Écouter les femmes afghanes, mais surtout les entendre

© Solidarités International – Farah, district du Gulestan, dans le village de Tel Kamad. SI intervient en construisant un puit, permettant un accès à l’hygiène, des kits d’hygiène et des sessions de promotion. Des enfanats vont chercher de l’eau dans ce point d’eau qu’ils utilisent pour boire, se laver et faire des taches domestisques.

Depuis cinq ans, les femmes afghanes font face à un effacement progressif de leurs droits, de leur visibilité et de leur participation aux espaces de décision. Pourtant, derrière les chiffres et les restrictions, elles continuent d’agir, de se battre pour leurs droits et de faire vivre leurs communautés. En cette cinquième année de prise du pouvoir par les Talibans, l’ONG SOLIDARITÉS INTERNATIONAL crée « Women in Wash », une initiative liée à l’eau, l’hygiène et l’assainissement, destinée non seulement à écouter les femmes afghanes, mais surtout à reconnaître leur expertise et à créer les conditions pour qu’elles influencent les décisions qui les concernent.

 

Invisibilisées, mais jamais silencieuses 

Le 15 août 2026 marque le cinquième anniversaire du retour des talibans au pouvoir en Afghanistan. Les chiffres décrivent une réalité brutale. Depuis 2021, l’Afghanistan occupe chaque année la dernière place dans l’indice Women, Peace and Security (WPS), qui mesure l’inclusion, la justice et la sécurité des femmes à travers le monde[1]. Pendant cette période, plus de 100 décrets, directives et pratiques sont venus restreindre la liberté, le travail, l’éducation, le déplacement et la vie des filles et femmes afghanes. Aujourd’hui, elles sont largement exclues du secteur public, de l’emploi au sein d’organisations non gouvernementales internationales et nationales (ONG), et des structures formelles de décision. Selon ONU Femmes, il n’existe aujourd’hui plus aucun mécanisme institutionnel permettant aux femmes afghanes de participer aux décisions qui affectent leur vie et leur avenir. Les femmes sont souvent contraintes de passer par un Mahram, un homme de leur famille, pour communiquer leurs besoins et perspectives.

Mais leur vie quotidienne ne s’est pas arrêtée en 2021. Les femmes continuent de porter des responsabilités au sein de leurs foyers. Certaines dirigent des entreprises, des organisations de la société civile ou mènent des initiatives locales. « Les femmes afghanes ne sont pas passives, explique Sameera Noori, directrice de COAR, une importante ONG afghane. Elles s’organisent en collectifs formels ou informels, négocient, trouvent des solutions”. Et tout ce travail paie, car à force de négociations, de pédagogie et d’efforts quotidiens, des petites victoires existent. Ici, les autorités finissent par accepter la tenue d’une formation pour les femmes. Là, un mollah vient équiper sa fille en serviettes hygiéniques.  Ces espaces d’action sont fragiles, contraints, et souvent invisibles. Ils montrent pourtant une réalité souvent perdue dans le narratif dominant relayé au sujet des femmes afghanes : elles restent actrices de leurs vies, de leurs familles et de leurs communautés, même lorsque leur capacité d’action s’est largement restreinte.

© Solidarités International – Dans le village de Brige, situé dans le district de Khashrod, dans la province de Nimroz, l’équipe réalise des tests de qualité de l’eau du forage (pH, conductivité), ainsi que des tests de pression afin de s’assurer qu’il y aura suffisamment d’eau pour l’ensemble du village et qu’elle sera potable. (11 février 2026)

 

Décisions masculines pour usages féminins

La question de l’accès à l’Eau, Assainissement et Hygiène (EAH ou WASH en anglais) cristallise ces contradictions. Dans les foyers afghans, ce sont les femmes qui vont chercher l’eau, s’occupent de l’hygiène du foyer, prennent soin des enfants et des malades et gèrent leurs propres besoins, notamment menstruels. Dans certains contextes ruraux, elles continuent de travailler dans les champs et de prendre soin des bêtes. Elles détiennent une connaissance très concrète des besoins et contraintes qui entourent l’eau au quotidien. Pourtant, elles sont souvent exclues des prises de décision, comme dans les systèmes d’irrigation traditionnels gérés par les « mirabs » – groupes d’hommes en charge d’assurer le partage de l’eau entre agriculteurs le long d’un canal d’irrigation – dans lesquels la participation des femmes est socialement inacceptable[2]. « L’eau est une ressource indispensable aux femmes dans toutes leurs activités quotidiennes, explique Sameera. Leurs difficultés d’accès à l’eau pourraient être résolues en les impliquant dans la conception des programmes humanitaires. » Malgré cela, le secteur EAH – public, privé et humanitaire – reste majoritairement masculin dans ses métiers et ses espaces de décision. Les activités EAH sont souvent conçues par des hommes, avec une perspective technique prenant peu en compte les besoins spécifiques des femmes, et les conséquences sont immédiates : des points d’eau trop éloignés, des latrines mal éclairées et dangereuses la nuit. Des espaces sans intimité, inadaptés à la vie des femmes.

© Solidarités International – Nimruz dans le district de Khosh Rod, dans le village de Garo au Gulestan. Une enfant de 10 ans qui a assisté aux sessions de promotion d’hygiène organisées par SI se lave les mains en suivant les conseils qu’elle a reçus.

Consulter les femmes fait aujourd’hui partie des pratiques attendues dans la conception et le suivi des programmes. Mais être consultée ne signifie pas forcément influencer une décision. Entre ce qu’une femme exprime lors d’une discussion communautaire et le service qui sera finalement financé et mis en œuvre, de nombreux arbitrages interviennent. Quelles priorités arrivent jusqu’aux décideurs, et lesquelles se perdent en chemin ? Ce sont ces questions que SOLIDARITÉS INTERNATIONAL a voulu poser à travers « Women in WASH », initiative lancée en 2024 en partenariat avec le Centre de Crise et de Soutien français (CDCS).

 

Women in WASH : remettre les femmes au cœur de l’expertise

Conçue comme un renforcement des pratiques et des capacités techniques des acteurs du secteur EAH, Women in WASH vise à renforcer la qualité, la sécurité, la dignité et l’adaptation contextuelle des services de base aux besoins des femmes. L’initiative vise à enrichir, par la contribution directe et active des femmes afghanes, les données factuelles sur leurs pratiques, leurs besoins et leurs priorités. Elle permet d’élaborer des outils pratiques et des lignes directrices à l’intention des acteurs EAH, et à renforcer la diffusion des connaissances, les échanges techniques et la place de l’expertise des femmes au sein du secteur. Pour cela, trois dispositifs se répondent et s’alimentent les uns les autres :

  1. Une plateforme technique visant à favoriser l’apprentissage, l’engagement du secteur et le soutien aux initiatives menées par des femmes. Portée actuellement par SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, elle a pour vocation à devenir une structure indépendante portée par des femmes et des organisations afghanes. Elle vise à rassembler des structures représentant l’ensemble des acteurs de la société civile dans le domaine EAH, qu’ils soient publics, privés ou non gouvernementaux, avec une place centrale donnée aux femmes et aux organisations féminines afghanes.
  2. Un diagnostic analysant les pratiques, les connaissances, les besoins et les priorités des femmes en matière d’EAH ; la manière dont ces éléments sont recueillis, compris, pris en compte et mis en œuvre dans le cadre de différentes interventions, y compris les processus programmatiques formels ; et enfin les initiatives locales existantes, formelles ou informelles.
  3. « La réforme », une traduction des conclusions du diagnostic en outils concrets, mesures et initiatives recommandés pour les acteurs de mise en place ou de soutien des services EAH afin de mieux intégrer les besoins, les idées et la participation des femmes et des filles aux prises de décision. Ceux-ci seront discutés, revus, adaptés et promus à travers la plateforme technique.

 

Et concrètement, on en est où ?

