Dakar : entretien exclusif pour le Forum Mondial de l’Eau

Serigne Mbaye Thiam, Abdoulyale Sene et Patrick Lavarde @GPE/Ludovica Pellicioli, Forum Mondial de l’Eau et Défis Humanitaires.

Entretien avec Mr Serigne Mbaye Thiam, Ministre de l’Eau et de l’Assainissement du Sénégal, Patrick Lavarde, Co-Président du Comité International de Pilotage et Abdoulyale Sene, Co-Président du 9ème Forum Mondial de l’Eau lors de la réunion préparatoire des parties prenantes les 14 et 15 octobre 2021 à Dianiadio/Dakar au Sénégal.


Alain Boinet : Le prochain Forum Mondial de l’Eau, qui aura lieu du 21 au 26 mars 2022 à Dakar au Sénégal, tiendra t’il toutes ses promesses.

Serigne Mbaye Thiam : D’abord ce que je voudrais indiquer que le président Macky Sall et le Sénégal ont la légitimité au niveau mondial d’élever le débat sur l’eau au niveau des chefs d’Etats, de gouvernement, et des grandes institutions. Je rappelle que lors de sa présidence du Conseil de Sécurité de l’ONU, c’est le Sénégal, par la voix du chef de l’Etat qui a pour la première fois en 70 ans, posé un débat sur l’eau au Conseil de sécurité, c’était la paix et sécurité. Tout le monde s’est rendu compte à l’époque qu’effectivement en 70 ans c’était la première fois que la question de l’eau était posée au Conseil de sécurité et cette initiative du Sénégal a permis d’ouvrir le débat en plaçant la question de l’eau à un niveau mondial.

Et c’est dans le continuum de cette initiative que le Président a pensé que pour le Forum de l’Eau de Dakar qui se tient en mars 2022, il faudrait innover et élargir à côté des acteurs gouvernementaux, ceux de la société civile, du secteur privé, des collectivités, des parlements. Il faut en profiter pour faire un sommet des chefs d’État des gouvernements et des grandes institutions. La question de l’eau est une question éminemment politique et ce matin lors des premières interventions au cours de ces deux réunions des parties prenantes, beaucoup sont revenus sur la question de l’engagement politique au plus haut niveau.

C’est cet engagement politique au plus haut niveau que le Président Macky Sall a voulu imprimer en perspective justement de cette conférence de 2023 aux Nations Unies sur les questions de l’eau et je suis persuadé que c’est une question qui va traverser aussi sa présidence de l’Union africaine en 2022.

Le Président de la République du Sénagal Macky Sall, à la tribune des Nations Unies en septembre 2016 @ONU

Défis Humanitaires : Le thème de ce forum est celui de « La sécurité de l’eau pour la paix et le développement ». Ne risque-t-il pas d’oublier les pays et populations qui ne sont ni en paix ni en développement, qui font face à des crises et qui ont un urgent besoin d’accès à l’eau et à l’assainissement comme les pays du Sahel ?

Serigne Mbaye Thiam : Je pense que le thème du forum déjà renseigne sur la volonté et l’ambition que nous avons d’avoir une vision holistique de l’eau, le thème je le rappelle, la sécurité de l’eau pour la paix et le développement. Dans le terme il y a le mot « sécurité » il y a le mot « paix » et il y a le mot « développement ».

Nous avons voulu toucher tous les secteurs et je suis persuadé qu’au niveau des sessions spéciales que nous aurons, au niveau des débats du forum, nous aurons à adresser la question de l’accès à l’eau de façon générale. Je veux parler de l’hydraulique et en même temps de l’assainissement. Nous aurons à aborder ces questions dans des contextes difficiles où les populations sont vulnérables ou défavorisées, y compris dans des zones de crises où ces questions-là peuvent poser des enjeux qui  ne sont peut-être pas de développement mais plutôt de survie.

Défis Humanitaires : A l’issue de ces deux jours des parties prenantes à Dakar, est-ce que le FME est bien sur les rails ?

Abdoulaye Sene : Oui c’est une question à laquelle nous répondons par un oui très optimiste et très réaliste parce que tout simplement nous avons investi beaucoup d’énergie, beaucoup de consultations et d’échanges pour élaborer ce que devait être le contenu du forum. Aujourd’hui nous sommes très satisfaits de constater que les groupes consultatifs qui ont été mis en place et qui regroupent plus de 1000 acteurs ont pu produire des solutions extrêmement pertinentes très inclusives et très concrètes aussi.

