
En signant un décret gelant brusquement les budgets de l’aide internationale des Etats-Unis et mettant fin à l’agence USAID, le président Donald Trump a provoqué la sidération suivie d’une tempête dans les organisations humanitaires doublée par l’incertitude sur l’avenir en assortissant mesures d’exonération pour certains programmes suivies d’ordre et de contre ordre contradictoires semant la confusion.
La grande question que l’on se pose est celle du pourquoi cette décision assortie du comment et des conséquences désastreuses qu’elle provoque.
D’autant que cet affaissement de l’aide publique au développement des Etats-Unis, premier financeur mondial, a été précédé de peu par des baisses significatives dans nombre de pays en Europe. J’avoue être surpris par le grand silence des institutions à ce sujet comme on a pu le constater lors du 10ème anniversaire du CNDSI (Conseil National du Développement et de la Solidarité Internationale) à Paris ou dans le programme du prochain Forum Humanitaire Européen les 19 et 20 à Bruxelles.
Comment le grand retour de la géopolitique à laquelle nous assistons s’explique t’-il et dans quelle nouvelle période entrons-nous à l’aveugle ?
Quelles sont les conséquences pour l’aide humanitaire et au développement pour les populations et, bien au-delà, pour les Etats Nations et la communauté internationale qui les représente à l’ONU, elle-même bousculée, déséquilibrée, divisée.
N’est-on pas entré dans un climat d’avant-guerre qui se manifeste déjà dans le cyberespace, les sanctions et la guerre commerciale, dans l’augmentation accélérée des budgets de défense et des armées, le renforcement de la résilience des populations face à la montée des périls.

Les conséquences humanitaires
Pour prendre la mesure du séisme provoqué par l’administration américaine le 24 janvier quand elle a par courrier signifié à ses partenaires le gel immédiat de ses financements pour 90 jours pour évaluation dans 158 pays où USAID est présente, il est utile de rappeler les chiffres.
En 2023, année pour laquelle nous disposons des chiffres officiels de l’OCDE, ceux-ci indiquent que l’Aide Publique au Développement mondiale s’est élevée à 233,3 milliards de dollars USD dont 64,7 milliards pour les Etats-Unis. Ce montant comprend 14,5 milliards pour l’aide humanitaire sur un budget humanitaire total de 43,6 milliards cette année-là.
C’est tout l’écosystème humanitaire mondial et de développement qui a été instantanément ébranlé, ce qui a entrainé alors une cascade d’interruption de programmes ou de ralentissement forcé.
On prend mieux la mesure du choc quand l’on sait que les budgets du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) et de l’Organisation Internationale des Migrations (IOM) sont financés à 40% chacun par les Etats-Unis. Allen Maima, responsable santé publique du HCR témoigne que 520.000 déplacés en RDC sont exposés aux risques de mortalité du aux maladies infectieuses car le budget santé 2025 à été réduit de 87% par rapport à 2024. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) est contrainte de réduire son budget et ses programmes de 20% comme toutes les Agences des Nations-Unies, dans des proportions diverses.

