Comment l’approche « One Health » peut contribuer à changer l’humanitaire ?

Marché en Chine. ©Simon Law

Dr. Rafael Ruiz de Castañeda est chercheur et enseignant à la Faculté de médecine de l’Université de Genève, dans le département de médecine tropicale et humanitaire, et à l’Institut de Santé Globale. Il codirige, avec Dr. Isabelle Bolon, une unité interdisciplinaire qui, au travers d’une approche « One Health », abordent des problématiques de santé publique et globale.

Pour Défis Humanitaires, il nous présente sa vision de ce qu’est – ou devrait être – le One Health, et nous partage les difficultés et les solutions pour mieux intégrer cette approche dans les contextes humanitaires.


Madeleine Trentesaux : Rafael Ruiz de Castañeda, nous allons commencer par un effort de définition sur ce qu’est le One Health. Il est communément considéré que l’approche One Health repose sur l’interdépendance entre les santés humaine, animale et environnementale. Pour votre part, vous en avez une définition qui va quelque peu au-delà. Quelle est-elle ?

Rafael Ruiz de Castañeda : Le travail de définition est important, mais avant de m’y lancer, j’aimerais en souligner ses limites. Définir les termes et les notions implique souvent de les séparer et d’en marquer les limites. Or la création de silo va à l’encontre des principes même du One Health.

Le One Health n’est pas une discipline mais bien une approche en santé publique et en santé globale qui se construit sur le fait qu’il existe une interdépendance entre la santé humaine, animale et environnementale. Sa valeur ajoutée se trouve dans la collaboration entre les disciplines et entre les secteurs et dans sa capacité à intégrer les communautés affectées par les problématiques de santé publique.

C’est justement là, lorsque vous ajoutez que le One Health est intersectoral, que vous marquez une spécificité de cette approche.

Oui, le One Health est définitivement interdisciplinaire d’un point de vue académique, mais il se doit aussi d’impliquer différents secteurs. Il doit mêler le milieu académique, à celui des organisations internationales, des acteurs humanitaires, etc., et, surtout, il doit intégrer les communautés humaines. Ce sont les communautés affectées qui savent identifier les problématiques se situant à l’interface homme-animal-environnement et qui, souvent, en savent beaucoup questions.

La force de l’approche One Health est de trouver les bons acteurs et les bonnes disciplines pour répondre au problème identifié. Ce n’est pas forcément une approche qui peut être appliquée à tous les problèmes, mais elle présente un intérêt tout particulier pour ceux se situant à la croisée entre les santés humaine, animale et environnementale.

Éleveur à Kabo, RCA – 2015, ©Vincent Tremeau

On retiendra donc que le One Health est une approche qui se doit d’être interdisciplinaire et intersectorale. On entend aussi parler d’autres concepts tel que le Planetary Health. Quelle est la différence entre ce concept et celui de One Health ? Quelle valeur ajoutée présente la cohabitation de ces deux concepts ?

Chacune de ces approches a une histoire spécifique et implique des acteurs et des écoles de pensées différents. Ces concepts sont plus ou moins axés sur la santé humaine, animale ou sur l’environnement.

Document stratégique de l’Alliance Tripartite, 2017, accessible ici

Le One Health est plus ancien que le Planetary Health. Il trouve ses origines dans le concept de « One Medicine » mis en avant dans les années 60 par Prof. Calvin Schwabe. La notion de One Health s’impose suite à l’augmentation du nombre d’épidémies de maladies infectieuses émergentes d’origine animale au cours des dernières décennies, telles que le SIDA, le SRAS, Ebola ou les grippes animales.

Depuis le milieu des années 2000, trois grandes organisations internationales portent ce combat : l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). On appelle ce triptyque l’Alliance Tripartite.

Plus récemment, la notion de Planetary Health voit le jour grâce à une publication du journal The Lancet en 2014. Elle s’intéresse aux processus de perturbations de l’environnement à l’échelle planétaire qui ont un impact sur la santé humaine. Par exemple, la perte de la biodiversité, la déforestation, le changement climatique et leurs conséquences sur la santé humaine.

Ces différences sont valables et existent bel et bien dans l’environnement actuel. Mais, encore une fois, je voudrais mettre en avant l’importance de la collaboration et non de la création de nouveaux silos. Il faut savoir identifier et comprendre les problèmes et besoins pour trouver les bonnes personnes et entités avec qui collaborer afin de trouver une solution opérationnelle.

On voit bien l’intérêt, notamment académique, de cette approche qui permet un décloisonnement entre les santés humaine, animale et environnementale. C’est aussi un concept qui a gagné en popularité, mais dont la mise en œuvre n’est pas évidente. Cela se fait-il au risque de devenir un « concept vitrine » ? Quelle est son intégration dans les politiques à l’échelle internationale, nationale et locale ?

C’est une bonne question car, effectivement, l’approche One Health peut être difficile à opérationnaliser. Pour ce qui est de l’échelon international, le concept est porté par l’Alliance Tripartite, dont nous avons déjà fait mention.

A l’échelle nationale, la difficulté d’adopter une approche One Health tient au fait que nous avons créé et organisé nos sociétés de manière fragmentée. Il y a, par exemple, un ministère pour la santé humaine, un pour l’agriculture et encore un pour l’économie[1]. Nous travaillons souvent de manière cloisonnée et les changements de comportements et de mode de travail sont longs et difficile à intégrer, surtout si leur impact positif n’est pas démontré. Le rôle des pays où, par exemple, de nombreuses zoonoses sont endémiques sera clé pour la mise en œuvre de l’approche One Health.

Faut-il avoir des supra structures labellisées « One Health » ? Pas forcément car bien qu’il soit important de créer et définir des domaines de travail, il ne faut pas risquer de créer à nouveau des cloisonnements. Ce dont nous avons besoin, ce sont des mécanismes de collaboration. Par exemple que le ministère de l’agriculture puisse partager facilement des données avec celui de la santé humaine. Il importe de prendre l’habitude de discuter entre médecine humaine, animale, zoologie, écologie animale… des pratiques et des besoins pour mettre en commun certains moyens et collaborer sur le terrain.

Prenons l’exemple de la rage[2]. Différentes études ont montré que la vaccination des chiens est l’action la plus rentable pour prévenir et contrôler la maladie à la fois chez le chien et chez l’humain. La vaccination des chiens peut éliminer la rage chez les humains. Cette idée est un changement de paradigme fort pour les acteurs impliqués dans le domaine de la santé humaine.

6 ans après le début de la guerre civile au Yémen, plus de 80% de la population à besoin d’aide humanitaire. Pour le commerce, la production de lait et de viande l’association a distribué 3 chèvres par foyer. ©Solidarités International, décembre 2020

Comment mettre en pratique cette collaboration entre les secteurs ?

Je mettrais en avant deux solutions pour opérationnaliser cette approche. D’abord, le One Healh est une approche systémique qui tente d’identifier et de traiter les problèmes à leur source (par exemple, la faune sauvage). Le One Health est donc souvent axé sur la prévention et c’est là-dessus que l’effort doit être fait, plutôt que sur la réponse ou riposte aux événements.

Si l’on prend l’exemple des maladies infectieuses d’origine animale (zoonoses), il faut pouvoir les identifier chez les animaux avant qu’elles n’arrivent dans la population humaine. Cela implique une collaboration étroite entre les vétérinaires, les écologistes animaliers, les épidémiologistes de terrain, etc., en termes de partage d’informations, de données et de ressources. Le partage des ressources peut prendre la forme, par exemple, de missions conjointes sur le terrain, ou de partage des espaces de laboratoire dédiées à la recherche sur l’humain et sur l’animal.

Les communautés jouent également un rôle essentiel car elles sont en contact avec les animaux domestiques et sauvages et peuvent donner l’alerte grâce à la surveillance syndromique apparaissant chez les animaux.

Ensuite, il convient de former une nouvelle génération d’acteurs de la santé pour qui l’approche systémique et collaborative est naturelle. Ces changements de paradigme et de comportement sont des modifications qui doivent se mener sur le long terme et l’éducation est clé dans ces processus. Toutefois, ce travail doit être accompagné et facilité par la création d’institutions et de structures porteuses de cette approche interdisciplinaire et intersectorale.

Et dans le milieu de l’humanitaire, où la prévention est rendue difficile par le contexte, comment mettre en pratique cette approche ?

Les milieux humanitaires présentent de nombreuses difficultés de mise en œuvre de l’action. C’est un milieu souvent caractérisé par l’urgence, l’instabilité et parfois la forte vulnérabilité des personnes sur le terrain.

C’est pourtant un contexte qui gagnerait grandement à mieux intégrer l’approche One Health. En effet, les interactions homme-animal-environnement sont nombreuses et se déclinent sous des formes variées. Les humains, dans des contextes précaires comme les camps ou les trajets de migration, sont souvent au contact d’animaux domestiques ou sauvages – élevage, chiens ou faune sauvage comme les serpents ou les scorpions, moustiques et autres insectes vecteurs de maladies.

