Aide Publique au Développement : l’effondrement ?

Interview croisée de Thierry Mauricet et Xavier Boutin, présidents de la Coordination Humanitaire et Développement (CHD)


« L’aide publique au développement n’est pas une dépense, c’est un investissement pour la paix et la dignité humaine »

Assemblée Générale 2025 – CHD

Défis Humanitaires : La Coordination Humanitaire et Développement (CHD) joue aujourd’hui un rôle clé entre les acteurs de l’urgence et du développement. Pouvez-vous rappeler ce qu’elle représente et comment elle s’inscrit dans le paysage de la solidarité internationale ?

Thierry Mauricet : La CHD rassemble aujourd’hui 59 ONG françaises, engagées sur les terrains de crise comme dans les programmes de développement à long terme. Ensemble, ce sont 2.675 projets ou programmes déployés, dans plus de 120 pays, par 28.099 personnels. En 2024, les organisations membres de la CHD, ont réussi à mobiliser 2,1 milliards d’euros, pour soutenir des millions de personnes. La CHD constitue un espace unique de dialogue entre acteurs de l’humanitaire et du développement, deux mondes qui, bien que complémentaires, ne travaillent pas toujours dans les mêmes temporalités ni avec les mêmes outils.

Xavier Boutin : la CHD représente aussi les acteurs de terrain au cœur de Coordination SUD (CSUD), dont nous sommes pleinement membre. Cette appartenance nous donne une voix collective au sein du paysage institutionnel français. Avec Coordination SUD, nous partageons le même objectif : défendre une politique ambitieuse de solidarité internationale. La CHD en est un pilier, en portant les spécificités « terrain » des ONG qui allient urgence, reconstruction et développement, et en plaidant intensément pour le cofinancement public des ONG.

Défis Humanitaires : L’aide publique au développement (APD) a connu une croissance entre 2014 et 2022. Quels en ont été les moteurs ?

Thierry / Xavier :  Plusieurs dynamiques ont convergé pour expliquer cette progression. Entre 2017 et 2022, l’APD française est passée de 0,43 % (soit 10,1 milliards d’euros) à 0,56 % du RNB soit 15,2 milliards d’euros ce qui a permis à la France de devenir le 4ᵉ bailleur mondial. Cette hausse a été soutenue par un plaidoyer fort de la société civile, notamment porté par la CHD au sein de Coordination SUD. En 2016, la France figurait parmi les derniers pays du Comité d’Aide au Développement (CAD) de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), avec seulement 2,8 % de son APD transitant par les ONG, contre une moyenne européenne avoisinant les 15 %[1]. Cette situation a contribué à une prise de conscience de l’État. Toutefois, cette trajectoire s’est brutalement interrompue en février 2024, le Ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique Bruno Le Maire ayant décidé d‘amputer 742 M€ de la mission « Aide publique au développement »,

Défis Humanitaires : L’actualité budgétaire de ces derniers mois a été marquée par une contraction inédite de l’APD. Comment analysez-vous cette évolution ?

Thierry Mauricet : Contraction, c’est peu dire. Entre 2024 et 2026, ; si le Projet de Loi de Finances (PLF) 2026 est adopté tel quel, les crédits budgétaires de l’APD passeraient de 5,9 milliards d’euros à seulement 2,9 milliards. C’est une division par deux en trois ans, un recul historique qui ramènerait la France à des niveaux de financement comparables à ceux du début des années 2010.

Xavier Boutin : Ce qui est particulièrement alarmant, c’est l’impact sur les dispositifs qui soutiennent directement les ONG. En 2023, le budget alloué à l’aide-projet de l’AFD, à l’Initiative des Organisations de la Société Civile (I-OSC), au Fonds d’urgence humanitaire (FUH) et au Volontariat s’élevait à 1,3 milliard d’euros[2]. En 2026, ce montant tomberait à 497 millions d’euros, soit une baisse de plus de 60 %. C’est un revirement stratégique brutal, qui marque un désengagement clair de l’État vis-à-vis de la société civile. Cela signifie moins de moyens pour répondre aux besoins des 350 millions de personnes nécessitant une aide humanitaire selon l’ONU en 2025. Ce recul français s’inscrit dans une tendance mondiale, amorcée dès 2021 au Royaume-Uni, puis en Allemagne et aux Etats-Unis sous l’administration Trump.

Thierry Mauricet : Cette réduction n’est pas seulement budgétaire, elle est politique. Elle remet en cause le rôle des ONG dans la mise en œuvre de la solidarité internationale, alors même qu’elles sont en première ligne face aux crises humanitaires, climatiques et géopolitiques. La CHD alerte : ce sont les financements transitant par les ONG qui sont les plus durement touchés, alors qu’ils sont essentiels pour agir rapidement, efficacement et au plus près des besoins des populations.

Evolution des financements AFD et humanitaires aux ONG 2022-2026

Défis Humanitaires : Quelles conséquences concrètes observez-vous sur le terrain ?

