2026, un monde sans dessus dessous ?

Le président vénézuélien Nicolàs Maduro escorté par des agents des forces fédérales lors de son arrestation dans la nuit du 3 janvier 2026. © Rapid Response 47 (réseaux sociaux)

Bonne année d’abord et avant tout en vous présentant nos vœux les plus cordiaux pour 2026, pour vous, vos familles et vos projets. Nous vous remercions pour votre fidélité et de votre soutien en vous annonçant un nouveau projet de Défis Humanitaires présenté en conclusion de notre éditorial.

L’année 2026 commence de manière spectaculaire avec l’enlèvement par les Etats-Unis du président vénézuélien, Nicolàs Maduro et de sa femme Cilia Flores, samedi 3 janvier en pleine nuit à Caracas lors d’une opération militaire chirurgicale. Sa photo de prisonnier a fait le tour du monde et Donald Trump a assisté en direct à son arrestation « comme à la télévision ». Cela nous rappelle l’Irak et Saddam Hussein !

Lors d’une conférence de presse nocturne Donald Trump a notamment déclaré prendre le contrôle du Vénézuéla pour « nous assurer d’une transition sûre, appropriée et avisée ». Nous verrons ce qu’il en est, la suite pouvant se révéler plus compliquée. Malgré toutes les critiques que l’on peut faire du régime dictatorial de Nicolàs Maduro, ce coup de force soulève la question du respect de la souveraineté des Etats-nations et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

« Fini l’idéalisme utopique, place au réalisme pur et dur ». Pete Hegseth.

Ce à quoi nous assistons c’est la mise en œuvre de la nouvelle « Stratégie nationale de sécurité des Etats-Unis ». Et, plus précisément, la réaffirmation avec force de la doctrine Monroe pour « restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental » c’est-à-dire sur l’Amérique Latine assortie du « corolaire Trump ».

Voilà tous les pays de la région prévenus de ce qui peut les attendre, comme des pays extérieurs qui s’aventureraient à s’ingérer dans cette sphère d’influence exclusive ! Cela promet des rebondissements à venir.

Ce à quoi nous assistons au Vénézuéla est une parfaite illustration de la nouvelle stratégie des Etats-Unis de Donald Trump. Plus de grandes croisades sans fin au risque de l’enlisement contre l’axe du mal et pour soi-disant démocratiser l’univers. Mais une force au service des seuls intérêts américains basée sur une supériorité massive au niveau militaire, économique et technologique.

Si Trump n’est pas un va-t’en guerre néo-conservateurs selon les experts, c’est le « shérif » qui s’affranchit du droit et « qui a ordonné plus de frappes en un an que Biden au cours de ses quatre années de mandat » (Le Grand Continent). Ce n’est plus l’hyperpuissance au service d’une mondialisation du libre-échange, mais une force déterminée et ciblée au bénéfice de la suprématie américaine pour les décennies à venir.

Stratégie nationale de sécurité des Etats-Unis.

Le président Donald J. Trump tient une conférence de presse à Palm Beach, en Floride, le 3 janvier 2026, en compagnie du secrétaire d’État Marco Rubio, du secrétaire à la Guerre Pete Hegseth et du général de l’armée de l’air Dan Caine, président du Comité des chefs d’état-major, pour discuter de l’opération Absolute Resolve à Caracas, au Venezuela. ©Maison Blanche

 

Cette nouvelle stratégie sonne la fin de la politique étrangère des Etats-Unis depuis 1945. Ce document est un véritable réquisitoire contre les élites qui ont conduits la politique américaine après la Guerre froide. Au centre de cette doctrine trône dorénavant un slogan appelé à devenir un mot d’ordre « la paix par la force » qui peut être le Cheval de Troie de bien d’autres appétits et objectifs sans frontières.

N’en doutons pas, cette stratégie est déjà à l’œuvre et va aller crescendo, en s’adaptant si nécessaire. Elle concerne tout autant la politique intérieure que les grands protagonistes internationaux. Elle a le mérite de la clarté.

