L’humanitaire au défi de ses limites.

Au-delà des débats et des critiques, le 1er Sommet Humanitaire Mondial (SMH) organisé par le Secrétaire Général de l’ONU en mai 2016 à Istanbul, a eu l’indéniable avantage de faire reconnaître l’humanitaire en l’incluant dans l’agenda international. Trois ans après, où en sommes-nous ?

D’emblée, il faut reconnaître que la tâche est considérable et complexe et que le nombre et la diversité des acteurs constituent tout autant un atout de participation et d’entrainement qu’un risque de dispersion et de paralysie.

Le Sommet Humanitaire Mondial et le Grand Bargain qui le précédait de peu se confondent d’autant que les priorités et les acteurs se recoupent et que le Grand Bargain est devenu de facto la locomotive de cet « agenda pour l’humanité » qui s’est engagé à n’abandonner personne derrière.

Chaque année depuis, un organisme indépendant se charge de réaliser un rapport sur l’avancement des 51 engagements pris alors par 18 bailleurs et 16 organisations d’aide internationale rejoints depuis par d’autres dont la France.

Nous n’entrerons pas ici dans le détail de ce rapport paru en juin dernier et sur le suivi des 11 engagements fondamentaux (core commitments) pris en septembre 2018. Nous chercherons plutôt à en évaluer l’état de santé et les perspectives.

Le Grand Bargain, un verre à moitié vide ou à moitié plein ?

Lors d’une réunion tenue à Genève début juillet pour débattre de l’état du Grand Bargain, l’un des intervenants a utilisé l’image du verre à moitié vide ou à moitié plein. Ce débat illustre bien la grande diversité des points de vue, des incertitudes et des interrogations.

Ainsi, si le renforcement du soutien financier aux acteurs nationaux et locaux est jugé positif pour certains, il est jugé insuffisant par d’autres. De son côté, l’évaluation commune des besoins a connu un faible niveau de confiance entre les parties prenantes. Si, selon le rapport, la simplification de la redevabilité a progressé, les acteurs humanitaires de terrain ne le perçoivent pas, bien au contraire.  A l’inverse, l’axe de travail (workstream) consacré à l’emploi d’argent liquide (cash programming) est celui qui a le plus progressé. Cela est d’ailleurs confirmé par le Global Humanitarian Assistance Report 2019 qui note une augmentation de 10% des budgets en 2018.

Certaines des principales recommandations du rapport sont étonnantes et significatives. L’une insiste sur la nécessité de remettre le Grand Bargain sur les rails. Une autre demande de définir à quoi pourrait ressembler son succès.

Mais, il est un argument à considérer malgré les imperfections, c’est que les priorités dont il est question répondent à des besoins réels, que le Grand Bargain est le seul véhicule collectif disponible et que « si on ne le fait pas, personne d’autre ne le fera ». Comme on le voit, le dilemme est grand tout comme les enjeux puisque l’objectif initial est d’améliorer l’efficacité de l’aide humanitaire internationale.

Cela n’empêche pas d’avoir toujours bien présent à l’esprit l’absence de réflexion de ce processus sur les faiblesses des réponses immédiates aux grandes urgences et le risque de confusion entre humanitaire et politique contenu dans le « new way of working ».

Mais où est donc passé la priorité du lien humanitaire-développement ?

Parmi les 10 priorités du 1er Sommet Humanitaire Mondial et du Grand Bargain, il en est une qui a disparue en mars 2018 en tant qu’outil de coordination, c’est celle concernant l’articulation entre l’humanitaire et le développement. Et pourtant, c’est l’une des priorités parmi les plus importantes et nécessitant le plus d’efforts puisqu’elle sort du seul champ humanitaire. Dans le rapport 2017, nous avions d’ailleurs constaté que cette priorité n’avançait pas ou si peu. Entre temps, il a été décrété que cette priorité du lien humanitaire-développement se retrouvait dans les 9 autres priorités, on l’a donc supprimé. Il faudra bien un jour nous expliquer le pourquoi et le comment de cette décision et comment progresser dans cette voie.

©UNICEF/Khalil Ashawi, mai 2019. Syrie, il faut reconstruire tout en répondant aux besoins élémentaires des plus vulnérables.

Car nous savons que cette articulation est essentielle dans toutes les situations de conflit et de sortie de crise. Cela est aujourd’hui vrai en Irak et en Syrie, en Centrafrique, en RDC, au Yémen. Cela est d’une grande actualité au Sahel. A ce propos, il faut signaler et saluer l’initiative de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economiques) qui a adoptée récemment une « Recommandation du CAD sur l’articulation entre l’action humanitaire, développement et recherche de la paix » qui inclut clairement les principes humanitaires de neutralité, d’impartialité et d’indépendance des acteurs humanitaires, notamment les ONG. Il s’agit d’un cadre de référence clef en main pour les Etats. C’est bien mais certainement pas suffisant vu l’urgence de disposer d’un mécanisme financier et opérationnel fonctionnel.

