal d’un changement d’époque et de priorité. Rappelons que si le poids des Etats-Unis comme premier financeur mondial a un impact majeur, cette tendance est tout autant le fait des pays membres de l’Union Européenne et de l’OCDE. La seule bonne nouvelle à ce jour est la confirmation du budget humanitaire de la Commission Européenne avec ECHO pour un budget 2026 de 1,9 milliards d’euros et de 415 millions de fonds de réserve pour l’urgence. A Davos, la commissaire Hadja Lahbib a prôné de « nouvelles alliances » en direction des entreprises, des investisseurs, des acteurs de l’innovation afin d’assurer de nouveaux modèles de financement. Les pistes ne manquent pas pour peu que l’on ait la conviction et la volonté. L’enjeu principal maintenant dans le prochain budget du Cadre Financier Pluriannuel (CFP) de l’Union Européenne pour la période 2028-2034. A nous d’agir !

Aide humanitaire de l’UE 2026 – ©ECHO

Relever les Défis Humanitaires.

Ces ruptures en entraineront beaucoup d’autres en chaine, selon l’effet domino, avec des conséquences mondiales pour l’aide humanitaire et au développement comme pour les 17 Objectifs de Développement Durable 2015-2030.

Dans ce contexte, Défis Humanitaires a lancé un projet d’adaptation, d’évolution, voire de changement, pour que sa revue mensuelle en ligne réponde mieux aux ruptures en cours, aux impératifs humanitaires et aux attentes des lectrices et lecteurs. Ce projet est porté par son Comité d’Experts, par ses lecteurs et par les débats en cours.

Ce projet auquel nous vous invitons à vous associer intègre les évolutions suivantes :

  • Une nouvelle maquette type média-presse pour gagner en impact.
  • Des fonctionnalités de recherche rapide des articles par auteur et par thème.
  • La publication de « brèves » sur l’actualité.
  • Une évolution de la ligne éditoriale.
  • Un renforcement de notre rédaction pour y parvenir.

Dans ce nouveau numéro de Défis Humanitaires, vous découvrirez des articles sur la crise en Syrie, sur un nouvel outil innovant le Solis bot, une analyse du financement humanitaire de l’Aide Publique au Développement, des témoignages de lecteurs et cet éditorial.

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Alain Boinet.


Découvrez les autres articles de cette édition : 


Syrie, un an après la chute de Bachar El Assad: transition politique et crise humanitaire

La ville d'Alep, dans le nord-ouest de la Syrie UN NEWS
La ville d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie. – ©UN NEWS

Le 8 décembre 2024 a marqué la chute de l’un des régimes les plus répressifs du Moyen-Orient. Après plus de cinquante ans de domination de la famille al-Assad et treize années de guerre destructrice, le pouvoir s’est effondré à Damas. À sa place, le groupe armé islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC) s’est imposé, portant à sa tête Ahmed al – Sharaa, ancien combattant affilié à Al-Qaïda devenu président de facto. Accueilli avec prudence, mais sans hostilité ouverte, par plusieurs capitales occidentales, le nouveau dirigeant s’est rapidement employé à lisser son image et à présenter une vision de rupture pour la Syrie, fondée sur la stabilité, la reconstruction et le retour de l’État. 

Un an plus tard, pourtant, les interrogations demeurent. La chute du régime s’est-elle traduite par un changement tangible pour la population syrienne, au-delà du basculement politique ? Si des avancées institutionnelles et diplomatiques sont mises en avant par le nouveau pouvoir, la réalité du terrain reste marquée par une forte instabilité sécuritaire, des tensions communautaires persistantes et une crise humanitaire toujours massive. En prolongeant l’analyse esquissée dans l’article d’India Hauteville publié dans Défis Humanitaires au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, cet article propose un bilan critique de cette « année d’après», en croisant dynamiques politiques, recompositions sécuritaires et enjeux humanitaires. 

