Stratégie nationale de sécurité des États-Unis :

« Fini l’idéalisme utopique ; place au réalisme pur et dur »

Couverture de la stratégie de sécurité national des Etats Unis d’Amérique 2025

Le 5 décembre dernier, l’administration américaine a publié un document qui a fait grand bruit, intitulé « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique ». S’il a occupé les médias pour ses considérations vis-à-vis de l’Europe, ce texte mérite d’être examiné à travers ses axes et priorités choisis, ses conséquences et ses ambiguïtés. En introduction de cette stratégie, le président américain signe un bilan laudatif de son action, où rien ne semble avoir échoué (pourtant, si l’on ne prend que les « huit conflits violents » qu’il dit avoir réglé, la reprise des affrontements entre le Cambodge et la Thaïlande, ou le conflit à l’est de la RDC qui perdure contredisent son succès). Puis il explique que « Ce document est une feuille de route destinée à garantir que l’Amérique reste la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité, ainsi que le berceau de la liberté sur terre ». Le président américain, lequel est abondamment cité dans le texte, assume d’emblée une forme de « nationalisme impérial ».

Quels sont les points à retenir, parmi les nombreux abordés dans ce document ?

Choisir et hiérarchiser

L’administration américaine ne prétend plus à « tout embrasser et mal étreindre » et s’encombrer d’idéologies comme, selon elle, les précédentes. Elle veut répondre à la question « Que voulons-nous ? », et, partant, choisir ses priorités, définir les moyens en cohérence, et agir avec un « réalisme flexible » pour un seul objectif « La protection des intérêts nationaux vitaux et fondamentaux » et faire en sorte que « les États-Unis restent le pays le plus fort, le plus riche, le plus puissant et le plus prospère du monde pendant les décennies à venir ».  Le pragmatisme d’un crédo simple « America first ».

Ce pragmatisme a amené l’administration Trump à couper la plupart des financements humanitaires début 2025, en appliquant à l’avance les termes de cette stratégie nationale de sécurité : « Se concentrer et établir des priorités, c’est faire des choix, c’est reconnaître que tout n’a pas la même importance pour tout le monde. Cela ne signifie pas pour autant que certains peuples, certaines régions ou certains pays sont intrinsèquement sans importance. Les États-Unis sont à tous égards la nation la plus généreuse de l’histoire, mais nous ne pouvons pas nous permettre d’accorder la même attention à toutes les régions et à tous les problèmes du monde ». A bien y réfléchir, la baisse des financements humanitaires amorcée dans beaucoup de pays avant la décision américaine n’est-elle pas aussi une traduction non déclarée de ce même type de choix ?

Une hégémonie qui dit ne pas vouloir dominer le monde… ni changer les différences  

Le président Donald Trump, accompagné du secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, du secrétaire d’État Marco Rubio et du secrétaire à la Marine John Phelan, annonce le projet de création d’une « flotte dorée » composée de nouveaux cuirassés de la marine américaine, le lundi 22 décembre 2025, au Mar-a-Lago Club de Palm Beach, en Floride. ©Maison Blanche  / Daniel Torok

« Après la fin de la guerre froide, les élites de la politique étrangère américaine se sont convaincues que la domination permanente des États-Unis sur le reste du monde était dans le meilleur intérêt de notre pays. Pourtant, les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts » ; plus de domination ? Mais une puissance militaire, économique et technologique écrasante permettant la suprématie américaine jusqu’à la fin du siècle… Un usage affirmé du « soft power inégalé des États-Unis » qui permet aux USA d’exercer « une influence positive dans le monde entier qui sert nos intérêts » mais « tout en respectant les religions, les cultures et les systèmes de gouvernance différents des autres pays ». Ailleurs : «… cela imposera d’abandonner l’expérience malavisée des Etats-Unis qui consiste à harceler ces pays, en particulier les monarchies du Golfe, pour qu’ils renoncent à leurs traditions et à leurs formes historiques de gouvernement. Nous devrions encourager et applaudir les réformes lorsqu’elles émergent spontanément, sans essayer de les imposer de l’extérieur ».  Ambiguïtés ? Plutôt « réalisme flexible » : laisser fonctionner les régimes « non libéraux » si leurs intérêts convergent avec ceux des Etats-Unis. Plus de « régime change » cher aux néoconservateurs des années 1990-2000… Mais on comprend aussi que cette reconnaissance de la diversité des États et des civilisations permet de légitimer la reconnaissance et la défense des valeurs « civilisationnelles » de l’Amérique et de l’Occident.

L’état-nation avant les instances internationales

Au-delà, la stratégie affirme une prééminence sans nuance – et un retour – de l’état-nation » : « L’unité politique fondamentale du monde est et restera l’État-nation. Il est naturel et juste que toutes les nations fassent passer leurs intérêts en premier et protègent leur souveraineté. Le monde fonctionne mieux lorsque les nations donnent la priorité à leurs intérêts. Les États-Unis feront passer leurs propres intérêts en premier et, dans leurs relations avec les autres nations, les encourageront à faire de même. Nous défendons les droits souverains des nations, nous nous opposons aux incursions des organisations transnationales les plus intrusives qui sapent la souveraineté, et nous soutenons la réforme de ces institutions afin qu’elles favorisent plutôt qu’elles n’entravent la souveraineté individuelle et qu’elles servent les intérêts américains ». Dans un monde redevenu multipolaire, les USA délaissent le multilatéral au profit des relations bilatérales… En position de force.

L’ère de l’immigration massive est terminée

Sans surprise, l’administration américaine grave dans le marbre sa politique « d’arrêt » de l’accueil des flux migratoires, et surtout prévient : « Dans tous les pays du monde, la migration de masse a mis à rude épreuve les ressources nationales, accru la violence et la criminalité, affaibli la cohésion sociale, faussé les marchés du travail et compromis la sécurité nationale. L’ère de l’immigration massive doit prendre fin ». Quelle issue pour les « Caminantes » d’Amérique Latine ?

Le président Donald Trump participe à la remise de la médaille mexicaine de la défense des frontières, le lundi 15 décembre 2025, dans le bureau ovale. ©Maison Blanche / Daniel Torok)

Atlas ne veut plus porter le monde

« L’époque où les États-Unis soutenaient à eux seuls l’ordre mondial comme Atlas est révolue ». C’est clair ; conséquences ? Le transfert de charge aux alliés, et notamment les pays de l’OTAN, à qui il est demandé de consacrer 5 % de leur PIB à la défense. Au-delà, favoriser « les partenariats ciblés qui utilisent des outils économiques pour harmoniser les incitations, partager les charges avec des alliés partageant les mêmes idées ». Atlas porte moins mais reste à la barre… et utilise à l’occasion l’arme des taxes pour stimuler les bonnes volontés.

La doctrine Monroe[1] au défi du corolaire Trump  

« …les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger notre territoire et notre accès à des zones géographiques clés dans toute la région ».  Le « corolaire Trump » est précisée clairement : « Nous empêcherons les concurrents non hémisphériques de positionner des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiquement vitaux dans notre hémisphère ». Nous sommes prévenus : chasse gardée des USA… Qui ne s’interdisent pas par ailleurs, et en contradiction avec la doctrine Monroe originelle, d’influencer les politiques étrangères – notamment européennes – dans le sens de ses intérêts, ni d’élargir son « hémisphère » au-delà du continent américain. Deux exemples concrets de cet « update Monroe » sont l’arraisonnement par les forces américaines, en novembre dernier, à plusieurs centaines de kilomètres des côtes du Sri Lanka, d’un cargo voyageant de la Chine vers l’Iran, qui aurait transporté une « technologie militaire à double usage », et la décision du président Trump, le 16 décembre dernier, d’imposer un « blocus total et complet » des pétroliers sous sanctions à destination et en provenance du Venezuela (plusieurs tankers saisis à ce jour).

La paix par la force… ou la force avant tout ?  

Un des éléments frappants du texte est le concept de force comme outil préalable et universel à toute relation, ce qui va plus loin que le « Si Vis Pacem Para Bellum » plus pertinent que jamais. La force doit dissuader, dominer, et agréger les partenariats : « La force est la meilleure arme de dissuasion. Les pays ou autres acteurs suffisamment dissuadés de menacer les intérêts américains ne le feront pas. En outre, la force peut nous permettre d’atteindre la paix… ». Quelle limite à ce concept certes opérant mais qui développe sa propre nécessité, car la paix par la force a besoin de toujours plus de force… ?