Thierry Mauricet : Chaque coupe budgétaire se traduit par des programmes suspendus ou arrêtés, des personnels locaux non renouvelés, des partenaires fragilisés. Pour visualiser l’impact humain : la baisse constatée à ce jour, 2,3 Md€, aurait permis de financer la vaccination de base de plus de 71 millions d’enfants, l’aide alimentaire d’un an pour 4 millions de foyers, l’accompagnement scolaire de 17 millions d’enfants, l’hébergement d’urgence pour 45 millions de familles ou encore la formation agricole de 2 millions de jeunes[3]. Ces coupes touchent de plein fouet les programmes humanitaires et de développement dans des pays déjà fragiles comme le Soudan, la République Démocratique du Congo, l’Afghanistan, le Tchad, Madagascar ou le Liban où certaines ONG ont dû mettre en pause leurs activités de soins de santé, de sécurité alimentaire, d’eau et d’assainissement, d’éducation ou d’agriculture. Ce sont des populations entières qui se retrouvent dans l’incertitude.

Xavier Boutin : Et ce n’est pas qu’une question de chiffres. Derrière chaque projet suspendu, il y a des communautés qui perdaient peu à peu leur dépendance à l’aide d’urgence. Les ONG françaises travaillent depuis des années à favoriser l’autonomie, à former des jeunes agriculteurs, à renforcer les systèmes de santé. Quand le financement s’arrête, c’est toute la chaîne du développement qui se brise.

Le docteur Fabien Kibukila, de Première Urgence, s’entretient avec un agent de liaison communautaire dans le camp de déplacés de Zayna. 28 novembre 2023, province du Nord-Kivu, RDC. ©PUI

Défis Humanitaires : Pourtant, l’APD a montré des résultats impressionnants…

Xavier Boutin : Absolument. L’APD a permis des progrès majeurs. En vingt ans, selon l’OMS et le Fonds mondial, plus 70 millions de vies ont été sauvées grâce à la lutte contre le SIDA, le paludisme et la tuberculose[4]. L’Unicef indique que le nombre d’enfants non scolarisés au niveau secondaire a diminué de 30 %[5]. Et au-delà des chiffres, il s’agit de stabilité politique et de prévention des crises. Le Fonds Monétaire International (FMI) estime qu’un dollar investi dans la prévention rapporte 103 dollars en retombées économiques[6]. Peu d’investissements publics ont un tel rendement social.

Thierry Mauricet : Ces résultats sont la preuve que l’APD fonctionne, qu’elle n’est pas un puits sans fond. Elle sauve des vies et contribue indirectement ou directement à la paix, à la sécurité et à la dignité humaine. C’est pourquoi nous disons que l’APD n’est pas une dépense, mais une stratégie responsabilité internationale.

Défis Humanitaires : Comment réagit l’opinion publique française à cette situation ?

Thierry Mauricet : Les Français soutiennent massivement la solidarité internationale. Selon une enquête Harris Interactive, deux tiers de nos concitoyens y sont favorables[7], et cette proportion grimpe à plus de 80 % chez les jeunes[8]. Ce soutien est essentiel : il nous montre que la société française reste profondément attachée à ses valeurs de solidarité, au-delà des clivages politiques.

Xavier Boutin : C’est d’autant plus frappant que dans d’autres pays, comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, les coupes ont souvent été justifiées par une opinion publique supposée hostile à l’aide. En France, c’est l’inverse : la société est en avance sur ses dirigeants. 56 % des Français souhaitent maintenir ou augmenter l’APD selon Focus 2030[9]. Cela crée un espace démocratique pour faire entendre notre voix.

Défis Humanitaires : Quelle est la position de la CHD face à cette situation ?

Thierry Mauricet : Nous demandons de sanctuariser un plancher de cofinancements pour les ONG, de prioriser les Organisations Humanitaires de Développement (OHD) françaises et les organisations de la société civile des pays partenaires, et de limiter les intermédiaires entre bailleurs et terrain. L’effet levier du cofinancement est puissant parce que chaque euro investi en solidarité internationale en attire d’autres. Les financements de l’État permettent d’obtenir des cofinancements européens, multilatéraux ou privés, démultipliant l’impact des projets. Par exemple, un projet agricole financé à 20 % par l’Agence Française de Développement (AFD) peut mobiliser 80 % supplémentaires auprès d’autres bailleurs[10]. Sans ce premier euro public, rien n’existerait.

Xavier Boutin : Et au-delà de l’effet financier, il y a un effet politique et symbolique. Quand la France soutient un projet au Niger, au Cameroun ou à Haïti, elle envoie un signal de confiance. C’est aussi une manière d’affirmer une présence française positive, fondée sur la coopération et non sur la seule logique sécuritaire.

Défis Humanitaires : Quelles actions concrètes la CHD met-elle en œuvre pour ses membres ?

Xavier Boutin : A partir de février 2025, la CHD a initié démarche « Affaires publiques » afin de renforcer le dialogue avec les parlementaires et les décideurs publics. Nous les rencontrons régulièrement pour expliquer, chiffres à l’appui, l’impact de l’APD, et en particulier le rôle des OHD, sur la santé, l’éducation ou la sécurité alimentaire. Notre approche est non partisane : nous rappelons que la solidarité internationale n’est ni de droite ni de gauche, mais qu’elle reflète la place et les valeurs de la France dans le monde.

Thierry Mauricet : Nous agissons en complémentarité et en parfaite synergie avec Coordination SUD, qui porte la voix de l’ensemble des ONG de développement. La CHD a ainsi proposé et obtenu auprès de Coordination SUD de proposer un amendement au PLF2026, sécurisant un strict minimum de cofinancement pour les projets de terrain des ONG françaises et des OSC locales. Cet effort minime de 186 millions d’euros représentant 0,03% des crédits du budget de l’État et 4,2% de la Mission APD permettrait aux ONG de maintenir un minimum d’activités et pour certaines, de survivre.

Défis Humanitaires – Comment envisagez-vous l’avenir, notamment pour 2026 et 2027 ?

Xavier Boutin : Le PLF 2026 du gouvernement représente une très forte menace pour les cofinancements publics de nos projets humanitaires, de développement et pour le volontariat, et pour l’existence même de certaines organisations. Toute la gouvernance de la CHD est fortement mobilisée pour convaincre les décideurs publics de le corriger. Les organisations membres, pourtant très mobilisées sur leurs problématiques terrain, elles ausi nombreuses, se mobilisent également, ce qui est un signal fort adressé aux autorités.

Après l’adoption de la loi de finances, nous maintiendrons un dialogue constant avec les décideurs publics, pour éviter de nouvelles menaces, et continuer de faire connaître la forte valeur ajoutée des actions de nos organisations.

Thierry Mauricet : Parallèlement, nous avons initié plusieurs pistes de réflexions : réduire les coûts inéligibles (avec Donnadieu & Associés), mutualiser les ressources humaines, étudier les rapprochements voire fusions entre organisations, … Certaines organisations semblent aussi intéressées par de nouvelles modalités de coopération avec les bailleurs internationaux, par exemple les prêts.

Défis Humanitaires : Quel message souhaitez-vous adresser au moment où le débat budgétaire de 2026 s’ouvre ?

Thierry Mauricet : Il est essentiel de rappeler que les ONG françaises jouent un rôle irremplaçable dans la solidarité internationale. Elles interviennent là où les institutions ne peuvent pas toujours aller, avec agilité, proximité et expertise. Elles sont capables de mobiliser rapidement leur expertise, des ressources, de travailler avec des partenaires locaux, et d’innover face à des contextes complexes. En 2023, les dispositifs qui leur étaient accessibles Don-projet AFD, Initiative-OSC, Fonds d’urgence humanitaire, réserve de crise, volontariat – représentaient 1,3 milliard d’euros. En 2026, ce montant risque de chuter à 497 millions d’euros. Ce n’est pas une simple baisse : c’est un effondrement. Ce sont des milliers de projets, de partenariats, d’emplois et d’actions concrètes qui sont menacés. La France ne peut pas se permettre de fragiliser un secteur aussi stratégique, reconnu pour son efficacité et sa légitimité sur le terrain.

Xavier Boutin : Plus largement, il faut rappeler que l’APD est un investissement dans la stabilité mondiale. Elle contribue à prévenir les conflits, à renforcer les systèmes de santé, à lutter contre les inégalités et à accompagner les transitions écologiques. Le développement fonctionne : les progrès réalisés ces dernières décennies en matière de santé, d’éducation ou de réduction de la pauvreté en témoignent. Casser cette dynamique, c’est affaiblir un levier essentiel de l’action internationale de la France. La Loi d’orientation et de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales (LOP-DSLIM) de 2021, adoptée à l’unanimité, portait une vision ambitieuse et partagée. Aujourd’hui, moins d’un tiers de ses engagements ont été concrétisés. Il est temps de réaffirmer une volonté politique forte, à la hauteur des enjeux et des responsabilités de la France dans le monde.

Filière construction à Libéria, 2024.©IECD

Conclusion
Les défis sont immenses, mais la mobilisation reste intacte. Les ONG françaises, réunies au sein de la CHD et de Coordination SUD, s’inscrivent dans une tradition de solidarité internationale engagée depuis les années 1970. Ce modèle, modernisé au fil du temps, fonctionne aujourd’hui efficacement : il repose sur la coopération, l’ancrage local et l’innovation. Il serait incompréhensible de le fragiliser au moment où les besoins humanitaires et de développement n’ont jamais été aussi pressants.
Comme le résume Thierry : « Ce n’est pas une question de moyens, c’est une question de priorités. »
Et Xavier d’ajouter : « L’aide publique au développement n’est pas une dépense, c’est un investissement dans la paix, la stabilité et la dignité humaine. »

 

[1] Les ONG françaises face à la globalisation de l’aide, Vincent Pradier, URL : Les ONG françaises face à la globalisation de l’aide

[2] En autorisations d’engagement

[3] Note de position PLF 2026 : Alerte rouge sur le budget de la solidarité internationale, Coordination Sud, 10/2025, URL : CSUD_Alerte_rouge_budget_SI_PLF2026_oct2025.pdf

[4] Rapport annuel 2025 sur les résultats du Fonds Mondial, URL : Rapport sur les résultats du Fonds mondial : 70 millions de vies ont été sauvées, mais les progrès sont menacés – Communiqués de presse – Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme

[5] Note de position PLF 2026 : Alerte rouge sur le budget de la solidarité internationale, Coordination Sud.

