La centrale nucléaire de Zaporijjia en Ukraine. Ⓒ IAEA
Lorsqu’on entreprend des programmes humanitaires, le but est d’accéder aux populations les plus en détresse pour les secourir au mieux, les aider à vivre, voire à survivre lors de crises pour lesquelles elles n’ont aucune responsabilité mais qui les frappent durement. On pense à Gaza, au Soudan, à l’Ukraine, on pense aussi aux catastrophes d’origine naturelle. Dans le système actuel, cela implique des transferts monétaires importants qui vont bien au-delà de l’aide humanitaire. Les pays dont les populations reçoivent une aide humanitaire bénéficient de montants encore bien plus importants d’Aide Publique au Développement (APD) non humanitaire.
L’aide internationale des bailleurs officiels a continué de croitre en 2023 atteignant 223,7 milliards USD, contre 211 milliards USD en 2022. L’augmentation est due aux flux d’aide à l’Ukraine ainsi qu’à une augmentation globale d’aide humanitaire. Tout cela est bien compté, chaque année avec une définition parfois imparfaite mais toujours claire de ce qui représente de l’aide. Les discussions au sein du Comité D’Aide au Développement (CAD) sont incessantes pour que les 32 pays membres s’accordent sur ce qui est APD est ce qui ne l’est pas. Les définitions évoluent doucement, pour ne pas créer de ruptures statistiques mais elles évoluent, au gré des crises traversées et des grands enjeux du moment. Est-ce que l’aide aux réfugiés dans les pays donateurs constitue de l’aide ou pas ? Le soutien aux missions de maintien de la paix, APD ou pas ? Les prêts aux pays, quelle partie est de l’APD ? Les garanties du secteur privé, sont-elles comptées sur le seul montant de la garantie ou sur le total de l’investissement qui ne serait pas possible sans ladite garantie ? Tout devient vite très technique, très complexe dans ce domaine. Il y a des pays donateurs qui veulent compter le plus large possible pour se rapprocher de la cible communément admise de 0,7% du revenu national brut dédié à l’APD. Il y a d’autres pays qui ont cette cible fixée par la loi et qui donc veulent exclure le plus possible d’activité de l’APD pour préserver leurs budgets. Tout devient vite un peu politique aussi. Mais enfin les règles existent, elles sont fiables et si l’on met le compteur au niveau des donateurs, l’on a une bonne idée des volumes d’aide générés chaque année.
Un bombardement a partiellement détruit un immeuble d’appartements dans le district d’Obolon, à Kiev, le 14 mars 2022. Photo : Oleksandr Ratushniak, PNUD Ukraine.
Quant au pays récipiendaire de l’aide, c’est une autre histoire.
Car il y a bien longtemps que l’aide au développement n’est plus un transfert direct de ressource des budgets des bailleurs vers le budget des pays récipiendaires. On se souvient qu’a l’origine, l’aide au développement visait à pallier l’absence d’épargne nationale des pays nouvellement indépendants afin de financer les infrastructures économiques nécessaires à leur développement économique et humain. Il était impossible de financer un port, une route, un système de sécurité sociale avec une épargne nationale inexistante et des ressources fiscales encore naissantes. Les pays recevaient alors de leurs parrains de l’époque – URSS, USA, ancienne puissance coloniale, puis l’UE – des ressources extérieures.
Graduellement, ces transferts de ressources sont allés de moins en moins directement aux budgets des pays en développement, et sont désormais mobilisés par de nombreux canaux d’acheminement, de telle sorte qu’il est quasiment impossible pour quiconque – à commencer par les gouvernement concernés – de savoir combien le pays reçoit de source extérieure et comment.
Pour chaque pays, et singulièrement pour les pays en crise ou les canaux d’aide sont encore plus complexes, Il y a donc un écart très important entre les montants indiqués par l’OCDE et les bailleurs et ce dont le gouvernement est informé. C’est important de le comprendre, car cela nourrit des suspicions et rancœurs qui ont un impact direct sur la confiance – le manque de confiance – entre des acteurs internationaux soupçonnant des détournements d’aide systémiques et des autorités nationales soupçonnant que l’aide profite d’abord à ses servants plus qu’à ses bénéficiaires.
Le schéma ci-dessous est une simplification des mécanismes, mais il permet de comprendre ce hiatus. À gauche ce qui sort des poches des bailleurs. Tous les bailleurs du CAD, une grande partie des bailleurs non-membre du CAD, et les plus grandes fondations privées rapportent leur aide à l’OCDE. Avec un an et demi de retard, le temps de tout compter, on connait donc les montants précis. En agrégeant tous ces montants, c’est ainsi que l’on sait qu’en 2023, l’Ukraine est devenu le premier récipiendaire mondial d’APD avec environ 20 milliard de dollars d’aide.
À droite, les gouvernements ont une idée précise des montants d‘aide directe, le soutien budgétaire ou les prêts, puisque c’est le gouvernement central, souvent le ministère des finances qui signe les prêts et gère le budget. Le reste, ils n’ont aucune idée, ou très parcellaire.
Des bailleurs ou des organisations multilatérales soutiennent parfois des ministères techniques en direct, ou des autorités régionales et il n’y a pas toujours un système en place pour que ceux-ci informent quelqu’un qui centraliserait les informations quelque part. Les bailleurs soutiennent tous des organisations multilatérales, banques de développement ou agences des Nations unies, qui parfois informent le gouvernement central (la flèche est bleue) parfois non (la flèche est verte). Ces agences deviennent souvent elle-même des bailleurs et financent d‘autres organisations multilatérales ou des ONGs pour mettre en œuvre des programmes. Les programmes humanitaires, opérant dans des contextes de défiance accrue, sont rarement rapportés ou que ce soit. Avec des montants importants dans certains contextes, généralement non taxés, une frustration évidente s’établit souvent.
Au-delà des aspects de défiance que ce manque de clarté occasionne, cela a également un impact sur les priorités budgétaires des pays concernés. Pour rester en Ukraine, le pays a un besoin urgent de générateurs et ce matériel électrique qui est désormais particulièrement ciblé. Il a aussi un besoin urgent d’équipement civil ou militaire. Si le gouvernement priorise l’achat de générateur alors que le pays en reçoit par ailleurs, il y aura des stocks de générateurs et un manque d’équipement pour les hôpitaux ou pour le front. Même si l’Ukraine est un cas à part au vu des montants en jeux, de la proximité géographique et politique de la plupart des bailleurs, la mise en place d‘un système de gestion de l’aide est une étape importante pour aider un pays à recouvrer son autonomie budgétaire. La compréhension de cette complexité est aussi importante pour des acteurs humanitaires engagés sur de longues périodes.
Cyprien Fabre.
Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.
Cet article présente un certain nombre de réflexions basées sur 5 missions en Ukraine entre 2020 et 2024 renforcées par plus de 20 ans d’observations sur le terrain des conflits dans différentes parties de l’ancienne ère soviétique (Tchétchénie, Abkhasie, Ossétie, Haut Karabach).
Comprendre
L’aide humanitaire internationale est arrivée en Ukraine avec une très faible compréhension de ce contexte, de son histoire, et des défis humains, sociétaux et technologiques qui avaient formaté l’Ukraine de 2022. Elle est arrivée avec ses méthodes, ses modes d’action, ses présupposés développés dans des pays peu développés, aux administrations fragiles, aux sociétés civiles plus ou moins dynamiques mais très souvent très dépendantes de l’aide internationale. Elle a trouvé en face d’elle un pays organisé, certes avec ses lourdeurs administratives mais aussi son extraordinaire niveau de digitalisation, un monde où coexistent les complexes technologies du monde soviétique et le top de la technologie moderne.
Les acteurs internationaux de l’aide humanitaire se sont trouvés confrontés à une société civile « en résistance », rodée aux épreuves des manifestations de la dignité du Maidan et de la guerre de 2014, et mobilisée de façon impressionnante auprès des déplacés, des populations vulnérables des zones de front, des blessés civils et militaires. Le quotidien de ces dizaines de milliers de volontaires ? Aider les déplacés à trouver un logement, approvisionner en nourriture les personnes âgés des zones de front incapables de quitter leur maison, faciliter les évacuations de Marioupol ou de Liman, apporter des générateurs pour les structures de santé dans les zones difficiles, mais aussi tisser des tissus de camouflage pour les tanks, préparer des trousses de premier secours pour les femmes et hommes au front, trouver de l’argent pour l’achat de drones…
Avec la menace des accusations de corruption, de nombreux groupes de volontaires, encore rarement constitués en association selon la législation ukrainienne, ont développé des systèmes de traçabilité de l’aide et de redevabilité assez ingénieux, basés sur les systèmes digitalisés de l’état civil ukrainien, mais pas conçu pour être compatibles avec les méthodes de l’aide classique. D’où une plainte récurrente de la part de ces volontaires de la charge administrative de redevabilité qui est imposée par ceux qui les financent, qui font souvent ces demandes mais pas le transfert de ressources qui rendrait facile la réponse.
L’énergie : une des clés d’un pays moderne aux hivers froids
Dans l’Ukraine du début 2020, la gestion de l’énergie, du chauffage et de l’accès à l’eau s’appuyait sur les technologies de la période soviétique. Le chauffage en zone urbaine et péri-urbaine était en général collectif, et les calories circulaient dans d’énormes réseaux de tuyauterie apportant l’eau chaude de grandes centrales au charbon, au gaz ou à l’électricité nucléaire. Dans certains cas, des chauffages électriques d’appoint existaient dans les immeubles et les bureaux tandis que dans les zones rurales, le bois sous différentes formes (bûches, briquettes, etc), était la clé du chauffage. Les programmes de « winterisation », conçus en début 2022 pour l’hiver 2022-23 comportaient des composantes assez légères et classiques, avec des kits « hiver » contenant des habits chauds et du matériel pour des réhabilitations légères du bâtis (bâches pour les toits, contreplaqué pour fermer portes et fenêtres, etc.
Les bombardements russes de l’automne 2022 sur les infrastructures énergétiques ont obligé un « changement de braquet » dans la réponse, mais qui a amené les acteurs de l’aide dans des secteurs inconnus : ceux de l’énergie dans un monde urbanisé, où une partie de la population habite dans des grands immeubles et où lumière et chaleur sont des éléments clés de la vie en hiver. La fourniture massive de générateurs de tout genre et de tout modèle a permis aux Ukrainiens de passer l’hiver, mais s’est déroulée dans un manque total de coordination. Des générateurs de deuxième main, sans pièces détachées, ont été fourni en même temps que des équipements neufs, mais sans manuel et matériel de maintenance. Les Ukrainiens eux-mêmes ont eu du mal à gérer tous ces apports avec la résurgence du « syndrome de l’écureuil » rendant difficile une répartition optimale de tous ces équipements.
Mais, d’un autre côté, grâce à d’immenses efforts et d’impressionnants sacrifices, les ingénieurs ukrainiens ont sans cesse réparé, remplacé, refait fonctionner tout ce qui pouvait l’être. Ceci s’est passé avec une grande consommation des stocks de pièces détachées destinées à l’’entretien des équipements anciens. Ces stocks étaient en bonne partie épuisés à la fin de l’hiver 2002-23, laissant le pays vulnérable pour l’hivers suivant. La stratégie mise en place pour 2023-24 a été « protéger-réparer-optimiser » les systèmes à tous les niveaux : La défense anti-aérienne pour les grandes infrastructures, les sacs de sable et les gabions pour les plus petites ont été clé pour protéger.
Dès l’été 2023, des consignes ont été donnés aux acteurs de la décentralisation pour consolider leurs stocks de carburant et de mieux répartir les équipements reçus. L’hiver 2023-24 s’étant avéré assez doux, cet ensemble de stratégie s’est avéré payante dans la plupart du pays. Restent les zones très proches du front où tout reste fluide, et où la dispersion sur le territoire et la mobilité des petits équipements s’avère la clé de la réponse énergétique.
Les systèmes de traitement de l’eau en osmose inversée. (Photo François Grunewald)
L’eau
L’aide internationale dans le secteur WASH est arrivée avec ses expériences africaines, où prévalent les petites infrastructures (puits, forages) et des problèmes essentiellement liés à la qualité bactériologique de l’eau. De fait, la plupart des systèmes de traitement de l’eau connus sont essentiellement conçus pour potabiliser l’eau en la traitant par des filtres ou des systèmes de diode UV éliminant bactéries et matières organiques. En Ukraine, la situation est assez différente. D’une part, la base ancienne du système d’approvisionnement en eau s’appuie sur des prises d’eau importantes dans les cours d’eau, qui sont conduites à des stations immenses de traitement (lits de coagulation, filtres à sables, etc.) puis redistribuée par des canalisations de grands diamètres vers les villes et villages, sous la surveillance et la gestion financière des agences locales de l’eau, les VODOKANAL.
Mais il y a une grande hétérogénéité de qualité de l’eau ainsi distribuée, avec une différenciation entre « eau technique » et « eau potable ». De fait, dans de nombreuses zones d’Ukraine, la population dépend d’un commerce d’eau potable, soit en bouteille, soit achetée dans des « kiosques ». La pollution des sols est à la fois ancrée dans des problèmes géologiques, dans l’histoire de la pollution de la zone avec les pratiques industrielles et agricoles de la période soviétique et l’impact du conflit avec la pollution des nappes liées aux produits chimiques contenus dans les munitions et pour une grande zone du sud, de la destruction du barrage de Kakhovka. Dans les zones côtières (Mykolaev, Kherson, Nicopol, Zaporizhia), la dépendance aux eaux de surface est rendue essentielle par le fait que, en raison des caractéristiques géologiques de cette bande qui longe la Mer d’Aral, l’eau des nappes étant salée et à haut taux de soufre. L’eau de surface a disparue après la destruction du barrage. Ce n’est que récemment, avec l’introduction de la technique de l’osmose inversée, que cette ressource profonde a commencé à pouvoir être exploitée.
Dans d’autres zones d’Ukraine, la différence « eau technique – eau potable » demeure, liée à des facteurs géologiques : calcium sur Kharkiv, fer sur Sumy, etc. mais aussi au niveau important de corrosion des tuyauteries, souvent aggravé par la fréquence des pannes d’approvisionnement d’eau dans les tuyaux, qui accélère la dégradation de ces derniers. Là encore, des techniques de potabilisation adaptées doivent être développées, mais elles sortent de la boite à outils classique des acteurs du WASH.
Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, rendant visite à des soldats ukrainiens blessés et soignés dans un hôpital militaire, 13 mars 2022.
La santé
Le système de santé ukrainien d’avant la guerre de 2022 était composé de plusieurs strates. D’une part, le système s’appuie sur l’héritage de la période soviétique avec ses dispensaires (ambulatories) et ses hôpitaux (licarne) et une gestion répartie entre le ministère de la Santé (normes et régulations) et les institutions issues de la décentralisation, mairies et oblasts, pour la gestion économique et le management global. Les technologies de l’époque comportent leurs lots de vielles techniques et d’approches qui encore aujourd’hui restent performantes. Ce système gérait toute ce qui est « santé publique » ainsi que les besoins spécifiques de le population vieillissante (problèmes cardiaques, rénaux, cancers, etc.).
D’autre part, on a vu émerger une médecine moderne, plutôt urbaine et couteuse, s’appuyant sur des technologies de pointe, en général portées par des acteurs de la société civile ou du secteur privé. Enfin, la mobilisation pour secourir les blessés lors des manifestations du Maïdan puis de la guerre de 2014, a vu apparaitre une véritable culture de la médecine de guerre. Soutenue par une série de lignes de réponse, cette pratique de la médecine de guerre s’est fortement renforcée, avec des approches spécifiques pour renforcer la capacité des soldats de prendre en charge les blessés sur le front, les stabiliser et les expédier, sous le contrôle de l’administration militaire, vers l’arrière ou des plateaux techniques peuvent intervenir, voire référer à un troisième niveau.
On notera l’énergie des volontaires et des associations qui les soutiennent pour produire et approvisionner le front avec des kits individuels contenant le dernier cri des tourniquets et des pansements compressifs antihémorragiques. On notera une fois encore que dans la grande quantité de médicaments envoyés, il y a toujours une masse importante de produits à la limite de la date de péremption, de boites envoyées incomplètes et sans notice d’utilisation, etc. Le système apprend très lentement…La guerre contre les hôpitaux, avec destruction de services de santé essentiels, sera une des pièces à porter lors du grand tribunal de la mémoire, et peut être à celui réel de la justice internationale.
Deux grands problèmes de santé vont peser fortement sur le futur du pays. D’une part l’importance du nombre de blessés ayant subi amputations et chirurgie réparatrice et qui restent à jamais marqués dans leurs corps. De l’autre tous les traumatisés par la guerre, soldats blessés ou ayant été confrontés de façon très brutale à la mort, familles des morts au front ou sous les bombes, avec parfois exposition directe avec les corps de proches, etc. qui sont eux marqués dans leurs âmes. La gestion de ces deux types de blessures va être un des grands défis de l’Ukraine de demain, tandis qu’il faudra aussi remettre en place un système de santé publique adapté aux défis de l’après-guerre : populations vieillissantes, mode de vie de plus en plus urbain, mais aussi impact sur la santé des pollutions issues de la période de guerre, sans oublier les effets toujours présents de la catastrophe de Tchernobyl, avec les taux de cancer élevés qui continuent depuis 1986 d’affecter les populations touchées par le néfaste nuage et les radiations.
L’aide alimentaire, l’aide en cash, le soutien à l’économie
Dans la période soviétique, des mécanismes comme les Croix rouges nationales assuraient des distributions alimentaires aux plus nécessiteux, notamment lors de situations spéciales (hiver très rigoureux, catastrophes naturelles, etc.). Dès le début de la guerre, des quantités importantes d’aide en nature ont été collectées, notamment à l’intérieur de l’Ukraine, envoyées et distribuées. Des milliers de tonnes d’aliments, de produits d’hygiène, d’habits sont arrivées. D’abord distribuée surtout dans les centres de déplacés qui fuyaient les zones de combat, voire le pays en février-mars 2022, cette aide en nature s’et réorientée vers les zones difficiles du sud et de l’est, où elle reste essentielle pour les zones d’économie dysfonctionnelle et d’infrastructures détruites comme il en existe encore beaucoup proches du front.
Puis la politique de l’aide devant permettre de passer de l’aide en nature aux transferts de cash/argent liquide s’est mise en place, en tout cas dès qu’on est loin de la zone dite « de contact ». Dans le système soviétique comme dans l’Ukraine d’avant-guerre, les systèmes de pension pour les personnes âgées étaient une des clés de la survie économique des populations âgées et vulnérables. L’Ukraine avait modernisé tout cela et avait créé des systèmes spéciaux pour les transferts de cash lors de la période COVID. L’aide internationale a mis du temps à comprendre la situation et à identifier qu’il existait des systèmes performants en place. Et comme trop souvent, elle a mis en place ses propres mécanismes. Ainsi, à côté de IPOPAMAGA, le système ukrainien de transfert social de cash, l’aide internationale a mis en place son couteux système RED ROSE, qui nous vient tout droit d’Afrique de l’Est. Croyance dans sa toute-puissance, ignorance des pratiques existantes, quelque soient leurs performances, l’aide internationale continue de fonctionner comme un rouleau compresseur.
Quelques défis à venir
Les Ukrainiens ont démontré des capacités incroyables de résistance face à l’agression, de résilience face aux enjeux de la survie des personnes et des systèmes. Ils ont accueilli l’aide internationale avec de grands remerciements, une grande gentillesse mais aussi, en deuxième ligne, pas mal de frustrations. Combien de fois, derrière les grands sourires et les « diakouyou » (merci), il y avait aussi « c’est qui ces gamins et gamines qui viennent avec leurs expériences africaines nous dire ce qu’il faut faire, alors qu’ils ne connaissent ni le contexte, ni la culture de notre pays, ni réellement nos souffrances ? C’est quoi ces organisations qui nous demandent de faire le travail en zones dangereuses, nous demandent plein de rapports, et ne payent même pas le diesel pour le transport de l’aide en zone de front et les salaires de ceux qui doivent écrire les rapports ?».
Les défis de la « localisation de l’aide » sont soulignés avec évidence dans ce contexte ukrainien où la personne qui distribue de l’aide dans la boue et conduit une petite fourgonnette dans les bois de la ligne de front s’avère être …un physicien nucléaire ; quand la personne qui gère les registres de distribution a été dans sa vie antérieur un avocat renommé du barreau d’Odessa ?
Les acteurs internationaux de l’aide sont devenus des « control freaks » empêtrés dans leurs procédures et leurs guidelines. Comment gérer l’égalité de genre et le risque de violence sexuelle par les acteurs de l’aide avec les listes « femmes-hommes/ filles et garçons » quand tous les enfants ont été évacués et qu’il ne reste plus que des personnes âgées ? On se trouve avec des formulaires standards inadaptés et les acteurs ukrainiens s’épuisent à répondre à nos demandes de « conformité », même s’ils savent bien que face à la terrible réputation de corruption qui affecte l’image de l’Ukraine, il leur faut être exemplaire… Classée en bas de l’échelle de Transparency International, le pays remonte de quelques places chaque année, avec des réformes, des campagnes d’arrestation jusque dans les sphères les plus proches du pouvoir. Mais la route est longue et il est clair que dans un monde où de nombreuses forces sont défavorables à l’Ukraine, l’aide à ce pays ne peut pas se permettre des scandales de corruption…
L’aide humanitaire a permis au pays de passer la terrible période de l’invasion de février-mai 2022. Elle a facilité la mise à l’abris de centaines de milliers d’Ukrainiens dans les villes de l’arrière, dans les pays voisins, dans d’autres mêmes à l’autre bout de l’Europe, où des dynamiques d’accueil magnifiques se sont mises en place (avec un réel déséquilibre face à l’accueil pour d’autres populations dans la détresse qui elles aussi frappent à nos portes).
Le soutien international a permis à l’Ukraine de gagner la « bataille contre le Général Hiver en 2022-23, sans pour cela oublier l’importance de ces « points d’invincibilités » et de ces centaines de bunkers organisés pour accueillir pour quelques heures, pour quelques jours des populations fuyant la peur, le froid, le noir. Mais évidemment le cœur de ce qui a fait tenir le pays, ce sont bien ses capacités de résistance, son énergie pour faire émerger des formes incroyables d’entraide.
Maintenant, nous sommes entrés dans la « routine de l’horreur ». Une bombe à Kharkiv, deux missiles Shahed que la DCA ukrainienne n’a pas réussi à arrêter sur Kherson et qui ont détruit, tué. Tous les jours les sirènes, les alertes, et les gens finissent par s’y habituer, ne se rendent même plus dans les abris. Plus grave encore, de façon assez systématique, les bombardements russes prennent de plus en plus la tactique du « double tap » : On bombarde des zones civiles, en faisant des dégâts et puis quand les équipes de SESU (Protection Civile ukrainienne) et les ambulances sont là, on retape encore pour tuer les secouristes.
De son côté, l’aide internationale elle aussi a trouvé sa routine, avec ses convois, ses dizaines de réunions en ligne des clusters, sous clusters, groupes de travail, etc. en présentiel ou en visioconférence. La vie quotidienne des acteurs de l’aide en Ukraine au final est douce. Les restaurants sont excellents, les collègues ukrainiens sont formidables. Mais ceci donne une vision déformée. Cette installation de la guerre dans la durée est terrible pour les Ukrainiens. Tous les jours des convois avec des cercueils, tous les jours de nouvelles tombes, tous les jours la surface de l’espace avec les petits drapeaux de la place Maïdan s’agrandit.
Pour les Ukrainiens, face au risque de désespoir, à la souffrance, à la peur, il faut tenir. Et pour nous, il va falloir imaginer de nouvelles formes d’action à leur côté, préparer le futur, la gestion des impacts psychologiques, humains, économiques et environnementaux de cette guerre. Des défis importants, qui demanderont des efforts importants.
Mais évidemment, pendant ce temps à Gaza, Khan Younes est réduit en cendre, comme l’a été Barmut. Les extrémistes israéliens veulent la recoloniser, comme les Russes veulent reconstruire Marioupol. Les otages israéliens sont, comme les prisonniers ukrainiens, les victimes de jeux cyniques qui entament la nature même de l’Humanité, et les bombardements massifs sur les zones habitées, à Gaza comme dans le Donetz. Et des deux côtés, les villes du futur risquent de se reconstruire, en Ukraine occupée comme dans Gaza recolonisé, sur des tas de ruines et des monceaux de cadavres.
François Grunewald
Président fondateur du Groupe URD
François Grunewald travaille depuis plus de 35 ans dans le secteur de la solidarité internationale après différents postes à l’ONU, au CICR et dans les ONG. Depuis 1993, il participe à l’aventure du Groupe URD, institut de recherche, d’évaluation, de production méthodologique et de formation spécialisé dans la gestion des crise, l’action humanitaire et la reconstruction. Il a conduit de nombreuses recherches et évaluations sur les programmes humanitaires et post crise (Post Mitch, zone Tsunami, Somalie, Darfur, Afrique centrale, Kosovo, Afghanistan, Mali, Caucase, Haïti, crise syrienne, Népal, Ebola, Yemen, etc.) pour les bailleurs (Commission Européenne, Gouvernements français, britanniques, américains, etc.), le CICR, la FICR, l’ONU et les ONG. Il anime des travaux sur la gestion des catastrophes et la résilience ainsi que sur les déplacements de population. Ancien professeur associé à l’Université Paris XII, il enseigne dans diverses institutions en Europe, au Canada et aux Etats Unis. Auteur de nombreux articles, il a dirigé plusieurs ouvrages, notamment «Entre Urgence et développement », « Villes en Guerre et Guerre en Villes », « Bénéficiaires ou partenaires » aux Editions Karthala.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.