Le navire amiral de la 7e flotte américaine, l’USS Blue Ridge (LCC 19), a participé à la 11e édition de l’exercice Croix du Sud dans la mer de Corail, près de la Nouvelle-Calédonie, le 1er mai 2025.

Intervenir ? A priori non, mais ça dépend

Fidèle à la doctrine des fondateurs, l’administration américaine répugne en principe à intervenir, mais… « Pour un pays dont les intérêts sont aussi nombreux et divers que les nôtres, il n’est pas possible d’adhérer rigoureusement au non-interventionnisme. Cependant, cette prédisposition devrait fixer des critères élevés pour déterminer ce qui constitue une intervention justifiée ». En clair : ça dépend de ce que les USA ont à gagner – ou à protéger de vital – à une intervention, et, de plus, toute intervention sera « réversible » au gré des intérêts US…  Par ailleurs, ils ne s’interdisent pas « d’agir sans intervenir » : « Nous voulons que les autres nations nous considèrent comme leur partenaire de premier choix et nous les dissuaderons — par divers moyens — de collaborer avec d’autres »… A bon entendeur…

L’Otan n’est plus destiné à s’étendre…. Et les Etats-Unis interrogent son avenir

« Mettre fin à la perception, et empêcher la réalité, de l’OTAN comme une alliance en expansion perpétuelle… » ; sans précaution oratoire, l’administration Trump met un coup d’arrêt – qui répond aux demandes russes depuis des décennies – à l’expansion de l’Alliance amorcée en 1999. Au-delà, en partant de ce qu’elle considère comme les conséquences civilisationnelles des politiques migratoires européennes, elle pose comme jamais auparavant la question de l’avenir de l’alliance : « À long terme, il est plus que plausible que, d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviennent majoritairement non européens. À ce titre, la question reste ouverte de savoir s’ils considéreront leur place dans le monde, ou leur alliance avec les États-Unis, de la même manière que ceux qui ont signé la charte de l’OTAN… Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent (européen) sera méconnaissable d’ici 20 ans ou moins. Dans ces conditions, il est loin d’être évident que certains pays européens disposeront d’une économie et d’une armée suffisamment solides pour rester des alliés fiables…». En clair, les USA nous disent qu’ils considèrent que la pérennité de l’OTAN dépend de l’identité culturelle de ses membres… Sans entrer dans le débat sur le bien-fondé de cette perception américaine, on ne voit guère comment les pays européens de l’alliance pourront rester sans répondre à cette « question de confiance » qui leur est brutalement posée.

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, et les chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’OTAN ©OTAN

Sécuriser ressources et routes 

« Nous devons rétablir notre accès indépendant et fiable aux biens dont nous avons besoin pour nous défendre et préserver notre mode de vie. Cela nécessitera d’élargir l’accès des États-Unis aux minéraux et matériaux essentiels… De plus, la Communauté du renseignement surveillera les chaînes d’approvisionnement clés et les avancées technologiques à travers le monde…». Plus loin : « Les États-Unis auront toujours un intérêt fondamental à veiller à ce que les approvisionnements énergétiques du Golfe ne tombent pas entre les mains d’un ennemi déclaré, à ce que le détroit d’Ormuz reste ouvert… ». Ce point fait écho aux alertes du dernier rapport de la CIA sur les risques d’atteinte aux routes d’approvisionnement mondiales, et, au-delà de l’Iran clairement visé s’agissant du golfe persique, est étroitement lié au point suivant :

Face à la Chine : maintenir le statu-quo à Taiwan, éviter si possible la confrontation mais dissuader par la force

