Le sauvetage des rescapés du Musa Dagh

Une leçon humanitaire pour aujourd’hui !

Sauvetage des rescapés du Musa Dagh par les chaloupes de la marine nationale les 12 et 13 septembre 1915

C’est une histoire méconnue. Il y a 110 ans, alors que se déroulait le premier génocide du XX siècle contre la population arménienne par le gouvernement des Jeunes-Turcs, 4092 arméniens ont alors été sauvé de la mort par la marine française.

Ces arméniens de 6 villages de Cilicie, proches de la ville d’Antioche au sud-est de l’Anatolie, s’étaient réfugiés sur la montagne du Musa Dagh plutôt que d’être condamné à la mort dans les convois de la déportation vers le désert syrien.

Durant 53 jours, ils se sont défendus et ont résistés âprement aux assauts turcs tout en étant totalement isolés et encerclés. Sur le Musa Dagh, situé au bord de la méditerranée, ces arméniens avaient placés sur la montagne un grand drapeau blanc avec une croix rouge.

Photo du Musa Dagh. ©Antoine Agoudjian

Un bateau de la marine française, Le Guichen, les a alors repérés et bientôt, sur une décision courageuse du vice-amiral Louis Dartige du Fournet, 5 croiseurs ont embarqués les 12 et 13 septembres 1915 ces 4092 arméniens épuisés pour les débarquer en sécurité à Port Saïd. Leurs descendants comptent aujourd’hui plus de 40.000 âmes en Arménie, en France et dans le monde.

L’histoire ne s’arrête pas là. Un des petits-enfants de rescapés du Musa Dagh, Thomas Aintalian, a entrepris de retrouver les traces du sauveur de ses grands-parents. Il a retrouvé sa tombe dans le cimetière du village de Saint Chamassy en Dordogne. Les médias se sont alors passionnés pour cette histoire. Depuis 2010, chaque année, une cérémonie a lieu pour célébrer la mémoire d’un juste qui pris une décision courageuse selon sa conscience et sa conception de l’honneur.

J’ai découvert cette page d’histoire cette année, le 22 septembre 2025, a Musa Ler en Arménie lors de la cérémonie réunissant de nombreux arméniens et français avec les autorités de ce pays. Avec eux, une délégation des écrivains de marine avec son président, Patrice Franceschi, Sylvain Tesson, Katel Faria et Arnaud de la Grange, Gilbert-Luc Devinaz, sénateur et président du groupe interparlementaire France-Arménie, l’ambassadeur de France, Olivier Decottignies et l’amiral Bossu de l’Etat-major de la marine. Cérémonie accompagnée par la célèbre violoncelliste Astrig Siranossian, en présence de l’acteur Simon Abkarian qui jouera le rôle du général de Gaulle dans le prochain film d’Antonin Baudry qui sortira en 2026. Cérémonie suivi du traditionnel repas, la harissa. Avec eux, il y a également Jean-Christian Kipp, vice-président de la Société des Explorateurs Français, Catherine Van Offelen, écrivaine, Antoine Agoudjian, photographe, et votre serviteur, Alain Boinet, président de Défis Humanitaires ».

Comment ne pas voir dans ce sauvetage une opération humanitaire remarquable. Il s’agissait à l’époque d’un génocide qui a fait plus d’un million de victimes et nous étions alors en guerre contre l’Empire Ottoman allié de l’empire allemand. Mais, comment ne pas penser à diverses situations que nous connaissons aujourd’hui ? Que l’on pense à Gaza, à l’Ukraine, la RDC ou le Soudan et tant d’autres encore.

©UNICEF/Mohammed Nateel La guerre a dévasté Gaza

Souvenons-nous que nous célébrons le 5ème anniversaire de la guerre de l’Azerbaïdjan en septembre 2020 contre le Haut-Karabagh ou Artsak qui s’est terminée le 19 septembre 2023 par une nouvelle attaque chassant 100.000 Arméniens de leur territoire ancestral.

Chaque guerre à ses spécificités et on ne peut toutes les confondre. Souvenons-nous aussi que la première guerre mondiale déclencha le déploiement à grande échelle des sociétés de Croix Rouge sur tous les fronts pour soigner les blessés. Pourtant, aujourd’hui, alors que plus de 300 millions d’êtres humains ont besoin de secours, c’est le moment choisi par certains pays pour diminuer drastiquement leur aide humanitaire !

Le 80ème anniversaire des Nations-Unies qui vient de se tenir à New-York en présence de 193 Etats membres illustre bien ce repli, cet affaiblissement qui est celui de ses financements et de son rôle. La Charte des Nations-Unies signée le 26 juin 1945 et l’ONU sont aujourd’hui à un tournant décisif. Le projet UNGA80 sera-t-il suffisant ?

©UN Photo/Eskinder Debebe – La première séance plénière de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations Unies est ouverte

A suivre l’actualité, on a parfois l’impression que Donald Trump s’est substitué à sa manière à l’ONU. Faudrait-il un nouveau cataclysme mondial pour redonner légitimité et vigueur à une telle organisation nécessaire malgré ses limites.

Au mois de juillet, le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, déclarait que la solution à deux Etats entre Israël et la Palestine était « plus éloignée que jamais » ! Aussi la France et une dizaine de pays viennent de reconnaître l’Etat de Palestine car « le peuple de Palestine n’est pas un peuple en trop » comme l’a déclaré le Président de la République, Emmanuel Macron.

L’initiative qui semble celle de la dernière chance s’adresse à tous mais avant tout aux Etats-Unis, car soyons lucide, seul ce pays a les moyens d’obliger Israël à un cessez le feu et à une solution politique sans le Hamas qui s’est irrémédiablement condamné le 7 octobre 2022.  Au moment même où nous allons publier cette édition ce 30 septembre, nous attendons ce qui sortira du plan en 20 points de Donald Trump accepté par Benjamin Netanyahou et les pays arabes ! Le plan Trump va-t-il se concrétiser rapidement, libération de tous les otages, cessez-le-feu, aide humanitaire massive pour mettre fin à la famine, retrait progressif de l’armée israélienne et enfin conduire à la paix ! C’est tout l’enjeu, car, comme le dit Annalena Baerbock, présidente de cette Assemblée générale de l’ONU, « Si le mal prévaut, ce serait la fin de cette organisation » !

Dans une tribune publiée dans The Guardian le 26 août, Martin Griffiths, ancien secrétaire général adjoint des Nations-Unies aux affaires humanitaires, écrit en parlant de l’ONU : « Ce nouveau déficit de pertinence découle d’un effondrement de la ressource la plus précieuse de l’ONU : son courage ». Et d’ajouter plus loin « Une culture de prudence s’est infiltrée dans l’organisation, une forme d’inertie et de résignation face aux blocages politiques ». Je crains que ce constat ne concerne beaucoup d’organisations !

©UNICEF/Mohammed Nateel Les taux de malnutrition n’ont cessé d’augmenter à Gaza depuis mars 2025

Dans ce contexte délétère, l’humanitaire est en bien fâcheuse posture ! « A la fin du mois de juillet, la situation humanitaire mondiale 2025 présentait des besoins de financement consolidés de 45,48 milliards de dollars pour secourir 181,2 millions des 300 millions de personnes dans le besoin dans 72 pays. A fin juillet, seulement 7,64 milliards de dollars ont été mobilisé, ce qui représente 16,8% des besoins financiers actuels. C’est environ 40% de moins que le financement enregistré à la même époque l’an dernier » selon les Nations-Unies.

Vous avez bien compris, seulement 7,64 milliards de dollars promis sur les 45,48 milliards indispensables pour secourir cette année tant de personnes en danger ! C’est la course au désengagement ! Face à ce reflux, les Nations-Unies ont annoncé le 16 juin une réduction drastique de leur plan d’aide humanitaire pour 2025 en raison des « coupes budgétaires les plus importantes jamais opérées ».

Le nouveau plan de 29 milliards de dollars priorise à l’extrême 114 millions de personnes selon un communiqué du Bureau de coordination de l’aide humanitaire de l’ONU (OCHA). « Nous avons été forcés de faire un tri de la survie humaine » a déclaré le Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l’ONU, Tom Fletcher.

Je n’ai pas de baguette magique ni de solution miracle, mais je sais que la passivité et le « à quoi bon » sont des démissions que l’humanitaire ne peut ni ne doit se permettre. Comment comprendre que des pays de l’OCDE partisans du multilatéralisme laissent largement et brusquement tomber l’aide humanitaire et au développement au risque de le payer cher tant sur le plan de l’éthique de responsabilité qu’ils affichent que des conséquences que tout abandon engendrera.

Ukraine, la place Maïdan à Kiev ©Alain Boinet

Je crois que le courage de l’Ukraine doit nous inspirer et j’approuve personnellement l’augmentation des budgets de défense qui sont ceux de notre liberté, de notre indépendance et de notre souveraineté car que le péril est à nos portes. Je crois tout autant que cela est compatible et complémentaire d’une poursuite de l’aide internationale. Comme le suggère dans cette édition Cyprien Fabre dans son article « Flemme », l’aide humanitaire et au développement devrait être intégrée à une architecture de sécurité globale incluant la sécurité humaine et la sécurité environnementale. La sécurité de chaque pays doit s’accompagner d’une défense commune face aux périls collectifs.

Dans ce contexte, je crois que les humanitaires ne doivent pas se recroqueviller sur des analyses faciles qui cacheraient l’essentiel. La baisse de l’aide internationale des pays développés est une tendance générale pratiquée par des gouvernements de gauche ou de droite comme des extrêmes.  Nous sommes en face d’une crise existentielle dont nous n’avons pas encore vu le fond et qui nécessite de comprendre ce qui se passe, de produire un discours pertinent et d’inventer des alternatives pour endiguer la décrue.

C’est dans cette voie que Défis Humanitaires est engagé en publiant des articles répondant à ces attentes. La crise géopolitique que nous vivons doublés de la crise des financements humanitaires nous conduit à nous reposer la question de la politique éditoriale de Défis Humanitaires.

Aussi, nous allons prochainement vous proposer de participer à ce questionnement en contribuant tant à l’analyse de la situation qu’à l’orientation de la revue que vous lisez régulièrement. Merci pour votre soutien qui est précieux.

Alain Boinet.


Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.


Nous vous invitons à découvrir les autres articles de cette édition n°105 

 

 

 

L’œil dans la meurtrière

Journal d’Arménie 

Choses vues, paroles entendues 

Une tribune libre de Patrice Franceschi

Introduction de l’éditeur. L’Arménie est menacée d’une invasion militaire malgré les négociations en cours qui ne cachent nullement l’agressivité constante de l’Azerbaïdjan du président IIlham Aliyev. L’Arménie propose un accord de paix et de coopération dont cette région du Caucase du Sud a besoin. Nous publions cette tribune de Patrice Franceschi qui prépare un livre à paraître sur l’Arménie dont il revient et qui témoigne ici pour nos lecteurs.  

Poste militaire arménien dans la région du Syunik qui fait face aux positions de l’Azerbaidjan. Photo P. Franceschi.

Courbés en deux, Hovic et moi progressons dans la tranchée qui serpente en direction de l’ultime redoute de l’armée arménienne sur la ligne de front azérie courant le long de la frontière nord de la province du Syunik. Je ne connais pas de contrée plus âpre en Arménie que cette frontière du bout du monde – ni de plus pauvre. Mais de là, on touche presque de la main les terres du Haut-Karabagh perdues il y aura bientôt deux ans. 

En ce mois de février, l’hiver est mordant, le froid implacable, les tempêtes de neige fréquentes ; on n’y voit parfois pas à deux pas. Les montagnes autour de nous sont un enchevêtrement vertigineux de pics, de ravins et de crêtes acérées où ne poussent que de rares bosquets d’arbres. La neige est partout sur ces montagnes, la boue partout dans les tranchées ; une boue gluante et mauvaise. On patauge. Les sentinelles que nous croisons, emmitouflées dans des vestes molletonnées, leurs casques enfoncés sur des chapkas de laine, scrutent les positions ennemies dont le réseau de défense semble presque encastrée dans le leur tant il est proche. Sans les drapeaux flottant sur chaque position, on s’y perdrait… Ce réseau de défense azéri se déploie lui aussi de crête en crête sur des distances considérables, mais semble nettement mieux fortifié, plus moderne aussi. Là où je me trouve, on pourrait se croire dans une tranchée de la Somme en 1915. 

Hovik et moi progressons encore. Puis la dernière redoute surgit devant nous, protégée par des madriers de bois, des pneus, des plaques de tôle, des sacs de sable. Protections bien sommaires – comme sur tous les autres postes, d’ailleurs. Je le fais remarquer à mon camarade qui approuve d’un haussement d’épaules, avant d’ajouter en chuchotant : « En plus, on ne peut pas être plus près des Azéris. Ici, ils sont à moins de trente mètres. Attention…. » Je me redresse, plaque mon œil à la meurtrière de la plaque de blindage fixée devant moi : de l’autre côté, au milieu du mur de fortification adverse, je distingue nettement une meurtrière semblable à la mienne – et derrière elle, l’œil d’un soldat qui m’observe en silence… 

Jamais je n’oublierais cet échange de regards dans l’ambiance de « Désert des tartares » qui étreint tout ce qui nous entoure. 

Patrice Franceschi avec deux femmes combattantes. Photo P. Franceschi.

De retour dans une casemate moins exposée, nous prenons un moment de repos. Les soldats de garde se réchauffent autour d’un poêle à bois, serrés épaules contre épaule. L’un d’eux fait bouillir de l’eau sur un réchaud à gaz pour préparer du café, un autre ouvre une bouteille de vodka – il faut bien faire passer le temps. Le confort est sommaire, les lits de fer surchargés d’armes, de treillis, de boîtes de conserve, d’effets divers.  L’ennui est palpable jusque dans l’air que nous respirons. Je me dis que chez les Azéris ce doit être la même chose. 

Sur le front de cette « drôle de guerre » oubliée du reste du monde, on ne fait qu’attendre. 

La plupart des soldats qui m’entourent appartiennent aux « unités de défense populaire » chargées de soulager l’armée en tenant des centaines de postes semblables à celui où nous nous trouvons. Ils ont entre cinquante et soixante ans, une ou deux guerres derrière eux, des visages rugueux de paysans d’un autre temps, des corps massifs, une motivation sans faille, mais un armement vétuste. Parmi eux, quelques femmes. Et même une grand-mère de soixante ans qui joue les Lara Kroft avec sa kalachnikov, refusant de quitter son casque lourd – au cas où… 

« Les ordres sont simples, me déclare le chef de cette petite troupe disparate, un vétéran aux épaules plus larges qu’il n’est haut. Quand les Azéris attaqueront, on doit tenir jusqu’à l’arrivée de l’armée – c’est tout. 

– l’armée est loin, dis-je. Et le temps qu’elle soit là…. Vous n’avez même pas de seconde ligne de défense. » 

Région montagneuse du Syunik au sud-est de l’Arménie. Photo P. Franceschi.

Les soldats se regardent sans un mot : « Bah, on tiendra quand même, finit par dire un sergent. En attendant, les Azéris n’arrêtent pas de nous provoquer. Ils tirent au-dessus de nos têtes ou sur les bergers s’ils approchent trop avec leurs moutons ; et quand le vent souffle vers nous, ils brûlent la végétation pour nous enfumer. Mais on a ordre de ne pas répliquer 

– C’est pour ça qu’on tourne en rond, précise un caporal. Mais quand ils nous insultent depuis leurs tranchées, on répond, c’est sûr – et pas besoin de beaucoup hausser la voix vu la distance… » 

Je demande : « Et c’est quoi leurs insultes? 

– Oh, toujours la même chose. Ils racontent qu’ils vont venir nous égorger jusque dans nos villages, que nos femmes et nos enfants y passeront, etc. » 

L’un des soldats se lève, manifestement surexcité. C’est un fier-à-bras. Avec emphase, il lance : « La dernière fois qu’ils nous ont insulté de cette manière, j’ai répondu que j’allais aller en personne à Bakou égorger Alyev ; ça les a beaucoup énervés…. » 

Ses camarades approuvent en rigolant. 

Blindés légers arméniens sur le front du Syunik. Photo P. Franceschi.

Je fais celui qui s’amuse de ces plaisanteries enfantines ; mais je n’en pense pas moins : mes amis sont « mal barrés ». Certes, ils sont habités par la volonté farouche autant que sereine de défendre leur terre, mais à Erevan où vivent le tiers des Arméniens, c’est autre chose. La jeunesse dorée de la capitale s’enfuira au premier coup de fusil. Et ne craint pas de l’avouer. Seule note positive dans ce constat, le foisonnement des « associations militaro-patriotiques » qui germent un peu partout dans les campagnes pour défendre le pays. Le schéma est toujours le même : d’anciens militaires créent dans des villages ou de petites villes des structures associatives proposant de former les jeunes à la guerre, ils trouvent des financements ici ou là dans la diaspora, et les jeunes accourent. Sans doute sont-ils aujourd’hui plus nombreux que l’armée officielle aux effectifs squelettiques  – 30.000 hommes seulement, dont 20.000 conscrits. 

En attendant, je demande aux vieux soldats-paysans qui m’entourent comment ils voient l’avenir. La même réponse tombe de toutes les bouches : tôt ou tard les Azéris attaqueront. Quand, pourquoi et comment, ils ne savent pas trop. C’est consubstantiel à l’être de ces gens et voilà tout. 

A leur tour ils me questionnent sur la façon dont je vois les choses, moi, l’ami étranger. Je leur dis ce que je pense : la politique d’Alyev, c’est-à-dire « l’état final » voulu par lui et ses alliés turcs, est que l’Arménie disparaisse de la carte puisqu’elle gêne, par sa position géographique, les visées expansionnistes des Turcs. C’est aussi simple que cela. Mais, pour parvenir à cet état final, pas question d’un nouveau génocide. Nous ne sommes plus en 1915. On ne peut pas se permettre n’importe quoi. Le nettoyage ethnique selon le procédé utilisé au Haut-Karabagh est bien plus efficace. Il a fait ses preuves. Et ne provoque aucune réaction internationale démesuré. Il est donc probable que dans un avenir relativement proche, l’armée azérie attaque l’Arménie au prétexte que cette dernière lui refuse la souveraineté d’un corridor lui permettant d’être reliée à la Turquie via le Nakitchevan. Cette attaque se fera à coup sûr dans le Syunik, la partie la plus étroite du pays, – à peine quelques dizaines de kilomètres – pour couper l’Arménie en deux. L’affaire serait réglée en 48 heures tant le différentiel militaire est important. Les Arméniens n’auraient aucun moyen de résister efficacement. Bien entendu, les Azéris laisseraient libre un étroit passage pour que la population du Syunik – à peine 75.000 habitants – puisse s’enfuir vers le reste de l’Arménie – et le tour serait joué. Ce ne serait que la reproduction de ce qui s’est passé avec le Haut-Karabagh. 

L’auteur avec des soldats arméniens dans une casemate. Photo P.Franceschi.

Ce scénario du pire hante les esprits éclairés de Erevan et les chancelleries occidentales qui refusent de se bercer d’illusions. Pour ces dernières, le seul moyen d’éviter l’engrenage du pire est de faire savoir à Alyev que le coût politique, économique et diplomatique de son action est encore trop élevé pour qu’il se lance dans l’aventure. A cet égard, les américains semblent avoir revu leur position très récemment, exerçant des pressions sans équivoque sur Bakou – notamment pour la libération des prisonniers de guerre arméniens. La France n’est pas en reste et demeure un allié sûr pour Pachinian. Il y a là une lueur d’espoir. 

Quand au traité de paix dont on vient d’annoncer la signature prochaine, il est sans nul doute un miroir aux alouettes de type munichois. Compte tenu du rapport de force, Pachinian n’avait d’autre choix que d’en passer par les fourches caudines d’Alyev et de signer tout ce qu’il voulait, mais rien ne va dans ce traité. On peut même craindre que son contenu représente, en réalité, une opportunité de guerre pour Alyev. Depuis l’annonce de ce traité, les provocations ont redoublées dans les tranchées de la ligne de front du Syunik. 

De quoi demain sera fait, nul ne peut le dire avec certitude. Mais dans l’état actuel des choses, mieux vaut ne pas se bercer d’illusions. Et rester vigilant. En considérant une fois pour toute que le pessimisme du constat – nécessaire – doit mener à l’optimisme du combat – encore plus nécessaire… 

 

Patrice Franceschi. 

Photo Valérie Labadie

Écrivain et philosophe politique, prix Goncourt de la nouvelle 2015, Patrice Franceschi est aussi aviateur, marin et parachutiste. Depuis toujours, il partage sa vie entre écriture, aventure et engagement. Il a mené de très nombreuses expéditions à travers le monde, sur terre comme sur mer ou dans les airs. Il s’est également engagé de longues années dans les rangs de la résistance afghane combattant l’armée soviétique et, depuis le début de la guerre en Syrie, participe activement à la révolution des Kurdes contre l’état islamique et le régime en place à Damas.
Ses romans, récits, poésie ou essais sont inséparables d’une existence engagée, libre et tumultueuse où il tente « d’épuiser le champ du possible ». Il est également commandant du trois-mâts La Boudeuse et membre du groupe des écrivains de marine.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :