Humanitaire en Ukraine.

Entretien avec Nicolas Ben-Oliel, chef de mission de Première Urgence International en Ukraine.

Consultation médicale à Kharkivska Oblast – Hanna Pieshkova

Alain Boinet : Tu es le chef de mission de Première Urgence Internationale en Ukraine. Peux-tu présenter votre action à nos lecteurs.

Nicolas Ben-Oliel : Première Urgence Internationale est présente en Ukraine depuis 2015, à la suite des événements de 2014. De 2015 à début 2022 et l’invasion du 24 février, la mission fonctionnait avec un budget annuel d’environ 1,5 millions d’euros, qui a complètement explosé depuis. Aujourd’hui, nous sommes une équipe de 200 personnes. Nous avons un bureau de coordination à Kiev, trois bases opérationnelles à travers le pays, une à l’ouest à Lviv, une à Dnipro qui couvre notre réponse dans les oblasts (ndlr : régions administratives)  de Dnipro, Zaporijjia et Donetsk, et une à Kharkiv.

Première Urgence Internationale en Ukraine mène essentiellement des activités de santé intégrées d’urgence. Nous intervenons donc en santé, en santé mentale et en protection. Nous avons ainsi des équipes mobiles santé qui soignent des personnes dans les zones les plus reculées, proches de la ligne de front, des personnes âgées, d’autres en situation de handicap, et/ou qui ne peuvent pas forcément se déplacer dans les centres urbains. Nous déployons également des réponses d’urgence dans les centres urbains après des frappes de missiles, ainsi que dans des centres de transit où les personnes sont déplacées lorsqu‘elles doivent quitter leur domicile proche de la ligne de front en urgence. En termes de réponse en santé mentale, depuis deux ans nous collaborons étroitement avec le ministère des politiques sociales ukrainien dans le cadre d’un plan lancé par Olena Zelenska, la première dame ukrainienne, qui a pour objectif de prioriser les problématiques de santé mentale – ce qui n’est pas simple dans un pays post-soviétique. Or les besoins sur le sujet sont considérables pour les personnes déplacées, pour les vétérans de guerre, pour les personnes traumatisées par la guerre. Nous développons aussi des activités autour des violences basées sur le genre.

Nous intervenons également dans d’autres secteurs, notamment le Multipurpose cash assistance (ndlr : assistance en argent), et gérons quelques activités d’abris, telles que des réparations, des réhabilitations d’infrastructures dans des centres collectifs qui accueillent des personnes déplacées, ou dans des centres de santé. Nous effectuons aussi des distributions d’articles « non alimentaires » même s’il existe des marchés fonctionnels dans les grandes villes. Si ces produits demeurent utiles pour les populations isolées le long de la ligne de front, la distribution de cash reste l’appui le plus efficace dans les grandes villes, à l’instar de ce qui se fait depuis une dizaine d’années maintenant dans les contextes d’intervention humanitaire. Nous menons également des projets en WASH – donc eau, hygiène, et assainissement notamment – intégrées à notre réponse en santé. Nous réhabilitons des douches et des toilettes dans les centres de santé, et installons des chauffe-eaux dans les hôpitaux touchés par les conséquences des combats proches de la ligne de front.

Don dans la région de Donetska, centre de soins de santé primaires de Myrnohrad – Yuliia Voloshyna2

AB. Pour mieux comprendre ce que représente votre action humanitaire, quels sont les chiffres clefs qui permettent de la mesurer concrètement.

NBO. Aujourd’hui nous sommes donc 200, dont une quinzaine d’expatriés. Nous travaillons beaucoup en partenariat avec d’autres organisations internationales et des organisations de la société civile ukrainienne. Première Urgence Internationale est notamment le chef de file d’un gros consortium financé par BHA (Bureau of Humanitarian Affairs du gouvernement américain), composé de 5 ONG françaises : Handicap International, Solidarités International, Action Contre la Faim et Triangle Génération Humanitaire.

Le consortium fonctionne avec près de 100 millions de dollars sur 27 mois. La programmation annuelle mise en œuvre directement par Première Urgence Internationale représente environ 14-15 millions ; si on y intègre les partenaires internationaux du consortium, elle tourne autour de 40-50 millions d’euros. Ce sont des montants particulièrement élevés en 2023 et 2024, qui vont baisser en 2025 puisqu’il y a une diminution générale des financements humanitaires, même si la guerre se poursuit et ne semble pas prête de cesser.

Carte de l’Ukraine, 24 septembre 2024, Ministère des armées.

AB. En Ukraine, il y a des zones de guerre, des territoires où règne un calme relatif, des lieux qui accueillent des personnes et familles déplacées par les combats et les bombardements. Comment répondez-vous à des besoins aussi diversifiés dans des régions éloignées les les unes des autres ?

NBO. Oui, complètement. Nous essayons vraiment de faire le lien entre notre capacité à répondre à des situations d’urgence et à des chocs, notamment proches de la ligne de front, et nos activités à l’arrière. En Ukraine, il y a des attaques de drones et de missiles très fréquentes sur les principaux centres urbains ; assez régulièrement, nous devons déployer une réponse dans les centres urbains éloignés de la ligne de front mais qui ont subi des pertes parmi les civils.

Notre intervention le long de cette ligne de front représente aujourd’hui l’essentiel de notre réponse humanitaire en Ukraine. Nous y soutenons les structures de santé et aidons les personnes les plus éloignées des centres urbains.

Par ailleurs, nous développons aussi des projets autour de la santé mentale, qui s’inscrivent nécessairement dans la durée. D’autant plus dans un pays post-soviétique où cette problématique n’est pas encore suffisamment considérée. Nous savons donc que ce sera un travail de fond sur le long terme.

Enfin, nous apportons un appui structurel au système de santé en soutenant notamment le programme « affordable medicines » (ndlr : médecine abordable) lancé par le ministère de la santé. Son objectif est de faciliter l’accès aux médicaments pour toutes les populations, quelles que soient leurs ressources.

Consultation médicale dans la région de Kvivska – Dana Selezen

AB. Nous avons visité hier l’hôpital Okmatdyt qui a été frappé par un missile russe le 8 juillet qui a tué et blessés de nombreuses personnes et détruit et endommagé plusieurs bâtiments. Okmatdyt est l’hôpital pédiatrique de référence en Ukraine, l’équivalent de l’hôpital Necker à Paris. Que pouvez-vous faire face à ce type de situation.

NBO. Nous ne travaillons pas dans la région de Kiev, nous sommes essentiellement présents sur le croissant est, le sud-est et un peu à l’ouest de l’Ukraine.

Cependant, notre bureau étant situé à 800 mètres de cet hôpital, nous nous devions d’intervenir. En utilisant les ressources de notre entrepôt de médicaments à Kiev, nous avons effectué une donation pour permettre à l’établissement de réapprovisionner son stock détruit.

Intervention d’urgence de PUI après le bombardement d’un immeuble à Kharkiv, 16 septembre 2024, Hanna Pieshkova

AB. La coordination des acteurs humanitaires apporte généralement une complémentarité dans l’aide et une synergie pour plus d’efficacité dans les secours collectifs. Comment procédez-vous en Ukraine ?

NBO. La coordination des ONG est un vrai sujet en Ukraine si nous considérons la réalité du maillage du pays avec près de 600 ONG qui participent à la réponse humanitaire internationale et nationale, parmi lesquelles des organisations gouvernementales mais aussi des groupes de volontaires.

Depuis un an et demi, il existe une plateforme des ONG présentes en Ukraine. Cinq organisations en assurent le pilotage, dont Première Urgence Internationale. Elle est composée d’une centaine d’organisations, avec une répartition à peu près équilibrée entre ONG nationales et internationales.

L’objectif de cette plateforme est essentiellement de mettre en contact différents types d’organisations et de permettre aux organisations nationales d’accéder à des fonds à travers les ONG Internationales, ainsi qu’à des mécanismes de coordination qui ne leur sont pas nécessairement familiers.

Première Urgence Internationale fait aussi partie du Humanitarian country team (ndlr : Equipe humanitaire pays), qui est le mécanisme de coordination de plus haut niveau dans la réponse humanitaire, et regroupe plusieurs agences UN et plusieurs ONG, internationales et nationales. Il y a notamment des réflexions menées autour des questions d’area based coordination (ndlr : Coordination locale) dont l’ambition est de créer davantage de liens entre le mécanisme des clusters, et, par extension, les mécanismes de coordination classique d’une réponse humanitaire, et l’échelon le plus local de réponse. Dans l’oblast (ndlr : région administrative, il y en a 24 dans le pays) de Kharkiv par exemple, des groupes de volontaires ukrainiens se sont constitués en ONG : l’une d’elles s’appelle le Relief coordination Center (RCC), avec laquelle Première Urgence Internationale travaille. RCC a développé un mécanisme de coordination efficace entre des ONG nationales et internationales, des groupes de volontaires qui participent aux évacuations, ainsi que les principales structures étatiques qui participent à la réponse humanitaire.

Un petit groupe d’ONG cherche à développer des modèles similaires de coordination entre les différents acteurs de la réponse à l’échelle du pays et à s’assurer que l’échelon local puisse être connecté directement aux échelons plus macro et notamment à la Humanitarian Country Team.

École détruite à Kharkiv – Artur Ulianytskyi

AB. La guerre en Ukraine non seulement se poursuit, en particulier dans la région du Donetsk autour de la ville de Pokrovsk, mais nous assistons à une escalade permanente dans les armements mis en œuvre et les offensives. Simultanément, les budgets de l’aide humanitaire baissent fortement. Comment faut-il comprendre ce paradoxe ?

NBO. La réalité de la baisse des moyens est problématique pour pouvoir répondre à une crise qui n’a pas diminué en intensité. Dans sa forme actuelle, la guerre a commencé depuis deux ans et demi, et elle est très loin d’être terminée, la ligne de front n’ayant jamais été aussi volatile. Les progressions assez importantes des forces armées russes le long de la ligne de front entraînent de nouveaux déplacements de population, qui nécessitent donc des besoins d’appui pour nous en tant qu’ONG médicale, dans les centres de santé, notamment le long de la zone de front. Certains centres de santé qui se retrouvent aujourd’hui à 5 ou 10 kms de la ligne de front doivent se relocaliser ailleurs, nous en avons appuyé plusieurs à évacuer durant l’été. Autrement dit, il y a toujours autant de besoins humanitaires, de besoins d’urgence, qu’il y a un an, voire une tendance à avoir une situation encore plus volatile dans certaines zones proche de la ligne de front.

Et pourtant les financements diminuent. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Je crois qu’il y a une lassitude un peu naturelle, comme sur chacune des réponses humanitaires, qui se caractérise par moins d’attention médiatique, moins d’attention portée par les bailleurs. Cela va aussi de pair avec le fait qu’il existe malheureusement beaucoup d’autres crises dans le monde, dont certaines sont particulièrement médiatisées, je pense plus précisément au Moyen-Orient et à Gaza.

Et puis, selon moi, dans cette crise humanitaire en Ukraine, la question du nexus, du lien entre réponse humanitaire et réponse de plus long terme, de réhabilitation, ne trouve pas sa place, ni la bonne manière de fonctionner. Depuis quelques mois, énormément de fonds sont investis sur des mécanismes de long terme, de développement, ce qui est nécessaire, mais les besoins d’urgence demeurent toujours aussi présents. Cette baisse de moyens est bien sûr dommageable pour les populations.

Enfin, corollaire de la baisse des financements humanitaires, les bailleurs de fonds poussent davantage les organisations à se concentrer sur les zones où les populations sont les plus vulnérables, c’est-à-dire essentiellement le long de la ligne de front. Or, cette incitation peut aussi avoir des effets un peu pervers car cela pousse des populations à rester le long de cette ligne, voire à se déplacer dans les zones où elles savent que des moyens sont investis.

Intervention d’urgence de la PUI après le bombardement d’un immeuble à Kharkiv, 16 Septembre, Hanna Pieshkova

AB. Quels sont aujourd’hui les principaux bailleurs dans le financement de l’action humanitaire en Ukraine ?

NBO. Le Bureau of Humanitarian Affairs (BHA) du gouvernement américain est toujours aujourd’hui le principal bailleur en Ukraine.

L’Union Européenne reste présente malgré une baisse de ses financements. Les Nations Unies (ONU) continuent également à financer l’aide humanitaire avec un effort particulier en direction des organisations nationales.

Parallèlement, plusieurs États financent aussi des programmes humanitaires, parmi lesquels la France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse ou la Suède.

Consultation médicale à Ivano-Frankivska – Tetiana Miedviedieva

Alain Boinet. Comment vois-tu les prochains mois en Ukraine, comment veux-tu conclure cet entretien.

Nicolas Ben-Oliel. De mon point de vue, très personnel donc, je pense que la guerre va se prolonger et s’inscrire dans la durée. Malheureusement, pendant plusieurs mois, si ce n’est davantage, il y aura très certainement des évolutions sur la ligne de front avec des prises de territoire d’une partie ou l’autre.

Je ne crois pas qu’un oblast entier tombera aux mains des Russes ou qu’à l’inverse les Ukrainiens réussiront à reprendre toute une partie d’oblast comme ils avaient réussi à le faire en 2022 à Kherson ou à Kharkiv. Tout porte donc à croire que la guerre dans sa forme actuelle va se prolonger.

La réponse humanitaire va devoir être attentive sur plusieurs points clés, notamment l’hiver qui arrive et tous les efforts de ce qu’on appelle la winterisation ici. Depuis mars, c’est-à-dire depuis la fin de l’hiver dernier, les Russes ont lancé une campagne d’attaques récurrentes et ciblées sur les infrastructures énergétiques du pays – en plus de celles sur les infrastructures logistiques, ferroviaires, routières, etc. -qui produisent de l’électricité et du chauffage, concrètement. Pendant l’été, des coupures assez drastiques dans les grandes villes, notamment à Kiev, empêchent l’utilisation des climatiseurs mais elles ont beaucoup moins d’impact qu’en hiver lorsqu’il devient impossible d’allumer le chauffage, et l’hiver en Ukraine est particulièrement froid : il peut faire moins 15, moins 20 degrés pendant plusieurs mois.

Il est donc indispensable de poursuivre la réflexion sur la meilleure manière de continuer à appuyer l’Ukraine, de s’assurer que des solutions sont mises en œuvre pour « réparer » sur le long terme ; quant à nous, humanitaires, nous devons pouvoir aider les populations à s’abriter du froid, notamment quand elles ont perdu leur domicile, quand elles sont déplacées.

Nous devons aussi réfléchir plus globalement aux moyens de réponse les plus pertinents, les plus efficaces, en étant guidés par les principes humanitaires et les besoins réels des populations. La réponse d’urgence aux besoins humanitaires est également moins financée, alors que des populations continuent à fuir leur domicile le long de la ligne de front qui continue à évoluer, et se retrouvent dans des centres de transit aux capacités d’accueil souvent saturées.

Pour conclure, s’il est essentiel de continuer à rappeler la réalité des besoins humanitaires sur l’ensemble du territoire ukrainien, il l’est tout autant de ne pas oublier les besoins, peu documentés, dans les zones sous contrôle de la Fédération de Russie, où très peu d’acteurs réussissent à avoir accès pour répondre aux besoins.

Alain Boinet. Nicolas, je te remercie pour cet entretien en répondant longuement et précisément aux questions de Défis Humanitaires. Cela va permettre à nos lectrices et lecteurs de mieux comprendre la réalité de la situation et de l’action humanitaire. Bonne chance à Première Urgence Internationale pour son action humanitaire pour les populations en danger en Ukraine.

 

Nicolas Ben-Oliel est le directeur national de Première Urgence Internationale en Ukraine depuis octobre 2022. PUI déploie des activités dans plusieurs oblasts d’Ukraine, et dirige un consortium multisectoriel de cinq ONG. Basé à Kiev, il supervise une équipe dédiée de 200 personnes réparties dans 5 bureaux de terrain. Nicolas s’est engagé à renforcer l’expertise de l’organisation en matière de fourniture de services de santé essentiels, de santé mentale et de soutien psychosocial, ainsi que de services de protection, et à aider les populations déplacées à couvrir leurs besoins d’urgence dans le cadre de la crise humanitaire actuelle.
Avec plus de 9 ans d’expérience dans le secteur non gouvernemental, notamment en Irak, en République démocratique du Congo, au Nigeria et au Cameroun, Nicolas représente aujourd’hui activement Première Urgence Internationale au sein du Comité de pilotage de la Plateforme des organisations non gouvernementales, ainsi qu’au sein de l’équipe humanitaire de réponse à l’Ukraine (Ukraine Response Humanitarian Country Team). Favorisant la collaboration entre les organisations et l’échange de connaissances, Nicolas se concentre également sur le renforcement des partenariats avec les acteurs locaux, les entités gouvernementales et les autres intervenants humanitaires afin d’améliorer la qualité et l’impact de leurs interventions.

 

Le site de Première Urgence Internationale : Première Urgence Internationale – Aider les populations touchées par les crises humanitaires (premiere-urgence.org)

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Lettre humanitaire à Jean Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la France.

Crises alimentaires, comment agir ? 

« Il faut entretenir la flamme de l’engagement » , Entretien avec Eric GAZEAU, Directeur général et fondateur de l’association Résonances Humanitaires

Les défis démographiques : Perspectives de la population mondiale 2024 des Nations-Unies UNDSA

Dernières Nouvelles Humanitaires.

 

Ukraine : reportage, témoignages, dangers.

Place Maïdan à Kiev devant les drapeaux et les photos des soldats Ukrainiens morts au combat. Photo AB

Il est 4 h du matin à Kiev quand les sirènes d’alarme lancinantes retentissent sur la ville endormie. Dans la chambre d’hôtel, un haut-parleur nous invite à descendre dans l’abri sous-terrain.

Le lendemain matin, je suis à l’hôpital Okhmadyt sur lequel un missile russe s’est abattu il y a quelques jours, le 8 juillet. Sergii Nagoriansky, conseiller du directeur, nous fait visiter cet hôpital pédiatrique de référence, l’équivalent de l’hôpital Necker à Paris.

Il témoigne « Ce jour-là un des missiles a détruit le bâtiment de dialyse. Au milieu des flammes et de la fumée, les parents des enfants hospitalisés, des voisins ont immédiatement commencé les opérations de sauvetage avec Victor Liashko, ministre de la santé, arrivé sur place ».

L’hôpital 0khmadyt comprend 16 bâtiments dont un a été détruit et 5 autres endommagés. 300 personnes ont été blessés dont 90 enfants immédiatement évacués vers d’autres hôpitaux dont les enfants en cours d’opération. Le grand père d’un enfant a été tué ainsi qu’une jeune infirmière, Svitlana Loukyantchyk, 29 ans. Depuis le 24 février 2024, ces bombardements sont quotidiens et peuvent frapper à tout moment et partout.

Svilana Loukyantchyk, infirmière tuée le 8 juillet à l’hôpital Okhmadytà Kiev. Photo AB.

Sur la fameuse place Maïdan, au centre de Kiev, il y a une forêt de drapeaux et de photos de soldats tués au front depuis 2014. Maïdan, la place où tout a commencé en 2014 avec un mouvement d’opposition massif au pouvoir pro Russe en place.

Vidéo Alain Boinet place Maïdan à Kiev.

Il y a quelques jours, j’étais à Lviv, ville près de la frontière polonaise. C’est là que nous avons découvert par hasard dans une bibliothèque, sur la place centrale du Rynek, des civils qui fabriquaient des filets de camouflage pour les soldats sur le front. Dans l’église voisine, des centaines de photos de soldats tués témoignent que c’est toute une société qui est en deuil et que chaque famille est confrontée à une guerre qui dure maintenant depuis 10 ans !

Mia fabrique àLviv avec d’autres bénévoles des filets de camouflage pour les soldats au front. Photo AB

Lundi 26 août 2024, ce sont encore 200 missiles et drones qui se sont abattus sur Kiev et sur une quinzaine de régions, détruisant notamment des centrales thermiques et hydroélectriques. Sans électricité, ce sont les pompes à eau qui s’arrêtent, il n’y a plus d’eau courante, plus d’évacuation des eaux usées. L’Ukraine a déjà vu détruire 27 gigawatts de sa capacité de production, il ne lui reste que 9 GW alors que la demande sera de 18 GW cet hiver.

L’aide humanitaire est plus que jamais d’actualité dans un pays de 43 millions d’habitants qui selon OCHA compte 6,5 millions de réfugiés, 3,548 millions de déplacés et qui a vu le retour de 4,5 millions de personnes qui nécessitent d’être accompagnées pour se réinstaller souvent ailleurs que chez elles.

Aujourd’hui, la guerre fait rage à l’est du pays qui concentre 70% des forces militaires en présence et où les Russes ne cessent d’avancer pour s’emparer de la ville de Pokrovsk qui compte 60.000 habitants. Leur objectif est de prendre le contrôle complet des territoires de Donetsk et de Louhansk ainsi que de Kherson et Zaporijjia dont ils ont déjà déclaré le rattachement à la Russie. Au moment où j’écris ces lignes, la population est invitée à évacuer Pokrovsk dont les Russes ne sont plus qu’a une poignée de kilomètres.

L’offensive surprise réussie de l’armée Ukrainienne dans la région de Koursk en Russie même, qui a pris de cours l’armée de Moscou le 6 août, sera-t-elle suffisante pour soulager le front principal de Donetsk ou va-t-elle constituer un nouveau front ? Cette action d’éclat qui a pris tout le monde de court aura-t-elle des conséquences sur les fameuses « lignes rouges » relatives à l’emploi des armes occidentales en Russie et sur les menaces de riposte du Kremlin ?

Première Urgence Internationale Consultation médicale à Ivano-Frankivska – Tetiana Miedviedieva

A Lviv, j’ai rencontré le chef de mission de Première Urgence Internationale (PUI), Nicolas Ben-Oliel, qui est en Ukraine depuis plus de deux ans, ainsi qu’Iryna, Ukrainienne, coordinatrice à Lviv. Première Urgence Internationale est présente depuis 2015 avec 200 personnes réparties sur quatre bases à Lviv, Dnipro, Kharkiv et Kiev.

L’association est particulièrement engagée dans le domaine de la santé, notamment la santé mentale et la protection tout en menant des projets d’aide en argent, de réhabilitation d’abris, de produits de première nécessité non alimentaire. Première Urgence Internationale coordonne un consortium d’ONG (Solidarités International, Action Contre la Faim, Triangle Génération Humanitaire, Handicap International) pour un montant de 100 millions de dollars sur 27 mois.

En Ukraine, il y a environ 600 ONG à l’oeuvre, principalement ukrainiennes, et plus d’une centaine d’entre elles, moitié ukrainienne moitié internationale, sont membres d’une plate-forme de coordination piloté par un comité de 5 ONG dont PUI. Nicolas constate une diminution drastique des financements humanitaires alors que les besoins d’urgence sont toujours bien là, notamment pour les hôpitaux, tout en constatant une forte augmentation des mécanismes de financement structurel concernant l’Etat et des entreprises.

Avec une longue expérience d’une quinzaine d’années dans l’aide humanitaire, Nicolas est engagé avec l’Equipe Humanitaire Pays (Humanitarian Country Team) en lien avec les clusters des Nations-Unies afin d’améliorer les mécanismes de coordination de la réponse humanitaire à l’échelon local (Area Bases Coordination). Une autre préoccupation majeure est celle du chauffage et de l’électricité pour les populations durant l’hiver qui est rude ici avec des températures pouvant chuter à moins 20 degrés dans les mois à venir.

Distribution de briquettes de charbon pour le chauffage à Kamianka, 27 décembre 2023. ©Solidarités International

Priorité partagée par Mathieu Nabot, directeur pays en Ukraine pour l’ONG Solidarités International. Mathieu et son équipe se préparent depuis des mois pour les distributions de moyens de chauffage dès le mois d’octobre.

Solidarités International est engagée depuis mars 2022 en Ukraine, en particulier dans les domaines de l’eau et l’assainissement ainsi que des abris à partir de ses bases à Mykolaïv, Dnipro, Kharkiv et Kiev avec 110 personnes sur le terrain. Comme Nicolas, Mathieu constate une forte diminution des financements humanitaires alors que la guerre se poursuit, que des populations sont sous les bombes et doivent être évacuées. C’est le rôle que s’est fixé un Groupe de Travail et de témoignage (Advocacy Working Group) dans le cadre de la Plateforme des ONG pour remobiliser les institutions qui financent l’aide humanitaire.

Simultanément, Solidarités International est engagé dans un important programme de type Nexus coordonnant urgence, reconstruction et développement avec le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, l’Agence Française de Développement (AFD) et la Fondation VEOLIA et son cabinet d’ingénierie, avec une forte composante formation dans le domaine de l’eau et de l’assainissement.

Ce qui anime manifestement Mathieu, c’est la volonté de poursuivre une aide humanitaire au plus près des lignes de front, de concrétiser le Nexus et de se recentrer de plus en plus sur une approche géographique intégrée et qualitative.

Enfants de soldats ukrainiens tués au combat. Photo AB.

En Ukraine, j’ai rencontré un grand nombre d’habitants me disant « Nous vous remercions beaucoup pour votre aide. Mais nous avons besoin d’un surcroit de soutien pour nous en sortir ». Et l’aide humanitaire n’échappe pas à cet espoir. En effet, selon OCHA, si l’appel des Nations-Unies pour l’Ukraine a été de 3,1 milliards de dollars pour secourir cette année 8,5 millions d’Ukrainiens sur 15 millions ayant besoin d’aide, celui-ci n’a recueilli que 28% de la somme nécessaire à la fin juin ! Comment agir efficacement avec si peu de prévisibilité au moment même où tous les acteurs humanitaires engagés constatent une diminution drastique des moyens indispensables pour secourir les populations victimes d’une guerre de grande intensité. Un sursaut est nécessaire pour sauver toutes les vies menacées possibles.

Je voudrai conclure en partageant avec vous une réflexion qui s’inscrit dans le temps de l’histoire. Je m’exprime ici à titre personnel sur la base de faits historiques. En Ukraine comme en Pologne, dans les pays Baltes comme dans les autres pays jadis occupés par l’Union Soviétique durant près de 50 ans, l’état d’esprit des populations n’est pas celui des opinions publiques des pays situés à l’ouest du continent européen, comme la France.

En Pologne on pense toujours au Pacte Ribbentrop-Molotov qui vit Hitler et Staline en 1939 envahir, se partager et supprimer un pays et martyriser un peuple. Il faut visiter le musée de l’Insurrection de Varsovie du 1 août 1944 et le musée Juif pour le ressentir quasi physiquement.

En Ukraine, la famine organisée par Staline en 1932-1933 qui tua délibérément des millions d’Ukrainiens est toujours présente à l’esprit des survivants des générations suivantes. L’histoire d’aujourd’hui est pour ces populations la suite de cette histoire passée qu’elles ne veulent pas voir se reproduire. Aujourd’hui, en Ukraine, nous atteignons un possible point de bascule décisif pour l’Ukraine et pour ses alliés, singulièrement pour les pays de l’Europe.

Au moment où nous fêtons le 80ème anniversaire du débarquement de Normandie, du débarquement de Provence, la libération de Paris le 25 août 1944, il est nécessaire de se remémorer cette histoire que nous partageons avec les peuples d’Europe centrale et orientale avec lesquels nous partageons un destin commun.

Au moment de quitter l’Ukraine, je reçois le message d’une ONG qui m’a inscrit sur sa liste d’alerte : Attention, décollage de deux avions Tupolev 95 de la base aérienne d’Engels. Arrivée sur la ligne de tir des missiles entre 4h30 et 5h du matin. Puis nouveau message à 4h05 : « Tir de missiles des Tupolev 95 plus tôt que prévu. Restez dans les abris jusqu’à la fin de l’alerte ».

Alain Boinet.

Vidéo Alain Boinet place Maïdan à Kiev.

PS 1/ Je remercie tous ceux qui nous apporté leur aide pour ce reportage en Ukraine.

PS 2/ Merci de votre soutien (faireundon) à Défis Humanitaires.

 

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

Je vous invite à lire ces article publiés dans l’édition :

Santé, une nouvelle initiative pour la mobilisation des acteurs en faveur des hôpitaux

Soudan : le bord du précipice ?

Le barrage de la discorde du Nil : Entre la renaissance et la ruine