« Etant donné qu’un tiers du trafic maritime mondial transite chaque année par la mer de Chine méridionale, cela a des implications majeures pour l’économie américaine. Il est donc prioritaire de dissuader tout conflit autour de Taïwan, idéalement en préservant la supériorité militaire. Nous maintiendrons également notre politique déclaratoire de longue date sur Taïwan, ce qui signifie que les Etats-Unis ne soutiennent aucun changement unilatéral du statu quo dans le détroit de Taïwan ». Au-delà, les USA vont renforcer et élargir le cercle de leurs alliés fiables en Asie-pacifique afin de contenir à la fois l’expansion économique et militaire chinoise, anticiper et neutraliser les risques de coupures par la Chine de routes d’approvisionnement vitales, et être en mesure de réagir à toute action armée le long de la « première chaîne d’iles » (1ère série d’archipels majeurs du Pacifique au large de la côte d’Asie de l’Est : principalement composée des îles Kouriles, de l’archipel japonais, des îles Ryukyu, de Taïwan, du nord des Philippines et de Bornéo) et dans toute la région indopacifique.

L’Europe en question

Cette partie du document est celle qui a suscité le plus de réactions… en Europe et en France. Jamais, il est vrai, le diagnostic vital européen n’avait été posé de façon aussi radicale : « …Ce déclin économique est éclipsé par la perspective réelle et plus sombre d’un effacement civilisationnel… citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi… Nous voulons que l’Europe reste européenne, qu’elle retrouve sa confiance en sa civilisation… La diplomatie américaine doit continuer à défendre la démocratie authentique, la liberté d’expression et la célébration sans complexe du caractère et de l’histoire propres à chaque nation européenne. Les États-Unis encouragent leurs alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau spirituel, et l’influence croissante des partis patriotiques européens est en effet source d’un grand optimisme… Notre objectif devrait être d’aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle…Les États-Unis sont, naturellement, sentimentalement attachés au continent européen…Nous voulons travailler avec des pays alignés qui souhaitent retrouver leur grandeur d’antan… ». Il ne nous appartient pas d’entrer dans le débat ouvert pas ces positions américaines. Constatons que les réactions en Europe ont été vives, à l’exemple du chancelier allemand, qui a jugé que certaines parties de la stratégie de sécurité US étaient « inacceptables ». Au-delà des répliques telles que « vassalisation », « humiliation » ou « ingérence », on peut considérer qu’il serait nécessaire de répondre avec une argumentation construite à la vision américaine. Enfin, l’exposé décomplexé d’une Europe « faible » par l’administration américaine n’est-il pas l’expression d’une « lutte des modèles politiques » (modèle démocratique contre modèle autoritaire) qui secoue une bonne partie du monde ?

Berlin 14 décembre 2025 sous l’égide du chancelier allemand, Friedrich Merz, réunion des pays de la coalition des volontaires pour soutenir l’Ukraine au moment où Volodimyr Zelenski rencontre les émissaires du président Donald ©OTAN

Europe et Russie… Europe et Ukraine

Contrairement à ce que l’on a entendu, l’administration américaine ne veut pas « laisser tomber les Européens et les laisser seuls régler les problèmes de leur continent » ; s’agissant des relations entre l’Europe et la Russie, ou plus encore du conflit ukrainien, les USA ont l’intention de peser sur l’évolution des choses, quitte à contrer les « attentes irréalistes concernant la guerre » (comprendre la capacité de l’Ukraine à récupérer ses territoires perdus) de dirigeants européens : « La gestion des relations entre l’Europe et la Russie nécessitera un engagement diplomatique important de la part des États-Unis, à la fois pour rétablir les conditions d’une stabilité stratégique sur le continent eurasien et pour atténuer le risque de conflit entre la Russie et les États européens… Il est dans l’intérêt fondamental des États-Unis de négocier une cessation rapide des hostilités en Ukraine, afin de stabiliser les économies européennes, d’empêcher une escalade ou une extension involontaire de la guerre, de rétablir la stabilité stratégique avec la Russie… L’administration Trump se trouve en désaccord avec les responsables européens qui ont des attentes irréalistes concernant la guerre, ces dirigeants se retranchant dans des gouvernements minoritaires instables, dont beaucoup bafouent les principes fondamentaux de la démocratie pour réprimer l’opposition » – (Le gouvernement français est clairement inclus dans le lot). La trajectoire européenne, comme sa politique étrangère, sont ainsi « mises sous pression » américaine, à l’aune des intérêts considérés comme vitaux pas son administration.

Le président Donald Trump rencontre le président ukrainien Volodymyr Zelensky à Mar-a-Lago, 28 décembre 2025. ©Maison Blanche

Conclusion

Il y aurait eu beaucoup encore à souligner dans la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique, comme par exemple pour l’Afrique où l’administration US veut rompre avec la logique de l’aide et y substituer une politique d’investissements productifs. On voit se dessiner un mouvement de repli pour les États-Unis, du « théâtre mondial » vers l’hémisphère occidental, avec une ligne de défense en Indopacifique. Une autre synthèse pourrait être de remarquer que les termes de « solidarité », « droits de l’homme » et « État de droit » sont absents du document… De même, la déclaration du porte-parole du Kremlin Dmitry Peskov à la télévision d’état russe le 7 décembre dernier, selon laquelle « La nouvelle stratégie de sécurité américaine s’accorde avec les perceptions russes » et que « Les ajustements que nous y constatons correspondent dans beaucoup d’aspects à notre vision » indique que l’administration américaine est autant aujourd’hui un défi qu’un allié pour nombre de pays et d’instances internationales. Le mot de la fin peut être laissé à Pete Hegseth, le secrétaire à la guerre des Etats-Unis, lors d’un discours le 6 décembre dernier au Reagan National Defense Forum, au cours duquel il assena trois fois cette formule « Fini l’idéalisme utopique ; place au réalisme pur et dur ».

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire.

[1] La doctrine Monroe, formulée en 1823, peut se résumer aux trois points clés :

  1. Les Amériques du Nord et du Sud sont fermées à la colonisation et à l’intervention européenne (et à l’intervention. l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud devaient être le domaine des États-Unis.
  2. Toute nouvelle tentative d’étendre les systèmes politiques européens aux Amériques sera traitée comme une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis.
  3. Les États-Unis n’interviendront pas dans les affaires européennes.

 

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.


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LES ANNÉES GLORIEUSES – Entretien avec Bernard Kouchner

Bernard Kouchner à Hassakeh lors du « Forum International sur l’Eau dans le Nord-Est Syrien » les 27 et 28 septembre 2021. Photo Alain Boinet

Alain Boinet :  Quand l’on pense à la résolution 688 du Conseil de Sécurité des Nations Unies du 5 avril 1991 sur l’Irak pour protéger les populations civiles et les kurdes par rapport à la situation géopolitique en 2025 et au mode de règlement des conflits, quelles réflexions cela t’inspire t’-il ? Quel bilan fais-tu ?

Bernard Kouchner : Que se passe-t-il ? Nous avons tous travaillé en faveur des droits humains, du developpement, des missions humanitaires, de l’anti racisme, de la justice sociale. Nous continuons de le faire mais  reconnaissons que ces valeurs n’ont plus la même force d’attraction ! Est-ce un échec ? Non je ne le crois pas mais il s’agit, au moins, d’une malencontreuse pause.

Les Kurdes ! Un mot sur eux : le plus grand peuple sans Etat , un reste oublié des colonisations, notre découverte en Irak à Hadj Omran, une nuit a écouter le Grand  Massoud Barzani, vieux guerrier demeuré démocrate…C’était au début des années soixante-dix ! Et trente ans après la résolution 688 du Conseil de sécurité et voilà qu’on exhume içi, plus de trente ans encore écoulés, la résolution 688, ce grand progrès du Droit humanitaire, qu’on appelait « la mère de toute les résolution ».

Le monde s’est modifié.  Les  Kurdes, ne sont plus des inconnus. Ils se sont beaucoup battus,  les ONG,  les Français et les Américains, entre autres, ont politiquement soutenus leurs efforts. Pas assez. En voilà un bon exemple du nécessaire mélange de la politique et de l’humanitaire ? Certes les Kurdes, coincés entre les territoires Turc, Irakien, Syrien , Iranien, ne sont pas d’accord entre eux. Ils combattent dans des  situations différentes. Sans oublier une très importante diaspora, morcelée elle aussi.

Humanitaires ou politiques  il faut poursuivre la route aux cotés des Kurdes. Tout a évolué mais la persistance des   engagements humanitaires  des ONG fut décisive. En Iran  la répression sans doute demeure la plus violente ; en Irak les Kurdes sont  presque autonomes. En Syrie la situation flotte, le nouveau barbu ne m’inspire guère de confiance.