L’initiative « Women in WASH » est entrée dans sa première phase opérationnelle en 2025 avec l’établissement d’une version initiale de la plateforme technique. Des partenariats ont été noués avec plusieurs organisations afghanes dirigées par des femmes et des partenaires techniques :

  • Citizens Organization for Advocacy and Resilience (COAR), ONG nationale forte de 36 ans d’expérience, apporte son expertise opérationnelle dans l’accès aux services EAH pour les femmes.
  • Safe Path Prosperity, entreprise sociale fabriquant des serviettes hygiéniques lavables à Kaboul et Kandahar, apporte son expertise technique sur la santé menstruelle et l’accès au marché des produits à destination des femmes.
  • L’Association Afghane des Sage-femmes (AMA), association professionnelle, apporte son expertise en matière de santé des femmes, de pratiques d’hygiène et d’interfaces de services.
  • Samuel Hall, partenaire de recherche, apporte un soutien technique et méthodologique en matière de conception et analyses d’évaluations. SOLIDARITÉS INTERNATIONAL contribue à la coordination et à la mise en œuvre de l’initiative.

En 2026, le diagnostic, deuxième dispositif de « Women in WASH », a été lancé suite à la co-construction des outils et méthodologies avec les actrices de la plateforme. L’ensemble de ce dispositif est piloté par des femmes, de la définition des questions et le développement des outils jusqu’à la collecte des données, la traduction et l’analyse. En août 2026, plus de 40 discussions et entretiens ont été conduits avec des femmes et des hommes dans six provinces pour comparer les réalités des femmes dans des contextes géographiques, sociaux et opérationnels variés : à Bamyan, Herat, Kaboul, Kandahar, Nangarhar et Nimroz. L’analyse mettra en lumière les éléments suivants :

  • Les réalités des femmes : leurs pratiques, connaissances, besoins et priorités en matière d’EAH.
  • Les processus de réponse et de prise de décision : la manière dont les priorités des femmes sont évaluées, interprétées, hiérarchisées et prises en compte aux niveaux communautaire, organisationnel et institutionnel.
  • Les déterminants : les facteurs familiaux, communautaires, institutionnels et contextuels qui façonnent ces dynamiques, notamment les normes sociales, les relations de pouvoir, l’éducation, les conditions socio-économiques et les contraintes opérationnelles.
© Solidarités International – 01/12/2022 – 10/12/2023. Province de Bayiman et kapisa, programme financé par SI et ECHO sur l’eau, l’hygiène et l’assainissement avec 91 270 bénéficiaires. Photo de construction de puit dans le village de Tel Kamad (10 octobre 2025)

Une première version du rapport présentant les résultats du diagnostic sera disponible d’ici fin septembre, le rapport final étant attendu pour fin octobre 2026. Celui-ci informera alors « la réforme », dispositif opérationnel de « Women in WASH » :

  • Traduction des résultats en outils pratiques et en recommandations permettant aux organisations humanitaires de mieux comprendre, prendre en compte et répondre aux priorités des femmes.
  • Engagement des acteurs du secteur EAH, des bailleurs de fonds et des partenaires techniques dans un dialogue structuré sur la manière dont ces données peuvent être mieux prises en compte dans la conception des programmes et des services de base.
  • Test et affinage de ces approches avant d’encourager leur adoption à plus grande échelle dans l’ensemble du secteur.

À travers ce travail de recherche et la mise en place de la plateforme technique, tous deux conçus, alimentés et portés par des femmes et organisations féminines afghanes, « Women in WASH » cherche à créer un mécanisme à travers lequel les réalités, connaissances et solutions des femmes afghanes peuvent influer sur les décisions qui impactent leur quotidien. Cinq ans après le retour des talibans, l’enjeu est de ne pas laisser disparaitre l’expertise des femmes à mesure que les espaces d’influence disparaissent. Pour le secteur humanitaire, écouter ne suffit plus.

Laure Laroquette et Rayhana Karim.

 

[1] Women, Peace and Security Index – Georgetown Institute for Women, Peace and Security

[2] https://www.academia.edu/2997-6006/3/1/10.20935/AcadEnvSci8027

 


Pour plus d’information, ou pour recevoir une copie du rapport Women in WASH, veuillez contacter Rayhana Karim : wash.pm@solidarites-afghanistan.org ou Laure Laroquette : llarroquette@solidarites.org


Rayhana Karim

Responsable de programme pour SOLIDARITÉS INTERNATIONAL en Afghanistan, Rayhana travaille depuis plusieurs années sur les enjeux de participation et d’inclusion des femmes afghanes dans l’action humanitaire et le développement. Après avoir dirigé une organisation locale dédiée aux femmes et travaillé sur des programmes de protection, de santé, d’autonomisation économique et de participation, elle pilote aujourd’hui l’initiative Women in WASH.

 

Laure Larroquette

Référente Technique en Gestion des Ressources en Eau pour SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, Laure a travaillé depuis plus de 11 ans avec l’ONG en gestion ou coordination de projets d’accès à l’eau et à l’assainissement en Afrique centrale, Moyen Orient et Asie du Sud-Ouest. De retour d’une visite en Afghanistan en juin 2026, Laure travaille actuellement avec la mission de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL sur une stratégie d’accès à l’eau plus durable, protégeant les ressources, mais également plus inclusive des femmes et des filles, leurs premières utilisatrices.


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L’humanitaire au piège de l’époque, qui trop embrasse mal étreint…

Courir après son époque – et ses engouements conceptuels – est un exercice exténuant, sinon vain. On peut aussi se demander si ce n’est pas une démarche qui par nature disperse les énergies, ne connaissant pas de limite, au risque d’un « attrape tout » à 360 degrés… susceptible de faire perdre le Nord.

Toute époque génère ses engouements conceptuels, qui s’effacent, à force de se frotter au réel… La nôtre n’y échappe pas, et semble même particulièrement fertile dans ce domaine. Les raisons en sont nombreuses et pourraient faire l’objet d’un article en soi. Mais le fait est qu’aujourd’hui aucune dimension de l’activité humaine n’y échappe… L’humanitaire, ainsi, se trouve attrapé, « embeded », pourrions-nous dire, dans ce mouvement général où la certitude de parler et d’agir au nom du bien universel laisse peu de place au doute, à la nuance, ou même à la prise en compte du réel. A l’ère de l’humanitaire globalisé, « industrialisé » selon certains, de plus en plus normé, encadré, contraint, dirigé parfois, cette implication se concrétise par une imprégnation de plus en plus massive de ces engouements conceptuels, par les bailleurs, influenceurs (comme certaines grandes ONG anglo-saxonnes) ou partenaires des ONG humanitaires, tels les agences des Nations-Unies ou des gouvernements.

Ainsi, ces ONG et organisations humanitaires se voient maintenant incitées, de la part souvent de ceux dont elles ont besoin pour continuer à exister en tant que structures pour agir, à démontrer, ou à minima affirmer fort et clair, leur adhésion à la longue liste de ces engouements conceptuels. Tout document écrit, émis, consultable, de la part d’une organisation humanitaire devient l’occasion de répondre à une sommation implicite, celle de nous positionner sur chacun des thèmes dans l’air du temps, de « cocher toutes les cases », en bon élève irréprochable, répondant aux sujets favoris « qu’il faut » adresser, comme on dit dans notre jargon. Indépendants en principe, nous nous retrouvons, de façon non-dite, « assignés à signer » en bas de chaque paragraphe d’une doxa qui ne vise, bien sûr, que le bien de tous.

Pierre Brunet en Afghanistan en 2003, dans le cadre d’une mission auprès des multiples équipes opérationnelles de Solidarités International dans le pays.

L’honnêteté exige de reconnaître qu’il n’y a pas que du regrettable dans ce phénomène. D’abord, il faut souligner la sincérité de l’adhésion individuelle, en tant que citoyens, de bon nombre d’humanitaires à une large part de ces thèmes et concepts. Par ailleurs, l’irruption de ceux-ci dans notre réflexion entraîne souvent un enrichissement de notre démarche, susceptible de générer un élargissement du champ du possible de notre action. Enfin, cette irruption-sommation conceptuelle nous oblige à sortir de notre zone de confort et à nous questionner, à refaire la part des choses, à re-distinguer le prioritaire du secondaire, l’essentiel du complémentaire, l’évident du discutable, et à redéfinir les responsabilités de tous les acteurs.

Ceci posé, arrêtons-nous sur les principaux des thèmes et engouements conceptuels que l’on nous demande (ou tout le moins nous suggère), à nous humanitaires, de prendre en charge ou à minima faire nôtres par adhésion-absorption-intégration dans notre mandat, quel qu’il soit. Petit inventaire non exhaustif à la Prévert ou « Ce qu’il nous faudrait adresser, en plus des besoins humanitaires des personnes en détresse… » :

  • L’urgence de répondre à court et moyen terme aux besoins vitaux et à mettre en place « en même temps » des solutions durables a fondé le double nexus urgence-développement. La complémentarité entre démarche humanitaire et développement, mis en œuvre maintenant souvent de concert et parallèlement, est un indiscutable progrès. Mais à celui-ci est venu, depuis quelques années, s’ajouter l’insistante suggestion d’un troisième, le triple nexus urgence-développement-paix, dans lequel les humanitaires, au risque de leurs principes fondamentaux de neutralité, d’impartialité et d’indépendance, devraient, par leur action, participer à l’établissement de la paix dans les pays en conflit où ils interviennent. Cette fausse bonne idée, tout comme d’ailleurs celle, récente, de participer à la lutte antiterroriste par le criblage de nos équipes, partenaires, prestataires et surtout bénéficiaires, est heureusement majoritairement rejetée, au nom de ces principes, par les ONG humanitaires. Premier exemple de concepts qui ont su séduire, mais qui sont inopérants, dangereux et incompatibles avec ce que nous sommes.
Des femmes irakiennes de Solidarités Internationales enregistrent de bénéficiaires de l’aide humanitaire ®Solidarités International
  • La localisation de l’aide, thème mis en avant lors du sommet humanitaire mondial d’Istanbul de mai 2016, est devenue depuis un incontournable du positionnement de toute ONG humanitaire. Outre le fait que les humanitaires n’ont pas attendu ce sommet pour voir l’intérêt en général et le bénéfice pour les populations des pays aidés de favoriser, à chaque fois que possible, la conception, l’organisation et la mise en œuvre de l’aide apportée, au plus près des besoins, par les humanitaires nationaux, ce concept très demandé ne fait-il pas souvent l’impasse sur quelques points importants ? Parmi ceux-ci, n’oublions-nous pas parfois un peu vite, dans notre empressement à embrasser celui-ci, que les humanitaires internationaux contribuent quand même, par leur engagement, leurs compétences, expérience et expertise parfois rares dans les pays en crise (outre la question des capacités logistiques et de la réactivité en urgence), et par le cadre des principes humanitaires et des modes de fonctionnement rationnalisés et partagés dont ils sont dépositaires, à l’efficacité et l’efficience de cette aide ? Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ?
  • La lutte contre les effets du changement climatique est un enjeu vital et global. Nous le savons. Notre rôle à nous humanitaires est de participer, à chaque fois que possible, par des programmes pertinents d’adaptation à ce changement, de résilience face aux chocs, à la limitation, l’atténuation, de ses effets sur des populations souvent parmi les plus menacées du globe. Nous le faisons depuis déjà de nombreuses années, et devrons le faire de plus en plus, de mieux en mieux. Mais est-il indispensable de compliquer, d’alourdir notre action, en multipliant, nous qui ne sommes pas, et de loin, les organismes les plus pollueurs de la planète, les « process » de mesures de notre empreinte carbone, et les outils de « redevabilité » de notre « écoresponsabilité » ? Quant au combat pour limiter ledit réchauffement, est-il à la portée de notre mandat, de notre mission ? Nous ne sommes pas l’ONU, et même l’ONU est à la peine sur cette question cruciale…
  • La notion de protection des populations, depuis maintenant une vingtaine d’années, s’impose de plus en plus dans le champ sémantique humanitaire, et comme « prisme » d’un nombre croissant de programmes mis en œuvre. Le principe de protection est, en soi, une très bonne chose, nul ne le conteste. Mais, une fois que l’on a établi comme fondement le Droit International Humanitaire (DIH) qu’il nous faut défendre sans relâche, qu’est-ce que cette notion, très large par nature, veut-elle dire concrètement ? Relève-t’elle du champ du possible de notre action ? Oui, dans la mesure où il nous incombe « de ne pas nuire », de n’aggraver en aucune façon par notre action et notre comportement les menaces et atteintes à la dignité, aux droits fondamentaux des personnes en détresse que nous secourons… Oui, car s’agissant de groupes spécifiques (femmes, enfants, handicapés, telle ou telle communauté, etc.), il nous faut, c’est vrai, à chaque fois que nécessaire, porter une attention particulière, et informer les acteurs compétents des atteintes graves dont ils sont victimes. Mais au-delà ? Dans des pays où les gens sont menacés à tout moment par la guerre, des violences, où l’on lâche sur eux des barils d’explosifs ou des gaz, où l’on bombarde des écoles ou des hôpitaux, est-il à notre portée, et lucide, de prétendre faire œuvre de protection ?
Opération de déblaiement en Haïti, 2011®Solidarites International
  • Pour finir, citons ensemble – tant ils sont liés dans l’esprit de beaucoup – la lutte contre le racisme et pour l’égalité hommes-femmes, la quête de la « diversité-inclusion », ou encore la non-discrimination quant à l’orientation sexuelle… N’y-a-t-il pas une forme d’aberration, pour une organisation humanitaire, à devoir témoigner expressément de son adhésion à ces évidences ? Evidences, car reconnaissons-le : comme monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir, les humanitaires, depuis l‘origine, ne sont guidés que par l’urgence des besoins, ne s’occupent pas de la couleur de la peau, ni des appartenances ou croyances, et encore moins des orientations sexuelles, et agissent par nature avec des équipes aussi diverses et inclusives que le réel le permet… Bien sûr, la situation spécifique des femmes, dans certains pays, nous a amenés à mettre en œuvre des programmes « gender oriented » afin de répondre notamment à leur précarité économique, mais nous n’avions pas attendu que cette question soit dans l’air du temps pour y penser. Et pour le reste, est-il à portée de notre action de changer des sociétés ne fonctionnant pas sur nos principes ? Et si nous parvenions à le faire, d’ailleurs, nous ne tarderions pas à être accusés de néo-colonialisme ou d’impérialisme culturel…

D’une certaine façon, nous voilà donc, nous humanitaires, sommés de réinventer l’eau chaude. Le point déterminant de cette affaire est, rappelons-le, la nécessité pour la plupart des ONG humanitaires d’envoyer des « messages subliminaux » aux bailleurs du système humanitaire international en « cochant les cases » des engouements conceptuels du moment. Soit, mais faut-il pour autant céder à la tentation de l’attrape-tout, en perdant notre boussole ? Au contraire, ne pouvons-nous pas profiter de ce contexte pour retrouver le Nord ? Revenir à l’idéalisme réaliste qui a rendu notre action indispensable, retrouver la modestie des prétentions, mais l’ambition concrète de sauver toujours plus de vies. Nous n’allons pas sauver le monde, et nous n’allons pas changer le monde. Encore une fois, nous ne sommes pas l’ONU, lequel n’y arrive déjà pas… Bien sûr, les organisations humanitaires ne peuvent pas, et ne doivent pas, être coupées, comme dans une bulle étanche, des enjeux, des questions qui concernent et empoignent ce monde, mais doivent-elles pour autant s’efforcer de toutes les embrasser ? Qui trop embrasse mal étreint…

 


Pierre Brunet, écrivain et humanitaire :

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.