
On parle souvent de la « localisation » de l’aide comme d’une solution idéale pour rapprocher les financements des communautés concernées et leur redonner la maîtrise de leur avenir. Mais dans les faits, cette ambition se heurte à une chaîne de redevabilité lourde et coûteuse : des citoyens vers les États, des États vers les bailleurs, des bailleurs vers les ONG internationales, et enfin tout au bout vers les organisations locales, souvent fragiles et peu structurées.
Lors du Sommet humanitaire mondial de 2016, l’initiative du Grand Bargain avait fixé un objectif clair : faire en sorte qu’au moins 25 % de l’aide humanitaire soit allouée aussi directement que possible aux acteurs locaux d’ici 2020. L’idée était de réduire les coûts intermédiaires et d’améliorer l’efficacité de l’aide.

Les normes comme le Sphere Handbook insistent également sur l’importance de centrer les décisions sur les communautés touchées, et de renforcer à la fois l’implication locale et la redevabilité. Mais en pratique, elles restent floues sur la façon concrète de procéder et simplifier les procédures et de faire monter en compétence les acteurs locaux.
Quant au Core Humanitarian Standard, il appelle lui aussi à soutenir les capacités locales et à rendre des comptes aux communautés, tout en reconnaissant que ces bonnes intentions se heurtent trop souvent aux réalités complexes du terrain.
J’ai vécu tout cela de mes propres yeux.
En 2000, dans la Gnagna au Burkina Faso, j’avais rejoins une équipe où les rapports semestriels et les ateliers de formation prenaient parfois plus de temps que l’intervention elle-même. Pendant ce temps, nos partenaires villageois, eux, n’avaient ni système comptable en place, ni personnel formé pour assurer le suivi-évaluation.
En 2004, avec MSF au Soudan, en pleine urgence du Darfour, les procédures administratives du HAC, ONU, bailleurs, ONG pouvaient retarder une intervention de plusieurs semaines voire mois. Pendant ce temps, les déplacés internes mourraient de déshydratation ou créaient, de leur propre initiative, de réponse d’urgence, pour répondre immédiatement aux besoins vitaux de leurs voisins avec une chaine de solidarité invisible.

2005, avec le 9ᵉ FED en Côte d’Ivoire chaque décaissement pour le programme d’urgence passait de Bruxelles à la délégation locale, puis à l’Etat (CONFED), puis à l’ONG internationale puis une faitière, avant d’atteindre enfin les groupements paysans. Résultat ? Six mois d’attente et des dizaines de pages de rapports et d’audits pour chaque tranche de financement, éludant totalement la contrainte du calendrier saisonnier des cultures.
Encore en 2020 au Mali, un programme de résilience UE Malgré une méthode solide, la multiplication des rapports et mécanismes passerelles (clusters, bailleurs, consortium) et malgré la mise en place d’une plateforme de suivi unifiée, les lourdeurs ont encore ralenti chaque phase de mise en œuvre et l’Etat aux abonnés absents dans l’appropriation et la continuité des acquis.
Ces quelques exemples ne sont qu’un échantillon d’un vécu bien plus vaste. Ils indiquent simplement que la localisation n’est pas qu’une affaire de pourcentage de financement : c’est surtout un équilibre délicat entre simplification administrative, outils de suivi partagés et renforcement des compétences locales.

Pour que la localisation devienne une réalité durable, il est urgent de :
- Alléger les exigences de redevabilité Harmoniser et mutualiser les attentes entre bailleurs, clusters et partenaires pour libérer un temps précieux pour le travail de terrain.
- Investir réellement dans les capacités locales Pas seulement en argent, mais aussi en savoir-faire, en gestion et en outils, dès la conception des projets.
- Tester et déployer des solutions technologiques innovantes Blockchain, transferts d’argent numériques, plateformes collaboratives : autant de leviers pour fluidifier les flux et garantir plus de transparence.
- Construire la confiance La vraie mesure de la localisation, c’est la capacité des acteurs locaux et communautés à prendre leurs propres décisions, à gérer elles-mêmes les fonds et à rendre des comptes en toute transparence et responsabilité.
- Assurer la durabilité Toute action ne peut perdurer que si elle s’inscrit dans un cadre d’appropriation locale : soit via un système communautaire structuré, soit à travers un dispositif étatique capable d’absorber et de pérenniser les acquis. Toute action qui ne rélève pas du « life saving » doit être concue avec la garantie de cette condition préalable d’appropriation. Cela sous entend bien sûr que le temps d’instruction et de formulation doit faire l’objet d’une rallonge et de financement spécifique et de ressources dédiées qui vont au délà d’un simple « proposal writer ».
Repenser chaque maillon de la chaîne de conception et de redevabilité, du contribuable jusqu’à la cellule de village est le seul moyen de faire passer la localisation d’un simple slogan à une transformation concrète, durable et portée par les acteurs eux-mêmes.
Hamada AG AHMED
Expert en Programmes Humanitaires/Développement et Analyste contextuel.
AG AHMED Hamada (dit « Wandey ») est un expert franco-malien en gestion humanitaire, analyse contextuelle et coordination de programmes de développement. Titulaire d’un Master en gestion humanitaire et actions de développement de l’Université Paris 12 (UPEC) et d’un diplôme de l’Institut Bioforce à Lyon, il cumule plus de vingt ans d’expérience dans les secteurs de l’aide d’urgence, de la résilience et du renforcement des capacités locales, à la fois sur le terrain et au siège d’organisations internationales de premier plan.
Après des premières missions en Afrique centrale et au Sahel avec plusieurs Organisations internationales, il a successivement occupé des fonctions stratégiques de chef de de mission notamment pour la Croix-Rouge française, avant d’occuper le poste de responsable du Desk Afrique de l’Ouest, où il supervise les opérations humanitaires et de développement dans plusieurs pays sahéliens. Il a dirigé la mise en œuvre de programmes intégrés, combinant santé, nutrition, sécurité alimentaire, adaptation au changement climatique et relèvement précoce.
Il a servi en tant que Team Leader de Crisis Analytics au sein de Mercy Corps, pilotant une cellule d’analyse humanitaire et de recherche opérationnelle couvrant le Sahel central (notamment Mali, Niger et Burkina Faso). Dans ce cadre, il a coordonné la production de rapports analytiques stratégiques, fondés sur des méthodologies mixtes, pour informer les réponses humanitaires dans des environnements complexes et instables.
En 2019, il rejoint le Groupe URD au Mali comme coordinateur du programme KEY, financé par le Fonds européen de développement, où il appuie les autorités maliennes et les partenaires techniques sur la planification stratégique, la gestion axée sur les résultats et le renforcement des capacités avec un fort accent sur l’analyse des pratiques et l’agilité opérationnelle.
Analyste engagé, il s’intéresse aux dynamiques structurelles et signaux faibles affectant les populations vulnérables. Il a ainsi dirigé plusieurs études prospectives, dont la plus récente porte sur le patrimoine humain et environnemental oublié du lac Faguibine, en collaboration avec l’AFD. Il défend une approche intégrée alliant savoirs locaux, outils de prospective et données scientifiques pour renforcer la résilience et la gouvernance territoriale dans les zones fragiles.
Articles de Hamada Ag Ahmed déjà publiés dans Défis Humanitaires :
La tomate à l’épreuve des procédures 19/04/2018