La reconstruction politique se heurte aux réalités du terrain 

Plus d’un an après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie est engagée dans une transition que de nombreux observateurs qualifient de « fragile », tant les avancées institutionnelles demeurent exposées aux tensions sécuritaires et communautaires. Le nouveau pouvoir, issu de la prise de Damas par HTC et incarné par le président auto-proclamé Ahmed al-Sharaa, a cherché à se doter rapidement d’une légitimité politique. En mars 2025, une constitution provisoire a ainsi été adoptée afin d’encadrer une période de transition annoncée d’environ cinq ans. Ahmed al-Sharaa est parvenu au pouvoir à la faveur d’un accord de transition soutenu par les Nations unies, assorti de la promesse d’un retour progressif à la stabilité et de l’organisation d’élections libres à l’issue de cette période. 

Dans la foulée, un gouvernement a été formé, des institutions judiciaires et administratives ont été réactivées et un embryon de Parlement a vu le jour, mêlant élus indirects et personnalités nommées par l’exécutif. Sur le plan formel, ces réformes marquent une rupture avec l’hyperprésidentialisme du régime précédent. Dans les faits, le pouvoir demeure largement concentré autour d’un cercle restreint issu de l’ancienne direction du HTC, ce qui alimente la crainte d’une reproduction de pratiques autoritaires sous un nouveau visage. 

Les élections législatives du 5 octobre illustrent ces limites. Elles n’ont permis l’élection que de six femmes sur les 119 sièges pourvus à ce stade. Les minorités apparaissent, elles aussi, sous-représentées : un chrétien, trois ismaéliens, trois alaouites, quatre kurdes, et aucun druze. Sur un total de 210 sièges, dix-huit restent vacants dans les circonscriptions du nord-est et du sud, notamment à Soueïda où les tensions intercommunautaires persistent. La reconstruction institutionnelle demeure ainsi jalonnée de défis et de profondes discordes. 

Cette dynamique institutionnelle s’est accompagnée d’une amélioration relative de la situation sécuritaire par rapport aux années les plus intenses de la guerre. Les bombardements massifs ont cessé et certaines grandes villes connaissent un niveau de violence plus faible. Derrière ce  tableau officiel, le terrain demeure cependant loin d’être pacifié. 

Les retours de populations illustrent cette ambivalence. Selon les Nations unies, plus d’un million de réfugiés et près de deux millions de déplacés internes seraient rentrés dans leurs zones d’origine depuis décembre 2024, traduisant à la fois un espoir de normalisation et une forte aspiration à la stabilité. Dans le même temps, de nouveaux déplacements continuent d’être enregistrés à chaque reprise des combats. Récemment, autour d’Alep et dans le Nord-Est, l’échec de la mise en œuvre de l’accord de mars 2025 entre le gouvernement et les forces kurdes du Front démocratique syrien (FDS) a conduit à une reprise des affrontements et à la fuite de centaines de milliers de civils. 

La transition syrienne se joue ainsi sur un équilibre précaire. Il y a suffisamment d’éléments de stabilisation pour nourrir l’idée d’un « après-Assad » mais une violence persistante, des tensions identitaires vives et un pouvoir encore peu inclusif qui font planer le risque d’un enlisement de la transition ou d’un basculement vers une nouvelle phase de crise. 

Une diplomatie active pour sortir de l’isolement, mais sous fortes contraintes

Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale.
Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©UN NEWS

Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmed al‑Sharaa a fait de la diplomatie un levier central pour consolider sa légitimité politique, sortir la Syrie de son isolement international et obtenir un allègement des sanctions économiques qui continuent de peser lourdement sur le pays. Autrefois djihadiste allié à Al-Qaïda, il s’emploie à projeter l’image d’un dirigeant pragmatique, soucieux de stabilité et de reconstruction. 

Cette stratégie s’est traduite par une série d’initiatives diplomatiques inédites depuis la chute du régime Assad. En mai 2025, Ahmed al-Sharaa a effectué une visite à Paris, où il a été reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Il a ensuite prononcé un discours lors de la 80ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2025. En novembre 2025, il a par ailleurs été invité à Washington, une première pour un dirigeant syrien depuis la chute de Bachar al-Assad, ce qui marque une possible étape vers une normalisation des relations avec les États-Unis. 