Le G 7 sonne le tocsin pour le Sahel.

Lors du G 7 à Biarritz, un Plan d’action du partenariat pour le Sahel déclare « nous sommes vivement préoccupés par la détérioration sécuritaire et humanitaire dans la région du Sahel » et insiste sur « …la nécessaire articulation entre action humanitaire, développement et recherche de la paix ».

Alors, ou est la cohérence entre le Grand Bargain qui évacue cette priorité et le G 7 qui en fait une nécessité urgente. Surtout quand, dans le même temps, nous constatons que cette coordination avance si peu et si péniblement dans les grandes institutions de financement comme au sein de la Commission Européenne.

Autre constat alarmant dans une déclaration du G 7 qui affirme « Nous constatons qu’à 153 milliards américains en 2018, l’Aide Publique Mondiale au Développement mondiale représente une part importante mais faible des flux financiers nécessaires pour sortir toutes les populations de la pauvreté et répondre aux crises humanitaires » ! Et d’appeler plus loin au soutien financier du secteur privé ! Si je trouve juste et nécessaire que tous les acteurs se mobilisent, on est tout de même frappé par ce constat et cet appel des pays démocratiques les plus développés et les plus riches de la planète qui semblent appeler à l’aide !

Dans le communiqué conjoint du G 7 et du G 5 Sahel réunis à Paris, il est encore dit : « Nous constatons que les besoins humanitaires urgents du Sahel ne sont pas satisfaits… ». Quel aveu, quel bilan, c’est pathétique, mais c’est vrai.

Déjà en 2016, les Nations-Unies évaluaient les besoins humanitaires à 40 milliards de dollars avec un budget alors de 26,5 milliards. En 2018, l’estimation du financement humanitaire est de 28,9 milliards.   A ce rythme-là, beaucoup des populations les plus vulnérables et difficiles d’accès dans les pays du Sahel et ailleurs vont devoir patienter longtemps pour recevoir des secours.

D’ailleurs, une des motivations des initiateurs du SHM et du Grand Bargain était bien de gagner en efficacité pour combler les manques de financement alors que ces deux priorités doivent conjuguer leurs efforts. Aussi, je suggère au Grand Bargain d’afficher dorénavant chaque année l’évaluation des ressources financières indispensables et le montant réellement mobilisé pour en mesurer l’écart et les conséquences.

Alors, l’humanitaire est-il à la hauteur de ces défis. Certains pensent que le Grand Bargain va progressivement dépérir. D’autres lui conseillent un changement drastique de méthode pour se sortir de ce qui pourrait être une ornière. D’autres encore lui donnent 2 ans pour atteindre le cap des 5 années et faire ses preuves. Y aura-t’-il un 2ème Sommet Humanitaire Mondial pour en faire le bilan, en tirer les leçons et s’assurer de progrès réels et concrets pour les populations ayant besoin de secours. Car c’est bien là notre boussole et notre destination.

En guise de propositions.

En attendant que le Grand Bargain produise les effets espérés, il appartient à chaque acteur humanitaire de s’approprier ces défis à son niveau et de les concrétiser à sa manière en améliorant son action, avec ses partenaires et en les partageant. Les ONG et les coordinations d’ONG ont là une grande responsabilité à exercer, tout comme les membres du Grand Bargain, pour trouver un nouveau souffle.

©Solidarités International Après l’urgence, reconstruction d’un réseau d’adduction d’eau.

Cela est particulièrement vrai pour les organisations humanitaires qui ont comme priorité principale l’urgence de l’accès aux populations en danger. Pour celles-ci, chaque progrès en matière d’efficacité c’est des vies sauvegardées. Pour ce faire, il nous faut opérationnaliser nos priorités en outils et méthodes d’action éprouvés sur le terrain.

La prochaine Conférence Nationale Humanitaire (CNH) qui se tiendra au printemps 2020 à Paris pourrait en être l’occasion. D’autant que cette CNH sera précédée d’une revue à mi-parcours de la Stratégie Humanitaire de la République Française (2018-2022) qui pourrait prendre en compte et développer l’opérationnalisation de ces priorités. Le moment serait particulièrement bien choisi puisque cette Conférence correspondra au 10ème anniversaire de la CNH et du Groupe de Concertation Humanitaire qui réunit les ONG humanitaires et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères via son Centre de Crise et de Soutien. Chacune des précédentes conférences a matérialisé une étape marquante de progrès. Ce pourrait être aussi l’ambition collective de celle-ci.

Alain Boinet.

Une réflexion au sujet de « L’humanitaire au défi de ses limites. »