Faire face au choc économique énorme que subit l’Afrique

Une interview d’Alain Le Roy, Ambassadeur de France et envoyé spécial du Président de la République Française.

©Conseil de Sécurité de l’ONU, Photo: UN News

Alain Boinet : Face aux conséquences de la pandémie de la Covid-19, 18 chefs d’Etat, de Gouvernement africains et européens, et d’institutions internationales, dont le Président Macron, ont appelé à une réponse commune pour l’Afrique. Quels sont les principaux engagements qui ont alors été pris ?

Alain Le Roy : C’est par une tribune publiée le 15 avril dans Jeune Afrique et le Financial Times que cette initiative a été lancée, sur proposition de la France. Elle comporte des engagements à renforcer la mobilisation de la communauté internationale dans la réponse à la Covid en Afrique à travers quatre piliers, le renforcement des systèmes de santé, le soutien économique, le soutien humanitaire et le soutien à la recherche africaine

Dans ce cadre, quelle est votre mission, comment et avec qui agissez-vous pour concrétiser ces engagements ?

La mission que j’ai reçue est celle d’envoyé spécial du Président de la République pour coordonner la mise en œuvre de cette initiative par les différentes entités françaises, en lien bien entendu avec nos différents partenaires, en particulier européens.  Je suis donc en contact régulier avec les cinq envoyés spéciaux nommés par l’Union africaine pour cette initiative pour s’assurer que nous travaillons dans le même sens afin de concrétiser ces engagements, notamment vis-à-vis du G20, du FMI et de la Banque mondiale.

Comment et à quelle hauteur l’aide de la France va-t-elle y contribuer ?

La France est très active auprès des différentes enceintes internationales et de ses partenaires africains pour s’assurer que les engagements seront tenus. Sur le plan bilatéral, elle a déjà annoncé une aide de 1,15 Mds€ à travers le programme Santé en commun de l’AFD, qui comprend 150 M€ de dons, pour l’essentiel déjà réalisés en faveur de différents projets en matière de santé, y compris à travers des ONG, et 1 Md€ de prêts en cours d’allocation. A cela s’ajoutent les engagements pris par la France pour augmenter sa contribution à l’OMS, au GAVI, à Unitaid, pour le financement de l’initiative ACT-A, voulue par la France et relative aux diagnostics, traitements, vaccins et systèmes de santé, …. Ainsi que son plaidoyer pour faire des futurs vaccins des biens publics mondiaux, comme l’a désormais admis l’assemblée générale de l’OMS, avancée majeure.

Quelle est l’estimation des moyens nécessaires à l’Afrique et comment et par qui les mobiliser et les mettre en œuvre ? Comment ce soutien peut-il se concrétiser entre moratoire de la dette, annulation de la dette et apport de ressources financières additionnelles ?

Il y a beaucoup d’estimations différentes concernant les besoins actuels de l’Afrique face à la Covid, les plus crédibles étant celles de l’Union africaine et de l’ONU qui se situent entre 100 et 200 Mds$. L’Union européenne et ses différents Etats membres, le FMI, la Banque mondiale, la Chine, la Banque africaine de développement, de nombreuses banques bilatérales et multilatérales de développement et beaucoup d’autres contribuent à répondre à ces besoins.

En ce qui concerne la dette des pays africains, je rappelle que la France préside le club de Paris et co-préside avec la Corée le groupe de travail sur la dette du G20, et que c’est sur l’insistance de la France que le moratoire sur les dettes à l’égard des créanciers publics a été approuvé par l’ensemble des membres du G20.  Ce moratoire est en cours d’opérationnalisation et un point public sera fait à l’issue de la réunion des ministres des finances du G20 des 18 et 19 juillet.

© G20, 2018, photo : UN News

A l’automne, seront prises les décisions sur l’extension du moratoire et seront conduites les analyses de soutenabilité de la dette pays par pays pour déterminer les cas où la dette devra être annulée.

Quelles sont les prochaines échéances et qu’attendez-vous du prochain G7 à ce sujet ?

Pour le G7, aucune date n’est encore fixée par la présidence américaine pour le sommet ; nous aurions évidemment souhaité un soutien fort du G7 à cette initiative.

En ce qui concerne le G20, sous présidence saoudienne cette année, la prochaine échéance comme indiqué est la réunion des ministres des finances les 18 et 19 juillet ; quant au sommet des chefs d’Etat du G20 il devrait avoir lieu les 21 et 22 novembre.

Il y a bien sûr entre temps de très nombreuses réunions à un niveau technique.

Les ONG et Coordination SUD sont inquiètes du risque d’insuffisance de fonds additionnels distincts de l’APD. Que leur répondez-vous ?

Il est clair que l’APD n’est jamais suffisante, tous les pays ayant des contraintes budgétaires particulièrement fortes en cette période de crise économique mondiale due à la pandémie.

Mais il faut quand même souligner les efforts majeurs en faveur de l’Afrique dans cette période, en milliards d’euros, faits par la France, l’Union européenne et ses Etats membres, les aides d’urgence du FMI et de la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et tous les autres acteurs, y compris en termes de garanties en faveur du secteur privé africain qui souffre tout particulièrement. Il est essentiel que le secteur privé africain, grand pourvoyeur d’emplois et qui s’est beaucoup développé ces vingt dernières années, puisse continuer à avoir accès aux financements bancaires.

Au-delà de l’incontournable urgence, cette crise va venir impacter sérieusement les Objectifs de Développement Durables à l’horizon 2030.  Comment soutenir et accompagner l’effort des pays d’Afrique pour atteindre les 17 objectifs des ODD au service des populations, notamment les plus fragiles et dans les situations de crise ?

La réponse actuelle est bien sûr une réponse face à l’urgence, mais chaque Etat et chaque institution intervenante, africains ou non africains, doit avoir à cœur dans ses interventions de ne rien oublier de la nécessité de continuer à travailler à l’atteinte des 17 objectifs des ODD, qui ont été approuvés par tous et restent absolument pertinents. La dimension long terme doit rester présente dans tous les esprits. En tout cas, la France y veille tout particulièrement.

Quels sont les résultats qui permettraient de dire « mission accomplie » pour les 18 chefs d’Etat, de Gouvernement et d’institutions internationales et les pays d’Afrique ?

Difficile à dire. Evidemment le premier résultat important serait que la crise sanitaire reste limitée et que le nombre de personnes infectées par la Covid ou décédées à cause d’elle reste proche des niveaux actuels. Et que la crise ait été une opportunité pour que l’ensemble de systèmes de santé africains soient renforcés, ce qui nous paraît être une nécessité absolue. Ensuite bien sûr que le choc économique énorme que subit l’Afrique en ce moment ne se soit pas traduit par une récession trop forte, et que tous les progrès économiques remarquables enregistrés par l’Afrique ces dernières années ne soient pas remis en cause de façon trop marquée. Et que la communauté internationale soit intervenue de façon convergente.

Comment souhaitez-vous conclure ?

Simplement en rappelant que les Etats et les institutions internationales, malgré leur bonne volonté et leur très fort engagement, ne peuvent pas tout faire et que le rôle des organisations humanitaires reste donc irremplaçable.

Alain Le Roy

Alain Le Roy est Ambassadeur de France et Conseiller maître honoraire à la Cour des comptes. Il été notamment Ambassadeur de France à Madagascar et en Italie, ainsi que Secrétaire général adjoint de l’ONU, chargé des opérations de maintien de la paix, et Secrétaire général du Service européen pour l’action extérieure.

La zone sahélienne subit la triple peine

Un entretien avec Jean Bosco Bazie, directeur général de Eau Vive Internationale.

© Jean Bosco Bazié, directeur général de Eau Vive Internationale, à Boudry, Burkina Faso. Photo: EVI.

Défis Humanitaires : Eau Vive Internationale est active depuis plus de 40 ans en Afrique. Quelles actions y réalisez-vous et que faites-vous pour la population face au Coronavirus ?

Jean Bosco Bazie: Avant tout propos, je vous remercie pour l’intérêt porté à l’action d’Eau Vive Internationale. Il faut dire qu’Eau Vive Internationale est une association de droit burkinabé qui fédère les associations Eau Vive Burkina Faso, Eau Vive France, Eau Vive Mali, Eau Vive Niger, Eau Vive Sénégal et Eau Vive Togo. Elle n’a que 6 ans d’existence propre mais elle capitalise plus de 40 ans d’action d’Eau Vive dont elle a pris le relai pour poursuivre l’action de solidarité principalement dans les domaines de l’eau, l’assainissement et leur gouvernance. Grace à son action continue depuis 1978, plus de 3 millions d’africains ont un meilleur accès à l’eau potable et de meilleures conditions d’hygiène et d’assainissement.

Plus récemment avec l’apparition de la pandémie de COVID-19, Eau Vive Internationale mobilise ses partenaires pour la réalisation de nouveaux points d’eau potable, la réhabilitation de points d’eau en panne, la vulgarisation de dispositifs de lave-mains et la sensibilisation des populations pour l’adoption des gestes et mesures barrières à la propagation de la maladie.  Il est évident que les mesures barrières ne peuvent fonctionner sans eau potable. C’est pourquoi nous venons de lancer à Boudry (deuxième plus grande commune du Burkina Faso avec plus de 100 000 habitants), la construction de 45 nouveaux forages équipés et la réhabilitation de 5 anciens forages en panne permettront l’accès à l’eau potable pour 15 000 personnes. 1000 dispositifs de lave-mains seront fabriqués par des artisans locaux ainsi que des masques en tissu et du savon fabriqués localement par des groupements de femmes et de jeunes. Ces lave-mains et ce matériel d’hygiène seront installés dans les lieux publics (écoles, collèges, centres de santé, marchés, etc) ainsi que dans les ménages. Voir article à ce propos dans Burkina demain.

Des actions similaires ont été entreprises dans les communes de Béré, Méguet et Zorgho toujours au Burkina. Dans cette dernière commune par exemple et avec le soutien financier de nos partenaires dont le Grand-Reims en France, la réhabilitation de forages à gros débit, la construction d’un nouveau château d’eau de 300m3 sur 20m de hauteur ont permis d’augmenter la capacité de production de l’eau potable dans cette commune et celle de sa déserte avec 64km de réseau d’eau supplémentaire touchant ainsi plus de 30 000 personnes supplémentaires. Pour renforcer la capacité de réponse des communes, Eau Vive Internationale a entrepris un appui à la relecture des outils de planification d’une dizaine de communes du Burkina Faso afin de prendre en compte la question de la riposte aux risques sanitaires comme le COVID-19 et bien d’autres catastrophes naturelles qui pourraient survenir.

Comme vous le voyez, les besoins restent énormes en Afrique en matière d’alimentation en eau potable. Le robinet ne sera pas réinventé en ce 21ième siècle. Il nous manque juste les ressources financières pour faire plus et mieux.

Comme ONG de développement, comment opérez-vous compte-tenu de la dégradation de la sécurité le long des frontières du Mali et du Niger au nord et que pouvez-vous faire pour les 848.000 déplacés de force dans le pays ?

Effectivement la zone sahélienne subit en ce moment la triple peine du manque d’eau et de meilleures conditions de vie, de l’insécurité et maintenant du risque de la pandémie de coronavirus. C’est dans les moments difficiles que l’on connaît ses amis. Malgré cette situation, nous sommes restés solidaires des populations de cette zone en nous reposant principalement sur les acteurs locaux pour poursuivre l’action. Nos équipes sont cependant frustrées de ne plus pouvoir se déployer comme par avant au contact quotidien des bénéficiaires. Mais c’est le prix à payer. Malheureusement, plusieurs partenaires financiers ne veulent plus financer des actions dans ces zones dites « dangereuses » infligeant ainsi un coup de semonce à l’action de solidarité par manque de ressources suffisantes pour mener à bien nos projets. Ceci étant, il faut reconnaître que la situation sécuritaire va de mal en pire. Malgré le déploiement armé des pays du Sahel et de leurs partenaires dont principalement la France avec la force Barkhane, la situation sécuritaire ne s’améliore guère. Vous avez vu les récentes attaques terroristes au Burkina et ayant faits une quinzaine de morts.

Ce sont des centaines de milliers de personnes qui sont contraintes de quitter leurs terroirs, meurtris par la violence armée et sans moyens de subsistance.

On est bien en droit de penser à deux choses : l’inefficacité de la seule réponse militaire et la non volonté de certains milieux et lobbies à mettre fin à cette situation. C’est pour nous incompréhensible.

En tant qu’acteur humanitaire, nous n’avons d’autres moyens que de poursuivre et renforcer notre travail si modeste soit-il.

La fédération Eau-Vive Internationale est présente dans 6 pays de la région dont l’indice de développement humain est parmi les plus bas au monde et dont trois d’entre eux connaissent des conflits. Quelle est votre stratégie de réponse en matière de développement et de partenariat dans un tel contexte ?

Notre stratégie de réponse a toujours été de reposer l’action sur les acteurs locaux. Eau Vive Internationale ne vient qu’en appui pour mieux formuler l’action, la mettre en œuvre, la suivre et l’évaluer. Eau Vive Internationale n’a pas de projets propres à elle, ce sont les communautés organisées autour de mécanismes locaux, autour des conseils communaux, qui ont des projets que nous venons soutenir. Nous mettons l’action sur la capacité de maîtrise d’ouvrage local et sur l’économie locale avec un soutien aux activités productrices de richesse. Quelques soient les investissements réalisés dans les villages, si les habitants n’ont pas de quoi payer leur fonctionnement et les services, c’est peine perdu. C’est donc une combinaison de plusieurs choses : initiative locale, capacité de maîtrise d’ouvrage local, économie locale, etc.

©Exemple de forage mis en place par Eau Vive Internationale, Burkina Faso. Photo: EVI

Comme son nom l’indique, votre association est particulièrement engagée pour l’accès à l’eau potable. Comment équilibrez-vous votre action pour les populations et le plaidoyer politique pour le droit à l’eau et à l’assainissement ?

En tant qu’organisation de la société civile, nous participons à la réflexion et au plaidoyer sur les politiques publiques en matière d’eau potable et d’assainissement. Nous agissons au plus près des populations en apportant des réponses concrètes par la réalisation d’infrastructures d’eau et d’assainissement, la préservation de la ressource en eau mais nous savons que cela n’est pas suffisant. Pour changer durablement la situation, il faut agir également sur les politiques publiques et traiter les causes profondes du manque d’accès à l’eau pour tous et pour rendre effectif le droit à l’eau. C’est pourquoi nous avons soutenu les acteurs de la société civile burkinabé en 2015 et 2016 pour constitutionnaliser le droit à l’eau et l’assainissement dans les droits sociaux reconnus dans la constitution burkinabé. Le droit l’eau et l’assainissement devient ainsi opposable et les citoyens sont en droit de l’exiger.  Là également, c’est une combinaison d’actions concrètes de terrain et de plaidoyer qui peut nous permettre de faire les progrès pour l’atteinte de l’ODD6 en matière d’eau et d’assainissement.

Le 9ème Forum Mondial de l’Eau qui se tiendra à Dakar en mars 2021 se veut être un Forum de rupture et de réponse concrète aux besoins des populations. Qu’en penses-tu, qu’est-ce que tu en attends et quelles sont tes propositions pour ce Forum de Dakar ?

C’est la première fois que l’Afrique subsaharienne abritera en mars 2021 à Dakar au Sénégal le plus grand rassemblement mondial des acteurs de l’eau. Son programme est axé sur l’agenda 2030 pour des actions transformatrices. Pour l’Afrique, il faut un véritable électrochoc pour rattraper le retard en matière d’accès à l’eau potable dont il est inutile de rappeler la nécessité vitale. L’engagement des décideurs du continent pour l’eau est consigné dans la vision africaine de l’eau 2025. Cet engagement pris en mars 2000 par les gouvernements africains et l’Union Africaine affichait au tout premier rang, l’accès durable pour tous à l’eau potable et l’assainissement pour satisfaire les besoins basiques au plus tard en 2025. Alors la pandémie de COVID-19 intervient comme un ultime rappel aux dirigeants africains qui ne disposent désormais que de 5 ans pour tenir une promesse négligée depuis 20 ans. A ceci s’ajoute l’apparition de plusieurs foyers de conflits et d’insécurité ayant jeté sur les routes et les bords de route plusieurs centaines de milliers de personnes laissées à elles-mêmes. Et pourtant, le monde n’a jamais affiché autant de richesses. Nous disons qu’il faut que les dirigeants politiques et économiques arrêtent l’hypocrisie qui caractérise la géopolitique mondiale. Les richesses du monde doivent servir les hommes, rendre leur vie meilleure et non dormir dans des paradis fiscaux. C’est mon cri de cœur pour ce 9ième forum mondial de l’eau.

Veux-tu ajouter quelque chose pour conclure ?

Chaque minute compte, chaque goutte compte pour sauver des vies. Si rien n’est fait plus qu’il ne l’est actuellement, nous courrons à la perte de l’humanité. L’accès à l’eau et à l’assainissement doit être déclaré « urgence planétaire »

 

Jean Bosco Bazié 

Certifié Sciences-Po Paris/ISM Dakar/UCT Cape Town/CEFEB Marseille. Diplômé en études du développement à l’Institut d’Etudes du Développement Economique et Social (IEDES-Paris 1 Panthéon Sorbonne) et en recherche et exploitation des eaux souterraines à l’Ecole des Mines de l’Aïr (EMAÏR) au Niger.

Jean Bosco Bazié est Directeur opérationnel d’Eau Vive Internationale qui fédère 6 associations du Burkina Faso, de France, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo. Eau Vive Internationale intervient dans les domaines de l’eau, l’assainissement et du développement économique et social depuis plus d’une quarantaine d’années. Jean Bosco Bazié transmet régulièrement sa grande expérience en concevant et conduisant des conférences, ateliers et sessions de formation relatives à toutes les disciplines liées à l’eau notamment en matière de gestion intégrée de la ressource, d’organisation et de gestion des services, de gouvernance, de développement local et de coopération au développement.

Jean Bosco Bazié est membre de plusieurs organisations, réseaux et panels d’experts sur les questions liées à l’eau, liées aux approches participatives et plus largement aux questions de développement.