Dans ce contexte, les autorités américaines ont prolongé la suspension du Caesar Act, un régime de sanctions instauré en 2020 à l’encontre de l’ancien gouvernement syrien puis gelé après une rencontre entre Ahmed al-Sharaa et des responsables américains en Arabie saoudite en mai 2025. Cette mesure est considérée comme cruciale pour la Syrie, engagée dans un processus de reconstruction estimé à près de 216 milliards de dollars par la Banque mondiale après près de quinze années de guerre civile. 

Parallèlement, le nouveau pouvoir cherche à redéfinir les termes des alliances héritées de l’ère Assad, notamment avec la Russie. Une rencontre organisée le 15 octobre 2025 a ainsi visé à poser les bases d’une coopération renouvelée, centrée principalement sur les enjeux économiques et les investissements, mais aussi sur le sort des bases russes en Syrie — la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim — ainsi que sur la question du réarmement de l’armée syrienne. Dès le printemps précédent Moscou avait d’ailleurs expédié du pétrole, du diesel et du blé vers la Syrie. 

Cette diplomatie d’équilibriste, qui tente de concilier l’appui financier des pays du Golfe et de la Russie, la reprise des relations avec les États-Unis et les attentes des voisins régionaux, notamment la Turquie, demeure toutefois fragile. Elle reste conditionnée à des engagements difficiles à tenir sur le terrain alors que les combats se poursuivent dans le Nord-Est du pays et que des violations des droits humains continuent d’être signalées. Ces éléments nourrissent les doutes quant à l’ampleur réelle de la transformation politique et sécuritaire engagée sous la présidence d’Ahmed al-Sharaa. 

L’enjeu de la protection des minorités

Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025.
© UNOCHA/Ali Haj Suleiman – Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025

En effet, l’illusion d’une transition pacifiée s’est rapidement heurtée à la réalité des fractures syriennes, exacerbées par des violences ciblées contre les minorités. Dès les premiers mois de 2025, les Alaouites ont payé un lourd tribut. En mars, des massacres sur la côte (Lattaquié, Tartous) ont fait plus de 1 600 morts civils, principalement alaouites. 

Les Druzes ont eux aussi subi une vague d’attaques. Fin avril à Jaramana (banlieue Damas) une centaine de morts lors de heurts avec les forces de sécurité du nouveau régime, puis en juillet à Soueïda, où un incident entre un marchand druze et des Bédouins a dégénéré en affrontements armés d’une semaine (11-17 juillet). Les forces gouvernementales sont intervenues pour « rétablir la stabilité », imposant un couvre-feu, tandis qu’Israël frappait des positions syriennes (15 morts). Amnesty International documente 46 exécutions de druzes (44 hommes, 2 femmes) par balles sur places publiques, dans des écoles, des hôpitaux, des habitations ainsi que des slogans haineux, des  humiliations (rasage moustaches religieuses) et des pillages. Ces événements ont révélé l’incapacité du régime al Sharaa à protéger les minorités ou à imposer un contrôle unifié, laissant place à des milices tribales et djihadistes agissant comme instruments de pression. Certains parlent de « revanche sunnite ». S’il n’arrive pas à reprendre le contrôle de cette situation, et à protéger les minorités, la Syrie risque de plonger de nouveau dans un cycle de violence. 

La crise kurde: la remise en cause de l’Administration autonome du Nord et de l’Est syrien (AANES) aussi appelée le Rojava

Combattants des FDS, 2018, ©Wikimedia Commons

 Mais au-delà des Alaouites et des Druzes, c’est la question kurde qui cristallise aujourd’hui les tensions les plus aiguës de la transition syrienne. 

Effectivement, la nouvelle offensive de Damas contre les Kurdes du Nord‑Est est devenue l’un des points de bascule de la transition syrienne, à la fois militaire, politique et humanitaire.