[6] The Urgency of Conflict Prevention – A Macroeconomic Perspective, IMF Live, 20/12/2024, URL : The Urgency of Conflict Prevention – A Macroeconomic Perspective

[7] Enquête Solidarité internationale : la lucidité des Français, 06/2025, URL : https://www.jean-jaures.org/wp-content/uploads/2025/06/Solid_intern.pdf

[8] Rémy Rioux (AFD) : « Les jeunes sont plus favorables à l’aide au développement », Le Dauphiné, 05/2025, URL : Exclusif. Rémy Rioux (AFD) : « Les jeunes sont plus favorables à l’aide au développement »

[9] Une majorité de Français.es en faveur d’un maintien ou d’une augmentation de l’aide publique au développement, Focus 2030, 19/06/2025, URL : Une majorité de Français·es en faveur d’un maintien ou d’une augmentation de l’aide publique au développement

[10] L’initiative sur l’intégration du passage à l’échelle dans les organisations de bailleurs de fonds – AFD, Éric Beugnot, 03/2025, URL : VScaling-at-AFD-fr-FINAL.pd

 

 

https://www.c-hd.org/

 

Thierry Mauricet :

Après une formation en école de commerce à l’Institut Européen des Affaires, en droit à l’université de Paris X et une activité professionnelle de publicitaire pendant 7 années, Thierry Mauricet a co-fondé l’association Première Urgence en juin 1992 pour venir en aide aux populations assiégées dans Sarajevo en Bosnie-Herzégovine. De 1994 à 2011, il a exercé la fonction de Directeur Général de l’association.

Il est aujourd’hui Directeur Général de Première Urgence Internationale, association issue de la fusion de deux ONG françaises en avril 2011. Il est également Président de la Coordination Humanitaire et Développement, Administrateur de Coordination SUD, membre du Conseil National du Développement et de la Solidarité Internationale, membre du Comité de pilotage de la Conférence Nationale Humanitaire du Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères, membre du Comité d’orientation stratégique du Forum Espace Humanitaire, et membre du Conseil d’orientation de la revue internationale Alternatives Humanitaires.

Première Urgence Internationale a pour objectif d’apporter une aide intégrée dans les domaines de la santé, la sécurité alimentaire, la nutrition, la réhabilitation et la construction d’infrastructures, l’accès à l’eau, l’hygiène et l’assainissement, la relance économique, l’éducation et la protection, en faveur des populations civiles victimes ou mises en péril par les effets de guerres, de catastrophes naturelles, des conséquences du réchauffement climatique, et d’effondrement économique consécutif à un bouleversement politique international ou national. Le budget annuel de Première Urgence Internationale est de 140 M€ et ses 3 500 salariés mettent en œuvre 200 projets dans 26 pays en faveur de plus de 6 millions de personnes vulnérables.

 

Xavier Boutin, Directeur général et co-fondateur de l’IECD, Président de la CHD

Après un master à la European business school de paris, une maîtrise en droit des affaires et une licence en philosophie, Xavier Boutin débute sa carrière en 1978 dans le commerce international des céréales chez Louis Dreyfus. En 1980, il décide de se consacrer à l’enseignement de la philosophie et à la formation des jeunes et prend, deux ans plus tard, la direction d’une association d’éducation populaire. Soucieux d’être solidaire envers les populations en difficulté, Xavier Boutin co-fonde en 1988 l’Institut Européen de Coopération et de Développement (IECD) dont il assure la direction exécutive. L’IECD répond d’abord aux sollicitations d’acteurs de la société civile, à Madagascar en 1989, puis au Liban et au Cameroun. Progressivement, l’association étendra ses activités en Afrique subsaharienne, au Proche-Orient, mais aussi en Amérique latine et en Asie du Sud-Est. Aujourd’hui, elle intervient dans 18 pays et accompagne la mise en œuvre de 38 projets de développement. En 25 ans, l’IECD a développé une expertise reconnue dans trois cœurs de métier : la formation technique et l’insertion professionnelle des jeunes, l’appui aux petites entreprises et l’accès des populations vulnérables à l’éducation et à la santé. Depuis juin 2013, Xavier Boutin assure, avec Thierry Mauricet, la présidence de la CHD. Précédemment, il a été membre du conseil d’administration de la Coordination d’Agen et, de 1997 à 2011, trésorier de Coordination Sud. Xavier Boutin enseigne également à l’IRCOM et intervient dans de nombreux colloques sur les questions liées au développement.

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L’humanitaire sanctionné ?

Une interview avec Thierry Mauricet, directeur général de Première Urgence internationale, sur les conséquences des régimes de sanctions et de mesures anti-terroristes sur les transferts bancaires des organisations humanitaires.


Alain Boinet : Thierry, peux-tu nous préciser quelles sont les conséquences concrètes des régimes de sanctions et des mesures anti-terroristes sur les transferts bancaires des organisations humanitaires pour financer leurs projets d’aide aux populations victimes des crises et quelles en sont les conséquences ?

Thierry Mauricet : L’aide humanitaire apportée par les ONG ne peut se faire sans moyens financiers. Au-delà de la collecte de fonds issue de la générosité publique (et qui témoigne de la confiance des citoyens dans l’humanitaire non gouvernemental), la plupart des ONG bénéficient de financements issus de bailleurs institutionnels, telle la Commission Européenne, ou différentes agences onusiennes comme UNHCR, UNICEF, PAM, pour ne citer qu’elles. De même de nombreux états allouent des fonds aux agences d’aide comme les États-Unis par l’entremise de The United States Agency for International Development (USAID) ou The Office of U.S. Foreign Disaster Assistance (OFDA) ou encore la Grande-Bretagne par celui du DFID (Department for International Development), sans oublier par le biais du Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du Ministère des Affaires Étrangères ou de l’Agence Française de Développement (AFD).

