Tour d’horizon humanitaire et géopolitique.

Réunion des chefs d’Etat et de gouvernement à Londres pour soutenir Volodymyr Zelenky après son altercation avec Donald Trump le 28 février à la Maison Blanche.© European Union, 2025

Avec ce numéro 100 de la revue en ligne Défis Humanitaires, nous voulons fêter avec nos lecteurs ce cap de bonne espérance éditoriale. Depuis février 2018, nous cherchons à promouvoir l’humanitaire dans son environnement géopolitique en constatant que l’humanité est tout à la fois une et diverse, universelle et multiple avec ses peuples et leurs pays.

D’autant que celle-ci compte 300 millions d’êtres humains en danger faute de secours et 2 milliards d’hommes, de femmes et d’enfants vivant dans le dénuement et l’incertitude. Or l’aide humanitaire qui a commencé à reculer risque encore de décroître. L’avenir semble plus incertain et dangereux que jamais.

Chercher à comprendre les événements et à anticiper est une condition de l’action et de son efficacité. L’humanitaire est la réponse positive face à des événements cruels. Pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui et où nous allons, reprenons brièvement les 4 périodes qui jalonnent l’humanitaire depuis les années 1980 pour en tirer les leçons utiles.

L’humanitaire d’où nous venons, 1980-1989.

L’humanitaire contemporain émerge dans les années quatre-vingt, au temps de la guerre froide, de la division du monde en deux blocs antagonistes, l’est et l’ouest, l’URSS et les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN ou du Pacte de Varsovie. Les guerres réelles se déroulaient à la périphérie dans ce que l’on appelait alors le Tiers Monde. C’est là que l’humanitaire contemporain est né, qu’il a fondé sa légitimité et son développement dans l’action de terrain en franchissant souvent les frontières sans visas pour accéder aux populations en danger. Je me suis engagé à l’époque dans cette aventure de la solidarité en Afghanistan qui valait aussi au Cambodge ou en Ethiopie. Nous avons créé un nouveau modèle qui a fait école jusqu’à devenir une référence.

Distribution de briquettes à Kamianka, 27 décembre 2024. ©Solidarités International

Un monde disparaît, 1989-2001.

La chute du Mur de Berlin et la disparition de l’URSS dans les années 1989-1991, après une très brève période d’euphorie de paix universelle, ont ouvert une nouvelle période avec la première guerre du Golfe et la résolution 688 des Nations-Unies pour protéger les Kurdes d’Irak. Puis la dislocation de l’ex Yougoslavie et la guerre de Bosnie, le génocide au Rwanda ont consacré l’action humanitaire comme une politique internationale incontournable qui a conduit à la création en 1992 de la DG ECHO, l’instrument humanitaire de l’Union Européenne et de la Commission.  Face à des besoins urgents et de grande envergure, les acteurs humanitaires ont alors connu un développement rapide, particulièrement les ONG qui se sont alors affirmées comme un acteur majeur des crises.

Le basculement du 11 septembre 2001.

La rupture suivante est bien celle du 11 septembre 2001 avec la destruction du World Trade Center à New-York par l’organisation terroriste Al Qaïda. On se souvient de la doctrine de la guerre préventive contre le terrorisme de Georges W. Bush, de la Résolution de l’ONU autorisant les Etats-Unis à intervenir en Afghanistan où ils resteront 20 ans avec la fin peu glorieuse que l’on connait. On se souvient de l’intervention américaine en Irak pour « démocratiser le Moyen-Orient » et basée sur des allégations mensongères et qui aura des conséquences dramatiques.

La dynamique humanitaire va s’amplifier par nécessité et sera bientôt stimulée par les printemps arabes qui vont dégénérer en guerre civile en Syrie. On se souvient de l’opération Serval au Mali en janvier 2013 face aux groupes djihadistes, puis au Burkina Faso et au Niger. Durant cette période, l’action humanitaire apparaît comme une des composantes essentielles de toute solution avec ses autres aspects sécuritaires, diplomatiques et politiques. C’est à cette époque que naît et prospère le concept de Nexus humanitaire-développement auquel s’ajoutera bientôt le mot paix.