Depuis le 6 janvier 2026, l’armée syrienne mène une offensive d’ampleur contre les positions tenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS), d’abord à Alep, dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et Achrafieh, puis, après plusieurs jours de combats et un cessez‑le‑feu partiel à Alep, l’offensive est étendue dans le Nord-est. Le 17 et le 18 janvier, les troupes gouvernementales ont repris le contrôle de Raqqa,  Deir ez‑Zor et environ 80% des territoires administrés par le FDS depuis 2016, lorsqu’elles avaient chassé l’État islamique, tandis que les FDS se sont repliées vers les zones à majorité kurde de Kobané et du gouvernorat de Hassaké, qu’elles présentent désormais comme leur « ligne rouge ». 

Un cessez‑le‑feu unilatéral a ensuite été annoncé par Damas le 20 janvier, avec l’engagement de ne pas entrer dans les centres‑villes de Hassaké et Qamichli ni dans les villages kurdes, et un délai accordé aux FDS pour présenter un mécanisme d’intégration. La trêve a  été prolongée de quinze jours le 24 janvier pour permettre le transfert de détenus de l’État islamique d’établissements contrôlés par les FDS vers l’Irak, à l’initiative des Etats-Unis 

Al‑Sharaa a aussi  annoncé une série de gestes symboliques en direction des Kurdes, déclarant la langue kurde « langue nationale », reconnaissant les Kurdes comme « partie constitutive du peuple syrien » et promettant des droits culturels. Ces annonces contrastent brutalement avec la réalité de terrain faite de sièges, de coupures d’électricité et d’eau, de routes bloquées et de déplacements forcés dans les zones kurdes. Elles sont largement perçues comme des signaux politiques adressés à la communauté internationale afin de rassurer les partenaires occidentaux. 

Parallèlement à ces évènements, le pouvoir central a pris le contrôle direct de sites ultrasensibles comme le camp d’Al‑Hol, longtemps administré par les Kurdes et où se trouvent encore plusieurs dizaines de milliers de personnes liées à Daesh, dont environ 6 500 étrangers dans un secteur à haute sécurité. Cette bascule sécuritaire illustre une stratégie de recentralisation des outils de contrôle du djihadisme par Damas, alors même que les risques d’évasions et de reconstitution de réseaux restent élevés.

Une femme portant un gros sac sur la tête et une autre femme tenant un enfant marchent dans une rue d'Alep, en Syrie, alors que des civils déplacés évacuent en raison de l'escalade des hostilités.
Alep, des civils déplacés évacuent en raison de l’escalade des hostilités. ©UN NEWS

L’offensive et les combats qui l’ont précédée ont déclenché une nouvelle vague de déplacements massifs dans le Nord‑Est syrien. Les Nations unies et l’Organisation internationale pour les migrations estiment qu’entre 170 000 et un peu plus de 173 000 personnes ont été déplacées depuis le 6 janvier,  essentiellement dans les gouvernorats d’Alep, Hassaké et Raqqa. 

Des ONG rapportent déjà des décès de civils, y compris d’enfants, dus au froid et à l’absence de chauffage, tandis que les infrastructures d’eau et d’électricité ont été sévèrement touchées autour de  Kobané et dans plusieurs localités de la Djézireh. 

Sur le plan des pertes humaines directes (morts et blessés civils ou combattants kurdes), les chiffres restent fragmentaires et disputés. Les principales sources officielles et onusiennes se concentrent sur les déplacements sans bilan consolidé des victimes, ce qui fragilise toute tentative de quantification précise. Cette opacité statistique nourrit les inquiétudes d’ONG qui évoquent des exécutions sommaires, des violences ciblées et un risque de « nettoyage » ou de mise au pas forcée de communautés kurdes dans plusieurs zones reconquises. 

La situation dans le Nord-est interpelle : Pourquoi Ahmed al‑Sharaa choisit‑il de rouvrir un front avec les Kurdes alors que le pays est exsangue économiquement et politiquement ? Alors même qu’il évite toute confrontation directe avec Israël sur le dossier du Golan, pourtant toujours occupé ? 

Plusieurs logiques se superposent. D’abord, l’enjeu pétrolier, le Nord‑Est concentre une grande partie des ressources en hydrocarbures qui ont jusqu’ici financé l’AANES, et leur reprise permet à Damas de consolider sa base économique.  