Ainsi, si le sort de l’Amérique du Sud est celui de la doctrine Monroe de souveraineté limitée comme au temps de Brejnev avec l’Europe centrale et orientale, l’Europe d’aujourd’hui est considérée comme un continent déclinant manquant de confiance et d’identité et dont il faut cependant « promouvoir la grandeur » nécessaire aux Etats-Unis à l’aide d’un programme de redressement « made in Trump ».

Et de souligner que l’Europe a perdu des parts du PIB mondial, passant de 25% en 1990 à 14% aujourd’hui ! Cela devrait d’ailleurs nous secouer pour sortir de notre torpeur. La faiblesse est désormais incompatible avec la liberté, la prospérité, l’indépendance et la souveraineté dans le monde de Trump, Xi Xinping, Poutine, Erdogan où la force est la condition sine qua non de l’existence.

Face à cette stratégie qui privilégie le bilatéral face au multilatéral, la souveraineté face aux institutions internationales, le national face à l’internationalisme et qui entend assurer son hégémonie tout en déclarant « ne pas vouloir dominer le monde et ne pas changer les différences », l’Europe est conduite à se reposer la question de ses fondations qui sont celles des nations qui la constituent et qui sont sa légitimité politique et sa force morale. Seules ces nations seraient vassalisées, ensemble elles le seront tout autant si l’Europe ne se réinvente pas dans le monde tel qu’il devient.

Les pays membres et l’Union Européenne, fondée à l’origine sur la paix, le droit et le commerce, ne peuvent pas ne pas se poser la question de leur existence dans un monde dominé par le retour des empires, l’emploi de la force et le lâchage des Etats-Unis.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky et le président français Emmanuel Macron ont coordonné leurs positions en amont de la réunion des dirigeants des pays participant à la Coalition des volontaires, tenue à Paris le 6 janvier 2026. ©Gouvernement ukrainien

Alors qu’une Conférence de la Coalition des pays volontaires pour soutenir l’Ukraine se tient mardi 6 janvier à Paris, la position américaine est limpide. Négocier une cessation rapide des hostilités et rétablir une stabilité stratégique avec la Russie. On voit là l’idée de la « realpolitik » des sphères d’influence mais aussi l’objectif de disjoindre « l’alliance indéfectible » de la Russie avec la Chine devenue l’adversaire systémique depuis Barak Obama.

Pour l’Europe et ses pays comme pour la Pologne, les Pays Baltes qui connaissent de près la Russie, la question se pose très différemment. Quel sera le prix de la fin de la guerre et quelles garanties de sécurité pour l’Ukraine et ses voisins ? C’est tout l’enjeu y compris pour les Etats-Unis.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur la Stratégie nationale de sécurité des Etats-Unis. Vous trouverez dans cet édition l’excellent article de Pierre Brunet que je vous invite à lire à ce sujet.

Et l’humanitaire dans tout cela ?

Les Gazaouis font la queue pour obtenir de la nourriture dans une cuisine communautaire à Deir al Balah. ©UNOCHA Olga Cherevko

Pour aller à l’essentiel, l’équation est simple et brutale. Les besoins humanitaires vont en augmentant mais les moyens chutent drastiquement. Il s’agit non seulement des crises en cours, mais aussi d’anticiper ce que 2026 nous réserve : épidémie, catastrophe et guerre sur fond de pauvreté extrême.

La crise ouverte au Vénézuéla qui compte déjà des millions et millions de réfugiés du pouvoir dictatorial de Nicolàs Maduro, se résoudra-t-elle pacifiquement dans les urnes ? Nous l’espérons. Le coup de force des Etats-Unis au Vénézuéla sera-t-il bientôt suivi d’autres comme l’annonce Donald Trump ? Sans parler de l’exemple que le Vénézuéla pourrait inspirer en provoquant une compétition géopolitique faite de prédation et de violence.

Maintenant, où en sommes-nous  sur le plan des ressources humanitaires. L’année 2025 est bien celle de la bascule des financements. Pour mémoire, l’appel des Nations-Unies avec OCHA était de 45,46 milliards de dollars destinés à secourir 181,2 millions de personnes en danger. Devant la chute brutale des financements des Etats-Unis et d’autres pays, OCHA a dû revoir son plan à la baisse le 16 juin 2025 pour un budget de 29 milliards de dollars destinés à 114 millions de personnes.

Pour rappel, l’évaluation initiale des personnes ayant besoin d’une aide vitale était de 300 millions de personnes dans 72 pays. Ce qui a fait dire à Tom Fletcher « Nous avons été forcés de faire un tri de la survie humaine ». Finalement, le budget 2025 a été de 23,23 millions de dollars dont 13,41 pour l’appel consolidé et 9,9 millions provenant d’autres fonds.

L’ONU a lancé un appel pour 2026 de 23 milliards de dollars pour secourir 87 millions de personnes frappés par la guerre, les catastrophes, les épidémies et l’effondrement des récoltes en indiquant qu’il faudrait réunir au total 33 milliards pour répondre aux besoins essentiels de 135 millions de personnes dans 50 pays.

Qu’en sera-t-il ? La baisse de l’aide humanitaire va t’elle se stabiliser ou se poursuivre et avec quelles conséquences humaines ? Ce qui est certain c’est que les humanitaires doivent se mobiliser sans réserve pour lutter contre le reflux et l’abandon qui est en cours. Sans parler de nouvelles conditionnalités risquant de mettre en cause les principes humanitaires et le poids d’une redevabilité toujours plus pesante et paralysante.

Les Etats-Unis viennent de promettre 2 milliards de dollars pour l’aide humanitaire avec 3 conditions pour l’ONU : une réforme structurelle, la centralisation du contrôle et une stricte redevabilité tout en prévenant que l’usage de ces fonds devaient répondre aux « intérêts nationaux américains » et que des pays en étaient exclus comme l’Afghanistan, le Yémen et Gaza. Il va donc falloir que les autres acteurs qui financent l’aide humanitaire compensent les absences des Etats-Unis et mobilise les ressources suffisantes pour les victimes des grandes crises.

Le droit humanitaire international battu en brèche.

De la nourriture d'urgence est distribuée à Kryvorizhzhia, dans la région de Donetsk, sur la ligne de front, en Ukraine.
© WFP/Sayed Asif Mahmud De la nourriture d’urgence est distribuée à Kryvorizhzhia, dans la région de Donetsk, sur la ligne de front, en Ukraine.

Autre signe des temps, les autorités israéliennes confirment l’interdiction à 37 ONG humanitaires internationales de continuer d’apporter de l’aide à Gaza si elles ne communiquent pas d’ici le 1er mars la liste de leurs employés palestiniens. Du point de vue des principes humanitaires, ces ONG ont raison et doivent être soutenues.

Cela nous rappelle l’expulsion de toutes les ONG de Kaboul par les Talibans dans les années 1995, mais aussi celle de plus de 30 ONG du Rwanda en 1996 par le pouvoir de Paul Kagamé et, enfin, l’expulsion manu militari de 14 ONG du Darfour par le président Omar El Béchir en 2009 suite à sa condamnation par la Cour Pénale Internationale.

Sans annulation de cette interdiction demandée par de nombreux pays et par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, cela entrainera des conséquences humanitaires immédiates pour la population de Gaza déjà fortement éprouvée. Mais l’objectif est peut-être justement de les remplacer par une structure installée et contrôlée par Israël.

L’espace humanitaire à venir ne se réduit pas seulement par des capacités budgétaires fortement diminuées, mais également par les accès qui lui seraient interdits dès lors que les ONG gêneraient et qu’elles n’auraient plus le soutien suffisant de grands acteurs internationaux et des opilions publiques.

En ce début d’année 2026, l’enlèvement de Nicolas Maduro et l’interdiction de 37 ONG à Gaza sont des signaux significatifs de changements qui nécessitent des réponses individuelles et collectives à la hauteur des enjeux.

L’aggiornamento de Défis Humanitaires et un nouveau projet.

Dans ce contexte de rupture il est indispensable pour Défis Humanitaires d’évoluer, de s’adapter afin de poursuivre notre mission d’information, de débat, d’alerte et de proposition.