Nous considérons donc que du point de vue du contenu thématique nous avons la matière et que nous sommes absolument confiant quant à l’intérêt que ce contenu va susciter et donc aussi au succès que devait avoir en termes de résultat concret, en terme de propositions concrètes, en terme d’initiatives marquantes pour que ce forum soit un forum solide. Et sur le plan de l’engagement des acteurs on peut constater qu’avec le taux de participation que nous avons obtenu, dans un contexte très particulier de pandémie, cela nous conforte car le monde est en train de redémarrer et aujourd’hui on voit clairement que les acteurs de l’eau apportent une réponse très positive.

Les participants de cette réunion des 14 et 15 octobre au Sénégal à Diamniadio sont venus des tous continents, d’Afrique du Sud, d’Europe, d’Asie, d’Amérique et comme vous le voyez aussi au Sénégal nous avons une situation qui offre de belles embellies. Nous sommes très confiants quant au fait que nous devrions avoir un forum aussi en présentiel avec tous les impacts au plan économique, social et politique.

Défis Humanitaires : Si le FME est bien sur les rails, arrivera-t-il à l’heure au Forum de Dakar le 21 mars 2022 ?

Patrick Lavarde : Je pense que nous pouvons dire que le forum est sur les rails. A 5 mois de l’échéance, nous sommes comme je le disais ce matin dans la dernière ligne droite. Nous avons atteint l’objectif pour ce qui concerne le volet thématique des 4 priorités du forum puisque les groupes qui ont travaillé dans des conditions difficiles ont produit 92 sessions, c’est dire moins de 100, qui est l’objectif qui était assigné, qui couvre bien les 4 priorités, tous les grands enjeux liés aux cibles des ODD. Et nous sommes maintenant en train de travailler sur les messages et actions politiques avec les différent segments politiques. Les choses sont bien avancées avec les autorités locales, on l’a entendu ce matin et avec les bassins et nous travaillerons d’ailleurs demain avec les parlementaires.

Dakar, Diamniadio, réunion des parties prenantes 5 mois avant le 9ème Forum Mondial de l’Eau du 21 au 26 mars 2022. @Alain Boinet

Défis Humanitaires : Vous avez voulu que ce FME soit celui des solutions et des actions concrètes, le sera-t-il vraiment ?

Abdoulaye Sene : Vous avez certainement dû noter que nous avons mis en œuvre une grande innovation pour ce forum avec l’initiative Dakar 2022 qui a suscité un très grand intérêt et l’écho est très favorable dans tous les continents et cette dynamique que nous avons enclenché nous a permis véritablement d’apporter déjà des réponses. Ces réponses il faudra les consolider puis travailler à passer à l’échelle. Mais au-delà de cela, nous avons cherché à encourager les acteurs à discuter, échanger, mais surtout faire des propositions concrètes. Nous pouvons considérer que ce qui est ressorti de ces échanges va nous permettre véritablement d’avoir des propositions très concrètes, très faciles à traduire en action.

Les groupes consultatifs ont élaboré des propositions, nous allons nous appuyer sur ces propositions pour préparer certainement une grande déclaration politique que les chefs d’États vont endosser dès le premier jour du forum et confier cette déclaration aux différents segments politiques, ministériels, élus locaux, les parlementaires, les évaluations de bassins pour décliner cela en action et mettre cela en œuvre. Et c’est pourquoi c’est un processus un peu inversé. D’habitude on dit les gens discutent et après ?? Ici il y a eu une discussion préalable qui a abouti à des propositions, ces propositions vont nous permettre d’élaborer une déclaration que les politiques vont engager au plus haut niveau. Après cette adoption, il y aura une déclinaison sur le terrain qui va suivre. Nous sommes convaincus que de cette manière-là on va accélérer l’action.

Défis Humanitaires : Durant cette réunion des parties prenantes les 14 et 15 octobre, on est surtout  resté sur des considérations générales plutôt que sur des projets concrets en matière d’eau et d’assainissement.  Comment passer maintenant des idées aux actes ?