Ensuite, la centralisation, le nouveau pouvoir d’al‑Sharaa issu d’une transition marquée par la victoire d’une coalition islamo‑nationaliste refuse tout modèle fédéral et cherche à réintégrer les territoires kurdes dans un cadre étatique unitaire au besoin par la force. Cette volonté coïncide avec l’intérêt de l’État turc qui continue de considérer les FDS comme une extension du Parti des Travilleurs du Kurdistan de Turquie (PKK) et soutient, directement ou indirectement, l’objectif d’empêcher toute autonomie kurde en Syrie et de les affaiblir autant que possible. 

Camp de Al-Hol, majoritairement peuplé de familles de djihadistes présumés © UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Dans ce contexte, les prisons de Daesh et le camp d’Al‑Hol deviennent aussi des leviers politiques en reprenant ces installations, Damas se pose à la fois en partenaire incontournable dans la lutte anti – djihadiste et en acteur capable de gérer un dossier qui embarrasse profondément les puissances occidentales. Les États‑Unis, qui réduisent leur empreinte militaire et poussent aux transferts de détenus vers l’Irak semblent accepter de facto cette recentralisation au prix d’un abandon partiel de leurs anciens alliés kurdes. En effet, Tom Barrack (le représentant local de l’administration de Trump) juge la mission kurde contre Daech « largement périmée » et réduit son engagement.

Alors que la trêve arrivait à échéance, un accord a finalement été annoncé ce vendredi 30 janvier entre le gouvernement d’Ahmed al‑Sharaa et les dirigeants des FDS. Celui‑ci prévoit, sur le papier, l’intégration progressive des forces kurdes dans l’armée nationale syrienne, la réintégration administrative du Nord‑Est dans les structures de l’État et la reconnaissance de certains droits aux kurdes en contrepartie de la fin de toute revendication d’autonomie politique formelle.  

En pratique, cet arrangement entérine la victoire du centre à Damas sur le projet du Rojava dans un État fédéral Syrien, puisqu’il transforme des acteurs jusqu’ici quasi‑souverains en partenaires subalternes, sans garanties constitutionnelles claires ni mécanismes de protection robustes pour les populations kurdes et arabes qui vivaient sous l’AANES. 

Les Kurdes ont toutefois obtenu des avancées notables par rapport aux versions antérieures. L’accord consacre leurs droits nationaux, civils et éducatifs, ainsi que le retour effectif de tous les déplacés dans leurs zones d’origine. Également, ils acquièrent le poste de gouverneur pour la province de Hassaké, assorti d’une division militaire propre de trois brigades, tandis que la police kurde conserve la main sur la sécurité intérieure de leurs territoires et que des postes de commandement au sein de l’armée syrienne leur sont réservés. 

La portée réelle de cet accord reste toutefois incertaine. Sa mise en œuvre dépendra de la capacité de Damas à tenir ses promesses symboliques et à éviter une logique de revanche sécuritaire dans les zones reconquises, mais aussi de la marge de manœuvre que conserveront les élites kurdes pour peser dans l’écriture de la nouvelle architecture institutionnelle. À court terme, l’accord pourrait réduire l’intensité des combats ouverts et rassurer certains partenaires étrangers soucieux de voir un interlocuteur unique reprendre la gestion des prisons regroupant des djihadistes de Daesh et du camp d’Al‑Hol. À moyen terme, il comporte un risque évident : celui de transformer la « normalisation » du Nord‑Est en mise au pas autoritaire, nourrissant de nouveaux ressentiments kurdes qui viendraient fragiliser durablement la transition syrienne. 

Une crise humanitaire persistante 

Un convoi d'aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l'aide de l'ONU et d'autres aides, entre dans le gouvernorat d'As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025.
Un convoi d’aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l’aide de l’ONU et d’autres aides, entre dans le gouvernorat d’As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025. ©UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Derrière les recompositions politiques et sécuritaires, la réalité quotidienne des civils demeure marquée par la précarité et l’insécurité. 

Un an après la chute de Bachar el-Assad, l’espoir suscité par l’ouverture d’une nouvelle séquence politique ne s’est pas traduit par une amélioration significative de la situation humanitaire pour une large partie de la population syrienne. Selon plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain, la crise reste massive, structurelle et largement sous-financée. 

Pour analyser ces défis, cet article s’appuie notamment sur le témoignage de Solidarités International, à travers l’entretien de Thomas Janny, directeur régional Moyen-Orient de l’ONG. Celui-ci rappelle que :  

« La chute de Bachar el-Assad a été perçue par beaucoup comme une libération, avec un espoir légitime après des décennies de dictature. Mais d’un point de vue humanitaire, la crise n’est pas terminée. Si la Syrie se relève politiquement et économiquement il n’est pas garanti que  tout se passe sans à-coups. » 

Malgré le changement de pouvoir, les besoins humanitaires demeurent extrêmement élevés, notamment « en matière d’accès à l’alimentation, aux soins de santé, à l’eau et à l’électricité. » explique Thomas Janny. 

Les chiffres des Nations unies confirment cette situation critique : selon l’ONU 16,5 millions de personnes en Syrie ont encore besoin d’une aide humanitaire en 2025 sur plus de 26 millions d’habitants, plus de 90 %  des Syriens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et plusieurs millions dépendent toujours de l’assistance pour couvrir leurs besoins les plus élémentaires. 

Cette réalité contraste avec certains signes de reprise observés dans les grandes villes routes réparées, bâtiments reconstruits, retour progressif de l’électricité jusqu’à 20 heures par jour des avancées inédites depuis près de dix ans mais qui restent des avancées minimes et très inégalement  réparties sur le territoire. 

L’espoir de normalisation s’est accompagné de mouvements de retour, tant de déplacés internes que de réfugiés, notamment depuis la Turquie et le Liban. Toutefois, la pérennité de ces retours restent largement fragiles et non durables. Comme le souligne Thomas Janny : 

« On a vu des populations rentrer chez elles, puis revenir dans les camps parce que les conditions d’un retour n’étaient pas réunies : pas d’eau, pas d’électricité, peu d’accès à la santé, à l’éducation ou à une activité économique. » 

Au-delà des besoins chroniques, les organisations humanitaires alertent sur un potentiel élevé de nouveaux chocs susceptibles de freiner toute trajectoire vers la résilience. Thomas Janny identifie plusieurs facteurs de risque : 

« Il existe un potentiel de nouveaux chocs, qui peuvent créer de nouveaux besoins et entraver le chemin vers la résilience. Cela inclut la question des minorités, les tensions interconfessionnelles, mais aussi les catastrophes naturelles, les risques sanitaires — comme le retour d’épidémies de choléra — et plus largement les effets du changement climatique et de la raréfaction de l’eau. » 

Ces risques ne relèvent pas d’un scénario hypothétique, des violences localisées ont déjà éclaté dans plusieurs régions du pays, notamment dans les zones côtières alaouites et à Soueïda contre les populations druzes, provoquant plusieurs centaines de morts en quelques semaines, tandis que la reprise des affrontements dans le nord-est entre le gouvernement de transition et les forces kurdes, a entraîné le déplacement de centaines de milliers de civils. À ces dynamiques s’ajoutent des menaces sanitaires persistantes, dans un pays où les infrastructures de santé restent extrêmement fragiles. 

Dans ce contexte, la capacité de réponse des acteurs humanitaires est fortement limitée par la baisse des financements. Selon le suivi onusien du plan coordonné de réponse humanitaire pour 2025, les besoins s’élèvent à 3,19 milliards de dollars, mais seuls 1,11 milliard ont été couverts, soit 34,9%, laissant 65,1 % des besoins non financés (2,08 milliards de dollars). 

©FTS (UNOCHA), suivi des financements des plans coordonnées humanitaires pour la Syrie, au 30 janvier 2026.

Au total, les financements déclarés pour la Syrie selon le Financial Tracking Service (OCHA)  2025 atteignent 2,46 milliards de dollars, dont 45,2 % inscrits dans le cadre du plan coordonné et 54,8 % en dehors, illustrant la fragmentation des flux et la difficulté à couvrir de manière cohérente l’ensemble des priorités humanitaires.

La chute du régime s’est néanmoins traduite par une évolution concrète de l’accès humanitaire. Pour la première fois depuis des années, des ONG internationales ont pu à nouveau circuler sur l’ensemble du territoire syrien y compris dans des zones longtemps interdites aux expatriés. 

« En mai dernier, nous avons pu remonter depuis Damas jusqu’à la frontière turque en passant par le nord-ouest ce qui était impensable auparavant », témoigne Thomas Janny. 

Solidarités International, désormais présente à Damas, est active dans les gourvenorats de Hassaké,  et Raqqa (Nord-Est),Idlieb, Alep et Hama, et emploie plus de 300 personnels principalement syriens.

Face à ces défis, les organisations humanitaires plaident pour le maintien d’une capacité de réponse d’urgence, tout en accompagnant des actions de relèvement précoce et de résilience. Solidarités International structure ainsi son action autour de trois axes : la réponse aux urgences (déplacements, crises sanitaires, conditions hivernales), l’accès durable à des services de base dignes pour les populations déplacées de longue durée, et des projets de résilience, notamment la réhabilitation de marchés et d’infrastructures essentielles. 

Dans ce contexte encore instable, l’espoir diplomatique demeure, comme en témoigne l’annonce d’un soutien européen lors de la visite à Damas dUrsula von der Leyen et d’Antonio Costa, le 9 janvier 2026. L’Union européenne s’est engagée à mobiliser 620 millions d’euros sur la période 2026-2027 en faveur de l’aide humanitaire et du relèvement précoce, un appui toutefois explicitement conditionné à des avancées en matière de stabilité et de gouvernance. 

Mais, comme l’indique Thomas Janny, il faut garder à l’esprit que cette transition reste extrêmement fragile : « Si des programmes de développement sont nécessaires pour aider la Syrie à se relever, il ne faut pas oublier que des millions de personnes sont toujours déplacés et que de nouveaux besoins urgents peuvent surgir à tout moment. Cela nécessite de conserver une capacité d’action humanitaire significative.  » 

Perspectives 

Ainsi, la Syrie a encore du chemin à faire pour se reconstruire, mais surtout pour créer un véritable État de droit. L’avenir reste incertain et beaucoup de questions demeurent :  

La transition actuelle permettra‑t‑elle d’intégrer réellement les minorités, de protéger les Kurdes du Nord‑Est et d’éviter de nouveaux cycles de violences ciblées ? Le pouvoir d’Ahmed al‑Sharaa acceptera‑t‑il de partager l’autorité, de limiter la centralisation et de garantir des droits effectifs, au‑delà des seuls gestes symboliques ? La communauté internationale maintiendra‑t‑elle ses engagements humanitaires et financiers alors que les besoins restent massifs et que la fatigue des donateurs s’installe ?  

Que se passera‑t‑il pour les milliers d’anciens combattants de Daesh et leurs familles enfermées depuis des années dans des camps et des prisons : seront‑ils jugés, transférés, libérés, ou continueront‑ils à vivre dans un no man’s land juridique, avec le risque de nouvelles évasions et d’une résurgence jihadiste ? Le passage de ces sites sous contrôle direct de Damas peut‑il vraiment renforcer la sécurité, alors que les conditions de détention restent incertaines et que les pays d’origines ne souhaitent pas le rapatriement de leurs ressortissants mais leur jugement par des tribunaux là où  ils ont pu commettre des crimes ? 

À Kobané, Qamichli, Hassaké et Amouda, les populations kurdes et les FDS verront-elles leurs avancées (droits culturels, sécurité intérieure) respectées, ou le pire reste-t-il à craindre avec des attaques résiduelles, de nouveaux déplacements et une érosion progressive de leur autonomie ? 

 Dans ce contexte, plus que jamais, l’avenir de la Syrie dépendra de choix politiques, d’un engagement international durable et de la capacité du pays à transformer cette transition fragile en paix réelle et inclusive. 

Lorine Baravi.


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