Cela est d’autant plus vrai, que nous sommes de plus en plus confrontés à la désinformation, à des vérités dites alternatives et des campagnes cyber de manipulation de grande envergure.

Cette évolution concerne d’abord la ligne éditoriale qui doit donner plus de place à la géopolitique humanitaire des crises, aux liens entre choix politique et conséquences comme avec l’Aide Publique au Développement. De même, le contexte nous conduit à développer les sujets liés à l’innovation, la mutualisation, au financement et à un plaidoyer plus effectif en direction des pouvoirs publics et des médias.

L’autre axe majeur de notre évolution concerne le support lui-même avec un changement de maquette de type média-presse bénéficiant de nouvelles fonctionnalités pour mobiliser plus de lecteurs, un accès facile et rapide aux archives et à une traduction de nos articles dans un plus grand nombre de langues.

Défis Humanitaires est une revue indépendante, gratuite mais qui a un coût. Si ce coût est celui du bénévolat, il nécessite aussi des financements indispensables pour faire appel à une agence spécialisée compétente pour concevoir la nouvelle maquette. De même, l’évolution de la ligne éditoriale et des éditions suppose un renforcement de la rédaction.

Aussi, en ce début d’année, je lance un appel à tous nos lecteurs qui sont nos meilleurs alliés pour financer ce développement grâce à leur soutien en rappelant que votre don est déductible à hauteur de 66% de son montant et que vous pouvez le faire dès aujourd’hui ici : Votre don est un levier d’action humanitaire, un grand merci. – Helloasso.

Je vous en remercie par avance et vous présente encore mes meilleurs vœux en vous assurant que vous pourrez compter sur Défis Humanitaires.

Alain Boinet.

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.


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Stratégie nationale de sécurité des États-Unis :

« Fini l’idéalisme utopique ; place au réalisme pur et dur »

Couverture de la stratégie de sécurité national des Etats Unis d’Amérique 2025

Le 5 décembre dernier, l’administration américaine a publié un document qui a fait grand bruit, intitulé « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique ». S’il a occupé les médias pour ses considérations vis-à-vis de l’Europe, ce texte mérite d’être examiné à travers ses axes et priorités choisis, ses conséquences et ses ambiguïtés. En introduction de cette stratégie, le président américain signe un bilan laudatif de son action, où rien ne semble avoir échoué (pourtant, si l’on ne prend que les « huit conflits violents » qu’il dit avoir réglé, la reprise des affrontements entre le Cambodge et la Thaïlande, ou le conflit à l’est de la RDC qui perdure contredisent son succès). Puis il explique que « Ce document est une feuille de route destinée à garantir que l’Amérique reste la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité, ainsi que le berceau de la liberté sur terre ». Le président américain, lequel est abondamment cité dans le texte, assume d’emblée une forme de « nationalisme impérial ».

Quels sont les points à retenir, parmi les nombreux abordés dans ce document ?

Choisir et hiérarchiser

L’administration américaine ne prétend plus à « tout embrasser et mal étreindre » et s’encombrer d’idéologies comme, selon elle, les précédentes. Elle veut répondre à la question « Que voulons-nous ? », et, partant, choisir ses priorités, définir les moyens en cohérence, et agir avec un « réalisme flexible » pour un seul objectif « La protection des intérêts nationaux vitaux et fondamentaux » et faire en sorte que « les États-Unis restent le pays le plus fort, le plus riche, le plus puissant et le plus prospère du monde pendant les décennies à venir ».  Le pragmatisme d’un crédo simple « America first ».

Ce pragmatisme a amené l’administration Trump à couper la plupart des financements humanitaires début 2025, en appliquant à l’avance les termes de cette stratégie nationale de sécurité : « Se concentrer et établir des priorités, c’est faire des choix, c’est reconnaître que tout n’a pas la même importance pour tout le monde. Cela ne signifie pas pour autant que certains peuples, certaines régions ou certains pays sont intrinsèquement sans importance. Les États-Unis sont à tous égards la nation la plus généreuse de l’histoire, mais nous ne pouvons pas nous permettre d’accorder la même attention à toutes les régions et à tous les problèmes du monde ». A bien y réfléchir, la baisse des financements humanitaires amorcée dans beaucoup de pays avant la décision américaine n’est-elle pas aussi une traduction non déclarée de ce même type de choix ?

