L’Union Européenne ECHO et l’humanitaire

 

Entretien avec Pauline Chetcuti, présidente de VOICE

Pauline Chetcuti s’exprimant lors de la conférence de presse en marge du Forum humanitaire européen 2025. © DG ECHO

 

Alain Boinet : A la fin du mois de juillet, l’appel consolidé s’élevait à 45,84 milliards de dollars. A cette date, seulement 7,64 milliards de dollars étaient réunis, ce qui représente environ 40% de moins qu’a la même époque l’année dernière ! En conséquence, les Nations-Unies ont annoncé une réduction drastique de leur plan conduisant à une hyper-priorisation ciblant seulement 114 millions de personnes en danger sur les 310 millions identifiés, avec un budget de 29 milliards de dollars sans aucune garantie d’y parvenir. Qu’en penses-tu ?

Pauline Chetcuti :

Le constat est préoccupant : 40 % de moins que l’an dernier et seulement 17 % du montant demandé est effectivement réuni. Les conséquences seront dramatiques pour les communautés qui ont besoin d’aide.

Cette hyper-priorisation aura des effets très lourds. D’une part, des dizaines de millions de personnes resteront sans aide vitale, avec le risque de basculer dans une précarité accrue. D’autre part, elle risque de créer de nouvelles urgences qui auraient pu être évitées si ces populations avaient été prises en compte.

Elle pose également une question morale et éthique : comment peut-on « trier » ainsi des vies ?

Depuis des années, on travaille sur la question du triple nexus, sur la résilience et la prévention —tout ce qui dépasse la pure urgence. Or, avec cette hyper-priorisation on risque un retour à la seule logique d’urgence, plus coûteuse et génératrice de déséquilibres entre les populations.

Ce mouvement contribue ainsi à décrédibiliser le secteur humanitaire, en laissant de côté des populations, dans un contexte où la confiance des bénéficiaires comme des bailleurs est déjà profondément fragilisée.

Le Secrétaire général António Guterres prononce le discours d’ouverture du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©Nations Unies

Alain Boinet : Dans un contexte de crise de financement et d’affaiblissement du leadership des Nations-Unies, comment appréhender le projet UN 80 de réforme structurelle lancée par le Secrétaire général à l’occasion du 80ème anniversaire de l’ONU et, dans ce cadre, celui spécifique de l’Humanitarian Reset qui concerne d’une manière ou d’une autre l’ensemble des acteurs humanitaires ?

Pauline Chetchuti :

Évidemment, les coupes budgétaires rendent une réforme nécessaire, même si ce n’est pas nouveau puisque l’ONU se réforme par cycles depuis plusieurs années. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte de crise où les budgets sont coupés, et la réorganisation proposée par UN 80 ainsi que le Humanitarian Reset sont menés en réponse directe à cette situation.

Le projet UN 80, c’est une réorganisation des entités onusiennes avec une meilleure coordination entre les piliers paix – développement – droits humains, ainsi qu’une simplification des mandats, avec potentiellement de grandes agences des Nations Unies regroupées entre elles.

Cette réforme répond donc à une double urgence : la baisse des financements et la perte de crédibilité du multilatéralisme.

Le Humanitarian Reset s’inscrit dans cette logique, avec un objectif de simplification, d’efficacité et de « rentabilité » du secteur. Il vise à recentrer les financements au plus près des pays, notamment via les country-based pooled funds d’OCHA, et met aussi l’accent sur la localisation. Sur le principe, la localisation n’est pas écartée, mais la manière dont elle sera mise en œuvre soulève des questions. Chez VOICE, nous travaillons précisément sur ces points, notamment sur l’importance de maintenir une diversité d’instruments et d’acteurs pour répondre à des contextes complexes et divers.

Il faut toutefois éviter de tout réduire à des aspects techniques. Le succès de ces réformes dépendra également de la volonté politique des bailleurs et de l’engagement des États. À nous, ONG et réseaux, de documenter les conséquences concrètes du Reset pour les organisations et de rappeler notre rôle fondamental et complémentaire dans l’écosystème humanitaire. Les ONG apportent une diversité essentielle, au plus près des contextes et d’une compréhension fine des besoins des populations. Il est donc crucial de s’assurer que tous les acteurs humanitaires soient pris en compte dans le Reset mené par Tom Fletcher.