Pour les Kurdes l’indépendance est-elle l’étape suivante ? Un  Etat Kurde unique ? Est-ce  un souhait commun ? Pour cela conviendrait de construire un langage commun, une idéologie commune. Des dizaines d’années seront encore nécessaires

AB : Selon toi, que signifie l’agression de la Russie contre l’Ukraine et l’élection de Donald Trump dans les relations internationales et avec quelles conséquences à l’avenir ?

BK : Ne confondons pas les deux phénomènes mêmes s’ils se complètent ! Il convient de s’interroger  sur la « droitisation » des opinions du monde qui existe et se renforce. Les peuples pauvres font ils peur aux riches ? Le rejet violent de l’émigration incline dans ce sens. L’échec des luttes et des espoirs socialistes renforce ce sentiment.

Pour Vladimir Poutine, en envahissant l’Ukraine, il s’agit de récupérer, par la force, les frontières de l’ancien Empire soviétique. Rappelons que les Russes eux mêmes (Eltsine) avaient  autorisé indépendance et référendum en Ukraine.  Nous avions déjà suivi les événements en Géorgie et en Crimée. L’armée de Moscou ira-t-elle  plus loin, envahiront ils les pays Baltes ? Beaucoup de Français le pensent, beaucoup d’Européens jugent de même. Pour ma part je ne crois  pas à une extension immédiate de la guerre. L’économie russe vacille et les Ukrainiens ne cèdent pas. Mais sans aucun doute le risque existe.

Et il faut renforcer nos défenses européennes, persister dans cette vieille idée, cette obstination en faveur d’une « Europe de la défense ».Soulignons a cet endroit que Donald Trump a semblé, au cours d’une de ses oscillation, se rendre aux raisons de Vladimir Poutine et qu’il ne semble pas connaitre l’histoire de la région. Trump aime rencontrer Poutine. Le Président des Etats Unis va-t-il ajouter la trahison à la légèreté diplomatique ? Il change d’avis souvent, mauvais  point, mais s’obstine, bon point. Je ne connais pas encore l’issue de l’affrontement ce que je comprend en matière de taxes et d’économie me fait grand peur. Il n’a pas fini de nous choquer. Si Donald Trump, n’apparaît pas comme un grand politique au sens classique il semble un joueur de  golf  premier plan.

Décidément le siècle vacille.

Sommet Washington sur l’Ukraine Août 2025 ©TheWhiteHouse

AB :  Dans son livre « Occident ennemi mondial numéro 1 », Jean-François Colosimo insiste sur la renaissance conquérante des anciens empires, russe, perse, turc, chinois auquel ajouter les Etats-Unis. Dans ce nouveau contexte que devient l’Europe, ses pays et la démocratie ?

BK : Oui les anciens empires retrouvent de l’ambition. Les querelles sur les idéologies, le capitalisme et le socialisme  sont plus rares, pas les différences de niveau de vie, ni les pauvres et les riches sont toujours là. L’Europe celle que nous voulions unie, est devenue une cible pour les autres nations, toute tendances mélangées.  Est-ce encore un exemple, un espoir ou un regret ?

Ils sont tous, pour des raisons différentes irrités par ces vieilles démocraties et de leurs soubresauts mais plus encore par de leurs cultures et leurs modes de vie. Et que devient l’Europe , doit-elle nous désespérer ? Pas même de communiqué unanime de tous les 27 pays européens sur les bombardements effrayants de Moscou, pendant de très longs mois, malgré les positions affirmées du Président Macron et du premier ministre britannique Staermer.  Nous affirmions que Vladimir Poutine menaçait l’Europe entière. Les pays européens demeuraient dans le vague.

Et soudain grâce au courage de Volodimir Zelinski et du peuple ukrainien, après une alliance très offensive entre les Britanniques (qui ont quitté l’Europe) et les Français la politique changea de cadence. La peur d’un conflit se répandit, le jugement sur Vladimir Poutine se fit plus dur. Et la conférence de Washington donna enfin une dimension qui dépassa les premières impressions d ‘un ralliement de Trump sur les plus néfastes positions de Poutine, appuyées par des très violents et meurtriers bombardements sur l’Ukraine. Mais très vite nous sommes retombés dans le flou.

Rencontre Trump Putine, Alaska 2025 ©TheWhiteHouse

AB : Que devient l’ONU dans tout cela? Elle semble soit paralysée, soit marginalisée, soit suiviste et très affaiblie. Connaîtra t’elle le sort de la SDN?

BK : L’Onu demeure un espoir déçu. L’ONU est en mort cérébrale. Mais même pas un dernier recours. L’ONU n’avance pas mais elle a de beaux restes. Ainsi elle reste présente à la frontière entre le Liban et Israél. Mais elle est une présence théorique.

C’est le conseil de sécurité qui est paralysé : la Russie de Poutine, l’envahisseur de l’Ukraine en est la cause, la Chine le soutient Chine soutient doucement. Deux membres du Conseil de sécurité des Nations Unies sur cinq : impossible de prendre une décision !

Quel avenir pour les Nations Unies ? Sombre. Il faut inventer une autre machine à faire la Paix. Cette grosse réunion de Washington qui fut-elle utile , l’ONU n’y a même  pas figuré. Votre comparaison avec la SDN est juste.

AB : L’administration américaine a récemment démantelé USAID, baissé drastiquement ses budget et modifié ses priorités et ses méthodes. De même en Europe, la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France et bien d’autres pays coupent brusquement et massivement. dans les financements de l’aide humanitaire et du développement. Comment expliques-tu ces choix et quelles conséquences cela pourrait-il avoir?

BK : Oui il s’agit d’un assassinat mais pourquoi avoir tant compté sur les USA ? Ce pays était-il notre assurance vie depuis près  de 70 ans ? On en disait du mal systématiquement et on l’appelait à nos côtés à la moindre occasion un peu sérieuse. Les opérations militaires en Afrique recevaient souvent un appui en matériel et en argent américain.  Le soutien de Washington nous était d’un grand secours dans le renforcement de nos mesures de protection sociale, laissant les  Français toucher les fameuses « dividendes de la Paix ».  Nous pensions peu aux autres et je fais la différence avec la conduite des ONG bien sur. Aucune de nos opérations militaires n’aurait pu voir le jour sans l’aide américaine. Nos enfants fréquentaient les écoles d’outre atlantique et musique et les sportifs américains…

Et se serait trop facile de s‘appuyer trop longuement sur le déroulé des années 39-45 et sur le débarquement en Normandie. Mais n’oublions pas tout : nous ne voulons pas rompre avec les Americains parce que nous doutons de la stabilité de Trump.

AB : La chute des financements de l’aide s’accompagne d’un affaiblissement du droit international humanitaire, de la protection des populations civiles et de l’accès des secours comme on le voit au Soudan, en Ukraine et à Gaza ou l’humanitaire est en train de sombrer quand la famine est utilisé comme une arme de guerre qui tue des innocents. Va t’on sombrer dans l’acceptation du pire et l’impuissance du droit?

BK : La natalité, la réussite du capitalisme, la pauvreté, l’irrespect  du droit.  De multiples facteurs se mélangent, se contrarient. Je suis désolé de cette régression des engagements.

AB : Les humanitaires se sentent moins soutenu, voire mis en cause, critiqué. Comment parler à une opinion publique principalement préoccupée par le pouvoir d’achat et l’insécurité face à un avenir incertain?

BK : L’action humanitaire fut, grâce a l’action de toutes les ONG, les petites et les grandes elle fut aussi une des avancées majeures des consciences et des engagement politiques. Il s’agissait d être  aux cotés des autres, des pays pauvres et il fallait, pour y parvenir, une économie solides des pays riches.

Bernard Kouchner (à droite) en Afghanistan en 1985 avec le commandant Amin Wardak (à gauche) et Alain Boinet. ©José Nicolas SIPA press

L’avenir incertain dis-tu, est ce la perspective d’une guerre contre l’armée de Vladimir Poutine ? La défaite ou même la trahison alléguée de Poutine, ou de Trump, ou bien des deux ? Certes il était plus commode de vivre avec le choix restreint  du capitalisme ou du socialisme, du bien et de mal. Et nous savions tous que ce choix était trop simpliste. Il était superficiel, schématique mais très commode. Les étiquettes étaient distribuées à vie, les affrontements devenaient ossifiés, manquaient de nuances, la Constitution, les élections qui convenaient  pour l’époque du Général de Gaulle, ne représentent plus la société moderne.

N’empèche,nous restons un pays où malgré ce que nous appelons la crise, il fait le meilleur de vivre.

AB : Dans son livre « L’heure des prédateurs », Giuliano Da Empoli écrit: « en Libye, au Proche Orient, en Ukraine: les bordures du continent qui a fondé sa reconstruction sur la paix ne sont plus qu’un champ de bataille, la guerre pénètre un peu plus à l’intérieur des frontières de l’Europe ». Face à constat, faut-il se préparer à une guerre possible et s’armer en conséquence?

BK : Toutes les allusions, tous les doutes et quelques certitudes avec la guerre d’Ukraine qui retient tous les esprits construisent une ambiance et une réalité guerrière. Je ne sais pas si l’affrontement se rapproche je suis certain , repetons-le de s’y préparer.

Et pour cela il faut à nouveau et malgré de lourdes illusions assumées, construire une Europe de la défense, pas une armée Européenne. Le chemin sera long mais je pense que tous en comprennent la nécessité.

Puisque l’histoire est sans mémoire, soulignons l’essentiel pour corriger le tir des mensonges et des approximations. Se sont les Russes, je le répète,  Gorbatchoff et Elsine, qui donnèrent l’indépendance et acceptèrent le référendum en Ukraine. Les troubles éclatèrent au Dumbass en 1984 et opposèrent les Russophones aux Ukrainiens ; Vieille affaire. Pendant de longues années ce fut un conflit presque gelé. Vladimir Poutine après plus de 20 années de dictature décidera d’en faire une opération spéciale et envoya son armée pour s’emparer du pouvoir à Kiev. Saluons une fois de plus le courage des Ukrainiens et la tenacité du Président Zelinski.

AB : Selon les Nations-Unies (OCHA) Il faudrait cette année 47,4 milliards de dollars pour secourir 189,5 millions de personnes en danger dans 72 pays. Selon des prévisions, les contributions pourraient n’atteindre qu’un cinquième de cette somme, voire moins encore. Dans ce cas, les conséquences humaines seraient catastrophiques. Quels messages voudrais-tu envoyer aux décideurs politiques sur ce risque réel?

BK : Je me prononce bien sur pour secourir un maximum de personnes en danger. Je l’ai fais toute ma vie mais il est trop facile de séparer hermétiquement l’humanitaire de la politique. S’agit il de se rassurer ?  On voit bien, en ces jours  de danger qu’il faut rapprocher l’une et l’autre des activités sans les confondre. Et, puisque l’argent manque il nous faut innover et inventer afin de poursuivre l’intervention d’urgence comme l’aide au développement.

Nous rêvons tous de changer le monde, et c’est aussi pour cela qu’il faut poursuivre de prêt  les réalités politiques sans oublier les  nécessités humanitaires ? Est ce possible ? Je ne sais pas, je le crois, il n’est pas interdit de rêver.

AB : Comment souhaites-tu conclure cet entretien?

BK : Les temps actuels tentent de nous désespérer donc ne désespérons pas et continuons de croire à l’Humanitaire. Le politique tentera de nous rattraper.

Ces derniers jours Gérard Chaliand, cet Homme de ténacité et de loyauté, nous a quitté. Il avait tout vu, Il avait tout compris et, comme on dit, il n’étalait pas sa science. Je me souviens de lui à l’âge 20 ans et depuis l’âge de 20 ans. Il fut un modèle d’honnêteté intellectuelle. et d’un rare courage. Il parlait avec douceur et gravité de ce qu’il avait constaté. Sans dire du mal des gens, jamais. C’était rare un homme de ce calibre qui abordait la géopolitique avec l ‘œil d’un poète. Avec amitié aussi. Salut à toi Gérard.

Bernard Kouchner

Co fondateur de Médecins Sans Frontières et de Médecins du Monde, Ancien ministre de la Santé, ancien ministre des Affaires Etrangères.

 

 

 

 

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