Les origines des crises humanitaires se trouvent aussi régulièrement dans l’environnement – catastrophe naturelle, eau impropre causant une épidémie de choléra par exemple.


L’approche One Health est importante pour lutter contre les morsures de serpent envenimées

En 2017, l’OMS a officiellement reconnu la morsure de serpent comme une maladie tropicale négligée. Elle causerait jusqu’à 138 000 morts par an dans le monde. Une approche One Health de cette problématique permet de prendre en compte les conséquences des morsures de serpent non seulement sur la santé humaine mais aussi sur la santé animale et sur la situation socio-économique des ménages touchés. Ainsi, les morsures de serpent sur le bétail peuvent tuer des animaux et fragiliser la situation économique des propriétaires. En ce qui concerne la santé humaine, les morsures de serpent sont une des principales causes de la charge sanitaire due aux maladies tropicales négligées en termes d’années de vie corrigées de l’incapacité[3].

Bitis Arientas, un serpent que l’on retrouve fréquemment dans les camps de réfuigés au Kenya. Source : Snakebite Information and Data Plateform de l’OMS. Cette plateforme a pour objectif de réunir les données mondiales sur les morsures de serpent. Accessible ici

Face à ces situations, les humanitaires doivent soigner les personnes à l’aide de personnels de santé compétents et efficaces, mais aussi répondre de manière globale et intégrée à la crise grâce à une équipe interdisciplinaire. Il faut comprendre d’où vient la maladie (origine animale, environnementale), les pratiques qui ont permis son passage de l’animal à l’homme et/ou de l’homme à l’homme, etc.

Vous avez beaucoup travaillé sur les questions d’éducation. Pourquoi ont-elles autant d’importance à vos yeux ?

Je pense que l’éducation est clé dans l’intégration et l’opérationnalisation de l’approche One Health. J’ai mentionné tout à l’heure l’importance de la mise en place de mécanismes de collaboration entre les secteurs et je pense qu’il est primordial que le milieu académique offre des espaces de réflexion, de collaborations et de recherche interdisciplinaires. C’est ce qu’on essaye de faire à l’Université de Genève avec notre master en santé globale, ainsi qu’avec d’autres programmes et cours de médecine tropicale et humanitaire à la Faculté de Médecine.

Il faut intégrer les approches de One Health, Planetary Health ou encore Eco Health dans les études de médecine humaine. C’est via ces enseignements et l’appropriation de ces approches par les futurs personnels soignants que l’on pourra former la génération plus intégrée, engagée et consciente que j’appelle de mes vœux. D’ailleurs, nous travaillons actuellement à l’élaboration d’un programme complet à la Faculté de médecine de l’Université de Genève, qui intégrerait des enseignements « One Health » dès les premières années de médecine.

Insécurité alimentaire chronique, malnutrition, épidémies récurrentes (choléra, typhoïde, polio etc.), inondations cycliques et afflux massifs de populations liés à l’instabilité croissante des pays voisins : les Nigériens sont mis à rude épreuve. ©Solidarités International, juin 2020

Vous avez mis en place et testé des solutions d’éducation innovantes dans des contextes variés de l’Université de Genève au camp de réfugiés de Kakuma au Kenya. Qu’avez-vous créé avec vos étudiants ?

Avec mes collègues de l’Institut de Santé Globale, notamment Prof. Antoine Flahaut, directeur de l’Institut, et Dr. Isabelle Bolon, nous avons créé le MOOC[4] Global Health at the Human-Animal-Ecosystem Interface qui implique plus de 30 experts venant d’une vingtaine d’institutions basées à Genève et ailleurs, dont de nombreux collègues de l’Institut Pasteur.

Ce cours est suivi en parallèle par trois groupes d’étudiants : ceux de l’Université de Genève, d’autres habitant dans le camp de réfugiés de Kakuma et un groupe d’étudiants de l’Université de Nairobi au Kenya. L’enseignement allie cours et création de projet. Il vise à faire émerger les problématiques de santé publique dans le camp de Kakuma par les étudiants y vivant, ainsi que les solutions pratiques pour y répondre.

L’ensemble des étudiants sont ensuite amenés à créer des projets, mis en œuvre avec l’aide d’InZone[5], adoptant une approche One Health pour répondre aux problématiques identifiées.