Enfin, il faut préserver et surtout prioriser la mise en œuvre des acquis des réformes engagées depuis le Sommet humanitaire mondial et le Grand Bargain : la flexibilité des financements, la localisation, le partage des risques et l’allègement des exigences de reporting. On ne peut pas se permettre un retour en arrière.

Tom Fletcher, Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires et Coordonnateur des secours d’urgence (OCHA), lors d’une conférence de presse à Genève, le 3 décembre 2024. ©UNOCHA

 

Alain Boinet : Des gouvernements représentant diverses sensibilités politiques, au sein de l’Union Européenne et membres de l’OCDE notamment, sans parler des Etats-Unis, baissent considérablement leur aide humanitaire et au développement. Comment comprendre ces décisions, quelles en seront les conséquences possibles et que peuvent et doivent faire les acteurs humanitaires ?

Pauline Chetcuti :

La crise humanitaire est sévère actuellement, accentuée par les coupes américaines avec la fin de l’USAID, mais c’est aussi une tendance de fond depuis quelques années. Les raisons sont multiples mais on trouve tout de même certains points communs : repli national, recentrage sur les priorités internes, austérité budgétaire, inflation, dette publique. On observe parallèlement une hausse des dépenses militaires et une baisse des dépenses pour la coopération internationale.

S’ajoute une lassitude des bailleurs et une défiance envers l’aide, après le Covid, l’Ukraine, etc. De plus, il devient très difficile pour les États de continuer à défendre et à justifier ces investissements. En effet, il leur est compliqué de maintenir leur engagement lorsqu’ils ne peuvent pas en montrer des résultats immédiats et tangibles, dans une logique de réponse prioritaire aux besoins internes de leurs propres populations.

Par ailleurs, on a un leadership affaibli auprès des Nations Unies, malgré une augmentation énorme des services qu’ils rendent. Il y a vraiment une perte de vitesse et de légitimité des institutions multilatérales et qui sont évidemment poussées par certaines grands puissances (Chine, États Unis..) qui  modifient le contexte dans lequel on est. Et c’est ce qui pousse aujourd’hui les coupes budgétaires.

Les conséquences directes seront particulièrement lourdes pour les communautés déjà fragilisées par les conflits, les chocs climatiques ou les inégalités économiques. Ces populations seront doublement affectées par la baisse des financements, la diminution de la coopération internationale et la réduction du soutien. C’est un cercle vicieux : moins on finance le système d’aide et le sytème multilatéral, moins l’impact de ce système est visible auprès des plus vulnérable. Donc il y a un désengagement des institutions qui affaiblit leur efficacité et leur légitimité et qui ensuite de fait justifie le fait de moins s’engager et investir dans ces mêmes institutions.

Pour nous en tant qu’ONG, membres de la société civile et réseau représentant un grand nombre d’organisations, nous devons résister et réaffirmer l’impact de la coopération internationale et plus particulièrement de l’aide humanitaire. Il faut montrer son impact concret auprès des populations les plus vulnérables, former un narratif fort vis-à-vis des institutions, des bailleurs, mais aussi du grand public.

Les sondages européens montrent encore un soutien citoyen important à l’aide humanitaire mais non toujours reflété par les politiques des États membres. C’est pourquoi il est essentiel de maintenir une voix forte, de continuer à démontrer l’impact positif de l’aide humanitaire et de mettre en avant le partenariat avec les ONG locales. C’est-à-dire que ce n’est pas simplement l’Union européenne qui agit auprès des États dans le reste du monde, mais surtout une démarche visant à créer des sociétés civiles fortes et capables de développer leurs propres capacités au sein des contextes dans lesquels elles évoluent.

Donc c’est un cercle vertueux, auquel on contribue, où les communautés se développent positivement et sortent des cycles de vulnérabilité. Pour nous, l’enjeu est de continuer à s’engager pour contrer la lassitude et le désengagement actuels.

Malakal, capitale de l’État du Haut-Nil, Soudan du Sud, le 16 mai 2023. ©Solidarités International/Bebe Joel

Alain Boinet : Dans une publication récente de VOICE Out Loud (septembre 2025), vous avez publié un long entretien avec la Commissaire Hadja Lahbib sur les divers enjeux de communication pour l’aide humanitaire de l’Union Européenne. Que faut-il en retenir selon toi ?

