Alain Boinet au centre francophone de Goris Arménie avec Sylvain Tesson et Vincent Montagne. Photo d’Antoine Agoudjian que nous remercions pour cette photo.
Lettre aux lectrices et lecteurs de Défis Humanitaires
« L’agenda du monde change. Défis Humanitaires doit faire évoluer sa mission. »
Chère lectrice, cher lecteur,
C’est une lettre inhabituelle et même exceptionnelle que je vous adresse personnellement aujourd’hui.
En effet, je crois que les nombreuses fractures que nous vivons annoncent un changement radical d’époque et que nous devons ensemble en tirer les leçons.
Depuis le lancement de Défis Humanitaires nous avons publié plus de 500 articles et entretiens et je crois que Défis Humanitaires remplit sa mission. Est-ce suffisant ?
Aujourd’hui, nous constatons deux ruptures majeures : une fragmentation du monde où s’exacerbent les tensions et une augmentation des besoins humanitaires face à une baisse brutale des financements.
D’autres risques exacerbent cette tension : crise de la démocratie libérale, réchauffement climatique, perte de la biodiversité, information manipulée.
Pourtant, de grands progrès ont lieu dans les domaines de la recherche, de la santé et de l’espérance de vie, du développement humain, de l’éducation. Cependant, la faim progresse à nouveau dans le monde, la démographie explose en Afrique, les catastrophes se multiplient, le climat brûle.
Depuis 50 ans, nous avons vécu trois périodes géopolitiques : la guerre froide, la chute du mur de Berlin et de l’URSS, le terrorisme et la destruction du World Trade Center à New-York.
Durant ces périodes, l’aide humanitaire n’a cessé de croître dans le cadre d’un triple mouvement : la responsabilité de protéger les populations en danger, la mondialisation économique et une hégémonie occidentale interventionniste.
Cette période est révolue : guerre en Ukraine suite à l’invasion de la Russie, seconde élection de Donald Trump, émergence de la Chine comme puissance impériale, mais aussi augmentation des budgets militaires, succès des BRICS, émergence du Sud global, tensions dangereuses en Asie-Pacifique, augmentation des droits de douane…
C’est à ce moment que les pays qui financent l’Aide Publique au Développement (APD) et l’action humanitaire décident, Etats-Unis en tête, de réduire drastiquement leur financement.
Lors du « Paris Peace Forum », la représentante de l’un des principaux pays financeurs annonce à regret que l’APD va baisser de 50%, voire plus.
Concernant l’aide humanitaire, la chute du financement est telle que l’ONU (OCHA) a dû revoir fin juillet son plan en réduisant le nombre de personnes à secourir à 114 millions au lieu de 181 millions prévus sur 300 millions de personnes en danger.
Quelles en seront les conséquences ? Mortalité, exil et migration, désespoir, déstabilisation, radicalisation ?
Alors que les risques de guerre s’accroissent de même que les besoins essentiels des populations en danger, l’aide humanitaire chute dangereusement.
Dans cette édition, nous poursuivons notre mission d’information et de mobilisation avec des entretiens à ce sujet avec VOICE et la CHD et sur la Syrie que je vous invite à lire et à partager.
L’agenda du monde change. Défis Humanitaires doit faire évoluer sa mission.
Nous engageons cette réflexion en vous invitant à y participer de plusieurs manières.
En nous donnant votre avis sur les changements du monde, ses progrès et ses risques.
En nous disant ce que vous pensez de la revue Défis Humanitaires et quelles évolutions vous souhaiteriez en nous écrivant àcontact@defishumanitaires.com .
En nous proposant des évolutions de la maquette afin qu’elle gagne en impact en nous écrivant aussi à contact@defishumanitaires.com
En participant à ce projet qui a un coût auquel vous pouvez participer en faisant aujourd’hui un don à Défis Humanitaires sur (faireundon).Don donnant droit à une réduction de votre impôt.
C’est pour vous que nous éditons Défis Humanitaires et c’est avec vous que nous voulons adapter la revue aux nouveaux défis. Je vous remercie et n’hésitez pas à m’écrire à contact@defishumanitaires.comet à faire un don sur HelloAsso.
L’Organisation des Nations unies (ONU) nous offre un cadre unique de gouvernance mondiale. Si les décisions prises viennent impacter l’ensemble du monde, avec ses 193 états membres, il n’est pas toujours évident d’y faire adopter des résolutions qui fassent consensus. Si la France souhaite pouvoir y exercer une influence, elle doit elle-même y porter des messages clairs, faisant consensus en son sein. C’est dans cette optique que le Partenariat Français pour l’Eau[1] (PFE) est né, en 2007, cherchant à rassembler les voix des acteurs français du domaine de l’eau (et de l’assainissement) et harmoniser leurs messages.
Le PFE est ainsi devenu la plateforme de référence des acteurs français de l’eau publics, privés, actifs à l’international. Il porte depuis 17 ans un plaidoyer au niveau international pour que l’eau constitue une priorité dans les politiques du développement durable.
Parce que l’eau est un sujet complexe, transverse, multidimensionnel, le PFE a également parmi ses missions de sensibiliser aux enjeux mondiaux de l’eau. Le deuxième ouvrage de Daniel Zimmer, L’Eau et la planète, un avenir au compte-gouttes (Éditions Charles Léopold Mayer[2]), s’inscrivant pleinement dans cette ambition, nous avons été ravis d’être invités à nous associer à sa diffusion.
Daniel Zimmer a été formé en agronomie, en hydrologie, puis s’est intéressé à de nombreux sujets faisant système : eau, sol, forêt, agroforesterie, climat, énergie. Ce fin observateur est un collaborateur de longue date du PFE. Il occupait à sa création une place centrale du monde de l’eau, celle du directeur du Conseil mondial de l’eau. Toujours à un niveau international, Daniel Zimmer a par la suite orienté ses travaux sur le climat, pour s’intéresser plus récemment à la mise en place de solutions concrètes et innovantes.
Le livre de Daniel Zimmer nous dresse ainsi une vue d’ensemble, tout en nous menant à élargir notre perception du cycle de l’eau. Il nous invite alors à mieux considérer le rôle de l’eau verte, cette eau qui se stocke chaque année dans le sol et la biomasse, et ne pas se limiter à celui de l’eau bleue, celle que l’on peut pomper.
En 2013, l’auteur évoquait déjà dans son livre l’Empreinte Eau (Éditions Charles Leopold Mayer) le rôle majeur de l’eau verte. Malgré une apparition du terme dès 1995, Daniel Zimmer nous rappelle qu’aujourd’hui encore l’eau verte est encore trop souvent ignorée et peu ou pas mesurée. Pourtant, cette eau verte joue un rôle majeur dans le cycle de l’eau car, en s’évaporant et en rejoignant l’eau atmosphérique, elle représente une part importante, majoritaire même, des précipitations sur les continents. L’ouvrage nous détaille comment elle contribue ainsi au recyclage de l’eau continentale.
Un autre sujet évoqué par Daniel Zimmer est celui des limites planétaires. Ce concept de limites planétaires a permis à de nombreuses personnes de découvrir le terme d’eau verte. De récents travaux de recherche du Stockholm Resilience Centre[3], amplement repris par les médias, ont annoncé en septembre 2023 que la limite planétaire de l’eau verte avait été dépassée. Si au PFE nous considérons qu’un tel propos est prématuré, nous admettons néanmoins que nous sommes entrés dans une période de forte variabilité.
La deuxième partie du livre aborde les difficultés, ou “cauchemars”, comme il les nomme sans détour : pénuries, pollution, dérèglement climatique, événements extrêmes, perte de la biodiversité, etc.
Si les Français ont vu le thème de l’eau monter dans leurs préoccupations ces dernières années (augmentation des périodes de sècheresse, inondations), la crise de l’eau est en réalité devenue mondiale. C’était par ailleurs un des constats de la conférence mondiale sur l’eau, organisée par l’ONU à New York en mars 2023[4].
Malgré l’importance de l’eau, cette conférence a eu lieu 46 ans après la première organisée en Argentine. Cette fréquence semble refléter que l’eau n’était pas au cœur des préoccupations. En mars 2023, le constat est criant : les pays sont exposés à de forts problèmes liés à l’eau, trop ou trop peu d’eau, la crise est mondiale et les prévisions ne sont pas rassurantes.
Cette même année, le nouveau rapport de l’ONU (OMS/UNICEF)[5] nous informait que 27% de la population mondiale n’avait toujours pas accès à de l’eau gérée en toute sécurité, soit plus de 2 milliards de personnes. Il faudrait selon ce rapport multiplier les efforts par 6 pour atteindre la cible de l’Objectif de développement durable en question. Concernant l’assainissement, plus de 1,5 milliards d’humains n’ont pas accès aux services les plus basiques, les efforts sont à multiplier par 5.
L’eau occupe une place de plus en plus importante dans les questions liées au changement climatique. Dans le texte final adopté par la COP28 sur le climat de décembre 2023, un Objectif mondial d’adaptation a été formulé. Le tout premier des sept alinéas mentionne l’eau et l’assainissement, caractérisant bien leur rôle prépondérant dans l’adaptation au changement climatique. L’eau est à nouveau citée directement dans le quatrième.
Comme évoqué précédemment, il a fallu attendre 46 ans pour que l’ONU réorganise une conférence mondiale spécifiquement dédiée à l’eau. En mars 2023, le PFE a donc, auprès d’autres pays et acteurs, mis en avant le besoin d’organiser des réunions régulières dédiées à l’eau. Le PFE s’est réjoui de la décision de l’Assemblée générale des Nations unies d’organiser deux autres conférences, en 2026 et en 2028. Les choses semblent donc dorénavant s’accélérer.
Le Kazakhstan et La France ont de plus annoncé la tenue d’un One Water Summit en septembre 2024 à New York. Le PFE se réjouit de l’organisation de l’évènement et participe à son comité de pilotage de l’évènement.
Un vent d’optimisme souffle sur la gouvernance mondiale de l’eau et le PFE va bien sûr œuvrer à renforcer l’utilité de ces rencontres, en collaboration avec la France et les acteurs de l’eau français.
La troisième partie du livre de Daniel Zimmer mise d’ailleurs sur l’optimisme, celui de la volonté. S’il a souhaité s’intéresser aux solutions, et notamment aux solutions fondées sur la nature, l’auteur évoque plus généralement le besoin de rechercher un optimum entre efficience, sobriété et résilience dans nos manières d’utiliser l’eau. Les approches régénératives pourraient bien nous y aider, elles qui s’inspirent des écosystèmes qui ont depuis des millions d’années cherché à trouver de tels optimums.
Le PFE rappelle également qu’un axe d’action, pour l’eau, consistera à casser les silos. L’Eau ne doit pas parler qu’à l’Eau. Le PFE souhaite collaborer, compter parmi ses membres des acteurs de la finance, des assurances, du BTP et autres industries, etc. Les défis de l’eau nous concernent tous et il nous appartient à tous d’apporter de l’eau au moulin.
[2]www.eclm.fr. Maison d’édition de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme (FPH), les Éditions Charles Léopold Mayer (ECLM) publient des ouvrages sur la transition écologique, économique et sociale. Elles accompagnent les acteurs de la transition afin qu’ils puissent développer, mettre en forme et diffuser leur plaidoyer par l’intermédiaire du livre.
Directrice adjointe du Partenariat Français pour l’Eau
Sophie Thomasset est diplômée en hydrologie-hydrogéologue de l’Université Pïerre et Marie Curie -Paris VI. Elle a été responsable de projet EAH (Eau, Assainissement Hygiène) au sein d’Action Contre La faim et Oxfam pendant cinq ans. Ses plus longues missions ont été le Libéria, Haïti, le Soudan, mais elle a également fait partie du “groupe urgence”, missionnée alors pour des interventions de courte durée.
Sophie a rejoint par la suite l’univers des Fondations (Fondation Ensemble, Fondation Yves Rocher) où elle y a accompagné pendant 10 ans des projets à l’International sur les thèmes de l’eau, de l’assainissement, de l’agriculture durable et de l’agroforesterie, de la foresterie.
Sophie a rejoint le Partenariat Français pour l’Eau en 2022 en tant que Directrice Adjointe.
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