8791091 24.10.2024 Chinese President Xi Jinping, center left, Russian President Vladimir Putin, and South African President Cyril Ramaphosa, center right, posing for a joint photo of the BRICS leaders during the 16th BRICS summit in Kazan. Images can be used on the condition that the photographer’s name and source are mentioned in the following order: “name of the photographer / brics-russia2024.ru host photo agency.” Sergey Bobylev / Photohost agency brics-russia2024.ru

Suite ou changement d’époque ?

Dans un article intitulé « De la géopolitique à l’humanitaire » publié dans Défis Humanitaires le 24 juillet 2019, je posais la question de savoir si cette période était la suite de ce qui précédait ou si, au contraire, elle annonçait un nouveau cycle géopolitique et humanitaire. Question d’autant plus nécessaire que Donald Trump avait été élu en 2016, Vladimir Poutine avait été réélu en 2018 ainsi que Erdogan, le président Turc, et que Xi Jinping avait été élu la même année président à vie de la République Populaire de Chine.

A cette question nous avons maintenant la réponse qui est l’objet principal de cet éditorial pour le 100ème numéro de Défis Humanitaire.

De Poutine à Trump ou le grand saut dans l’inconnu !

La charnière du basculement commence avec l’attaque de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 et se confirme avec l’élection de Donald Trump qui prend ses fonctions le 22 janvier 2025. Durant toute la durée de la guerre froide et au-delà, la guerre avait été gelé en Europe. Depuis plus de 3 ans, la guerre en Ukraine signifie la remise en cause des frontières et les pays du continent européen, qui s’était assoupie, se réarment car la menace existe d’une extension possible d’un conflit avec les pays Baltes, la Pologne avec le risque d’un effet domino avec les pays membres de l’OTAN.

C’est le moment choisi par Donald Trump pour proposer au Canada de devenir le 51ème états des USA, d’inviter le Groenland à passer sous son contrôle, de reprendre le contrôle du canal de Panama et de chercher à imposer une paix à l’Ukraine avec la Russie de Vladimir Poutine tout en menaçant ce pays et ses alliés en Europe de les laisser tomber s’ils n’obtempèrent pas dans la semaine !

Vladimir Poutine et Donald Trump à Helsinki en juillet 2018. (Image Credit Kremlin.ru via Wikimedia Commons)

Le tournant que l’histoire retiendra est bien là et il est parti pour durer. Remise en cause possible des frontières, dérégulation géopolitique, loi du marchandage du plus fort, course à l’accès aux ressources naturelles, risque de confrontation qui pourrait déraper, affaiblissement de l’ONU et paralysie du Conseil de Sécurité.

Et que dire de la remise en cause de l’Accord sur le climat, de la lutte pour le contrôle de l’espace, de l’information conçue comme un champ de bataille, la liste est longue qui préfigure ce changement d’époque.

Dans ce climat délétère, la garantie de la liberté et de l’indépendance pour certains pays, de puissance et de néo empire pour d’autres, conduit à une augmentation exponentielle des budgets de défense.

Dans le dernier « Eurobaromètre » 66% des personnes placent la protection des populations comme première priorité. L’économie et l’industrie vient ensuite (36%) et enfin les ressources énergétiques (27%).

Le besoin de sécurité vient de conduire des pays comme la Pologne, la Lituanie, l’Estonie, la Lettonie à décider le 18 mars dans une déclaration commune de se retirer du Traité d’Ottawa d’interdiction des mines antipersonnel ratifié par 164 Etats !

Comme pour les périodes précédentes, l’humanitaire va s’en trouver fortement impacté et transformé !

Et l’humanitaire ?

Non seulement les besoins humanitaires sont bien toujours là, mais ils devraient aller en s’accroissant tant du fait des vulnérabilités qui prospèrent (conflit, pauvreté, climat, ressources en eau, démographie en Afrique) que de la baisse drastique des ressources.

La dislocation d’USAID par l’administration Trump et le gel des programmes financés a provoqué, malgré les exemptions, un véritable cataclysme dans l’aide humanitaire et au développement. D’autant plus que ce choc a été précédé par une forte baisse de l’aide publique au développement de nombreux pays membres de l’Union Européenne et de l’OCDE.

La tendance principale semble bien être celle-ci : baisse rapide des financements, accès général aux populations en danger restreint, voire inaccessible, avec un recul du Droit International Humanitaire, plus de violence contre les civils considérés comme protagonistes et enjeux des guerres, politisation et critique de l’aide humanitaire.

Des mères avec leurs enfants attendent à la clinique MSF dans le camp de Zamzam, à 15 km d’El Fasher, dans le Darfour du Nord. © MSF

Soyons lucide, c’est un recul historique qui est en cours pour l’action humanitaire. Si nous sommes partis de rien il y a près de 50 ans, nous avons toujours progressé depuis, mais pour la première fois nous reculons alors que nous peinions déja à répondre aux besoins vitaux des populations en danger. Un dirigeant d’une ONG humanitaire me confiait ces jours-ci que pour son organisation, c’était un recul de 10 ans ! La majorité des ONG humanitaires doivent licencier à contre cœur et dans l’urgence une partie de leur personnel. L’ONU et ses agences prévoient de se regrouper en 4 grandes entités et même à déménager pour réduire leurs coûts.

Si le budget de l’aide humanitaire a presque doublé entre 2012 et 2021, il a ensuite brièvement stagné et le voilà maintenant qui régresse depuis 2023 et cela va s’accroître et s’accélérer en 2025. Qu’en sera-t-il ensuite ? Y aura-t-il une réaction, un coup d’arrêt, une stabilisation pour le moins ou, au contraire, la dégringolade va-t-elle se poursuivre et jusqu’où ?

Pourtant, l’urgence humanitaire n’a pas varié et nous devons faire face aux difficultés et aux revers car nous savons que notre raison d’être, en partenariat étroit avec les populations, est bien de sauver des vies, puis de les accompagner vers le retour à l’autonomie et au développement.

Dans cette voie, nous devons rechercher plus de synergie entre acteurs, de mutualisation, d’innovation, de simplification réelle, concrète et rapide notamment de la part des bailleurs. Nous devons mobiliser de nouveaux alliés et sources de financement.

Pourtant, si le choc est propice à la recherche de modèle alternatif, nous ne voyons pas de solution de remplacement à l’échelle.  Dans tous les cas, il nous faut acquérir plus d’influence et finalement faire preuve de plus d’audace et d’imagination pour inventer l’avenir.

Une nouvelle mobilisation dans ce changement d’époque.

Pour être complet, il faut ajouter à la géopolitique des conflits, celles des catastrophes plus nombreuses et du risque des grandes épidémies.

Comment agir face à la montée aux extrêmes quand les populations civiles sont considérées comme des buts de guerre et traitées comme des ennemis à annihiler ! C’est le cas à Gaza avec l’emploi de l’arme de la faim contre toute une population, c’est le cas en Ukraine avec les bombardements systématiques des villes et villages et des infrastructures civiles, c’est le cas dans la guerre civile au Soudan. C’est la déshumanisation de la guerre totale face à laquelle l’humanitaire doit tout faire pour remplir sa mission malgré tout !

Je vois bien aussi le débat qui s’envenime entre la priorité nationale de la sécurité et l’aide internationale sous ses diverses formes. L’une n’est pas incompatible avec l’autre. Je crois que l’on peut être fier de son identité, tout en croyant que les autres peuvent aussi l’être de leur propre nationalité, tout en se sentant concerné par le malheur des autres en leur apportant comme partenaire, des secours, des compétences, des outils, des savoirs utiles pour leur développement et en apprenant aussi d’eux. Un pays se grandit à faire ces choix de solidarité efficace et respectueuse. Cela n’empêche nullement de promouvoir par ailleurs les intérêts de sa population.