Pauline Chetcuti :

D’abord, nous sommes très reconnaissants envers la commissaire Hadja Lahbib pour avoir donné sa voix et contribué à cet entretien. Je vous recommande de le lire, il est vraiment très intéressant.

Un message clé ressort de cet échange : parler avec principes et valeurs. Elle place au centre la dignité et le besoin d’être en intégrité avec l’agence de chaque population. Elle met aussi au cœur la communication, écouter ce que veulent les populations avant de « parler par-dessus ». Il ne s’agit pas de « faire de la pub », mais de faire entendre la voix de nos partenaires, dans les différents pays, de manière intègre.

Elle incite à communiquer avec des valeurs, avec une vraie envie de faire passer un message de solidarité et de communauté. L’idée est qu’on peut montrer l’impact tout en allant au-delà des images, parfois indignes (comme celles d’enfants en conflit), souvent utilisées par le passé. On peut communiquer avec dignité pour susciter la solidarité, pas seulement la visibilité.

Hadja Lahbib au Tchad, 2025 © European Union/Denis Sassou Gueipeur.

Alain Boinet : Lors d’un précédent entretien avec toi publié dans Défis Humanitaires au mois de février 2025, nous avions notamment évoqué le budget de la DG ECHO pour 2025. A trois mois de la fin de l’année, connait-on aujourd’hui son montant et comment l’analysez-vous à VOICE ?

Pauline Chetcuti :

La question du budget est fondamentale, et tous nos membres au sein de VOICE la posent.

Pour 2025, le montant s’élève à environ 2,46 milliards d’euros pour la ligne strictement humanitaire. Le chiffre sera consolidé d’ici la fin de l’année, avec d’éventuels renforcements budgétaires. On sait déjà que la réserve d’aide d’urgence a été entièrement mobilisée cette année pour répondre à plusieurs crises majeures, et il est peu probable qu’elle soit renouvelée d’ici la clôture. Cette réserve prévoyait 583 millions d’euros pour 2025.

Nous ne pensons pas qu’il y aura de changement majeur dans la manière dont l’Union européenne financera les crises humanitaires.

S’agissant du projet de budget 2026, La Commission propose un peu plus de 1,8 milliard d’euros pour l’humanitaire, par la suite la Conseil a proposé une hausse de 18 millions à ce montant. C’est une progression, mais elle reste limitée au regard de l’ampleur croissante des besoins humanitaires et de l’inflation. Par ailleurs, cela n’intègre pas à ce stade, la réserve d’urgence et de solidarité qui fera l’objet de discussions au fil de l’année.

Alain Boinet :  Les discussions pour le prochain Cadre Financier Pluriannuel (2028-2035) ont commencé à la Commission Européenne qui devrait présenter une proposition courant 2025. Par ailleurs, la présidente Ursula Von der Leyen et le commissaire Piotr Serafin ont annoncé un budget de 200 milliards d’euros pour « L’Europe globale dans le monde », le nouvel instrument d’action extérieure avec un montant indicatif de 25 milliards d’euros pour l’aide humanitaire. Si l’augmentation est très significative et positive, en revanche des acteurs humanitaires sont inquiets sur le flou et les risques relatifs au cadre et aux finalités. Qu’en pense VOICE et sa présidente ?

Pauline Chetcuti : :

C’est un sujet au cœur de VOICE : comment utiliser ce nouveau cadre financier pluriannuel (MFF) et comprendre ce qu’implique cette Europe globale ?

À VOICE, nous accueillons positivement le montant indicatif de 25 milliards d’euros prévu pour l’aide humanitaire dans ce nouvel instrument Europe Globale. C’est un signal politique fort dans un contexte particulièrement difficile, marqué à la fois par l’augmentation des besoins humanitaires et par un déficit d’intérêt croissant des bailleurs pour soutenir l’aide.

Mais il faut relativiser. D’abord, on ne sait pas encore comment cet instrument sera utilisé. Si l’on additionne le budget annuel et les renforcements des dernières années (dont la réserve d’aide d’urgence) on atteignait déjà un peu plus de 17 milliards d’euros. L’augmentation est donc réelle, mais pas spectaculaire, surtout si l’on considère que les besoins humanitaires vont continuer d’augmenter, d’autant plus si l’ONU poursuit son hyper-priorisation.

Ensuite, ces chiffres ne sont pour l’instant que des propositions puisque les États membres doivent encore se prononcer.