Il est fréquent que ces financements concernent des programmes d’assistance à des populations vivant dans des pays sous embargos et/ou sous sanctions financières mises en place par l’ONU, l’Union européenne, The Office of Foreign Assets Control (OFAC) of the US Department of the Treasury, sans oublier les états, dont la France. Les bailleurs publics de l’aide humanitaire ne l’ignorent évidemment pas. En accordant des fonds aux ONG, ils reconnaissent que les organisations humanitaires dans leur travail de terrain ne sont pas concernées par ces régulations.

Cependant, à partir de janvier 2015, suite à la lourde sanction financière imposée à BNP Paribas par le Ministère de la Justice américaine pour avoir violé l’embargo américain sur certains pays, les banques françaises ont toutes progressivement durci leurs règles de conformités bancaires. Si cette démarche est compréhensible (car elles relèvent de la Loi de Régulation Bancaire et Financière et du Code monétaire et financier), elle aboutit à rendre aujourd’hui extrêmement complexe voire parfois impossible de transférer les fonds nécessaires à la mise en œuvre des projets d’aide humanitaire vers les pays sous embargos et/ou sous sanctions financières, alors que des crises humanitaires s’y déroulent. Il arrive même que ces normes de conformité s’étendent à des états tiers non concernés par un régime de sanctions internationales, mais situés dans des zones considérées comme « à risque ».

Les pays concernés par les régimes géographiques et/ou thématiques (pour lutter contre le financement du terrorisme) de sanctions en vigueur sont actuellement les suivants :

Afghanistan, Biélorussie, Burundi, République démocratique du Congo, Corée du Nord, Guinée-Bissau, Guinée, Iran, Irak, Liban, Libye, Mali, Myanmar, Nicaragua, Niger, République Centrafricaine, Somalie, Soudan, Soudan du Sud, Syrie, Ukraine, Venezuela, Yémen, Zimbabwe. Les ONG y sont partout présentes.

Une infirmière examine un enfant lors d’une consultation dans un centre de santé soutenu par l’ONG d’aide humanitaire Première Urgence Internationale, à Bangui, capitale de la République Centrafricaine, le 18 janvier 2018 / ©Gwenn Dubourthoumieu

Les banques françaises demandent ainsi systématiquement que chaque transfert soit documenté (contrat de travail et fiche de paie pour les salaires des expatriés lorsque leur nom ou leur nationalité est suspectée, contrat du/des bailleurs de fonds institutionnels pour l’envoi de trésorerie ou paiements des fournisseurs sur les pays d’intervention, etc.). Cette lourdeur administrative de plus en plus accentuée est pourtant aujourd’hui pour une ONG presque le cas « idéal », car nombreuses sont les banques qui désormais refusent totalement l’exécution des ordres de transfert à destination de ces pays en dépit de toutes les autorisations et dérogations obtenues et produites par les ONG de la part de la DG Trésor, des Nations unies et de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC).

Les transferts de fonds sont indispensables à la mise en œuvre de l’aide humanitaire sur le terrain, et pour cela, les ONG basées en France ont besoin de recourir au système bancaire français. Mais compte tenu des blocages liés à une interprétation excessive des règles de conformité par la quasi-totalité des banques, elles sont de plus en plus souvent dans l’obligation de demander à leurs personnels de procéder à l’acheminement physique et en numéraire des fonds nécessaires à la poursuite des projets d’aide ou de recourir à des systèmes parallèles de transfert de fonds via des agents de transfert monétaires. Ces modalités alternatives de transfert de fonds limitent les capacités d’action des ONG et font encourir des risques sécuritaires à leurs personnels. En effet, au-delà des risques encourus par les transferts physiques, les retards de paiements des fournisseurs locaux peuvent également entraîner de graves problèmes sécuritaires sur les personnels des ONG.

Pour illustrer sous un autre angle ces difficultés bancaires, les ONG font également face à des problèmes pour réceptionner les fonds qui leurs sont alloués par les bailleurs institutionnels. En effet, lorsque ces paiements sont adressés aux ONG et qu’ils concernent un projet dont l’action se déroule dans un pays faisant l’objet d’un embargo et/ou de sanctions, il n’est pas rare que ces paiements soient bloqués par la banque récipiendaire au motif que cette transaction est contraire à sa politique de conformité (y compris lorsque ces fonds sont adressés par l’US Department of State, qui est l’équivalent du Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères).

Ces difficultés de transfert et de réception des fonds impactent la trésorerie des ONG et par voie de conséquence leurs équipes sur le terrain, ce qui constitue un frein, pour ne pas dire une entrave, aux opérations de secours et d’assistances qui sont pourtant indispensables aux populations vulnérables auxquelles nous venons en aide.

Face aux risques d’emploi frauduleux des fonds dans des crises où opèrent des groupes qualifiés de terroristes, les ONG humanitaires ont pris de nombreuses mesures de protection et de contrôle, quelles sont-elles et est-ce suffisant ?

La redevabilité et la transparence constituent des élément-clés de la légitimité des ONG humanitaires. Se prémunir de tout risque de détournement de fonds est une préoccupation de tous les instants. Rendre des comptes sur les fonds dont elles disposent, la manière dont elles les utilisent, les programmes qu’elles conduisent font partie intégrante de leur gestion opérationnelle et financière. Divers codes de conduite, auxquels de nombreuses ONG adhèrent, ainsi que des pratiques organisationnelles largement partagées rappellent d’ailleurs la nécessité pour toute association de se considérer comme responsable, tant à l’égard des bénéficiaires de l’aide, que vis-à-vis des donateurs.

Dans la pratique, la réalisation de ces objectifs mobilise diverses parties prenantes au sein et autour de l’ONG : les financeurs privés ou publics de l’aide avec leurs exigences de rigueur, de transparence, de redevabilité, de traçabilité et d’efficacité ; le personnel national et international de l’ONG pour lequel l’engagement, la motivation et la qualité sont des valeurs cardinales ; les populations destinataires des programmes de l’ONG qui, dans leur situation de vulnérabilité, attendent rapidité, efficacité, qualité, pertinence et pérennité.

Robina Awujia, sage-femme pour Première Urgence Internationale, vient d’aider à mettre au monde la petite Adut Mabior, au centre de santé de Majak Kaar, situé au nord-ouest du Soudan du Sud, le 30 avril 2018 / ©Gwenn Dubourthoumieu

En vue de respecter ces exigences diverses, et d’expliquer aux bailleurs, au public et à tout organisme de contrôle, la façon dont les dons et financements sont répartis, à quelles fins ils ont été utilisés et les résultats attendus, les associations ont toujours mis en œuvre des mécanismes concrets visant à mobiliser et responsabiliser ceux qui sont en charge de la réalisation des projets et se soumettre, en parallèle, à des processus externes d’évaluation des résultats et de redevabilité.

Il importe de noter que ces dernières années les ONG ont été confrontées à une augmentation exponentielle des dispositifs de contrôle et d’audit (ex ante et ex post) de la part des bailleurs publics, en dépit de leur caractère parfois redondant ou en décalage avec les réalités opérationnelles. Ces contraintes administratives croissantes entraînent une forte augmentation du nombre des personnels employés par les ONG pour qu’elles restent en capacité de les satisfaire.

Pourtant, le « Grand Bargain », lancé lors du Sommet Humanitaire Mondial en mai 2016, s’était conclu par un accord pris entre les plus grands donateurs et agences humanitaires (24 États dont l’Angleterre, les USA, la France, l’Allemagne, la Suède, la Suisse, et la Commission européenne) les engageant à améliorer l’efficience et l’efficacité de l’action humanitaire sous différents aspects, dont l’harmonisation et la simplification des exigences en matière de rapports.

Cet engagement est en fait resté sans effet et chaque bailleur de fonds a toujours tendance à appréhender de façon unique les éléments de sa relation avec les ONG, lesquelles doivent alors jongler entre diverses politiques, contraintes administratives et opérationnelles, modes et cadres de fonctionnement.

Pour démontrer que les ONG atteignent les objectifs des programmes ayant justifié la levée de fonds, il serait temps que les bailleurs publics s’attachent à trouver, dans leurs demandes légitimes de redevabilité, le juste équilibre entre les processus opérationnels de délivrance de l’aide, et la mise en place des politiques, systèmes et procédures de contrôles.

Tu as initié, il y a déjà plusieurs années, cette question au sein de la CHD puis de Coordination Sud et dans le cadre du Groupe de Concertation Humanitaire avec le Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Qu’est-ce-qui a été fait jusqu’à présent et où en êtes-vous aujourd’hui ?

En février 2017, un groupe de travail intitulé « Accès humanitaire & Système bancaire » s’est constitué au sein de la Coordination Humanitaire & Développement (CHD), collectif regroupant 52 ONG. Dès sa création, ce groupe a rassemblé plus d’une vingtaine d’ONG adhérentes ou invitées. Toutes les ONG ayant participé à cette première rencontre ont fait état des mêmes difficultés en matière de transferts bancaires et de leurs inquiétudes croissantes de ne plus pouvoir poursuivre leurs opérations de secours si ces blocages persistaient et/ou s’amplifiaient.

En conclusion de cette première rencontre, il a été décidé d’organiser au plus vite une rencontre entre les ONG et les différents Ministères et administrations de l’État impliqués dans cette problématique (le Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères, le Ministère des Armées, le Ministère de l’Intérieur et le Ministère de l’Economie et des Finances, afin que puisse être arrêtée une position commune sur ce sujet, dans une optique tripartite (État/ONG/Banques) de transparence et de sécurisation mutuellement agréées et garanties, pour que les banques exécutent à nouveau, et en toute confiance, les ordres de transferts bancaires à destination des pays sous sanctions ainsi que des États voisins.

Après explication de la problématique et sollicitation adressée au Directeur du Centre de Crise et de Soutien de l’époque, une réunion fut organisée fin 2017. Autour d’une même table se sont réunis quelques ONG adhérentes de la CHD, les représentants de la DG Trésor, de l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution (ACPR), de l’organisme de Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins (TRACFIN), du Ministère de la Défense, du Ministère de l’Intérieur ainsi que plusieurs responsables des services de la conformité d’établissements bancaires français. Pour la plupart de ces administrations et services, la problématique exposée et ses conséquences fut quasi une découverte.

S’en sont suivies de nombreuses rencontres entre les ONG, le CDCS, la DG Trésor et certains services de conformité des banques (qui pour ces deux derniers n’avaient à l’origine aucune connaissance des processus pourtant courants de redevabilité, de contrôle et de conformité déjà pratiqués par les ONG).

Parallèlement à ces discussions, certaines recommandations et déclarations ont été faites sur cette problématique afin que soit pris en considération le positionnement spécifique des ONG telles que la Commission Nationale Consultative de Droits de l’Homme dans son avis d’octobre 2018, le Conseil de sécurité des Nations Unies dans sa résolution 2462 de mars 2019 ou le Groupe d’Action Financière (GAFI) au travers de sa recommandation N° 8.