C’est aussi pourquoi je crois que la politisation idéologique et partisane de l’aide humanitaire conduira à son affaiblissement. Ne tombons pas dans ce piège. L’humanitaire est indiscutable quand il s’exerce dans le cadre de ses principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance et de neutralité.

A un moment ou la sécurité devient une priorité des opinions publiques et de leurs pays, la sécurité humaine doit y être associée d’autant que l’insécurité des populations qui fuient la guerre, les catastrophe et les épidémies déstabilisent leurs voisins de proche en proche par un effet domino qui finit par nous impacter également si nous ne faisons rien.

Plus concrètement, il y a des échéances qui sont autant d’enjeux. C’est le cas en France avec le projet de loi de finance 2025 puis 2026. Les responsables politiques doivent pour le moins stabiliser les budgets humanitaires et de développement, voire le revivifier dans l’esprit du récent Conseil présidentiel pour les partenariats internationaux. De même, le 4ème Forum Humanitaire Européen les 19 et 20 mai à Bruxelles doit être l’occasion de renforcer l’aide humanitaire de la DG ECHO et non pas de la diluer et de l’affaiblir. Enfin, la Conférence sur le financement du développement de Séville en juin prochain pourrait être l’occasion d’un sursaut comme d’un « aggiornamento » (actualisation) exigeant pour gagner en efficacité pour les populations et en optimisant l’initiative privée pour tous.

Nous reparlerons de ces échéances dès le numéro 101 de Défis Humanitaires début juin.

Défis Humanitaires, avec vous.

Cent éditions depuis février 2018, 152 auteurs différents d’articles et d’entretiens que je souhaite ici remercier pour leur contribution, une augmentation croissante du nombre de lecteurs, en France bien sûr mais aussi dans l’ordre aux Etats-Unis, Burkina Faso, Canada, Belgique, Mali, Suisse, Sénégal, Royaume Uni et au Cameroun pour les 10 premiers. Les articles les plus lus concernent la réflexion même sur l’humanitaire, le Nexus humanitaires-développement, les financements et les salaires, la démographie, la philanthropie.

Dans ce contexte international chaotique et dangereux, Défis Humanitaires, revue gratuite et indépendante, est plus que jamais d’actualité et nous avons beaucoup de projets à vous proposer. Aussi, je vous invite à répondre au questionnaire joint dans cette édition qui nous sera très utile ainsi qu’à témoigner « A vos plumes » pour Défis Humanitaires. Témoignages que nous publierons dans le prochain numéro en juin.

Enfin, avec son numéro 100, Défis Humanitaires veut évoluer vers un média d’information à la visibilité accrue et à la navigation plus fluide. Pour cela votre soutien (faireundon) sera décisif pour mieux informer, alerter et mobiliser. Cela n’a jamais été aussi utile qu’aujourd’hui. Si nous n’agissons pas, nous reculerons !

Je vous remercie personnellement pour votre soutien et pour cet engagement réciproque qui renforce l’humanitaire.

Alain Boinet.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Trump, Poutine, la France et l’Europe, l’humanitaire !

Vladimir Poutine et Donald Trump à Helsinki en juillet 2018. (Image Credit Kremlin.ru via Wikimedia Commons)

En signant un décret gelant brusquement les budgets de l’aide internationale des Etats-Unis et mettant fin à l’agence USAID, le président Donald Trump a provoqué la sidération suivie d’une tempête dans les organisations humanitaires doublée par l’incertitude sur l’avenir en assortissant mesures d’exonération pour certains programmes suivies d’ordre et de contre ordre contradictoires semant la confusion.

La grande question que l’on se pose est celle du pourquoi cette décision assortie du comment et des conséquences désastreuses qu’elle provoque.

D’autant que cet affaissement de l’aide publique au développement des Etats-Unis, premier financeur mondial, a été précédé de peu par des baisses significatives dans nombre de pays en Europe. J’avoue être surpris par le grand silence des institutions à ce sujet comme on a pu le constater lors du 10ème anniversaire du CNDSI (Conseil National du Développement et de la Solidarité Internationale) à Paris ou dans le programme du prochain Forum Humanitaire Européen les 19 et 20 à Bruxelles.