Ce programme d’enseignement présente des intérêts multiples. D’abord, la collaboration entre des étudiants de l’Université de Genève, de Nairobi et du camp de Kakuma rend viable ce programme dans le contexte humanitaire sensible du camp de réfugiés. Les étudiants s’entraident et communiquent régulièrement entre eux.

Il permet également un espace d’échanges entre des étudiants d’horizons divers et entre des secteurs multiples – les ONG et organisations internationales qui organisent la vie à Kakuma, le milieu académique et celui de la santé. Ce mélange présente un intérêt à titre individuel, mais apporte aussi des opportunités professionnelles aux étudiants de Kakuma, de Genève et de Nairobi.

Exemple de collaboration entre les étudiants de l’Université de Genève et de Kakuma. Extrait de l’article d’Isabelle Bolon et al., 2020.

Enfin, ce programme est un modèle pour l’enseignement adoptant une approche One Health dans les camps de réfugiés et, au vu de son succès, gagnerait à être répliqué sur d’autres thématiques que la santé publique[6].

Vous êtes impliqués dans le One Sustainable Health Forum, porté par Benoît Miribel et la Fondation Une Santé Durable pour Tous. Cette initiative a pour but de rendre opérationnelle l’approche One Health. Qu’attendez-vous de cette démarche ?

C’est une démarche que je félicite. Les groupes de travail internationaux mis en place vont rédiger des recommandations pour mieux intégrer le One Health dans les projets de recherche et les projets opérationnels de terrain. Ils feront aussi des recommandations sur l’éthique à adopter, le plaidoyer à mettre en œuvre et sur l’éducation. Ce sera un apport clé dans le processus d’opérationnalisation du One Health.

A mon sens, l’intérêt d’une telle démarche sera de montrer la valeur ajoutée des collaborations entre disciplines et secteurs et de mettre en avant les plus efficaces en fonction des problématiques ciblées. Il faudra souligner les impacts positifs de ces collaborations – impact financier grâce à la mise en commun de moyens entre la médecine humaine et animale, ou bien représenter un gain de temps grâce à un système de surveillance intégré des zoonoses, par exemple.

 

Propos recueillis et retranscris par Madeleine Trentesaux

 


Dr. Rafael Ruiz de Castañeda

Le Dr. Rafael Ruiz de Castañeda dirige l’unité One Health à la Faculté de médecine de l’Université de Genève, où il travaille comme maître de conférences et chercheur. Il s’intéresse de près aux questions de santé publique et mondiale à l’interface de la santé humaine, animale et environnementale. Il s’occupe de projets en cours sur les zoonoses émergentes, les pandémies et le rôle de One Health dans la diplomatie sanitaire, l’approche One Health de l’envenimation par les morsures de serpent dans les pays endémiques, les approches innovantes de l’éducation et du renforcement des capacités One Health dans les contextes humanitaires, etc. Rafael est également consultant pour l’Organisation mondiale de la santé et soutient actuellement la mise en œuvre de plusieurs projets sur les maladies tropicales négligées.


Madeleine Trentesaux

Intéressée par l’humanitaire et les questions de santé publique, Madeleine Trentesaux est actuellement en master d’Anthropologie de la Santé à l’Université d’Aix-Marseille. Auparavant, elle a suivi une licence d’anthropologie à l’université de Paris Nanterre et le master « Human Rights and Humanitarian Action » à Sciences Po Paris. Elle a réalisé de nombreux stages, notament à la Fondation Mérieux et à la Fondation Une Santé Durable pour Tous. Elle a également participé à des projets de solidarité internationale et de développement en France, en Arménie et en Inde. Stagiaire pour Défis Humanitaires en 2020, elle avait rédigé un article sur l’anthropologie et l’humanitaire.

Madeleine Trentesaux sur LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/madeleine-trentesaux-1257a8185/


[1] L’organisation des ministères varie selon les pays, mais nous retrouvons globalement une structure cloisonnée entre secteurs.

[2] Voir, par exemple, Zinsstag, J., 2017, “Vaccination of dogs in an African city interrupts rabies transmission and reduces human exposure”, Science Translational Medicine, 9(421), https://www.science.org/doi/10.1126/scitranslmed.aaf6984

[3] Babo Martins, Sara, et al., 2019 “Snakebite and its impact in rural communities: the need for a One Health approach”, PLOS Neglected Tropical Disease, Vol. 13, Issue 9, accessible sur : https://archive-ouverte.unige.ch/unige:123745.