Enfin, une autre préoccupation de VOICE concerne le cadrage politique de ce nouvel instrument. Europe Globale met l’accent sur la compétitivité, la souveraineté et la puissance économique de l’Union européenne plutôt que sur les besoins des populations affectées. On se trouve donc face à un instrument plus politique, inscrit dans une logique de renforcement des intérêts de l’Union européenne.

Néanmoins, l’aide humanitaire semble préservée, et c’est positif. Mais restera-t-elle indépendante des priorités politiques de l’UE ? Ce n’est pas garanti. C’est précisément ce que nous voulons déterminer. Nous plaiderons pour que l’aide demeure fondée sur les besoins des populations et sur les principes humanitaires, et non sur les intérêts des États membres.

Au sein de VOICE, nous allons continuer à pousser ces questions et à engager directement la DG ECHO et la Commission européenne sur les enjeux du MFF. Nous invitons également tous les membres de VOICE à contribuer, à faire remonter leurs préoccupations et surtout à mobiliser les États membres pour qu’ils soutiennent le maintien d’une aide humanitaire indépendante au sein de ce nouvel instrument. Nous appelons chaque État à se positionner sur le nouveau MFF afin de garantir la sécurité et la pérennité de l’enveloppe humanitaire.

Forum Humanitaire Européen, 2024 – © Union européenne

Alain Boinet : Certains Etats-membres souhaitent s’impliquer plus avant et envisagent la création d’une enceinte spécifique des Etats dédiée à l’humanitaire avec pour objectif de sanctuariser l’humanitaire et d’éviter en conséquence toute fongibilité des fonds humanitaires dans l’ensemble des 200 milliards d’euros. Est-ce une piste intéressante ?

Pauline Chetcuti :

Toutes les pistes méritent d’être explorées si elles renforcent l’efficacité et la crédibilité de la dépense.

Néanmoins, il est essentiel de s’assurer aujourd’hui que les financements humanitaires ne soient ni dilués, ni contrôlés par les intérêts nationaux des États membres ou de l’Union européenne autrement dit, par des considérations géopolitiques.

Il faut également que l’aide humanitaire reste flexible, afin de pouvoir réagir à un contexte extrêmement volatile, marqué par des détériorations graves et soudaines dans certains pays. Cette flexibilité doit permettre de répondre à des besoins immédiats, mais aussi à des crises négligées ou oubliées souvent absentes de la lumière médiatique.

Quel que soit le nouvel instrument que l’on construit, il doit  répondre au plus près des besoins des populations, tout en demeurant accessible aux ONG, et en particulier aux partenaires locaux.

En somme, si l’on ouvre ou crée un nouvel instrument, il faut absolument intégrer ces conditions dès le départ et veiller à ce qu’elles soient pleinement incluses dans la piste évoquée.

Alain Boinet : Pour une bonne information de nos lecteurs, notamment hors d’Europe, peux-tu nous présenter VOICE dans les grandes lignes ?

Pauline Chetcuti :

VOICE est un réseau européen d’ONG humanitaires. Nous rassemblons plus de 90 organisations membres basées dans l’UE, ainsi qu’au Royaume-Uni et en Suisse, qui mettent en œuvre ou soutiennent l’aide humanitaire.

Notre rôle est double. D’une part on est un espace de coordination et d’échange entre ONG humanitaire  européennes. Ce qui favorise la prise de positions communes, partage d’expertise, de connaissances et la création de synergies.

D’autre part, on porte un plaidoyer collectif auprès des institutions européennes (DG ECHO, Parlement européen, États membres). À travers nos membres européens et leurs réseaux d’ONG. Par exemple nous travaillons étroitement avec les réseaux nationaux comme Coordination SUD en France pour construire des positions communes.

En somme, VOICE est un pont entre la société civile humanitaire européenne et les décideurs publics dans une région qui reste l’un des principaux bailleurs humanitaires dans le monde.

Un membre du personnel d’Oxfam aide une famille à transporter chez elle les articles non alimentaires qu’elle vient de recevoir à la Maison des Nations Unies, à Djouba. © Oxfam / Anita Kattakuzhy

Alain Boinet : Comment souhaites-tu conclure cet entretien ? Un message, un appel ?

Pauline Chetcuti :

C’est une question difficile. Comment conclure de façon positive face aux défis dont nous venons de parler ?

Évidemment, nous faisons face à une crise existentielle très sévère du système humanitaire. Nous souffrons d’un déficit de crédibilité, auquel il faut savoir répondre. La réponse doit être collective. Les ONG doivent se rassembler pour créer une voix forte, un récit commun qui réaffirme la valeur de la coopération internationale et de la solidarité mondiale. C’est un véritable défi que nous nous fixons au sein des ONG et que nous sommes déterminés à relever.

L’autre point, c’est que les questions de financement, bien qu’essentielles et au cœur des débats actuels, ne sont pas tout. Il faut aussi se rappeler pourquoi nous faisons tout cela et pourquoi il est si important de poser ces questions. Parce que ces financements permettent avant tout de maintenir l’aide auprès des plus vulnérables.

Évidemment, on pense aux conflits oubliés, comme en République démocratique du Congo ou au Soudan, où les contextes sont absolument terribles. On pense aussi à nos collègues et aux populations à Gaza et en Palestine. Si nous nous interrogeons aujourd’hui c’est pour préserver cette solidarité internationale, pour agir au plus près des populations, les aider non seulement à survivre, mais surtout à vivre dignement et à exercer leurs droits fondamentaux.

Enfin, c’est pour moi un appel à la collectivité, un sursaut de solidarité entre nos différentes ONG. Nous avons un réel potentiel collectif si toutes les organisations se mettent ensemble, notamment à travers des réseaux comme VOICE. Nous pouvons porter une voix plus forte et faire passer des idées ainsi que des valeurs essentielles.

Je conclurai en disant que l’argent ne fait pas tout. Ce qui compte, c’est ce que nous en faisons. Comment nous transformons ces financements en changements concrets, en vies améliorées dans les contextes les plus complexes, pour que chacun puisse s’en sortir, survivre et vivre une vie meilleure.

Experts de l’UE et du HCR à la frontière entre le Soudan et le Tchad. Environ 40 000 personnes – réfugiés soudanais et rapatriés tchadiens – ont traversé la frontière depuis le début du conflit au Soudan. © HCR/Aristophane Ngargoune

 


 


 

Pauline Chetcuti : 

Pauline Chetcuti est – depuis juin 2024 – la Présidente de VOICE. Pauline Chetcuti est également responsable des campagnes humanitaires et du plaidoyer pour Oxfam International. Juriste spécialisée en droit international humanitaire et droits humains, elle possède une solide expérience au sein d’agences de l’ONU et d’ONG dans des contextes tels que la Palestine, l’Afghanistan, la RDC et le Myanmar. Elle apporte un leadership stratégique sur les campagnes mondiales et les politiques liées à la protection des civils, à la fragilité et à l’impact du changement climatique sur les populations vulnérables. Auteure de plusieurs publications sur les principes humanitaires, la faim et le lien entre climat et action humanitaire, elle contribue activement au débat international. Experte en gestion de réseaux, elle renforce les partenariats humanitaires et représente Oxfam dans des forums de haut niveau. Guidée par un leadership féministe, elle valorise la diversité, l’inclusion et l’expression des voix de son équipe et de ses partenaires.

 

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Résumé « En panne d’inspiration ? Financement et réforme de l’aide humanitaire »

Le Global Humanitarian Assistance Report est publié depuis maintenant plus de 20 ans par Development Initiatives.

Grâce à des données précises et nombreuses, il dresse un tableau détaillé de l’aide humanitaire internationale. Vous retrouverez ici un résumé du dernier rapport « Falling Short ? Humanitarian Funding and Reform »

Bonne lecture !

Retrouvez ici l’accès au PDF du rapport complet de Development Initiatives.

Vous retrouverez les résumés des GHAR 2018201920202021, 2022 et 2023 sur le site de Défis Humanitaires, dans la rubrique « Études ».

 

 

Introduction :

Le rapport « Falling Short ? Humanitarian Funding and Reform » met en évidence la crise croissante du financement humanitaire mondial, qui ne parvient pas à suivre l’augmentation des besoins. Bien que l’assistance humanitaire internationale ait atteint un niveau historiquement élevé à 43,4 milliards de dollars en 2023, il y avait un déficit considérable de 32 milliards de dollars pour répondre aux besoins ciblés. Cet écart sans précédent marque un moment critique pour le secteur humanitaire, alors qu’il fait face à une stagnation des financements et à des crises mondiales en augmentation. Le rapport souligne que des réformes structurelles urgentes sont nécessaires pour combler ces lacunes et garantir que des millions de personnes ne soient pas privées de l’aide dont elles ont désespérément besoin.

Besoins humanitaires et tendances du financement mondial :

En 2023, le nombre de personnes ayant besoin d’une assistance humanitaire a atteint 311 millions, un chiffre record, comparé à 168 millions il y a seulement cinq ans. Cette augmentation dramatique des besoins est due aux conflits prolongés, aux catastrophes naturelles aggravées par le changement climatique et aux chocs économiques mondiaux, tels que la guerre en Ukraine. Cependant, malgré ces besoins croissants, le financement humanitaire a stagné, avec seulement 43,4 milliards de dollars recueillis, soit une baisse de 1,1 % par rapport à 2022. Cette légère baisse cache une réalité plus préoccupante : les fonds nécessaires pour les appels humanitaires mondiaux continuent d’augmenter, élargissant ainsi l’écart de financement plus que jamais. En 2023, les plans de réponse coordonnés par l’ONU n’ont été financés qu’à hauteur de 45 %, une baisse par rapport aux années précédentes. Il s’agit du pourcentage le plus bas jamais enregistré, ce qui a incité les plans d’intervention interorganisations en 2024 à restreindre leur champ d’action et à donner la priorité à l’utilisation de ressources plus limitées. Selon nos projections, le financement devrait encore diminuer en 2024. En 2023, seuls 12 des 20 principaux donateurs ont augmenté leur financement humanitaire et 8 ont réduit leur portefeuille humanitaire. Par rapport à l’année précédente, 15 des 20 principaux donateurs ont augmenté leur aide humanitaire internationale en 2022.

Le rapport souligne que ce déficit de financement n’est pas seulement un problème à court terme, mais fait partie d’une tendance à plus long terme. Les projections pour 2024 indiquent que le financement humanitaire pourrait encore diminuer, avec une estimation centrale de 38,5 milliards de dollars, marquant une baisse de 11 % par rapport à 2023. Cette réduction est particulièrement alarmante, car elle coïncide avec des besoins croissants à travers le monde avec 311 millions de personnes en besoin d’une aide humanitaire. A titre d’exemple, la mise à jour semestrielle de l’Aperçu humanitaire mondial de l’UN OCHA a noté que le manque de financement avait conduit environ 3,5 millions d’Afghans à « [perdre] l’accès à leur consommation annuelle de blé, y compris 50 000 ménages dirigés par des femmes », tandis que plus de 100 millions de personnes ciblées dans le monde n’ont pas reçu d’assistance en matière d’eau, d’assainissement et d’hygiène en raison du manque de financement et des attaques contre les infrastructures.

La pénurie de financement a également conduit les acteurs humanitaires à donner la priorité à l’endroit où ils fournissent l’aide humanitaire (le pourcentage de personnes dans le besoin qui sont ciblées est tombé à 60 % en 2024 – le pourcentage le plus bas jamais atteint). Un exemple frappant a été donné par le Programme alimentaire mondial, qui a prévenu que le manque de financement en 2023 entraînerait des coupes dans plus de la moitié de ses opérations dans le monde, ce qui aurait un impact considérable sur la sécurité alimentaire et la nutrition des populations touchées. Cette constatation s’aligne sur la conversation plus large qui a lieu dans tout le secteur au sujet de la pénurie de financement. Les agences humanitaires subissent des réductions de personnel, l’International Rescue Committee et Save the Children faisant état de plans de réduction des effectifs. Ainsi, la déclaration conjointe d’ONG internationales soulignant que le nombre de personnes dans le besoin a diminué de 64 millions n’est pas assez positive puisqu’elle précise également que cette baisse est aussi « le résultat d’une hiérarchisation des priorités, offrant de l’aide à certains tout en l’excluant pour d’autres ». De plus, une autre analyse indique que les ajustements visant à réduire le nombre de personnes ciblées ont significativement diminué les besoins de financement pour 2024, compensant ainsi les variations du nombre de personnes en situation de besoin. Ainsi, si les besoins financiers pour 2024 sont moindres, c’est en partie parce que le système humanitaire a redéfini ses priorités pour déterminer qui doit être inclus dans les « besoins ». Comme l’a souligné Janez Lenarčič, commissaire européen chargé de la gestion des crises, lors du lancement de l’Aperçu humanitaire mondial 2024, « ces chiffres résultent davantage d’une priorisation des actions et d’un recentrage sur les populations les plus vulnérables… ».

Le rapport se concentre également sur l’évolution des contributions des donateurs. Alors que les États-Unis restent le plus grand donateur individuel, augmentant leur contribution de 2,4 milliards de dollars (soit une hausse de 18 %), d’autres grands donateurs comme le Royaume-Uni (baisse de 16 %), l’Allemagne (baisse de 7,5 %) et le Canada (baisse de 24 %) ont fortement réduit leurs budgets pour l’aide humanitaire. Ces réductions ont été partiellement compensées par des augmentations des contributions de pays comme la Norvège (augmentation de 62 %) et le Japon (augmentation de 64 %). Le rapport souligne également la dépendance croissante à une base de donateurs restreinte. En 2023, les trois principaux donateurs (États-Unis, institutions de l’UE et Allemagne) représentaient 63 % du financement humanitaire public total, contre 61 % en 2022. Cette concentration des financements chez quelques donateurs soulève des préoccupations quant à la résilience et à la durabilité du système de financement humanitaire. Si les principaux donateurs continuent de réduire leurs contributions, comme cela est attendu en 2024 et au-delà, le déficit de financement pourrait se creuser.

L’un des constats les plus critiques du rapport est la focalisation croissante sur les crises prolongées, où des conflits ou des catastrophes nécessitent des réponses humanitaires à long terme. La proportion de financements dédiée à ces crises a explosé au cours de la dernière décennie. En 2014, seulement 29 % de l’assistance humanitaire internationale était allouée aux urgences prolongées. En 2024, ce chiffre est passé à 91 %, soulignant le caractère enraciné de nombreuses crises mondiales. Des pays comme l’Ukraine, le Yémen et la Syrie dominent la liste des crises prolongées, et le rapport souligne que sans s’attaquer aux causes politiques et économiques sous-jacentes de ces conflits, les besoins humanitaires continueront de croître. Le rapport appelle à plus de plans et de financements pluriannuels pour relever les défis posés par ces crises prolongées, en soulignant l’importance de lier les secteurs humanitaires, de développement et de consolidation de la paix pour créer des solutions à long terme.

Financement pour les acteurs locaux et nationaux :

Un des engagements centraux du « Grand Bargain », lancé en 2016, était d’augmenter le financement des acteurs locaux et nationaux – ceux qui sont sur le terrain et sont souvent les mieux placés pour répondre rapidement aux crises. Malgré cet engagement, les progrès restent lents. Le rapport constate que seulement 4,5 % de tous les financements humanitaires en 2023 ont été dirigés vers des acteurs locaux et nationaux, bien en dessous de l’objectif de 25 % fixé par le Grand Bargain. Plus inquiétant encore, seulement 0,6 % de ce financement a été directement versé à des organisations locales, la majorité passant par des intermédiaires internationaux tels que les agences des Nations unies ou les grandes ONG.

Cette absence de financement direct entraîne des conséquences majeures sur l’efficacité des réponses humanitaires, car les acteurs locaux manquent souvent des ressources nécessaires pour mettre en œuvre pleinement leurs programmes. Le rapport appelle à une plus grande transparence dans la manière dont les fonds sont acheminés vers les acteurs locaux et souligne la nécessité pour les donateurs de respecter les engagements pris dans le cadre du Grand Bargain.

Aide en espèces et en bons (CVA) :

Le rapport met en lumière l’aide en espèces et en bons (CVA) comme une tendance croissante dans les réponses humanitaires. L’assistance CVA permet aux populations touchées par une crise de recevoir un soutien financier direct, leur donnant ainsi la flexibilité de choisir et d’acheter les biens et services dont elles ont besoin. Bien que l’utilisation de la CVA ait considérablement augmenté au cours de la dernière décennie, 2023 a marqué la première année où son volume a diminué, en raison principalement de la réduction générale du financement humanitaire. En 2023, 7,8 milliards de dollars ont été alloués à travers la CVA, une légère baisse par rapport au pic de 8,4 milliards de dollars en 2022.

 

Cela est dû en partie à l’endroit où la programmation de la CVA humanitaire est possible. Des recherches antérieures ont montré que le contexte détermine où et dans quelle mesure la CVA peut être mise en œuvre. Par exemple, l’utilisation à grande échelle d’argent liquide dans la réponse de l’Ukraine continue à contribuer à l’augmentation des volumes globaux de CVA – malgré les signes que les volumes en Ukraine pourraient avoir diminué en 2023. La CVA n’est pas appliquée uniformément dans tous les contextes humanitaires.

En utilisant le FTS d’UN OCHA, le financement de la CVA pourrait être identifié pour environ 4 milliards de dollars de flux financiers en 2023. Cela représente 41% des volumes mondiaux de CVA humanitaires. Dans cet ensemble de données, quatre contextes représentaient 53% des CVA en 2023 : L’Ukraine, la Turquie, la Syrie et le Bangladesh. Ces quatre contextes ne représentent que 24% de l’ensemble de l’aide humanitaire. Cela suggère que, par rapport à l’ensemble du secteur humanitaire, l’utilisation de l’argent liquide est encore plus concentrée dans un plus petit nombre de réponses humanitaires que l’ensemble de l’aide humanitaire internationale. Cela confirme également l’argument selon lequel la croissance de la CVA humanitaire dépend de l’importance du rôle joué par cette modalité de distribution dans les réponses aux crises qui attirent une grande partie des financements.

Malgré cette baisse, la CVA continue d’être considérée comme une méthode efficace et digne pour délivrer de l’aide. Toutefois, le rapport insiste sur la nécessité de mieux intégrer la CVA avec les acteurs locaux pour s’assurer que ces programmes répondent réellement aux besoins des populations affectées. Sans investissements et coordination accrus, la CVA risque de devenir une opportunité manquée pour favoriser des réponses plus efficaces et localisées. La CVA n’est pas appliquée uniformément dans tous les contextes humanitaires. Certains contextes se prêtent mieux à l’utilisation de la CVA comme modalité de distribution, en particulier lorsque les marchés fonctionnent bien, que les bénéficiaires peuvent être facilement identifiés et enregistrés et que des systèmes de paiement bien établis sont en place. Dans d’autres contextes, l’absence de ces conditions peut rendre le CVA plus difficile, tout comme les politiques gouvernementales nationales, les risques de protection et l’appétence des donateurs pour le risque.

Action anticipative et mécanismes de financement pré-arrangés :

Le rapport explore également le concept d’action anticipative, qui désigne les mécanismes de financement pré-arrangés conçus pour répondre aux crises prévisibles, comme les sécheresses ou les inondations. Des recherches ont montré que l’action anticipative peut sauver des vies, protéger les moyens de subsistance et réduire les coûts à long terme des réponses humanitaires. En 2023, le financement des cadres d’action anticipative a augmenté mais représentait toujours moins de 1 % de l’ensemble de l’assistance humanitaire internationale.

Le rapport plaide pour un investissement accru dans ces cadres d’action anticipative, qui permettent aux acteurs humanitaires de réagir plus rapidement et efficacement lorsque des catastrophes surviennent. Cependant, il note également que des défis subsistent pour faire évoluer ces cadres et garantir que les acteurs locaux soient pleinement impliqués dans leur mise en œuvre.

Recommandations et conclusion :

Pour relever les défis décrits dans le rapport, il faut en premier lieu, augmenter les financements pluriannuels et flexibles pour répondre aux besoins des crises prolongées, réduire la dépendance aux interventions à court terme et créer des solutions plus durables. Le rapport appelle donc les donateurs à s’engager à fournir au moins 30 % de leurs financements sous forme de financement pluriannuel, conformément aux recommandations du Grand Bargain.

Deuxièmement, le rapport appelle à améliorer la transparence et la responsabilisation puisque le manque de données claires sur les flux de financement dans le système humanitaire, en particulier à destination des acteurs locaux, entrave les efforts de suivi des progrès. Le rapport recommande donc que tous les donateurs et intermédiaires améliorent leurs pratiques de reporting pour garantir que les financements soient traçables et que les acteurs locaux reçoivent le soutien nécessaire.

Troisièmement, le rapport appelle à étendre l’action anticipative en consacrant des investissements supplémentaires dans ces cadres.

Enfin, le rapport met en avant la nécessité de réformer plus largement le système humanitaire, notamment en réduisant la dépendance aux intermédiaires internationaux et en garantissant que davantage de financements parviennent aux acteurs locaux, qui sont en première ligne des réponses aux crises.

 

Synthèse rédigée par Ahmed Elbanna

Retrouvez ici l’accès au PDF du rapport complet de Development Initiatives.

 

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