Le barrage de la discorde du Nil : Entre la renaissance et la ruine

Le Nil au Caire, Égypte, 2018. © Emőke Dénes

Contrairement à l’eau du Nil quand on la contemple en aval, notamment en Egypte, le temps qui permettrait de résoudre le conflit dont nous parlons s’écoule en vain… et la possibilité de l’accord demeure toujours lointaine.

Le barrage de la Renaissance est un projet hydroélectrique majeur situé sur le Nil Bleu en Éthiopie, et, depuis le début de sa construction en 2011, ce barrage est au cœur d’un conflit régional impliquant principalement l’Éthiopie, à l’origine du projet, l’Égypte et le Soudan. Ce contentieux lié au barrage de la Renaissance est l’une des plus importantes questions liées à l’eau dans le monde, en particulier ces dernières années, car c’est une querelle qui concerne les deux États les plus peuplés de l’Afrique après le Nigeria. Ce barrage a un impact majeur sur les ressources vitales de l’Égypte, qui en dépend massivement dans le domaine de l’agriculture et de l’irrigation, à tel point que sans ce fleuve la vie peut s’arrêter dans ce pays. Cet article vise donc à faire un état des lieux du conflit en mettant l’accent sur le bilan des négociations, l’impact actuel et prévisible, ainsi que sur les perspectives d’avenir.

Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, 2022. Source : Photographie de l’auteur Stefano De Falco.

Points de vue contradictoires

Pour l’Éthiopie, le barrage représente un projet crucial, visant à générer environ 6000 mégawatts d’électricité, ce qui triplerait la capacité électrique du pays. Le barrage est perçu comme une solution aux défis énergétiques, tout comme un moteur de développement économique. Mais en fait, la symbolique de la mise en œuvre du barrage dépasse la question économique. Sa construction est un message adressé à l’Égypte et au Soudan : l’Éthiopie n’a plus besoin de leur approbation comme condition nécessaire à la construction de projets de développement sur le bassin du Nil, rejetant ainsi les accords de 1929 et de 1959.1

Ainsi, la date de la construction du barrage n’est pas neutre : le projet actuel date des années 1950-1960, mais le refus égyptien et le manque de support comme d’investissement international empêchaient sa mise en œuvre. L’année 2011 a, dans ce contexte, représenté pour l’Ethiopie le moment optimal, après l’indépendance du Soudan du Sud, et le chaos généré par le « printemps arabe » qui déstabilisait alors l’Égypte.

« L’État égyptien comprend les exigences du développement éthiopien, mais ce développement ne doit pas se faire au détriment des autres. » – Le président Al-Sissi, juin 2021.

Du point de vue du gouvernement égyptien, l’Égypte se trouve face à une crise « existentielle ». Le barrage de la Renaissance constitue une menace claire et directe pour la sécurité nationale de l’Égypte qui craint que le remplissage et l’exploitation du barrage réduisent considérablement le flux d’eau du Nil, affectant ainsi son agriculture, son industrie et ses besoins domestiques dont on parlera avec plus de détails.

Situé entre l’Éthiopie et l’Égypte, le Soudan partage ces préoccupations. Bien que le Grand barrage de la Renaissance (GERD) puisse réguler les inondations et fournir de l’électricité bon marché, il subsiste des inquiétudes concernant la gestion de l’eau et les impacts sur ses propres projets d’irrigation. La position soudanaise sur le barrage de la Renaissance est restée jusqu’à mi-2020 « neutre » entre l’Égypte et l’Éthiopie, et les positions politiques et médiatiques au Soudan se sont concentrées principalement sur les répercussions positives du barrage sur l’économie soudanaise et son rôle dans la régulation du débit du Nil. Cependant, on a assisté à un changement de position de Khartoum en 2021, qui s’est rapprochée de la position égyptienne, en faveur d’une signature d’un accord contraignant avec l’Éthiopie préalable au remplissement du barrage. Néanmoins, la guerre actuelle qui se déroule au Soudan met cette question du barrage en arrière-plan pour les Soudanais qui souffrent de la guerre. Cet affaiblissement de la position soudanaise… affaiblit en conséquence la position égyptienne qui se félicitait du soutien soudanais.

Le président Abdel Fattah Al-Sisi a rencontré à Sotchi le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed lors du sommet Russie- Afrique, 2019. © La présidence égyptienne officielle

Des négociations infructueuses

Les négociations entre les parties prenantes à ce différend, surtout l’Égypte et l’Éthiopie, sont passées par plusieurs phases. La nature et les termes des négociations lors du dernier cycle ont changé par rapport à ce qu’elles étaient il y a plusieurs années. Il s’agissait d’abord d’études techniques du barrage et d’évaluation de ses effets sur les pays en aval, qui sont l’Égypte et le Soudan, puis de négocier la mise en œuvre des recommandations du comité d’experts international, puis enfin de négocier les règles de remplissage et d’exploitation du barrage. Maintenant, alors que la cinquième étape du processus de remplissage est en cours cet été, le champ de la négociation a diminué notablement, et se limite au fonctionnement futur du barrage.

D’une manière générale, bien que les négociations visaient principalement à établir des règles contraignantes quant au remplissage et au fonctionnement du barrage, afin de protéger les intérêts des trois pays, celles-ci étaient marquées par un manque de confiance et l’absence de volonté politique de trouver un accord contraignant, surtout de la part de l’Éthiopie. Le régime éthiopien, à l’initiative du projet et donc se considérant comme la partie forte, voulait dominer les négociations, en optant pour une stratégie selon laquelle l’absence d’un accord vaut mieux qu’un accord faible ou contraignant qui ne lui conviendrait pas. Cette politique du fait accompli était donc la norme de la part de l’Éthiopie… Norme contrecarrée par des menaces du côté égyptien. Les deux parties s’accusant mutuellement de diverses fautes, la partie égyptienne estimant que la reconnaissance et l’engagement de l’Éthiopie envers les accords antérieurs sont la seule solution pour sortir de ces différends.

Les moments les plus notables de ces négociations furent la signature de l’accord de principe de 2015 et l’intervention des États-Unis et de la Banque mondiale en 2020, lesquelles ont abouti à un accord final sur le projet que l’Égypte a signé… mais l’Ethiopie s’est retirée au dernier moment, rejetant la pression américaine de l’administration de Trump. La dernière phase des négociations, qui s’est déroulée en décembre 2023, a échoué comme les précédentes, ce qui a poussé les responsables égyptiens à mettre un terme aux négociations qui ne seraient, selon eux, « qu’une perte du temps ».

Des agriculteurs égyptiens cultivent de la laitue, tandis qu’un autre agriculteur creuse un petit canal avec un âne, le Caire, Égypte, 2014. © Hamish John Appleby (IWMI)

Une question existentielle pour l’Égypte

L’impact du barrage de la Renaissance sur l’Égypte est significatif et c’est à ce titre une source de préoccupation extrême pour de nombreux secteurs de la société égyptienne. Le barrage, en contrôlant le flux du Nil Bleu, peut affecter gravement la quantité d’eau disponible en aval, et donc en Égypte. Compte tenu du seuil de « pauvreté en eau » moyen mondial, qui est estimé à 1000 m³ par an et par habitant, même si l’Égypte tire la totalité de ses ressources du Nil, elle est considérée comme l’un des pays pauvres en eau, parce que la part d’eau par habitant n’y dépasse pas 600 m³ par an, en raison de la forte croissance démographique du pays. Si l’on couple cette situation avec la mise en place du barrage de la Renaissance, la part d’eau par habitant en Egypte devrait se situer en-dessous 500 m³ par an…

Source : Ministère de l’Irrigation et des Ressources en Eau en Égypte

Les projections estiment que la productivité de cultures principales telles que le maïs et le blé pourrait diminuer substantiellement en raison de la réduction de l’eau disponible pour l’irrigation.

« Des pratiques unilatérales et non coopératives dans l’exploitation de ce barrage surdimensionné pourraient avoir un impact catastrophique« , a déclaré le ministre égyptien des ressources en eau, Hany Swelim, lors de la session plénière d’UNWater 2023, notant que « si ces pratiques se poursuivent parallèlement à une sécheresse prolongée, cela pourrait entraîner la sortie de plus de 1,1 million de personnes du marché du travail, la perte d’environ 15 % de la superficie agricole de l’Égypte et le doublement de la facture d’importation alimentaire du pays « 

Outre les implications pour l’agriculture, les modifications du débit du Nil pourraient également avoir des effets à long terme sur les écosystèmes et l’économie de l’Égypte. La réduction des surfaces agricoles et la perte de près d’un million d’hectares pourrait signifier le déplacement de 2 millions de familles et une chute de 12 % de la production agricole, entraînant un déficit alimentaire de 5 milliards de livres égyptiennes, mettant en péril la sécurité alimentaire de ce pays.

Cette perte de terres agricoles et l’arrêt des projets liés à leur remise en état conduiront naturellement à la perte d’opportunités d’emploi que le secteur agricole avait l’habitude d’offrir à 6,5 millions de travailleurs, entraînant une augmentation du taux de chômage. L’impact s’étendra aussi à d’autres secteurs comme le secteur de la pêche et le secteur touristique, surtout à Assouan et à Louxor. Pour les pécheurs, il n’y a plus d’inondation chaque année, et la quantité de poisson est en constante diminution. Des types de poissons comme le merlan et le mabrouka sont devenus rares, et même le tilapia du Nil, le poisson connu comme le moins cher (considéré comme le « poisson des pauvres »), diminue également en raison de la salinité de l’eau. Cette raréfaction entraîne une hausse de ses prix, rendant les poissons inaccessibles pour une grande partie de la population égyptienne.

L’Égypte se trouve ainsi dès aujourd’hui confrontée à une grave crise sociale née de l’augmentation du chômage et de la migration interne. Et ce alors que l’Egypte souffre déjà d’une crise économique majeure. Une exacerbation de la situation en raison des nouveaux impacts prévisibles du barrage de la Renaissance peut donc rendre la situation invivable dans le pays, encourageant toujours plus d’émigration clandestine destinée à fuir la misère et la pauvreté.

Le barrage de la Renaissance modifie la disponibilité de l’eau pour l’Égypte, en particulier pendant les périodes de sécheresse, lorsque l’Éthiopie retient l’eau du Nil. Cette situation pourrait contraindre l’Égypte à puiser plus intensément dans ses réserves d’eau, telles que le réservoir d’Assouan, accélérant l’épuisement de ces ressources en eau en cas de remplissage du barrage par l’Éthiopie. En d’autres termes, la construction du barrage affectera surtout l’eau du lac du « Haut Barrage » aussi connu sous le nom du « lac Nasser », ce qui impactera la capacité de production d’électricité avec une baisse de près de 40 %, obligeant à recourir à d’autres solutions pour compenser cette perte, comme acheter de l’électricité ou construire des centrales électriques à combustible… ce qui alourdira le déficit de l’économie égyptienne. L’Égypte dépend à 9% pour son énergie de l’hydraulique, et même si cela peut sembler peu, en situation de crise, chaque ressource est précieuse.

Conclusion : Les perspectives… entre réalité et ce qu’il faudrait faire

Sur le plan interne, l’Égypte a commencé à modifier ses pratiques agricoles, en limitant certaines cultures riches en eau comme le riz et les bananes, et en promouvant des méthodes d’irrigation plus efficaces. Des efforts sont également en cours pour rénover les canaux d’irrigation afin de réduire les pertes en eau et de mieux répartir les cultures en fonction de leur besoin en eau entre différentes régions. Il s’agit aussi d’augmenter les quantités d’eau, d’utiliser le dessalement de manière rationnelle, de développer les installations et d’entretenir les réseaux d’adduction afin d’augmenter l’efficacité globale de l’utilisation de l’eau, eau de pluie y compris. Le coût du retraitement de l’eau de mer pour combler le déficit hydrique, notamment en eau potable, accroît la charge pesant sur l’économie égyptienne.

En conclusion, on ne peut que constater que l’Éthiopie a réussi à imposer sa politique du fait accompli, faisant du barrage une réalité… laquelle menace la vie de millions de personnes en Égypte et au Soudan, car ce sont les populations qui payent le prix des conflits et des décisions politiques. Il apparaît donc plus nécessaire que jamais de trouver un accord sur l’exploitation du barrage et son fonctionnement, afin d’éviter une crise fatale dont les répercussions ne se limiteront pas au continent africain. Une crise d’émigration clandestine venue d’Égypte, laquelle accueille déjà des millions de réfugiés et souffre d’une crise économique inédite est la dernière chose que l’Europe souhaite à ce moment. Il faut donc que l’Union européenne mette au plus vite ce conflit à son agenda.

En outre, les pays qui ont la capacité de jouer un rôle de médiation important, de mon point de vue, sont les plus impliqués dans l’investissement lié au barrage : la Chine et les Emirats Arabes Unies. L’évocation de cette crise par le Président Al Sissi lors de sa visite en Chine en mai dernier peut être interprétée comme un appel à une médiation chinoise, afin d’arriver à un accord contraignant quant à ce « barrage de discorde ». En fait, une médiation multipartite peut être la solution pour arriver à un accord. Cependant, il faut pour cela qu’existe une volonté politique de mettre fin à ce conflit qui peut parfaitement être solutionné. Nous sommes à un moment de l’histoire où nous voyons nombre de conflits et trop de populations qui souffrent… Il faut tout faire pour ne pas qu’on y ajoute une autre tragédie.

Ahmed Elbanna

 

Ahmed Elbanna est un étudiant égyptien en M2 Conflits et crises internationales à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et lauréat de la bourse Eiffel 2023-2024. Il est l’assistant actuel du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet. Intéressé par la question de conflits et de crises de point de vue humanitaire, Elbanna a rédigé son mémoire de fin d’études à l’Université du Caire sur l’intégration des réfugiés syriens en Egypte.

 

L’accord de 1929 : Signé entre l’Égypte et la Grande-Bretagne (au nom du Soudan, du Kenya, de la Tanzanie et de l’Ouganda), dans lequel la Grande-Bretagne s’engage à ne pas entreprendre, sans accord préalable avec l’Égypte, de travaux d’irrigation ou de production d’électricité susceptibles de nuire aux intérêts de l’Égypte, de réduire le niveau de l’eau qui l’atteint ou de modifier la date d’arrivée de l’eau. L’Égypte a le droit de s’opposer à la construction de tout nouveau projet sur le Nil et ses affluents.

L’accord de 1959 : L’accord sur les eaux du Nil de 1959 est un accord entre l’Égypte et le Soudan concernant le partage du contrôle et de l’utilisation des eaux du Nil. Cet accord a permis le partage de l’ensemble du débit annuel moyen du Nil estimé à 85 milliards de m3 entre le Soudan qui en a obtenu 18, 5 millards de m3 et l’Egypte qui bénéficiait de 55,5 millards de m3. Cet accord a donné également le droit à l’Egypte de construire le barrage d’Assouan.

 

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Nil : le barrage de la discorde

© Le Nil à Assouan, Egypte. Photo: Méline Peyrot.

Certains analystes considèrent l’eau comme l’enjeu majeur du XXIème siècle. Depuis plusieurs années en effet nous voyons s’intensifier les conflits liés à cette ressource qui se raréfie. Les exemples de tensions liés à l’eau sont nombreux, que ce soit au Moyen Orient entre la Turquie et la Syrie qui se disputent l’Euphrate ou en Asie du Sud-Est où la Chine, ayant peu d’accès à l’eau, multiplie les barrages aux dépens de ses voisins.

L’un des conflits représentatifs de cette « guerre de l’eau » est celui concernant les eaux du Nil qui oppose l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte.

Le Nil, avec une longueur d’environ 6700 km, est l’un des fleuves le plus long du monde. Issu de la rencontre entre le Nil blanc et le Nil bleu à Khartoum, le fleuve serpente à travers le continent africain en traversant onze pays. Il est la première ressource en eau d’Afrique ce qui en fait un objet convoité par tous les pays qu’il traverse. En effet, depuis plusieurs années, le projet d’un grand barrage en Ethiopie inquiète le Soudan et l’Egypte, en aval, qui ont peur de voir leur accès à l’eau du Nil réduit.

Le partage des eaux du Nil : l’hégémonie Égyptienne

Le partage des eaux du Nil date du 20ème siècle. En 1929, le Traité sur l’utilisation exclusive des eaux du Nil a été signé entre l’Egypte et le Soudan. Il donnait à l’Egypte et au Soudan une quantité d’eau respective et un droit de veto sur tous les projets hydrauliques pouvant affecter les eaux du Nil. Les pays en amont du fleuve ont été exclus de l’accord et n’ont pas obtenu de droit d’exploitation du Nil. Ce traité s’inscrivait dans la lignée des précédents accords signés à l’époque coloniale qui témoignaient du privilège accordé par les autorités britanniques à l’Égypte, son ancienne colonie.