[4] Massive Open Online Course

[5] “InZone est un programme de l’Université de Genève qui met en place des approches innovantes en matière d’enseignement supérieur dans les communautés touchées par les conflits et les crises humanitaires. L’objectif ultime est d’autonomiser les personnes en mouvement bloquées dans les pays de transit.” – https://www.unige.ch/inzone/

[6] Pour plus d’information sur le déroulé de ce programme : Bolon et al., 2020, « One Health education in Kakuma refugee camp (Kenya): From a MOOC to projects on real world challenges”, One Health, 10, https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2352771420302597?via%3Dihub

 

 

La Syrie du nord-est assoiffée

Depuis le mois de juin 2021, la Turquie a réduit la quantité d’eau dans l’Euphrate pour la Syrie de 500 m3 seconde à 214m3 en retenant cette eau dans ses barrages en amont.

Nous roulons à petite allure sur le pont flottant qui enjambe le fleuve Tigre pour entrer en Syrie depuis l’Irak. La frontière Turque est proche. Faysh Khabur est le seul point de passage pour entrer dans ce nord-est Syrien aujourd’hui enclavé entre la Turquie et le territoire contrôlé à l’ouest par les autorités syriennes à Damas.

Cette région située entre le Tigre et le fleuve Euphrate est sous le contrôle du Conseil Démocratique Syrien dirigé par les kurdes avec des arabes et des représentants de ce qu’il reste ici des chrétiens syriaques et arméniens chassés de leurs terres comme de nombreux kurdes. Ce territoire a été le lieu d’âpres et meurtrier combats menés par les forces kurdes face aux djihadistes de Daech, depuis la bataille de Kobané jusqu’à celle de Raqqa avec l’appui de la Coalition Internationale dont la France, les Etats-Unis et la Grande Bretagne.

Raqqua, comme à Kobané, une guerre destructrice, immeuble par immeuble, que les combattants kurdes, femmes et hommes, ont remportée contre Daech au prix de lourdes pertes. @Mahmoud Bali

Je voyage en bonne compagnie avec Bernard Kouchner, ancien ministre des Affaires étrangères, Patrice Franceschi, écrivain engagé qui vient de publier un roman sur les combattantes kurdes, les Yapajas, et Gérard Chaliand, géostratège, tous les trois habitués de longue date de cette région. Avec eux, je suis là comme humanitaire spécialiste de l’eau.

Nous sommes invités par l’Auto Administration du Nord-Est Syrien (AANES) à participer à un « Forum International pour l’eau dans le Nord-Est Syrien » qui se tient dans la ville d’Hassakeh les 27 et 28 septembre. Car cette région du Nord-Est est aujourd’hui au centre d’une triple crise de l’eau qui perturbe et menace gravement la vie quotidienne de ses habitants et des populations déplacées de force par les combats qui ont lieu en Syrie depuis maintenant plus de 10 ans.

Le long de la route vers Amuda, des immeubles en construction à l’abandon. @Alain Boinet

Ici, la terre est uniformément plate. Les montagnes protectrices sont de l’autre côté, au Kurdistan d’Irak. Le long de la route, nous découvrons une ville fantôme avec ses alignements d’immeubles inachevés, vides, à l’abandon. Plus loin, apparaissent des petits puits de pétrole comme des culbutos qui fournissent le carburant local. Ici et là, dans la plaine, des troupeaux de moutons, une des rares ressources de la région.

Dans la voiture, au long des heures, les discussions vont bon train sur l’imbroglio qui règne ici, sur le sort des populations et leur avenir bien incertain mais avec l’espoir chevillé au corps. Sur la route, on y croise régulièrement des convois militaires Russes ou Américains et les Turcs ne sont pas loin. A une petite demie journée de route, nous atteignons notre destination, la localité d’Amuda où l’Auto administration nous reçoit dans une maison pour les hôtes de passage.

Forum International pour l’Eau dans le Nord-Est Syrien.

Le lendemain, l’accueil est chaleureux à Hassakeh dans le hall du vaste amphithéâtre où le Forum se déroule. Le programme est dense et riche avec 23 intervenants, principalement kurdes, arabes, avec des invités venant d’Irak, de France, d’Autriche, de Grande Bretagne ou d’Afrique du Sud. Des représentants d’ONG humanitaires internationales actives dans la région sont là aussi.

Allocution d’ouverture par Bernard Kouchner du Forum International de l’eau dans le nord-est Syrien.

Dans son allocution d’ouverture, Bernard Kouchner, invité d’honneur bien connu des kurdes, insiste sur les risques que la Turquie fait peser sur les populations en coupant ou en limitant les volume d’eau indispensables à la vie quotidienne et il salue avec beaucoup de conviction l’action des ONG locales et internationales.

Pour Patrice Franceschi qui lui succède, cette raréfaction délibérée de l’eau disponible est une guerre « sans bruit » qui vise à affaiblir les populations et il s’agit là d’une question éminemment politique et diplomatique.

Gérard Chaliand, conclura que malgré les erreurs et les incertitudes « personne ne peut vous obliger à ne pas être ce que vous êtes ». C’est toute la question du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qu’il rappelle à notre conscience.

A la tribune, les experts vont succéder aux spécialistes pour montrer, évaluer, analyser les conséquences de la sécheresse qui touche toute la région, la coupure de la station d’eau potable d’Ah Houq et la réduction drastique du niveau de l’eau de l’Euphrate dont la source est en Turquie qui la retient en amont dans un grand nombre de barrages.

En guise d’introduction, un intervenant rappelle les traités et agréments signés entre la Turquie, la Syrie et l’Irak et toujours d’actualité. Toutes les disciplines sont présentes dans ce Forum pour traiter le sujet de l’eau : droit international, science politique, économie, environnement, agriculture, biotechnologie, géographie, architecture, géologie, recherche, humanitaire. A les écouter s’exprimer et débattre, on découvre le haut niveau de formation et de compétence existant qui demeure impliqué face aux graves difficultés auxquelles les populations sont confrontées dans leur vie quotidienne et qui conduisent certains à prendre à contre coeur le chemin incertain de l’exil.

Je suis Invité à titre personnel comme spécialiste de l’eau et administrateur de plusieurs organisations, coordination et think tank dédiés à l’eau et à l’assainissement, aux situations d’urgence et de reconstruction comme à la réalisation des Objectifs de Développement Durables (2015-2030) qui prévoient dans son Objectif 6 un accès universel à l’eau potable pour tous dans le monde. C’est à ce titre que j’interviens à la tribune du Forum pour rappeler ce que nous savons tous : l’eau c’est la vie, c’est un bien public mondial, et que rationner si ce n’est couper délibérément l’eau aux populations pour faire la guerre est contraire au Droit International Humanitaire (DIH) qui s’applique à tous dans les conflits.

Alain Boinet devant l’entrée du Forum avec des participants. @Alain Boinet

En fin de matinée, nous prenons nos repas tous ensemble dans une grande salle autour de tables communes. C’est là, autour d’un plat, que je fais connaissance avec les membres du Forum des ONG dans le Nord-Est Syrien et d’autres représentants d’ONG venus de Bagdad et mobilisés sur la défense du fleuve Tigre qui, venant de Turquie, dessert l’Irak où il va rejoindre l’Euphrate pour former un estuaire commun, le Chatt-el-Arab, long de 200 km, qui débouche dans le Golfe Persique.

Puis, c’est l’heure du « tchaï », le thé et du « Cawa », café, sous une grande tente qui nous protège d’un soleil brulant qui nous surplombe dans le bleu du ciel. C’est également l’heure des retrouvailles quand d’anciens amis et connaissances se retrouvent avec Bernard Kouchner.  Accolades et souvenirs s’enchainent. J’ai moi-même la surprise d’être abordé par trois jeunes, un homme et deux femmes, qui veulent faire un selfie. « D’accord mais dites-moi avant comment vous me connaissez ». « On vous a vu sur l’écran du Forum et on vous a reconnu ». Après les photos, dans la discussion, je découvre qu’ils travaillent pour la coordination des ONGI humanitaire pour l’eau, l’assainissement et l’hygiène.

Je ne peux pas résumer tant d’interventions et de débats durant ces deux jours de Forum à Hassakeh en raison de la diversité et de la densité des propos comme des vidéos illustrant bien le sujet au plus près des réalités. En revanche, je vous dois maintenant de présenter le pourquoi et le comment de cette triple crise de l’eau qui assoiffe lentement la population et l’agriculture.

La triple crise de l’eau dans le Nord-Est Syrien (NES)

Depuis longtemps, comme humanitaire militant pour l’accès à l’eau potable, l’assainissement et l’hygiène pour tout dans le monde, j’ai eu de nombreuses occasions d’intervenir pour l’accès à l’eau en Afghanistan, en RDC, au Mali, au Liban et ailleurs et de publier et plaider la cause de l’eau à Genève, Istanbul, Marseille, Daegu, Paris ou Dakar et, aujourd’hui, au Nord-Est Syrien.

Les informations présentées ici, les chiffres en particulier, sont issues des informations provenant de l’AANES et, pour l’essentiel, du Forum du NES qui regroupe et coordonne l’action humanitaire de 14 ONGI dans 16 domaines différents, de l’eau à la santé, de la sécurité alimentaire à l’énergie en passant par l’éducation. Rappelons que les agences des Nations et le CICR n’ont pas l’autorisation des autorités de Damas d’intervenir dans le NES, à l’exception de quelques enclaves gouvernementales et des camps de déplacés.

Pour revenir à la triple crise de l’eau, celle-ci provient de la conjugaison d’une forte sécheresse dans toute la région en 2020-2021, de la coupure de l’eau potable de la station de Al Houq et de la forte diminution du niveau d’eau dans l’Euphrate.

La crise de l’eau de la sécheresse. En 2020-2021, les pluies ont décru de 50 à 70 % dans toute la région selon la FAO. Plus précisément, l’AANES calcule que la diminution est de plus de 75% pour les cultures pluviales et de 10 à 25% pour les cultures irriguées. Il y a deux saisons en Syrie pour les récoltes, la saison d’hiver de novembre à Mai et la saison d’été de juin à septembre. La sécheresse et la forte diminution d’eau dans l’Euphrate provoquent une augmentation de l’insécurité alimentaire sachant que le NES produit 80% du blé et de l’orge en Syrie. Ainsi, cette année, la production d’orge a chuté de 2,2 millions de tonnes à 450.000 tonnes !

Carte montrant l’emplacement de la station d’eau potable d’Hal Houq située en territoire syrien occupé par les Turcs.

La crise de la station d’eau potable d’Hal Houq. Cette station est située en Syrie sur un territoire situé entre Ras-al-Ain et Tel Abiad, qui sur une longueur de 100 km et une largeur de 30 km a été annexée par la Turquie à l’issue d’une offensive militaire de deux mois lancée le 9 octobre 2019. Depuis, les populations kurdes originaires de cette zone ont fui et vivent maintenant dans des camps de déplacés. Elles ont été remplacées par des populations arabes syriennes qui étaient réfugiées en Turquie ainsi que par de nombreux djihadistes.

Cette station est donc sous le contrôle des autorités turques qui depuis octobre 2019 opèrent régulièrement des coupures d’eau. Depuis l’été 2021 la coupure d’eau est totale. Or, cette station est la seule à pouvoir alimenter les populations d’Hassakeh et des villages environnements ainsi que des quatre camps de déplacés. Cela représente 460.000 habitants et 99.000 déplacés.

Distribution d’eau potable par camion-citerne par les organisations humanitaires.

C’est là qu’on dû intervenir de toute urgence plusieurs ONGI humanitaires internationale avec des camions citernes d’eau, ou « water trucking », pour ravitailler en continu les camps de déplacés, les centres informels d’accueil et les habitants. Des entreprises privées locales opèrent par ailleurs des forages dans les nappes d’eau souterraine et vendent l’eau aux habitants.

La crise de l’eau du fleuve Euphrate.

Venant de Turquie où il a sa source, l’Euphrate traverse la Syrie du Nord au Sud puis pénètre en Irak où il va rejoindre le Tigre puis le Golfe Persique. Dans des accords passés en 1987 et toujours d’actualité, la Turquie s’est engagée à fournir 500 m3 d’eau par seconde à Damas.  De son côté, en 1989, la Syrie a signé un accord bilatéral avec l’Irak prévoyant que 52% des eaux de l’Euphrate reviendrait à Bagdad.

Or, depuis le mois de juin cette année, la quantité d’eau entrant en Syrie est tombée à 214 m3 par seconde c’est-à-dire une chute brutale de 60% aux nombreuses conséquences pour les populations de la région, tant dans le Nord-Est que dans la partie Ouest du fleuve sous le contrôle du gouvernement Syrien de Damas. Ainsi, 54 des 73 stations de prélèvement d’eau situées à l’ouest voient leurs capacités fortement diminuées, de même que 44 des 126 stations se trouvant sur la rive Est du NES impactant 38 communautés, des camps et des centres d’accueil collectifs et informels accueillant des déplacés forcés.

Niveau actuel de l’eau par rapport au niveau habituel du barrage de Tishreen.

Cela a entrainé des conséquences immédiates pour les populations. Ainsi, le barrage hydroélectrique de Tishreen, premier barrage sur l’Euphrate en Syrie, ne peut plus utiliser que 2 de ses 6 turbines produisant 5 à 6h d’électricité par jour (février 2021) au lieu de 12 à 14h (Juin 2021). On voit bien les conséquences pour les familles, hôpitaux, services publics, magasins et exploitations agricoles ! Un peu plus bas, le barrage de Tabqa est à 20% de son niveau normal, très proche comme à Tishreen du « niveau mort » ou « dead level » en deçà duquel les turbines seraient irrémédiablement endommagées.

Niveau de l’eau très bas à la station Al-Suwah à Deir-Ez-Zohr au sud de la Syrie

Du côté des stations d’eau le long du fleuve, cette diminution du niveau de l’eau réduit autant l’eau pour la consommation des familles que pour l’irrigation des cultures. Enfin, la concentration chimique, bactériologique, provenant des égouts et des déchets agricoles et industriels, provoquent une augmentation des maladies hydriques, particulièrement les diarrhées qui accroissent la mortalité infantile en l’absence de médicaments anti diarrhéiques. Sans oublier la croissance alarmante des cas de malnutrition chez les enfants en bas âge.

Les conséquences sont saisissantes selon les organisations humanitaires internationales :

  • 5,5 millions de personnes sont en danger par manque d’eau potable dans le NES et le gouvernorat d’Alep.
  • 3 millions d’habitants sont touchés par la réduction de l’énergie électrique.
  • 5 millions de personnes sont affectées par une diminution des moyens de subsistance alimentaire.

Conclusion.

La conclusion de ce Forum suivi par plus de 150 experts s’est clôturée dans une ambiance à la fois studieuse et cordiale.

Gérard Chaliand avec des participants à la fin du Forum International de l’Eau dans le nord-est Syrien.

Dans cette triple crise de l’eau, il faut distinguer la sécheresse qui affecte sans distinction tous les pays de la région, dont la Turquie, et l’utilisation de la station d’Al Houq et de l’eau de l’Euphrate comme moyen de pression sur les populations et sur les autorités du NES.

La Turquie poursuit activement le développement de son immense projet (GAP) de construction de 22 barrages et de 19 usines hydroélectriques en amont de la Syrie et de l’Irak et peut à tout moment réduire ou leur couper l’eau !

Les conséquences humanitaires sont immédiates dans le NES pour 2,6 millions d’habitants et déplacés, selon les organisations humanitaires, dont 1,8 million nécessitent une aide humanitaire alors que plusieurs facteurs de vulnérabilité (restriction sévère d’eau potable de boisson et pour l’agriculture, diminution des productions agricoles, maladies hydriques, augmentation des prix) se conjuguent pour le pire. Ainsi, l’auto administration indique que 72% des fermiers sont victimes d’une réduction des récoltes de blé et les stocks sont à un niveau dangereusement bas avant l’hiver.

Dans l’immédiat, la première urgence est humanitaire. Le Forum du NES et ses 14 ONGI font un immense travail mais selon leur évaluation, il manque 215 millions d’USD pour faire face aux besoins essentiels dont 122 millions nécessaires dès maintenant, tant pour les besoins immédiats que pour développer la production de blé de la prochaine saison.

Déclaration sur les réseaux sociaux de Bernard Kouchner reçu par le ministre des Affaires étrangères de l’auto administration, M. Abdul Karim Omar.

Sur le plan de l’hydro diplomatie, il faut revenir aux Conventions cadres de référence internationale : la Convention d’Helsinki de 1992 et la Convention de New-York de 1997. Celles-ci font référence à « l’utilisation équitable et raisonnable » de l’eau entre pays riverains ainsi que sur l’«obligation de ne pas causer de dommage à l’utilisation des autres Etats ».

 Dans cette perspective, la station d’Al Houq doit à nouveau ouvrir les vannes de l’eau potable et la station devrait être accessible aux Nations-Unies et au CICR notamment. D’autre part, conformément à ses engagements, la Turquie doit à nouveau délivrer 500 m3 d’eau par seconde dans l’Euphrate pour les populations en Syrie et en Irak.

Sur la route du retour vers Paris, si je suis certain que les humanitaires comme l’auto administration du NES feront tout ce qu’ils pourront pour les populations en danger, pour l’essentiel c’est maintenant à l’hydro-diplomatie d’agir pour éviter le pire si cette situation devait perdurer.

 

Alain Boinet de retour du Nord Est Syrien.