Patrick Lavarde : Je pense qu’il faut attendre d’avoir le détail des sessions pour se rendre compte effectivement. Le risque est tout à fait évident. Il faut se souvenir que l’on a demandé aux différents groupes d’action de travailler sur la base de projets qui sont soit des choses très concrètes sur des territoires, soit des actions à mener. Dans d’autres cas ce sera peut-être un peu plus conceptuel mais il me semble que l’on aura une base assez solide sur le plan concret et je suis assez confiant sur les segments politiques puisque, si je prends l’exemple des autorités locales, le sujet élu avec l’OCDE prévoit en particulier dans le cas des villes d’Afrique, sur la base de l’étude qui a été réalisé dans les derniers mois par l’OCDE, de mettre en place un observatoire de l’évolution de la prise en compte de l’accès à l’eau, à l’assainissement dans les villes d’Afrique qui sont quand même un enjeu majeur avec la croissance démographique et la concentration urbaine sur ce continent. Et d’avoir un dispositif d’appui permanent tel que l’OCDE l’a fait sur les principes de gouvernance après le 5ème FME à Marseille en 2012. On est donc sur le même exemple et c’est quelque chose d’extrêmement opérationnel et complet.

Darfour, l’eau est rare et difficile d’accès en saison sèche. ©William Daniels

Défis Humanitaires : Le prochain Forum de Dakar ne risque t’il pas d’oublier la réalité des situations de conflit ou de catastrophe en Afrique même et ailleurs dans le monde ?

Abdoulaye Sene : Ce que je vais répondre d’abord à cette question très importante c’est de dire que nous devons garder à l’esprit que certain de ces conflits ont été attisés ou formalisés par les difficultés d’accès à l’eau. Si vous regardez dans certaines zones aujourd’hui engagées dans les conflits multiples, vous verrez qu’il y à la base des compétitions fortes sur les ressources naturelles, en particulier sur l’eau. C’est des conflits entre éleveurs et agriculteurs, c’est aussi une restriction de la disponibilité de l’eau pour les éleveurs, et vous verrez que dans la plupart de ces zones, il y à la base le problème de l’eau qui même s’il n’est pas à l’origine première contribue à aggraver la situation. Donc s’occuper du problème de l’accès à l’eau ça conduit déjà à prévenir les conflits, ça permet de contenir les crises dont on a parlé. Ça c’est une partie de la réponse. La deuxième partie de la réponse c’est de dire que dans les situations de crise, les populations sont encore beaucoup plus confrontées à des difficultés parce que la crise génère des problèmes d’accès à l’eau.

Donc il faut que les stratégies soient développées, que les technologies soient développées, que les modalités également de solidarité soient mises en place pour que dans ces zones de conflits on puisse continuer à garantir et à assurer un accès à l’eau pour la vie, pour le bien être, pour la santé et simplement pour l’alimentation. Et également qu’on s’assure que les dispositions qui ont été prises permettront à ces populations d’envisager l’avenir avec beaucoup plus d’espoir, de consolider des situations de paix qu’il faut nécessairement construire après ces conflits-là. Le reste, fondamentalement essentiel d’abord pour réduire les listes de conflits, mais également pour gérer les situations difficiles qui résultent de ces conflits ainsi que pour prévoir le post-conflit.

Défis Humanitaires : Comment souhaitez-vous conclure à 5 mois du Forum de Dakar.

Patrick Lavarde : Ce forum est un Forum Mondial de l’Eau, ce n’est pas un forum des conditions du développement. Mais nous savons les uns et les autres que là où il y a insécurité il y a, par exemple, des mouvements migratoires de population et celles-ci doivent trouver des conditions d’accueil qui soient décentes, correctes. Donc, évidemment, avoir accès à une eau potable en quantité suffisante, des conditions d’assainissement qui concernent aussi la santé.

Et là, il va y avoir d’excellente sessions, qui seront d’ailleurs proposées par le groupe d’action sur la sécurité de l’eau, notamment sous l’impulsion de Solidarités International et d’autres acteurs. De même, ce qui est en train d’être préparé sur le processus des bassins, la mise en place d’organisations de bassins comme elles existent dans certaines zones du Sénégal est aussi une forme de réponse pour contribuer finalement à la sécurité sans prétendre régler simultanément tous les problèmes existants. Le forum est un lieu privilégié pour faire progresser la cause de l’eau et de l’assainissement dans toute leurs dimensions et inspirer les décideurs.


Biographie de Serigne Mbaye Thiam

Après avoir effectué ses études élémentaires et secondaires au Sénégal, il poursuivit ses études supérieures en France, sanctionnées par un Diplôme d’Etudes supérieures commerciales, administratives et financières de l’Ecole supérieure de Commerce et d’Administration des Entreprises de Rouen (Rouen Business School) et un Diplôme d’Expertise Comptable de l’Etat français.
Il a été Directeur administratif et financier du Port autonome de Dakar et a exercé aussi des activités de consultant en gestion, organisation, finances et comptabilité.
Il a occupé les fonctions de Conseiller régional et Vice-président du Conseil régional de Kaolack, Député, Vice-président de la Commission de l’Economie et des Finances et Rapporteur général du Budget de l’Assemblée nationale en 2001.
Il a également assumé les fonctions de ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, Porte-parole du gouvernement du 04 avril 2012 au 29 octobre 2012 et Ministre de l’Education nationale du 29 octobre 2012 au 7 avril 2019.
Monsieur Serigne Mbaye THIAM est actuellement Ministre de l’Eau et de l’Assainissement depuis le 07 avril 2019.
Il a été président en exercice de la CONFEMEN (Conférence des ministres de l’Education de la Francophonie).
En mai 2018, il a été nommé Vice-Président du Conseil d’Administration du Partenariat mondial pour l’Education.

Avant cela, de février 2014 à décembre 2015, il a présidé le Comité « Gouvernance, Ethique, Risque et Finances » du Partenariat mondial pour l’Education et a été membre du Conseil d’Administration et du Comité de coordination.
Au titre de son engagement associatif, il a été Trésorier général de la Fédération sénégalaise de Football ; il a aussi été l’initiateur et le premier Président du Mouvement national des supporters du Football sénégalais


Biographie de Patrick Lavarde :
Ingénieur général des ponts des eaux et des forêts, Patrick LAVARDE est membre permanent du Conseil général de l’environnement et du développement durable. Il a été gouverneur du Conseil Mondial de l’Eau (2012-2018) et président de l’Association Internationale des Ressources en Eau (IWRA) entre 2016 et 2018. Il a contribué à l’organisation du 6ème Forum Mondial de l’Eau à Marseille, notamment comme co-président de la commission thématique, et était membre du bureau du comité de pilotage international du 8ème forum à Brasilia. Il a créé l’Office National de l’Eau et des milieux aquatiques dont il fut le directeur général de 2007 à 2012. Entre 1998 et 2007, il a occupé les fonctions de directeur général de l’Institut National des Sciences et Technologies de l’Environnement et de l’Agriculture. Auparavant, il a exercé différentes responsabilités dans l’administration centrale et déconcentrée dans les secteurs de la forêt, de l’eau et de l’agriculture.


Biographie de Abdoulaye Sene :
Président du comité national pour l’organisation du 9ème Forum Mondial de l’Eau, « Dakar 2021 ».
Président du Conseil d’Administration de la SOGEM/OMVS (2013-2017).
Président-fondateur du Think-tank international Global Local Forum.
Député et Président de la Commission du Développement et de l’Aménagement du Territoire de l’Assemblée Nationale de la République du Sénégal, ( 2007-2012).
Président du Conseil Régional de Fatick (2002-2009).
Conseiller Spécial du Ministre des Mines, de l’Energie et de l’Hydraulique du Sénégal (2001-2002). Chef de la Mission d’Etudes et d’Aménagement des Vallées Fossiles (1994-2000).
Directeur national de l’Hydraulique et du Génie Rural (1984 à 1994).
Expert, en Hydraulique, changements climatiques, Décentralisation, Gouvernance et développement local.

Allo… les Talibans…vous nous entendez ?

Martin Griffiths, Secrétaire général adjoint des Nations-Unies en charge de l’humanitaire (OCHA), lors d’une réunion à Kaboul avec la direction des Talibans

Cet article constitue la seconde partie de l’éditorial précédent « L’Afghanistan des Talibans et nous ». Ce dernier mettait en exergue certains des motifs de l’échec occidental dans ce pays, sanctionné par la victoire des Talibans.

Cet éditorial invitait également à anticiper les défis communs à l’Afghanistan des Talibans comme à la communauté des Etats Nations à l’ONU : défis humanitaire et économique, défis des droits humains et de la représentativité, défis du terrorisme, défis de la drogue et défis géopolitique.

Aujourd’hui, il s’agit d’interpeler les Talibans. Que voulez-vous vraiment ? Votre représentant à Doha, Suhail Shaheen, a récemment déclaré « Personne n’a intérêt à affaiblir l’Afghanistan «. Mais les Talibans auraient-ils intérêt à s’isoler eux-mêmes, tant vis-à-vis de la diversité afghane que sur la scène internationale ?

Il y a peu encore, les trois-quarts des ressources du gouvernement afghan précédant provenaient de l’aide internationale. Celle-ci a brusquement cessée avec le gel des avoirs et l’interruption de toute aide au développement dans un pays pauvre affecté par la sécheresse et les conséquences d’un conflit de plus de 40 ans ! Comment les Talibans comptent-ils faire pour faire face à cette crise majeure et assumer politiquement les responsabilités qu’ils ont prises par les armes.

L’Afghanistan sur la pente d’un effondrement économique et d’une catastrophe humanitaire.

L’Afghanistan est engagé sur la pente d’un effondrement économique annoncé et d’une catastrophe humanitaire qui menace au point qu’il parait indécent de parler de ce pays en oubliant ce drame qui touche toute la population et particulièrement, selon les Nations-Unies, 18 millions d’hommes, de femmes et d’enfants, de familles, qui ne mangent pas à leur faim et qui sont menacés de famine alors que l’hiver toujours rigoureux approche.

Une famille prend un repas chez elle à Mazar, en Afghanistan, le 15 septembre 2021. Le Programme alimentaire mondial aide les personnes déplacées et les familles vulnérables avec de la nourriture et de l’argent. @WFP/Arete

Le système sanitaire est au bord de l’effondrement. Déjà 2000 structures de soins ont fermé par manque de salaires pour 23.000 agents de santé dont 7000 femmes, selon Alexander Matheou de la FICR.

Selon Richard Trenchaut de la FAO, la sécheresse menace les moyens d’existence de 7 millions d’agriculteurs et d’éleveurs qui constituent l’épine dorsale de l’économie de ce pays. La distribution de semences est d’une extrême urgence en octobre pour permettre la récolte du blé d’hiver.

 Selon le PAM et l’UNICEF, la situation des enfants est spécialement critique pour la moitié des moins de 5 ans, soit 3, 2 millions de filles et garçons qui risquent d’être rapidement victimes de malnutrition sévère.

C’est ainsi, lors de la récente réunion à Doha entre les Talibans, les Etats-Unis, l’Union Européenne et plusieurs Etats-membres dont la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission Européenne, a annoncé une aide de 1 milliard d’euros pour « éviter une catastrophe humanitaires » et « un effondrement des services de base ». La France, par la voix de Jean-Yves Le Drian, avait déjà annoncée une aide de 100 millions d’euros dès le 13 septembre. C’est bien car l’aide humanitaire n’est jamais négociable au nom du principe d’humanité.

Encore faut-il que les Talibans au pouvoir permettent et facilitent l’accès de cette aide dans la durée partout dans le pays, sans restriction, et qu’ils en assurent la sécurité dans le respect des principes humanitaires dont l’impartialité des secours et la liberté d’évaluer, de secourir et d’en rendre compte.

Toute aide humanitaire entraine des évaluations avec les populations pour secourir les plus vulnérables en priorité. @Solidarités International

Les Talibans devraient prendre des engagements officiels clairs à ce sujet et les faire connaître. La crise humanitaire et économique pourrait provoquer l’exil forcé d’innombrables afghans.

Sur le plan de l’aide au développement, celle-ci sera certainement assujetties à des considérations politiques et à l’existence de services publics compétents. En attendant, je suggèrerai que l’on amplifie immédiatement et à grande échelle les programmes humanitaires de type Nexus Urgence-Développement qui permettraient d’engager un soutien massif à l’agriculture, à l’élevage et aux services de base dans tous les domaines partout dans le pays.

La pierre angulaire des droits humains et de la représentativité.

Pour contrer les manifestations de femmes à Kaboul, les Talibans ont eu l’idée d’organiser une parodie de contre-manifestation de femmes Talibans dans un amphithéâtre où elles étaient toutes habillées de la même burqa d’un gris sinistre tel un uniforme. Comme me l’a confié un ami afghan, on n’avait jamais vu ce type de vêtements féminins en Afghanistan. C’était une comédie sinistre et inquiétante.

Voilà une question pour les Talibans. Dans votre pays, les femmes ne sont-elles pas afghanes, musulmanes, mères de vos enfants. Les femmes n’ont-elles pas aussi subi les effets dévastateurs de la guerre depuis plus de 40 ans, de multiples privations tout en nourrissant des enfants nombreux. Beaucoup d’entre elles ont perdu leur mari à la guerre et ont dû faire face à l’adversité.

Elles ont droit au respect et à la considération. Et l’Afghanistan a un grand besoin de femmes pour soigner des femmes particulièrement. L’Afghanistan a un grand besoin d’elles pour l’éducation des filles afin de participer activement au développement indispensable d’un pays parmi les plus pauvres au monde.

Les Talibans ont fait beaucoup de déclarations et de promesses qu’il s’agit maintenant de tenir pour être crédibles. Soyons aussi réalistes. Dans un pays majoritairement rural, le travail des femmes, comme des hommes, s’exercent d’abord dans les champs pour produire le pain quotidien.

Enfin, malgré les divisions profondes inhérentes à la guerre, les Talibans veulent-ils rechercher l’unité nationale et par conséquent assurer une représentativité de la diversité notamment ethnique.  N’est-ce-pas la condition d’une paix civile durable.

La guerre contre le terrorisme et contre la drogue.

Les attentats de Daech ou Etat Islamique au Khorassan le 30 aout à l’aéroport de Kaboul, puis le 8 octobre à Kunduz et le 15 à Kandahar contre des mosquées chiites à l’heure de la prière remettent en cause la capacité des Talibans à tenir leur principale promesse, celle de la sécurité. D’autres attentats pourraient encore avoir lieu.

Afghanistan, Attentat de kamikazes revendiqué par Daech contre la mosquée chiite Fatemieh à Kandahar à l’heure de la prière le 15 octobre faisant plus de 40 morts et de 70 blessés. @UPI / Alamy Banque D’Images

Si les Talibans combattent bien Daech en Afghanistan, en revanche, il ne semble pas y avoir de condamnation forte et sans équivoque à l’encontre de ce terrorisme qui a déjà tué 600 Afghans. Si les experts considèrent que les Talibans n’ont jamais eu d’agenda terroriste international, cette position assumée et affirmée aurait un fort retentissement, alors pourquoi attendre ? De même, la neutralisation d’Al-Qaida qui a fait le malheur de l’Afghanistan après la destruction du World Trade Center, relève du simple réalisme politique et de l’intérêt du pays.

En 2020, la production d’opium a été de 6300 tonnes en Afghanistan. @Davrik

De même qu’une déclaration de la décision d’éradiquer la production de pavot, d’opium et d’héroïne en faisant appel à un vaste programme de soutien international pour des cultures de substitution, aurait un réel impact. Cela pourrait traduire l’intention, malgré les difficultés, de mettre en place un Etat vertueux, représentatif, responsable et crédible.

Conclusion provisoire.   

Que veulent les Talibans ? Que peuvent les Talibans ?  Il faut certainement du temps dans ce pays, mais c’est dès le début qu’une direction est donnée et décide pour beaucoup de l’avenir.

Les 6 défis sont bien là pour illustrer les responsabilités des Talibans :

  • Faciliter l’accès et la sécurité des secours humanitaires partout où cela est urgent dans le pays et soutenir l’agriculture et l’élevage et les services publics essentiels.
  • Remettre en place une administration à même de faire face à la crise économique avec des cadres et experts compétents et intègres.
  • Mobiliser les femmes notamment pour la santé, l’éducation, la crise humanitaire et économique et concrétiser une politique de réconciliation nationale.
  • Condamner sans équivoque et lutter contre le terrorisme.
  • Engager l’éradication du pavot et mobiliser des productions de substitution avec une aide internationale.
  • Ne pas s’isoler sur le plan géopolitique et, pourquoi pas, redevenir un pays « libre, neutre et non aligné », un Etat tampon indépendant et stable pour ses voisins.
Antonio Guterres, Secrétaire Général de l’ONU.

Concluons en citant le Secrétaire Général de l’ONU, M. Antonio Guterres : « Le monde entier paiera un lourd tribut s’il n’aide pas les Afghans à surmonter cette crise. Sans nourriture, sans emploi, sans protection de leurs droits, nous verrons de plus en plus d’Afghans fuir leurs foyers à la recherche d’une vie meilleure. Le flux de drogues illicites, de réseaux criminels et terroristes augmentera également probablement. Cela affectera non seulement gravement l’Afghanistan, mais aussi la région et le reste du monde ».

 

Alain Boinet.