Première Urgence Internationale en Irak / ©Thibault Savary

En 2019, les blocages bancaires se sont poursuivis et renforcés. L’approche maximaliste de la gestion du risque a conduit certaines banques françaises à clôturer les comptes d’ONG au motif que leurs activités avaient lieu dans des pays faisant l’objet d’embargos et de sanctions, ou demandant la signature de lettre d’affirmation stipulant que l’ONG concernée s’interdisait d’intervenir dans certains pays faisant l’objet de ces mêmes sanctions. Coordination SUD (regroupant 175 ONG) s’est à son tour impliquée activement dans ce plaidoyer, et le nouveau Directeur du CDCS s’est à son tour emparé du sujet. Mandaté par le Directeur adjoint de cabinet du Ministre, les initiatives sous l’égide du CDCS se sont multipliées (réunions interministérielles, réunions de concertation à Bruxelles) et les rencontres ONG/DG Trésor/banques se sont poursuivies.

Début janvier 2020, quelques représentants d’ONG ont été invités à rencontrer le Président de la République pour évoquer la situation humanitaire en Syrie. C’est à cette occasion que j’ai pu évoquer les difficultés que nous rencontrions en matière de transferts bancaires. Le Président a découvert l’ampleur des problèmes induits par ces blocages du système bancaire et a demandé à la Cellule diplomatique de l’Élysée de se saisir du sujet. Malheureusement, la pandémie de la Covid-19 a touché la France à son tour quelques semaines après cette rencontre stoppant ainsi la dynamique engagée.

Ces 4 années écoulées se résument à un véritable chemin de croix pour acculturer toutes ces parties prenantes qui ne connaissaient pas le fonctionnement des ONG. Les convaincre des bonnes pratiques mises en place par les ONG (pourtant bien connues du MEAE), et démontrer sans cesse leur professionnalisme et leur grande rigueur, sans pour autant obtenir de réel assouplissement de la part des banques, bien au contraire.

Le 21 janvier 2018, Morgane Faber, logisticienne pour Première Urgence Internationale, réceptionne des médicaments destinés à l’hôpital de Ndele et aux 20 centres de santé soutenus par l’ONG au nord de la Centrafrique / ©Gwenn Dubourthoumieu

Qu’en est-il des pratiques des partenaires institutionnels en France, qu’il s’agisse du CDCS et de l’AFD ? A ce sujet, il semble que l’AFD demande maintenant aux ONG partenaires d’établir des listes des bénéficiaires à leur transmettre. Qu’en est-il et comment réagissent les ONG humanitaires. ?

La hausse des crédits alloués à l’action humanitaire et les lois et réglementations nationales et internationales en matière de Lutte Contre le Blanchiment et Financement du Terrorisme (LCB/FT) conduit les bailleurs institutionnels français à demander aux ONG bénéficiaires de leurs subventions de mettre en place un nombre croissant de processus de redevabilité et de traçabilité des flux financiers.

Depuis le début de cette année, le CDCS et l’Agence Française de Développement (AFD) ont renforcé les clauses de leurs conventions de subvention enjoignant les ONG bénéficiaires à procéder au criblage de toute personne morale et physique pouvant faire l’objet d’une transaction financière ou monétisable. En d’autres termes, tout personnel expatrié et national, tout fournisseur et autre prestataire de service, toute ONG partenaire doit, avant contractualisation et paiement, faire l’objet d’une vérification par le biais de logiciel de criblage permettant de s’assurer que ces personnes morales et physiques ne figurent sur aucune liste de sanctions ou embargos des Nations Unies, de l’Union Européenne et de la France.

De nombreuses ONG partenaires du CDCS et de l’AFD ne disposent pas de logiciel de criblage dont le coût annuel se chiffre à 20 000,00 euros, ni les personnels, en nombre suffisant, nécessaires au traitement de ces innombrables et chronophages opérations de saisies.

Pour le CDCS, considérant la prévalence du Droit International Humanitaire (DIH), le criblage se limite aux transactions partenariales, commerciales et salariales avec toute personne morale et physique. A ce jour, le criblage est demandé pour chaque facture et au 1er euro, et pour tout personnel rémunéré avant embauche puis à période régulière, cette modalité s’appliquant également pour toute personne morale partenaire.

En revanche l’AFD, considérant la prévalence des réglementations bancaires sur ses conventions de subvention, ajoute au périmètre retenu par le CDCS le criblage de toute transaction liée aux programmes basés sur des transferts monétaires et de toute donation monétisable (une simple paire de béquilles est considérée comme bien susceptible d’être revendu et pouvant donc contribuer au financement du terrorisme) en faveur de toute personne physique incluant ainsi les bénéficiaires « ultimes » de l’aide (quel que soit leur âge).

Parmi les clauses LCB/FT de ces conventions il est stipulé que le bénéficiaire (l’ONG signataire) de la subvention déclare que «  il n’a pas fourni directement ou indirectement de soutien matériel ni aucune autre ressource à toute personne ou entité qui commettrait, tenterait de commettre, préconiserait, faciliterait ou participerait à des Actes de Terrorisme, ou a commis, tenté de commettre, préconisé, facilité ou participé à de tels Actes » introduisant ainsi une notion paradoxale de faculté « prédictive » que pourrait avoir une ONG, la rendant responsable juridiquement en cas de manquement.

Des discussions sont en cours avec le CDCS pour préciser les modalités de criblages afin de les rendre effectives sous un angle bénéfice/risque.

En revanche, plus d’une dizaine de conventions de subventions, bien qu’approuvées par l’AFD, ne sont toujours pas signées à ce jour par les ONG bénéficiaires.

Ces ONG argumentent que les clauses LCB/FT des conventions de l’Agence les contraindraient à devoir cribler les bénéficiaires « ultimes » de l’aide et que ce criblage est contraire à leurs valeurs et aux principes du DIH, une ligne rouge qui ne peut pas être franchie. Cribler les bénéficiaires « ultimes » reviendrait à ne plus les sélectionner sur la base de leurs besoins, ce qui ferait perdre aux ONG leur impartialité, une grave entorse aux principes humanitaires, et aurait pour conséquence de les priver de leur capacité d’accès.

Une sage-femme de l’ONG d’aide humanitaire Première Urgence Internationale examine une femme enceinte lors d’un accouchement au centre de santé de santé primaires de Majak Kaar, au nord-ouest du Soudan du Sud, le 30 avril 2018. / ©Gwenn Dubourthoumieu

Dans la perspective de la prochaine Conférence Nationale Humanitaire qui aura lieu à Paris le 17 décembre, que proposez-vous avec les ONG humanitaires pour faire face à un risque de diminution, voire parfois de paralysie, de l’aide humanitaires dans certains pays.

Les sujets relatifs à « L’impact des régimes de sanctions et des mesures anti-terroristes sur l’aide humanitaire » et le « Respect du Droit International Humanitaire et accès humanitaire » seront abordés sur deux tables rondes distinctes lors de la CNH. Le choix de ces thématiques par les ONG et la rédaction de ces deux intitulés de tables rondes révèlent à eux seuls le niveau d’inquiétude des acteurs de l’aide humanitaire.

Lors de sa déclaration à l’Assemblée Générales des Nations-Unies du 22 septembre dernier, Emmanuel Macron a rappelé l’importance du respect du droit international humanitaire et des droits fondamentaux de chacun. Il a annoncé la construction d’une initiative pour assurer l’effectivité du droit international, la protection du personnel humanitaire et la lutte contre l’impunité. M. Macron a également souligné le fait que l’Espace humanitaire est un patrimoine commun qu’il faut protéger en garantissant l’accès aux populations civiles comme la protection des personnels qui les soutiennent, et que « La neutralité de l’action humanitaire doit être respectée et sa criminalisation endiguée ».

Le Président doit assister à la prochaine session de la Conférence Nationale Humanitaire. Les ONG attendent de lui qu’à cette occasion, et dans la continuité de ses récentes déclarations à l’Assemblée Générales des Nations-Unies, il annonce la mise en place de mesures concrètes pour mettre un terme à l’impunité de ceux qui attaquent les personnels humanitaires et la mise en œuvre de mesures de sauvegarde de l’espace humanitaire, afin de garantir et respecter l’indépendance et la neutralité des acteurs humanitaires.

Il est également attendu que face à l’accroissement des régimes de sanctions et mesures anti-terroristes qui font porter des risques sécuritaires et juridiques sur les ONG, il annonce les mesures d’exemption spécifique à l’action et aux acteurs humanitaires réaffirmant ainsi la prévalence du DIH sur toute autre considération.

Les attentes des ONG sont à la hauteur des menaces qui pèsent sur l’Espace humanitaire et les acteurs de l’aide : très fortes.

Qui est Thierry Mauricet ?

Après une formation en école de commerce à l’Institut Européen des Affaires, en droit à l’université de Paris X et une activité professionnelle de publicitaire pendant 7 années, Thierry Mauricet a co-fondé l’association Première Urgence en juin 1992 pour venir en aide aux populations assiégées dans Sarajevo en Bosnie-Herzégovine. De 1994 à 2011, il a exercé la fonction de Directeur Général de l’association.

Depuis avril 2011, il est le Directeur Général de Première Urgence Internationale, association issue de la fusion des ONG Première Urgence et d’Aide Médicale Internationale.

Première Urgence Internationale a pour objectif d’apporter une aide intégrée dans les domaines de la santé, la sécurité alimentaire, la nutrition, la réhabilitation et la construction d’infrastructures, l’accès à l’eau, l’hygiène et l’assainissement, la relance économique, l’éducation et la protection, en faveur des populations victimes de crises humanitaires.

Le budget annuel de Première Urgence Internationale est de 120 M€. Il nous permet de mettre en œuvre 150 projets menés dans 26 pays en faveur de plus de 7 millions de personnes vulnérables.

Activités associatives :

– Administrateur de la Fédération de la Voix de l’Enfant du le 14 mars 1995 au 18 novembre 2006 ;

– Membre de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme du 10 mai 1999 au 25 mars 2009 ;

– Secrétaire de la Coordination Humanitaire et Développement du 6 mai 2013 au 4 juin 2018 ;

– Président de la Coordination Humanitaire et Développement depuis le 4 juin 2018 ;

– Administrateur de Coordination SUD depuis le 13 décembre 2018 ;

– Administrateur référant Commission Humanitaire du Conseil d’Administration de Coordination SUD depuis le 26/09/19 ;

– Membre du Groupe de Concertation Humanitaire du Centre de Crise et de Soutien de MEAE depuis sa création en novembre 2013.