La Secrétaire générale de l’ONG Danish Refugee Council (DRC), Charlotte Slente, témoigne avoir reçu le 26 février plus de 20 avis de résiliation de subventions de l’USAID et du Département d’Etat américain concernant 12 pays pour un montant de 130 millions de dollars USD ! Le Norvegian Refugee Council (NRC) déclare de son côté n’avoir jamais connu une telle rupture de financement en 79 ans d’histoire de l’association.
Du côté des ONG humanitaires en France, Manuel Patrouillard, directeur général de Handicap International/Humanité et Inclusion (HI) déclare que sur un budget de 270 millions d’euros en 2024, 36 millions venaient de l’USAID et qu’ils ont été obligé d’arrêter 36 projets du jour au lendemain.
De même chez Première Urgence Internationale (PUI) quand Thierry Mauricet, directeur général, explique que les financements américains représentent autour de 30% sur un budget annuel de 130 millions. Chez Solidarités International, la proportion est de l’ordre de 36% selon son directeur général, Kevin Goldberg. Il en est de même pour Action Contre la Faim, ACTED, Triangle Génération Humanitaire (TGH) et bien d’autres ONG humanitaires.
Mais, au-delà de ces coupes, c’est l’incertitude qui règne encore puisque des projets qui ont obtenu des exemptions (waiver) pour continuer ont ensuite été annulées puis reconduites de manière contradictoire.
Des ONG ont récemment reçu des courriers le 21 mars leur indiquant qu’elles pouvaient reprendre les divers programmes de type « sauvez des vies » (Life saving) sans savoir si ceux-ci se poursuivront si nécessaire quand ils arriveront à échéance. En conséquence, des ONG envisagent de terminer ces programmes à la date prévue sans prévoir de suite par manque d’engagement américain à ce stade.
Enfin, l’administration américaine doit beaucoup d’argent à ses partenaires, qui ont avancés les fonds nécessaires à la mise en œuvre de l’aide, sans être remboursé depuis le mois de décembre. Ainsi, il est dû environ 200 millions d’euros à 6 ONG françaises et le montant augmente chaque mois.
Si la Cour Suprême des Etats-Unis a bien statué que cet argent devait leur être remboursé, nul ne sait quand cela se fera. Ainsi, des ONG auxquelles il est dû 25 ou 30 millions USD pourraient se retrouver en cessation de paiement si les remboursements n’intervenaient pas d’ici le mois de juin ! Il y a donc aussi une grande inquiétude qui touche à la trésorerie des organisations.

Les origines du séisme
L’administration américaine expose sa position dans un document d’une vingtaine de pages intitulé « Concevoir une nouvelle architecture de l’aide internationale des Etats-Unis ». Celui-ci déclare que « l’appareil américain d’aide internationale est inefficace et fragmenté » et qu’il manque « d’un système de mise en œuvre unifié et coordonné ».
Il y est stipulé que « Comme l’a clairement déclaré le secrétaire d’Etat Rubio, toutes les initiatives d’aide internationale des Etats-Unis devraient rendre l’Amérique plus sûre, plus forte et plus prospère ».
Selon la nouvelle administration américaine « Les Etats-Unis disposaient d’un système archaïque qu’il fallait démanteler » et les « actions décisives du président Trump » sont une opportunité pour « restructurer le système et établir une architecture de coopération internationale qui respecte le contribuable et obtienne des résultats mesurables, en particulier par le biais du secteur privé, et s’aligne sur les intérêts stratégiques de l’Amérique.
En fait, il s’agit de restructurer en profondeur l’aide américaine et cela semble avoir été pensé à l’avance quand on découvre la feuille de route très précise et détaillée pour sa mise en œuvre. Retenons notamment que USAID devrait changer de nom, après des modifications statutaires, pour s’appeler « Agence américaine pour l’assistance humanitaire internationale (IHA) ». De même, le Bureau d’Aide Humanitaire (BHA) devient l’Office d’Aide Humanitaire ».
Nous sommes manifestement en présence d’un vaste plan qui vise à redéfinir les objectifs, les priorités, les partenaires et les modalités organisationnelles et opérationnelles de mise en œuvre de cette politique.

Mais il faut comprendre que ce séisme américain de leur aide humanitaire et au développement s’inscrit dans une perspective beaucoup plus large et profonde que l’on peut résumer par le projet politique de Donald Trump de l’illibéralisme. Celui-ci entend dépasser les limites d’une démocratie libérale jugée trop lente, contradictoire dans ses compromis et inadaptée aux enjeux du monde d’aujourd’hui. Projet qui remet en cause la séparation des pouvoirs et la hiérarchie des normes au nom d’un suffrage populaire incarné par un leader exerçant beaucoup de pouvoir.
A ce stade, je me suis demandé si l’Amérique de Donald Trump ne serait pas la conséquence, voire la riposte, aux régimes autocratiques, voire totalitaire, de Vladimir Poutine, Xi Jinping, Recep Tayyip Erdogan et d’autres ou une copie américaine d’une tendance mondiale qui voit, par ailleurs, s’affirmer et s’opposer un Sud global diversifié dans une compétition mondiale exacerbée.
En tout cas, ce changement d’époque implique que le monde humanitaire et du développement le prenne en compte complètement pour se positionner au-delà de ce qui l’affecte immédiatement.
Donald Trump vient confirmer et achever ce changement d’époque dans lequel la guerre en Ukraine aura joué un rôle déclencheur. Dans un monde plus conflictuel et imprévisible qui perturbe la mondialisation des échanges, la géopolitique s’affirme à nouveau comme la « reine des batailles ».
Le monde change d’époque
Quand Donald Trump s’éloigne de l’Europe et de sa défense, il poursuit la politique américaine initiée par Barak Obama et poursuivie par Joe Biden de recentrage stratégique des Etats-Unis sur l’Asie-Pacifique, face aux ambitions désormais planétaires de la Chine.
Ce faisant, il nous met face à nous-mêmes devant la Russie et notre désarmement en l’absence possible du parapluie américain qui prévalait depuis la création de l’OTAN.
L’opinion publique en France ne s’y trompe quand trois personnes sur quatre soutiennent le réarmement de notre défense selon un sondage récent (Sondage Odoxa). De même, quand une étude (Etude #MoiJeune réalisé par OpinionWay) montre que 50% des jeunes de 18 à 30 ans seraient prêts à s’engager dans l’armée en cas de conflit menaçant notre pays. C’est ce que dit Brice Teinturier, délégué général d’Ipsos, quand il constate qu’aujourd’hui « la stricte séparation entre le national et l’international est révolue ».
Cela se concrétise quand l’on sait que le budget consacré à la défense était de 32 milliards d’euros en 2017 ; il est de 50,5 milliards en 2025, il sera de 67 milliards dans 5 ans. Mais le rythme augmente parallèlement aux risques et le ministre de la Défense, Sébastien Lecornu, travaille dorénavant à la demande du Président de la République, Emmanuel Macron, sur un budget de 100 milliards d’euros soit 4% du Produit Intérieur Brut.
Cette tendance emporte tous les pays en Europe et les sommets de Chefs d’Etat et de gouvernement, mais également des chefs d’Etat-Major des armées, se succèdent rapidement à Paris comme à Londres pour faire face à la menace qui en Ukraine pourrait affecter à terme les pays Baltes et la Pologne et, par conséquent, l’ensemble de l’Europe.


Face à la menace que fait peser sur nous Vladimir Poutine soutenu par la Chine, face à l’abandon de l’Amérique de Donald Trump, l’Europe relativement désarmée semble redécouvrir la vision du Général de Gaulle de l’indépendance stratégique fondée sur la dissuasion nucléaire ultime. Dans le chamboulement généralisé des repères habituels, ajoutons que le même Général de Gaulle était partisan d’une Europe des Etats Nations comme garantie de son enracinement et de sa force comme l’Ukraine le prouve en se battant pour sa liberté et son indépendance.
Conclusion humanitaire
Le changement d’époque que nous vivons ressemble à ceux que nous avons connu lors de la chute du mur de Berlin ou de l’attentat du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center à New York avec les conséquences planétaires que l’on connait.
L’avenir nous dira comment s’agencera dans le temps l’interdépendance de ces ruptures et recompositions.
Dans l’immédiat, si l’aide humanitaire doit d’abord faire face à la dislocation d’USAID, le changement d’époque est donc profond et général et c’est dans ce nouveau monde que nous devrons poursuivre notre mission avec je crois deux convictions.
La première c’est qu’être citoyen français, et cela est vrai pour d’autres nationalités, est compatible avec une aide internationale au nom de l’humanisme, de la solidarité, de l’histoire et même d’une » certaine idée » de son pays, de ses responsabilités dans le monde.
La seconde, c’est que quel que soit le monde qui vient, la solidarité entre les êtres humains et les nations est toujours urgente pour sauver des vies et pour sortir de la misère par le développement durable utile à tous dans le monde.
Le véritable enjeu humanitaire à relever maintenant est de savoir comment nous allons faire pour secourir et développer avec moins de moyens face à plus de besoins. Ce défi reste à relever.
Alain Boinet.
Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