Comment le grand retour de la géopolitique à laquelle nous assistons s’explique t’-il et dans quelle nouvelle période entrons-nous à l’aveugle ?

Quelles sont les conséquences pour l’aide humanitaire et au développement pour les populations et, bien au-delà, pour les Etats Nations et la communauté internationale qui les représente à l’ONU, elle-même bousculée, déséquilibrée, divisée.

N’est-on pas entré dans un climat d’avant-guerre qui se manifeste déjà dans le cyberespace, les sanctions et la guerre commerciale, dans l’augmentation accélérée des budgets de défense et des armées, le renforcement de la résilience des populations face à la montée des périls.

Manuel suédois de survie en temps de crise ou de guerre

Les conséquences humanitaires

Pour prendre la mesure du séisme provoqué par l’administration américaine le 24 janvier quand elle a par courrier signifié à ses partenaires le gel immédiat de ses financements pour 90 jours pour évaluation dans 158 pays où USAID est présente, il  est utile de rappeler les chiffres.

En 2023, année pour laquelle nous disposons des chiffres officiels de l’OCDE, ceux-ci indiquent que l’Aide Publique au Développement mondiale s’est élevée à 233,3 milliards de dollars USD dont 64,7 milliards pour les Etats-Unis.  Ce montant comprend 14,5 milliards pour l’aide humanitaire sur un budget humanitaire total de 43,6 milliards cette année-là.

C’est tout l’écosystème humanitaire mondial et de développement qui a été instantanément ébranlé, ce qui a entrainé alors une cascade d’interruption de programmes ou de ralentissement forcé.

On prend mieux la mesure du choc quand l’on sait que les budgets du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) et de l’Organisation Internationale des Migrations (IOM) sont financés à 40% chacun par les Etats-Unis. Allen Maima, responsable santé publique du HCR témoigne que 520.000 déplacés en RDC sont exposés aux risques de mortalité du aux maladies infectieuses car le budget santé 2025 à été réduit de 87% par rapport à 2024. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) est contrainte de réduire son budget et ses programmes de 20% comme toutes les Agences des Nations-Unies, dans des proportions diverses.

Dans l’est du Tchad, le PAM distribue des vivres aux nouveaux arrivants du Soudan. Photo PAM / Jacques David

La Secrétaire générale de l’ONG Danish Refugee Council (DRC), Charlotte Slente, témoigne avoir reçu le 26 février plus de 20 avis de résiliation de subventions de l’USAID et du Département d’Etat américain concernant 12 pays pour un montant de 130 millions de dollars USD ! Le Norvegian Refugee Council (NRC) déclare de son côté n’avoir jamais connu une telle rupture de financement en 79 ans d’histoire de l’association.

Du côté des ONG humanitaires en France, Manuel Patrouillard, directeur général de Handicap International/Humanité et Inclusion (HI) déclare que sur un budget de 270 millions d’euros en 2024, 36 millions venaient de l’USAID et qu’ils ont été obligé d’arrêter 36 projets du jour au lendemain.

De même chez Première Urgence Internationale (PUI) quand Thierry Mauricet, directeur général, explique que les financements américains représentent autour de 30% sur un budget annuel de 130 millions. Chez Solidarités International, la proportion est de l’ordre de 36% selon son directeur général, Kevin Goldberg. Il en est de même pour Action Contre la Faim, ACTED, Triangle Génération Humanitaire (TGH) et bien d’autres ONG humanitaires.

Mais, au-delà de ces coupes, c’est l’incertitude qui règne encore puisque des projets qui ont obtenu des exemptions (waiver) pour continuer ont ensuite été annulées puis reconduites de manière contradictoire.