Cet accord est reconduit en 1959, donnant largement la faveur à l’Egypte. L’accord a permis le partage de l’ensemble du débit annuel moyen du Nil estimé à 85 milliards de m3 entre le Soudan qui en a obtenu 18, 5 millards de m3 et l’Egypte qui bénéficiait de 55,5 millards de m3. Cet accord donne également le droit à l’Egypte de construire le barrage d’Assouan.

L’Egypte s’est donc emparée du Nil en excluant tous les autres états riverains des accords concernant le fleuve. L’Ethiopie a rapidement dénoncé ces arrangements dont elle était exclue et qui la privait de l’exploitation du Nil Bleu.

Cette hégémonie de l’Egypte sur les eaux du Nil a été remise en cause en 2010 avec la signature d’un traité, entre six pays du bassin du fleuve (Ouganda, Tanzanie, Ethiopie, Rwanda, Burundi, Kenya). Ce traité autorise les pays en amont du fleuve à développer des projets d’irrigation et de barrages hydroélectriques sans avoir à obtenir l’approbation préalable du Caire. Ce nouveau traité remet donc directement en cause le traité de 1929 et le droit de veto qu’il octroyait à l’Egypte. Evidemment, le Caire et Khartoum s’y opposent car il met un terme à leur position privilégiée.

C’est dans cette optique de contestation des précédents traités et de réappropriation du Nil que l’Ethiopie révèle en 2011 son projet de construction d’un grand barrage.

 

Le projet Éthiopien

Le 2 avril 2011, le gouvernement éthiopien lançait la construction du Grand barrage de la Renaissance, aussi appelé barrage du millénaire, placé sur le Nil Bleu juste avant la frontière avec le Soudan dont le nom évocateur symbolise le renouveau du pays. Ce projet a débuté au même moment où l’Egypte, fervente opposante au projet, devait faire face au printemps arabe.

C’est un projet pharaonique puisqu’il s’agit de construire le plus grand barrage du continent africain.

Le barrage a exigé un budget s’élevant à 4,7 milliards de dollars. Il a été presque exclusivement financé grâce aux finances publiques du pays (et notamment une réduction du salaire des fonctionnaires et des contributions importantes de la diaspora), les investisseurs étrangers ayant été freinés par les tensions avec l’Égypte et l’impact environnemental du projet.

©Grand barrage de le Renaissance, vidéo TV5 Monde.

Si ce barrage est ambitieux, c’est pour répondre aux besoins de développement du pays. Depuis le début des années 2000, l’Ethiopie connaît une croissance importante de 10% par an sur les 10 dernières, couplée à une croissance démographique de 25,2% par an et à une urbanisation de sa population. Ce barrage est donc devenu un projet de développement vital pour le pays.

Cette construction s’inscrit dans une volonté d’assurer non seulement les besoins énergétiques croissants de la population, en augmentation de 30% par an, mais aussi les besoins alimentaires puisque l’eau du barrage servira également pour l’agriculture. Ce projet a également des objectifs plus stratégiques puisqu’il permettrait au gouvernement éthiopien non seulement de tirer des revenus de l’exportation d’électricité mais également de se positionner comme un acteur régional important. En Ethiopie, le barrage est présenté comme un véritable monument national.

Le barrage pourrait fournir 6000 mégawatts d’électricité, l’équivalent de 6 centrales nucléaires (reportage), ce qui ferait de l’Ethiopie le premier producteur d’électricité d’Afrique. La taille du barrage et plus particulièrement la taille de son réservoir, d’une superficie de 1700 km2  qui pourra contenir 74 milliards de m3 d’eau, inquiète les pays qui se trouvent en aval.

Une menace existentielle pour l’Egypte.

Le Nil irrigue l’agriculture des pays riverains, notamment celle d’Egypte.

Le Nil Bleu qui traverse l’Ethiopie est le plus gros affluent du Nil, il fournit la quasi-totalité de l’eau qui arrive au Soudan et en Egypte. Ce projet de barrage fait craindre une baisse du débit du fleuve alors que c’est une ressource vitale pour les deux pays en aval et plus particulièrement encore pour l’Egypte.

L’Egypte, dont 98% des besoins en eau sont fournis par le Nil avec une population qui se concentre à 95% sur les rives du fleuve, fait déjà face à une situation alarmante. Proportionnellement à la hausse de sa démographie, et à la baisse de ses surfaces agricoles, ses besoins en eau augmentent continuellement alors qu’ils sont déjà estimés à 73 milliards de m3 par an, soit près de 20 milliards de plus que leur part théorique de l’eau du Nil.

L’ONU estime que l’Égypte devra faire face à une crise en eau d’ici à 2025 et que le pays aurait théoriquement besoin de 20% de ressources hydriques supplémentaires d’ici au début de la décennie 2020. Cette situation pourrait donc encore se détériorer sous l’effet du grand barrage de la Renaissance car certaines études réalisées montrent que l’ouvrage pourrait entraîner une baisse de 25% du débit du Nil en Egypte.

La dépendance de l’Egypte au Nil est totale : à la fois économique, agricole et sociale. Face à cette situation, on comprend donc la nervosité de l’Egypte concernant le projet du barrage, perçu comme un problème de sécurité national. L’Egypte s’oppose donc à ce projet à la fois pour des questions historiques et symboliques (le lien entre le Nil et l’émergence de la société égyptienne et la mainmise de l’Egypte sur le fleuve jusqu’à présent) mais aussi et surtout pour protéger ses besoins réels.

Les tensions sont particulièrement intenses depuis le début de la construction du barrage et la situation s’est même envenimée face au refus de l’Ethiopie d’arrêter les travaux. Ainsi en 2013, dans plusieurs déclarations sous la présidence de Mohamed Morsi, le Caire s’est dit prêt à utiliser des moyens militaires afin de faire respecter ses droits sur le Nil. Depuis, le ton s’est un peu apaisé, mais les tensions restent vives.

L’Egypte a plusieurs fois sollicité le Soudan pour faire front contre l’Ethiopie, toutefois le Soudan qui a soutenu le Caire pendant un temps, penche désormais du côté du gouvernement éthiopien, essayant de tirer le plus d’avantages possibles de sa position géographique, le pays pourrait d’ailleurs bénéficier de l’exportation de l’électricité éthiopienne. La perte de l’allié soudanais isole et affaibli encore plus l’Egypte.

Cependant, le 23 mars 2015, un « accord de principe », l’accord de Khartoum, est signé entre les 3 pays et montre pour la première fois un signe de coopération. C’est un premier accord en 10 points, dans lequel l’Egypte et le Soudan ont donné leur accord de principe à la construction du barrage éthiopien en attendant la finalisation de l’accord définitif. Il prévoit l’usage équitable des eaux du Nil, l’obligation de ne pas nuire aux intérêts des autres états du bord du Nil et enfin de mettre en place un mécanisme de résolution des différends.

Cet accord reste en réalité imprécis et illustre plus un changement dans les rapports de force autour du fleuve convoité, en faveur de l’Ethiopie face à une Egypte qui semble de plus en plus dépendante.

« L’Egypte est un don du Nil » selon Hérodote, géographe et historien grec (5 siècle avant JC)

La situation actuelle

Les discussions des dernières années entre l’Egypte et l’Ethiopie s’articulent désormais majoritairement autour de la durée de remplissage du barrage. L’Egypte souhaite une durée de remplissage la plus lente possible, de 12 à 21 ans, pour minimiser ses effets sur le débit du Nil alors que l’Ethiopie souhaite le remplir beaucoup plus rapidement, entre 4 et 7 ans. La question de la quantité d’eau que libérera le barrage une fois plein est également soulevée car l’Ethiopie ne souhaite pas annoncer un chiffre et l’Egypte est préoccupée par le contrôle que pourrait avoir l’Ethiopie sur l’eau Nil.

Après une période de stagnation et malgré une nouvelle rencontre en 2018, les avancées dans les négociations reprennent en janvier 2020 avec trois jours de négociations à Washington, sous la médiation des Etats-Unis, en présence du secrétaire américain au Trésor et du président de la Banque mondiale. Alors que depuis des années aucune solution n’avait été trouvée, les 3 pays semblent s’être mis d’accord sur un début de compromis : le remplissage doit avoir lieu de manière coopérative par étapes et doit être effectué en grande partie pendant la saison des pluies en juillet et août.

Négociations à Washington en janvier 2020.

Le 21 juillet 2020, l’Ethiopie a annoncé avoir atteint le niveau de remplissage du réservoir prévu pour la première année, ce qui devrait permettre de débuter la production d’électricité pour fin 2020. Le barrage devrait être complètement opérationnel en 2022.

Cette nouvelle arrive alors que les négociations entre les 3 pays n’ont toujours pas débouché sur un accord définitif, malgré une dernière rencontre en juin 2020 sous l’égide de l’Union Africaine. Le remplissage du barrage pourrait donc entraîner de nouvelles tensions entre l’Ethiopie et l’Egypte puisqu’aucun accord juridiquement contraignant n’a été trouvé pour le moment.

L’Egypte n’a pour l’instant pas réagi à la nouvelle.

Le grand barrage de la Renaissance reste selon Franck Galland un « hotspot » de la région.  Il estime que pour éviter le conflit, il faut soutenir l’Egypte financièrement pour l’aider à investir massivement dans les infrastructures en eau  : « car ce dont a urgemment besoin ce pays, c’est d’un plan Marshall pour limiter le recours aux eaux du Nil. Un plan pour soutenir une agriculture moins intensive, moins dépensière en eau et pour construire des stations de dessalement ».

Ce conflit paraît pour le moment insolvable. Malgré les nombreuses rencontres et négociations pour apaiser les tensions et trouver un compromis, toujours aucun accord définitif n’a été signé. En attendant, l’Ethiopie continue la construction et la mise en route du barrage et l’Egypte reste inquiète des conséquences que le barrage pourrait avoir sur son accès à l’eau.

Au-delà de la simple opposition entre un pays qui souhaite se développer et un autre qui veut continuer d’assurer ses besoins, Marc Lavergne perçoit les tensions autour du barrage comme une : « course à la primauté régionale ». D’un côté le barrage permet à l’Ethiopie de s’affirmer comme un acteur incontournable de la région et de l’autre, l’Egypte ne veut pas perdre son influence passée et son hydro-puissance.

Le conflit entre l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte est l’exemple actuel le plus frappant de la guerre pour l’accès à l’eau. Le CNRS considère d’ailleurs que cette question pourrait devenir, dans le siècle à venir, l’une des premières causes des tensions internationales.

Il est difficile de prédire comment la situation va évoluer dans les prochaines années. L’Egypte et l’Ethiopie vont-elles arriver à s’entendre ou leurs relations vont-elles encore se détériorer ? L’évolution du contexte géopolitique de la région, la croissance démographique et  le réchauffement climatique auront aussi certainement un rôle à jouer dans le cours de l’histoire du grand barrage de la Renaissance.

Méline Peyrot

 

Sources :

Nous vous recommandons le visionnage du documentaire « Le barrage de la Renaissance » disponible sur Youtube :  https://www.youtube.com/watch?v=4Mq6Gtleazg

Nous vous recommandons également l’émission France culture avec comme invité Franck Galland : https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/conflit-diplomatique-entre-egypte-et-ethiopie-autour-de-la-construction-dun-grand-barrage-sur-le-nil

et son ouvrage « Le Grand jeu. Chroniques géopolitiques de l’eau »

Son article « Le Nil au coeur de la stabilité politique et sociale égyptienne »

L’interview de Marc Lavergne sur RFI : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200715-marc-lavergne-l-%C3%A9clatement-l-%C3%A9thiopie-serait-drame-toute-la-r%C3%A9gion

L’émission de radio RFI « Barrage sur le Nil: comment éviter la guerre de l’eau? » : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200623-barrage-nil-comment-%C3%A9viter-guerre-eau-ethiopie-soudan-egypte

Un article Les Clés du Moyen Orient : https://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-barrage-Renaissance-accord-du-23-mars-2015

Un mémoire de l’IEP de Lyon : http://doc.sciencespo-lyon.fr/Ressources/Documents/Etudiants/Memoires/Cyberdocs/MFE2017/gogalla_n/Gogalla_n.pdf

Plusieurs articles Le Monde :

Cliquer pour accéder à Gogalla_n.pdf