Une hégémonie qui dit ne pas vouloir dominer le monde… ni changer les différences  

Le président Donald Trump, accompagné du secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, du secrétaire d’État Marco Rubio et du secrétaire à la Marine John Phelan, annonce le projet de création d’une « flotte dorée » composée de nouveaux cuirassés de la marine américaine, le lundi 22 décembre 2025, au Mar-a-Lago Club de Palm Beach, en Floride. ©Maison Blanche  / Daniel Torok

« Après la fin de la guerre froide, les élites de la politique étrangère américaine se sont convaincues que la domination permanente des États-Unis sur le reste du monde était dans le meilleur intérêt de notre pays. Pourtant, les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts » ; plus de domination ? Mais une puissance militaire, économique et technologique écrasante permettant la suprématie américaine jusqu’à la fin du siècle… Un usage affirmé du « soft power inégalé des États-Unis » qui permet aux USA d’exercer « une influence positive dans le monde entier qui sert nos intérêts » mais « tout en respectant les religions, les cultures et les systèmes de gouvernance différents des autres pays ». Ailleurs : «… cela imposera d’abandonner l’expérience malavisée des Etats-Unis qui consiste à harceler ces pays, en particulier les monarchies du Golfe, pour qu’ils renoncent à leurs traditions et à leurs formes historiques de gouvernement. Nous devrions encourager et applaudir les réformes lorsqu’elles émergent spontanément, sans essayer de les imposer de l’extérieur ».  Ambiguïtés ? Plutôt « réalisme flexible » : laisser fonctionner les régimes « non libéraux » si leurs intérêts convergent avec ceux des Etats-Unis. Plus de « régime change » cher aux néoconservateurs des années 1990-2000… Mais on comprend aussi que cette reconnaissance de la diversité des États et des civilisations permet de légitimer la reconnaissance et la défense des valeurs « civilisationnelles » de l’Amérique et de l’Occident.

L’état-nation avant les instances internationales

Au-delà, la stratégie affirme une prééminence sans nuance – et un retour – de l’état-nation » : « L’unité politique fondamentale du monde est et restera l’État-nation. Il est naturel et juste que toutes les nations fassent passer leurs intérêts en premier et protègent leur souveraineté. Le monde fonctionne mieux lorsque les nations donnent la priorité à leurs intérêts. Les États-Unis feront passer leurs propres intérêts en premier et, dans leurs relations avec les autres nations, les encourageront à faire de même. Nous défendons les droits souverains des nations, nous nous opposons aux incursions des organisations transnationales les plus intrusives qui sapent la souveraineté, et nous soutenons la réforme de ces institutions afin qu’elles favorisent plutôt qu’elles n’entravent la souveraineté individuelle et qu’elles servent les intérêts américains ». Dans un monde redevenu multipolaire, les USA délaissent le multilatéral au profit des relations bilatérales… En position de force.

L’ère de l’immigration massive est terminée

Sans surprise, l’administration américaine grave dans le marbre sa politique « d’arrêt » de l’accueil des flux migratoires, et surtout prévient : « Dans tous les pays du monde, la migration de masse a mis à rude épreuve les ressources nationales, accru la violence et la criminalité, affaibli la cohésion sociale, faussé les marchés du travail et compromis la sécurité nationale. L’ère de l’immigration massive doit prendre fin ». Quelle issue pour les « Caminantes » d’Amérique Latine ?

Le président Donald Trump participe à la remise de la médaille mexicaine de la défense des frontières, le lundi 15 décembre 2025, dans le bureau ovale. ©Maison Blanche / Daniel Torok)

Atlas ne veut plus porter le monde

« L’époque où les États-Unis soutenaient à eux seuls l’ordre mondial comme Atlas est révolue ». C’est clair ; conséquences ? Le transfert de charge aux alliés, et notamment les pays de l’OTAN, à qui il est demandé de consacrer 5 % de leur PIB à la défense. Au-delà, favoriser « les partenariats ciblés qui utilisent des outils économiques pour harmoniser les incitations, partager les charges avec des alliés partageant les mêmes idées ». Atlas porte moins mais reste à la barre… et utilise à l’occasion l’arme des taxes pour stimuler les bonnes volontés.

La doctrine Monroe[1] au défi du corolaire Trump  

« …les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger notre territoire et notre accès à des zones géographiques clés dans toute la région ».  Le « corolaire Trump » est précisée clairement : « Nous empêcherons les concurrents non hémisphériques de positionner des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiquement vitaux dans notre hémisphère ». Nous sommes prévenus : chasse gardée des USA… Qui ne s’interdisent pas par ailleurs, et en contradiction avec la doctrine Monroe originelle, d’influencer les politiques étrangères – notamment européennes – dans le sens de ses intérêts, ni d’élargir son « hémisphère » au-delà du continent américain. Deux exemples concrets de cet « update Monroe » sont l’arraisonnement par les forces américaines, en novembre dernier, à plusieurs centaines de kilomètres des côtes du Sri Lanka, d’un cargo voyageant de la Chine vers l’Iran, qui aurait transporté une « technologie militaire à double usage », et la décision du président Trump, le 16 décembre dernier, d’imposer un « blocus total et complet » des pétroliers sous sanctions à destination et en provenance du Venezuela (plusieurs tankers saisis à ce jour).

La paix par la force… ou la force avant tout ?  

Un des éléments frappants du texte est le concept de force comme outil préalable et universel à toute relation, ce qui va plus loin que le « Si Vis Pacem Para Bellum » plus pertinent que jamais. La force doit dissuader, dominer, et agréger les partenariats : « La force est la meilleure arme de dissuasion. Les pays ou autres acteurs suffisamment dissuadés de menacer les intérêts américains ne le feront pas. En outre, la force peut nous permettre d’atteindre la paix… ». Quelle limite à ce concept certes opérant mais qui développe sa propre nécessité, car la paix par la force a besoin de toujours plus de force… ?

Le navire amiral de la 7e flotte américaine, l’USS Blue Ridge (LCC 19), a participé à la 11e édition de l’exercice Croix du Sud dans la mer de Corail, près de la Nouvelle-Calédonie, le 1er mai 2025.

Intervenir ? A priori non, mais ça dépend

Fidèle à la doctrine des fondateurs, l’administration américaine répugne en principe à intervenir, mais… « Pour un pays dont les intérêts sont aussi nombreux et divers que les nôtres, il n’est pas possible d’adhérer rigoureusement au non-interventionnisme. Cependant, cette prédisposition devrait fixer des critères élevés pour déterminer ce qui constitue une intervention justifiée ». En clair : ça dépend de ce que les USA ont à gagner – ou à protéger de vital – à une intervention, et, de plus, toute intervention sera « réversible » au gré des intérêts US…  Par ailleurs, ils ne s’interdisent pas « d’agir sans intervenir » : « Nous voulons que les autres nations nous considèrent comme leur partenaire de premier choix et nous les dissuaderons — par divers moyens — de collaborer avec d’autres »… A bon entendeur…

L’Otan n’est plus destiné à s’étendre…. Et les Etats-Unis interrogent son avenir

« Mettre fin à la perception, et empêcher la réalité, de l’OTAN comme une alliance en expansion perpétuelle… » ; sans précaution oratoire, l’administration Trump met un coup d’arrêt – qui répond aux demandes russes depuis des décennies – à l’expansion de l’Alliance amorcée en 1999. Au-delà, en partant de ce qu’elle considère comme les conséquences civilisationnelles des politiques migratoires européennes, elle pose comme jamais auparavant la question de l’avenir de l’alliance : « À long terme, il est plus que plausible que, d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviennent majoritairement non européens. À ce titre, la question reste ouverte de savoir s’ils considéreront leur place dans le monde, ou leur alliance avec les États-Unis, de la même manière que ceux qui ont signé la charte de l’OTAN… Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent (européen) sera méconnaissable d’ici 20 ans ou moins. Dans ces conditions, il est loin d’être évident que certains pays européens disposeront d’une économie et d’une armée suffisamment solides pour rester des alliés fiables…». En clair, les USA nous disent qu’ils considèrent que la pérennité de l’OTAN dépend de l’identité culturelle de ses membres… Sans entrer dans le débat sur le bien-fondé de cette perception américaine, on ne voit guère comment les pays européens de l’alliance pourront rester sans répondre à cette « question de confiance » qui leur est brutalement posée.

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, et les chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’OTAN ©OTAN

Sécuriser ressources et routes 

« Nous devons rétablir notre accès indépendant et fiable aux biens dont nous avons besoin pour nous défendre et préserver notre mode de vie. Cela nécessitera d’élargir l’accès des États-Unis aux minéraux et matériaux essentiels… De plus, la Communauté du renseignement surveillera les chaînes d’approvisionnement clés et les avancées technologiques à travers le monde…». Plus loin : « Les États-Unis auront toujours un intérêt fondamental à veiller à ce que les approvisionnements énergétiques du Golfe ne tombent pas entre les mains d’un ennemi déclaré, à ce que le détroit d’Ormuz reste ouvert… ». Ce point fait écho aux alertes du dernier rapport de la CIA sur les risques d’atteinte aux routes d’approvisionnement mondiales, et, au-delà de l’Iran clairement visé s’agissant du golfe persique, est étroitement lié au point suivant :

Face à la Chine : maintenir le statu-quo à Taiwan, éviter si possible la confrontation mais dissuader par la force

« Etant donné qu’un tiers du trafic maritime mondial transite chaque année par la mer de Chine méridionale, cela a des implications majeures pour l’économie américaine. Il est donc prioritaire de dissuader tout conflit autour de Taïwan, idéalement en préservant la supériorité militaire. Nous maintiendrons également notre politique déclaratoire de longue date sur Taïwan, ce qui signifie que les Etats-Unis ne soutiennent aucun changement unilatéral du statu quo dans le détroit de Taïwan ». Au-delà, les USA vont renforcer et élargir le cercle de leurs alliés fiables en Asie-pacifique afin de contenir à la fois l’expansion économique et militaire chinoise, anticiper et neutraliser les risques de coupures par la Chine de routes d’approvisionnement vitales, et être en mesure de réagir à toute action armée le long de la « première chaîne d’iles » (1ère série d’archipels majeurs du Pacifique au large de la côte d’Asie de l’Est : principalement composée des îles Kouriles, de l’archipel japonais, des îles Ryukyu, de Taïwan, du nord des Philippines et de Bornéo) et dans toute la région indopacifique.

L’Europe en question

Cette partie du document est celle qui a suscité le plus de réactions… en Europe et en France. Jamais, il est vrai, le diagnostic vital européen n’avait été posé de façon aussi radicale : « …Ce déclin économique est éclipsé par la perspective réelle et plus sombre d’un effacement civilisationnel… citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi… Nous voulons que l’Europe reste européenne, qu’elle retrouve sa confiance en sa civilisation… La diplomatie américaine doit continuer à défendre la démocratie authentique, la liberté d’expression et la célébration sans complexe du caractère et de l’histoire propres à chaque nation européenne. Les États-Unis encouragent leurs alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau spirituel, et l’influence croissante des partis patriotiques européens est en effet source d’un grand optimisme… Notre objectif devrait être d’aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle…Les États-Unis sont, naturellement, sentimentalement attachés au continent européen…Nous voulons travailler avec des pays alignés qui souhaitent retrouver leur grandeur d’antan… ». Il ne nous appartient pas d’entrer dans le débat ouvert pas ces positions américaines. Constatons que les réactions en Europe ont été vives, à l’exemple du chancelier allemand, qui a jugé que certaines parties de la stratégie de sécurité US étaient « inacceptables ». Au-delà des répliques telles que « vassalisation », « humiliation » ou « ingérence », on peut considérer qu’il serait nécessaire de répondre avec une argumentation construite à la vision américaine. Enfin, l’exposé décomplexé d’une Europe « faible » par l’administration américaine n’est-il pas l’expression d’une « lutte des modèles politiques » (modèle démocratique contre modèle autoritaire) qui secoue une bonne partie du monde ?

Berlin 14 décembre 2025 sous l’égide du chancelier allemand, Friedrich Merz, réunion des pays de la coalition des volontaires pour soutenir l’Ukraine au moment où Volodimyr Zelenski rencontre les émissaires du président Donald ©OTAN

Europe et Russie… Europe et Ukraine

Contrairement à ce que l’on a entendu, l’administration américaine ne veut pas « laisser tomber les Européens et les laisser seuls régler les problèmes de leur continent » ; s’agissant des relations entre l’Europe et la Russie, ou plus encore du conflit ukrainien, les USA ont l’intention de peser sur l’évolution des choses, quitte à contrer les « attentes irréalistes concernant la guerre » (comprendre la capacité de l’Ukraine à récupérer ses territoires perdus) de dirigeants européens : « La gestion des relations entre l’Europe et la Russie nécessitera un engagement diplomatique important de la part des États-Unis, à la fois pour rétablir les conditions d’une stabilité stratégique sur le continent eurasien et pour atténuer le risque de conflit entre la Russie et les États européens… Il est dans l’intérêt fondamental des États-Unis de négocier une cessation rapide des hostilités en Ukraine, afin de stabiliser les économies européennes, d’empêcher une escalade ou une extension involontaire de la guerre, de rétablir la stabilité stratégique avec la Russie… L’administration Trump se trouve en désaccord avec les responsables européens qui ont des attentes irréalistes concernant la guerre, ces dirigeants se retranchant dans des gouvernements minoritaires instables, dont beaucoup bafouent les principes fondamentaux de la démocratie pour réprimer l’opposition » – (Le gouvernement français est clairement inclus dans le lot). La trajectoire européenne, comme sa politique étrangère, sont ainsi « mises sous pression » américaine, à l’aune des intérêts considérés comme vitaux pas son administration.

Le président Donald Trump rencontre le président ukrainien Volodymyr Zelensky à Mar-a-Lago, 28 décembre 2025. ©Maison Blanche

Conclusion

Il y aurait eu beaucoup encore à souligner dans la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique, comme par exemple pour l’Afrique où l’administration US veut rompre avec la logique de l’aide et y substituer une politique d’investissements productifs. On voit se dessiner un mouvement de repli pour les États-Unis, du « théâtre mondial » vers l’hémisphère occidental, avec une ligne de défense en Indopacifique. Une autre synthèse pourrait être de remarquer que les termes de « solidarité », « droits de l’homme » et « État de droit » sont absents du document… De même, la déclaration du porte-parole du Kremlin Dmitry Peskov à la télévision d’état russe le 7 décembre dernier, selon laquelle « La nouvelle stratégie de sécurité américaine s’accorde avec les perceptions russes » et que « Les ajustements que nous y constatons correspondent dans beaucoup d’aspects à notre vision » indique que l’administration américaine est autant aujourd’hui un défi qu’un allié pour nombre de pays et d’instances internationales. Le mot de la fin peut être laissé à Pete Hegseth, le secrétaire à la guerre des Etats-Unis, lors d’un discours le 6 décembre dernier au Reagan National Defense Forum, au cours duquel il assena trois fois cette formule « Fini l’idéalisme utopique ; place au réalisme pur et dur ».

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire.

[1] La doctrine Monroe, formulée en 1823, peut se résumer aux trois points clés :

  1. Les Amériques du Nord et du Sud sont fermées à la colonisation et à l’intervention européenne (et à l’intervention. l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud devaient être le domaine des États-Unis.
  2. Toute nouvelle tentative d’étendre les systèmes politiques européens aux Amériques sera traitée comme une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis.
  3. Les États-Unis n’interviendront pas dans les affaires européennes.

 

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.


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