Des ONG ont récemment reçu des courriers le 21 mars leur indiquant qu’elles pouvaient reprendre les divers programmes de type « sauvez des vies »  (Life saving) sans savoir si ceux-ci se poursuivront si nécessaire quand ils arriveront à échéance. En conséquence, des ONG envisagent de terminer ces programmes à la date prévue sans prévoir de suite par manque d’engagement américain à ce stade.

Enfin, l’administration américaine doit beaucoup d’argent à ses partenaires, qui ont avancés les fonds nécessaires à la mise en œuvre de l’aide, sans être remboursé depuis le mois de décembre. Ainsi, il est dû environ 200 millions d’euros à 6 ONG françaises et le montant augmente chaque mois.

Si la Cour Suprême des Etats-Unis a bien statué que cet argent devait leur être remboursé, nul ne sait quand cela se fera. Ainsi, des ONG auxquelles il est dû 25 ou 30 millions USD pourraient se retrouver en cessation de paiement si les remboursements n’intervenaient pas d’ici le mois de juin ! Il y a donc aussi une grande inquiétude qui touche à la trésorerie des organisations.

US Department of Defense. U.S. Marine Corps photo by Cpl. Isaac Ibarra/Released)

Les origines du séisme

L’administration américaine expose sa position dans un document d’une vingtaine de pages intitulé « Concevoir une nouvelle architecture de l’aide internationale des Etats-Unis ». Celui-ci déclare que « l’appareil américain d’aide internationale est inefficace et fragmenté » et qu’il manque « d’un système de mise en œuvre unifié et coordonné ».

Il y est stipulé que « Comme l’a clairement déclaré le secrétaire d’Etat Rubio, toutes les initiatives d’aide internationale des Etats-Unis devraient rendre l’Amérique plus sûre, plus forte et plus prospère ».

Selon la nouvelle administration américaine « Les Etats-Unis disposaient d’un système archaïque qu’il fallait démanteler » et les « actions décisives du président Trump » sont une opportunité pour « restructurer le système et établir une architecture de coopération internationale qui respecte le contribuable et obtienne des résultats mesurables, en particulier par le biais du secteur privé, et s’aligne sur les intérêts stratégiques de l’Amérique.

En fait, il s’agit de restructurer en profondeur l’aide américaine et cela semble avoir été pensé à l’avance quand on découvre la feuille de route très précise et détaillée pour sa mise en œuvre. Retenons notamment que USAID devrait changer de nom, après des modifications statutaires, pour s’appeler « Agence américaine pour l’assistance humanitaire internationale (IHA) ». De même, le Bureau d’Aide Humanitaire (BHA) devient l’Office d’Aide Humanitaire ».

Nous sommes manifestement en présence d’un vaste plan qui vise à redéfinir les objectifs, les priorités, les partenaires et les modalités organisationnelles et opérationnelles de mise en œuvre de cette politique.

Conférence de presse du Président des Etats-Unis © OTAN

Mais il faut comprendre que ce séisme américain de leur aide humanitaire et au développement s’inscrit dans une perspective beaucoup plus large et profonde que l’on peut résumer par le projet politique de Donald Trump de l’illibéralisme. Celui-ci entend dépasser les limites d’une démocratie libérale jugée trop lente, contradictoire dans ses compromis et inadaptée aux enjeux du monde d’aujourd’hui. Projet qui remet en cause la séparation des pouvoirs et la hiérarchie des normes au nom d’un suffrage populaire incarné par un leader exerçant beaucoup de pouvoir.

A ce stade, je me suis demandé si l’Amérique de Donald Trump ne serait pas la conséquence, voire la riposte, aux régimes autocratiques, voire totalitaire, de Vladimir Poutine, Xi Jinping, Recep Tayyip Erdogan et d’autres ou une copie américaine d’une tendance mondiale qui voit, par ailleurs, s’affirmer et s’opposer un Sud global diversifié dans une compétition mondiale exacerbée.

En tout cas, ce changement d’époque implique que le monde humanitaire et du développement le prenne en compte complètement pour se positionner au-delà de ce qui l’affecte immédiatement.

Donald Trump vient confirmer et achever ce changement d’époque dans lequel la guerre en Ukraine aura joué un rôle déclencheur. Dans un monde plus conflictuel et imprévisible qui perturbe la mondialisation des échanges, la géopolitique s’affirme à nouveau comme la « reine des batailles ».

Le monde change d’époque

Quand Donald Trump s’éloigne de l’Europe et de sa défense, il poursuit la politique américaine initiée par Barak Obama et poursuivie par Joe Biden de recentrage stratégique des Etats-Unis sur l’Asie-Pacifique, face aux ambitions désormais planétaires de la Chine.

Ce faisant, il nous met face à nous-mêmes devant la Russie et notre désarmement en l’absence possible du parapluie américain qui prévalait depuis la création de l’OTAN.

L’opinion publique en France ne s’y trompe quand trois personnes sur quatre soutiennent le réarmement de notre défense selon un sondage récent (Sondage Odoxa). De même, quand une étude (Etude #MoiJeune réalisé par OpinionWay) montre que 50% des jeunes de 18 à 30 ans seraient prêts à s’engager dans l’armée en cas de conflit menaçant notre pays. C’est ce que dit Brice Teinturier, délégué général d’Ipsos, quand il constate qu’aujourd’hui « la stricte séparation entre le national et l’international est révolue ».

Cela se concrétise quand l’on sait que le budget consacré à la défense était de 32 milliards d’euros en 2017 ; il est de 50,5 milliards en 2025, il sera de 67 milliards dans 5 ans. Mais le rythme augmente parallèlement aux risques et le ministre de la Défense, Sébastien Lecornu, travaille dorénavant à la demande du Président de la République, Emmanuel Macron, sur un budget de 100 milliards d’euros soit 4% du Produit Intérieur Brut.

Cette tendance emporte tous les pays en Europe et les sommets de Chefs d’Etat et de gouvernement, mais également des chefs d’Etat-Major des armées, se succèdent rapidement à Paris comme à Londres pour faire face à la menace qui en Ukraine pourrait affecter à terme les pays Baltes et la Pologne et, par conséquent, l’ensemble de l’Europe.

© Ministère de la Défense ukrainien
Défilé de la victoire à Moscou © mos.ru

Face à la menace que fait peser sur nous Vladimir Poutine soutenu par la Chine, face à l’abandon de l’Amérique de Donald Trump, l’Europe relativement désarmée semble redécouvrir la vision du Général de Gaulle de l’indépendance stratégique fondée sur la dissuasion nucléaire ultime. Dans le chamboulement généralisé des repères habituels, ajoutons que le même Général de Gaulle était partisan d’une Europe des Etats Nations comme garantie de son enracinement et de sa force comme l’Ukraine le prouve en se battant pour sa liberté et son indépendance.

Conclusion humanitaire

Le changement d’époque que nous vivons ressemble à ceux que nous avons connu lors de la chute du mur de Berlin ou de l’attentat du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center à New York avec les conséquences planétaires que l’on connait.

L’avenir nous dira comment s’agencera dans le temps l’interdépendance de ces ruptures et recompositions.

Dans l’immédiat, si l’aide humanitaire doit d’abord faire face à la dislocation d’USAID, le changement d’époque est donc profond et général et c’est dans ce nouveau monde que nous devrons poursuivre notre mission avec je crois deux convictions.

La première c’est qu’être citoyen français, et cela est vrai pour d’autres nationalités, est compatible avec une aide internationale au nom de l’humanisme, de la solidarité, de l’histoire et même d’une » certaine idée » de son pays, de ses responsabilités dans le monde.

La seconde, c’est que quel que soit le monde qui vient, la solidarité entre les êtres humains et les nations est toujours urgente pour sauver des vies et pour sortir de la misère par le développement durable utile à tous dans le monde.

Le véritable enjeu humanitaire à relever maintenant est de savoir comment nous allons faire pour secourir et développer avec moins de moyens face à plus de besoins. Ce défi reste à relever.

Alain Boinet.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :