Impasse Humanitaire dans le Nord-Est syrien ?

Habitants du camp de Sahlat al Banat faisant la queue devant la tente des consultations médicales de l’association Solinfo. ©Juliette Elie

Sous le soleil déjà lourd d’un matin de septembre, une cinquantaine de personnes patientent entre les tentes poussiéreuses du camp de Sahlat al Banat, dans le Nord-Est syrien. A l’arrivée du véhicule, un brouhaha se fait entendre devant la tente : chacun plaidant sa cause espérant être inscrit sur la liste des cent consultations qui auront lieu pendant ces prochains jours.  

Depuis 2018, plus de 2000 familles ont trouvé refuge aux abords de l’immense décharge de la ville de Raqqa. Depuis les villes de Der ez-Zor ou Maadan elles ont fui les offensives successives qui ont mis fin à plusieurs années de domination de l’Etat islamique. Les abris se sont dressés au fil des années : A perte de vue, des pans de tissus, de couvertures, de bâches parfois marquées du logo UNHCR rappellent qu’ici, l’aide humanitaire s’est peu à peu retirée. Une odeur lourde flotte sur le camp, mélange de déchets et de plastique brulé, elle s’invite et se colle aux vêtements. Ici, les enfants trient, parcourent les montagnes d’ordures à la recherche de fer qu’ils pourront revendre pour quelques centimes. Pour beaucoup, c’est le seul moyen de survivre.  

Naji Al Matrood, professeur au sein de l’ONG SOLINFO ©Juliette Elie

Depuis plusieurs années maintenant, nous, SOLINFO, animons des ateliers de soutien psycho sociaux à destination d’une centaine d’enfants chaque mois. Le temps d’une heure ou deux, ils peuvent s’évader de leur quotidien et redevenir simplement des enfants ne se souciant plus du nombre de bouts de fer ramassés, ou du nombre de livres syriennes collectées. Sous cette tente, le professeur Naji Al Matrood ne cesse d’imaginer de nouvelles façons d’animer ses cours pour capter l’attention des enfants et leur redonner la légèreté de leur âge. Mon rôle de médecin, référente de l’association, vient renforcer ce soutien en assurant à la fois des soins médicaux et des actions de prévention, comme de la sensibilisation à l’hygiène, incluant la distribution de kits composés de produits essentiels : brosse à dents, dentifrice, savon, couple ongle et solution désinfectants. 

Ces moments passés auprès des enfants laissent aussi entrevoir le quotidien de ces hommes et femmes dans un environnement extrêmement dégradé. La poussière et l’odeur imprègnent tout l’espace. Les enfants arrivent souvent pieds nus, et leurs habits sales ou déchirés. Les pathologies les plus courantes disent aussi beaucoup de ce quotidien : la gale, la diarrhée et la malnutrition sont presque constants. Nous avons ainsi mené une étude nutritionnelle auprès de cent enfants du camp et les résultats sont alarmants : plus de la moitié présentent des signes de dénutrition – 53%, dont un tiers en dénutrition sévère et deux tiers en dénutrition modérée. Concrètement, cela signifie que la majorité des enfants examinés n’ont pas une croissance normale : leur poids est insuffisant pour leur taille ou leur âge, ce qui peut entraîner une fragilité osseuse, des retards de développement, des œdèmes et les rend plus vulnérables aux infections. Ces données confirment la gravité de la situation et illustrent l’absence de programmes nutritionnels durables dans la région. 

Naji Al Matrood, professeur au sein de l’ONG Solinfo. ©Juliette Elie

Des restrictions budgétaires dangereuses pour les secours.  

Ces chiffres ne sont pas une exception : ils traduisent une réalité plus large, celle de l’impasse humanitaire du Nord-Est syrien. Depuis début 2025, les restrictions budgétaires décidées par Washingtons ont entrainé l’arrêt de nombreux programmes soutenus par USAID. En pratique, de nombreuses ONG internationales ont vu leur financement réduit de 40% les obligeant à réduire leur effectifs et leurs projets dans la région. Sur le terrain, les conséquences sont visibles : de nombreuses ONG se sont retirées, des projets interrompus, du personnel en attente. Les ONG locales tentent de pallier l’absence des acteurs internationaux mais sans les moyens logistiques et financier qui faisaient la force du dispositif humanitaires des années précédentes. Ce changement de paradigme met désormais en lumière la responsabilité de l’Administration Autonome du Nord-Est syrien (AADNES) qui se retrouve seule face à des camps qu’elle ne parvient ni à administrer, ni à fermer.  

C’est dans ce paysage humanitaire fragmenté que Damas reprend peu à peu la main en commençant par le plan administratif : désormais, toutes les agences des Nations unies doivent soumettre leurs propositions de projets au gouvernement syrien avant toute action sur le terrain. Dans le même temps, les ONG internationales désireuses de collaborer avec les Nations Unies doivent s’enregistrer auprès du ministère des Affaires Etrangères, passage obligé pour obtenir un cadre légal d’intervention. Ce ministère impose des procédures longues, redondantes et parfois arbitraires.  

Les ONG locales quant à elles sont soumises à un processus similaire : elles doivent obtenir leur enregistrement auprès du ministère des Affaires Sociales qui contrôlent leurs statuts et leurs financements. Cette tutelle permet au nouveau gouvernement de filtrer et canaliser l’aider vers les zones qu’il estime prioritaires.  

Malgré ces contraintes, le Health Authority Office (HAO), organe sanitaire de l’AADNES, tente de maintenir une coordination parallèle. Agissant comme un « ministère de la santé », il assure la gestion des hôpitaux, des centres de santé primaires et coordonne les actions humanitaires des ONG internationales et locales afin de répondre au mieux aux besoins de la population.  

©MEAE

Au-delà de l’urgence humanitaire, le Nord-Est Syrien vit depuis plusieurs mois dans l’attente de négociations entre le nouveau gouvernement présidé par Ahmed Al Charaa et l’administration du Nord-Est Syrien. Début octobre, plusieurs rencontres ont eu lieu, sous l’impulsion des Etats-Unis qui tente de maintenir un équilibre fragile entre leurs alliés kurdes et un régime syrien en quête de normalisation régionale. A l’instar des communautés druzes et alaouites, les représentants kurdes semblent plaider pour un modèle d’état fédéral garantissant une autonomie administrative, culturelle et sécuritaire. Damas souhaite de son côté la mise en place d’un état central et une intégration des différents groupes armés.  

Au cours de ma mission, des affrontements ont éclatés dans les quartiers kurdes d’Achrafieh et de Cheikh Maqsoud à Alep, opposant des unités locales à des factions pro-gouvernementales. Le 8 octobre, un cessez-le feu a été négocié entre les deux parties, ramenant un calme précaire dans la ville. Ces épisodes témoignent d’une fragilité de la coexistence entre le régime et les forces kurdes et rappellent les violences communautaires faites aux Druzes et aux Alaouites seulement quelques mois auparavant.  

Au sein même des milieux kurdes, les opinions divergent. Certains affichent un optimisme prudent, voyant une chance d’obtenir une reconnaissance voire la promesse d’un état fédéral. D’autres plus désabusés redoutent un conflit armé, désenchantement d’un peuple fatigué par la guerre. « Les discussions n’aboutiront jamais tant que Damas restera tiraillé à la fois en interne et par ses parrains étrangers » estime un responsable local à Qamichli.  

L’espoir de la paix avant tout.  

Sur le terrain, cette impasse politique est omniprésente et se traduit par une fragilité sécuritaire constante. Des routes fermées, bloquées par un checkpoint improvisé, des rumeurs racontées par nos partenaires locaux sur des attaques, des enlèvements, des règlements de compte participent au sentiment d’insécurité des populations. La peur de l’Etat islamique demeure dans certains villages où des attaques sporadiques ont lieu. Pourtant, nous n’avons rencontré aucun incident durant notre mission. Les déplacements se sont déroulés sans entrave et la région demeure relativement stable.  Ce constat traduit une stabilité fragile où la vie continue malgré tout.  

Le Nord-Est Syrien est aujourd’hui une zone grise humanitaire où ni les armes ni la paix de s’imposent vraiment. L’attention internationale s’est détournée, les caméras se sont tournées ailleurs et les populations déplacées, invisibles, ne font plus l’objet que de rare lignes et pourtant la vie y reste d’une extrême précarité. A Raqqa, l’hôpital national reste debout soutenu presque entièrement par des ONG. Les soins y sont délivrés gratuitement permettant à la population d’accéder à une prise en charge minimum.  

Comme beaucoup d’acteurs humanitaires dans la région, nous travaillons exclusivement avec les ONG locales, seules à connaitre les réalités du terrain. Mustapha, notre directeur pays et Driss, responsable de projets, incarnent cette résistance silencieuse et restent mobilisés malgré le doute que fait peser la situation politique actuelle. Je reviendrai bientôt pour poursuivre ce travail modeste mais indispensable à ceux qui n’ont plus rien, sinon l’espoir de la paix avant tout.  

Juliette Elie.

 

Consultations médicales à Sahlat al Banat

 

Docteur Juliette ELIE : 

Après un doctorat en médecine obtenu à l’Université Paris Diderot et un master de recherche en inflammation et maladies inflammatoires, Dr Juliette Elie exerce en tant que praticien attaché contractuel à l’hôpital Necker–Enfants Malades à Paris.
Actuellement médecin humanitaire bénévole au sein de l’ONG SOLINFO, ONG présidée par Edouard Lagourgue, elle est responsable des projets médicaux, notamment dans les domaines de la nutrition, de la santé communautaire et du soutien aux populations déplacées.
Son engagement s’inscrit dans une approche alliant rigueur scientifique, action de terrain et accompagnement des acteurs locaux pour renforcer durablement les capacités sanitaires dans les zones de crise. 

 

 

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L’Union Européenne ECHO et l’humanitaire

 

Entretien avec Pauline Chetcuti, présidente de VOICE

Pauline Chetcuti s’exprimant lors de la conférence de presse en marge du Forum humanitaire européen 2025. © DG ECHO

 

Alain Boinet : A la fin du mois de juillet, l’appel consolidé s’élevait à 45,84 milliards de dollars. A cette date, seulement 7,64 milliards de dollars étaient réunis, ce qui représente environ 40% de moins qu’a la même époque l’année dernière ! En conséquence, les Nations-Unies ont annoncé une réduction drastique de leur plan conduisant à une hyper-priorisation ciblant seulement 114 millions de personnes en danger sur les 310 millions identifiés, avec un budget de 29 milliards de dollars sans aucune garantie d’y parvenir. Qu’en penses-tu ?

Pauline Chetcuti :

Le constat est préoccupant : 40 % de moins que l’an dernier et seulement 17 % du montant demandé est effectivement réuni. Les conséquences seront dramatiques pour les communautés qui ont besoin d’aide.

Cette hyper-priorisation aura des effets très lourds. D’une part, des dizaines de millions de personnes resteront sans aide vitale, avec le risque de basculer dans une précarité accrue. D’autre part, elle risque de créer de nouvelles urgences qui auraient pu être évitées si ces populations avaient été prises en compte.

Elle pose également une question morale et éthique : comment peut-on « trier » ainsi des vies ?

Depuis des années, on travaille sur la question du triple nexus, sur la résilience et la prévention —tout ce qui dépasse la pure urgence. Or, avec cette hyper-priorisation on risque un retour à la seule logique d’urgence, plus coûteuse et génératrice de déséquilibres entre les populations.

Ce mouvement contribue ainsi à décrédibiliser le secteur humanitaire, en laissant de côté des populations, dans un contexte où la confiance des bénéficiaires comme des bailleurs est déjà profondément fragilisée.

Le Secrétaire général António Guterres prononce le discours d’ouverture du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©Nations Unies

Alain Boinet : Dans un contexte de crise de financement et d’affaiblissement du leadership des Nations-Unies, comment appréhender le projet UN 80 de réforme structurelle lancée par le Secrétaire général à l’occasion du 80ème anniversaire de l’ONU et, dans ce cadre, celui spécifique de l’Humanitarian Reset qui concerne d’une manière ou d’une autre l’ensemble des acteurs humanitaires ?

Pauline Chetchuti :

Évidemment, les coupes budgétaires rendent une réforme nécessaire, même si ce n’est pas nouveau puisque l’ONU se réforme par cycles depuis plusieurs années. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte de crise où les budgets sont coupés, et la réorganisation proposée par UN 80 ainsi que le Humanitarian Reset sont menés en réponse directe à cette situation.

Le projet UN 80, c’est une réorganisation des entités onusiennes avec une meilleure coordination entre les piliers paix – développement – droits humains, ainsi qu’une simplification des mandats, avec potentiellement de grandes agences des Nations Unies regroupées entre elles.

Cette réforme répond donc à une double urgence : la baisse des financements et la perte de crédibilité du multilatéralisme.

Le Humanitarian Reset s’inscrit dans cette logique, avec un objectif de simplification, d’efficacité et de « rentabilité » du secteur. Il vise à recentrer les financements au plus près des pays, notamment via les country-based pooled funds d’OCHA, et met aussi l’accent sur la localisation. Sur le principe, la localisation n’est pas écartée, mais la manière dont elle sera mise en œuvre soulève des questions. Chez VOICE, nous travaillons précisément sur ces points, notamment sur l’importance de maintenir une diversité d’instruments et d’acteurs pour répondre à des contextes complexes et divers.

Il faut toutefois éviter de tout réduire à des aspects techniques. Le succès de ces réformes dépendra également de la volonté politique des bailleurs et de l’engagement des États. À nous, ONG et réseaux, de documenter les conséquences concrètes du Reset pour les organisations et de rappeler notre rôle fondamental et complémentaire dans l’écosystème humanitaire. Les ONG apportent une diversité essentielle, au plus près des contextes et d’une compréhension fine des besoins des populations. Il est donc crucial de s’assurer que tous les acteurs humanitaires soient pris en compte dans le Reset mené par Tom Fletcher.

Enfin, il faut préserver et surtout prioriser la mise en œuvre des acquis des réformes engagées depuis le Sommet humanitaire mondial et le Grand Bargain : la flexibilité des financements, la localisation, le partage des risques et l’allègement des exigences de reporting. On ne peut pas se permettre un retour en arrière.

Tom Fletcher, Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires et Coordonnateur des secours d’urgence (OCHA), lors d’une conférence de presse à Genève, le 3 décembre 2024. ©UNOCHA

 

Alain Boinet : Des gouvernements représentant diverses sensibilités politiques, au sein de l’Union Européenne et membres de l’OCDE notamment, sans parler des Etats-Unis, baissent considérablement leur aide humanitaire et au développement. Comment comprendre ces décisions, quelles en seront les conséquences possibles et que peuvent et doivent faire les acteurs humanitaires ?

Pauline Chetcuti :

La crise humanitaire est sévère actuellement, accentuée par les coupes américaines avec la fin de l’USAID, mais c’est aussi une tendance de fond depuis quelques années. Les raisons sont multiples mais on trouve tout de même certains points communs : repli national, recentrage sur les priorités internes, austérité budgétaire, inflation, dette publique. On observe parallèlement une hausse des dépenses militaires et une baisse des dépenses pour la coopération internationale.

S’ajoute une lassitude des bailleurs et une défiance envers l’aide, après le Covid, l’Ukraine, etc. De plus, il devient très difficile pour les États de continuer à défendre et à justifier ces investissements. En effet, il leur est compliqué de maintenir leur engagement lorsqu’ils ne peuvent pas en montrer des résultats immédiats et tangibles, dans une logique de réponse prioritaire aux besoins internes de leurs propres populations.

Par ailleurs, on a un leadership affaibli auprès des Nations Unies, malgré une augmentation énorme des services qu’ils rendent. Il y a vraiment une perte de vitesse et de légitimité des institutions multilatérales et qui sont évidemment poussées par certaines grands puissances (Chine, États Unis..) qui  modifient le contexte dans lequel on est. Et c’est ce qui pousse aujourd’hui les coupes budgétaires.

Les conséquences directes seront particulièrement lourdes pour les communautés déjà fragilisées par les conflits, les chocs climatiques ou les inégalités économiques. Ces populations seront doublement affectées par la baisse des financements, la diminution de la coopération internationale et la réduction du soutien. C’est un cercle vicieux : moins on finance le système d’aide et le sytème multilatéral, moins l’impact de ce système est visible auprès des plus vulnérable. Donc il y a un désengagement des institutions qui affaiblit leur efficacité et leur légitimité et qui ensuite de fait justifie le fait de moins s’engager et investir dans ces mêmes institutions.

Pour nous en tant qu’ONG, membres de la société civile et réseau représentant un grand nombre d’organisations, nous devons résister et réaffirmer l’impact de la coopération internationale et plus particulièrement de l’aide humanitaire. Il faut montrer son impact concret auprès des populations les plus vulnérables, former un narratif fort vis-à-vis des institutions, des bailleurs, mais aussi du grand public.

Les sondages européens montrent encore un soutien citoyen important à l’aide humanitaire mais non toujours reflété par les politiques des États membres. C’est pourquoi il est essentiel de maintenir une voix forte, de continuer à démontrer l’impact positif de l’aide humanitaire et de mettre en avant le partenariat avec les ONG locales. C’est-à-dire que ce n’est pas simplement l’Union européenne qui agit auprès des États dans le reste du monde, mais surtout une démarche visant à créer des sociétés civiles fortes et capables de développer leurs propres capacités au sein des contextes dans lesquels elles évoluent.

Donc c’est un cercle vertueux, auquel on contribue, où les communautés se développent positivement et sortent des cycles de vulnérabilité. Pour nous, l’enjeu est de continuer à s’engager pour contrer la lassitude et le désengagement actuels.

Malakal, capitale de l’État du Haut-Nil, Soudan du Sud, le 16 mai 2023. ©Solidarités International/Bebe Joel

Alain Boinet : Dans une publication récente de VOICE Out Loud (septembre 2025), vous avez publié un long entretien avec la Commissaire Hadja Lahbib sur les divers enjeux de communication pour l’aide humanitaire de l’Union Européenne. Que faut-il en retenir selon toi ?

Pauline Chetcuti :

D’abord, nous sommes très reconnaissants envers la commissaire Hadja Lahbib pour avoir donné sa voix et contribué à cet entretien. Je vous recommande de le lire, il est vraiment très intéressant.

Un message clé ressort de cet échange : parler avec principes et valeurs. Elle place au centre la dignité et le besoin d’être en intégrité avec l’agence de chaque population. Elle met aussi au cœur la communication, écouter ce que veulent les populations avant de « parler par-dessus ». Il ne s’agit pas de « faire de la pub », mais de faire entendre la voix de nos partenaires, dans les différents pays, de manière intègre.

Elle incite à communiquer avec des valeurs, avec une vraie envie de faire passer un message de solidarité et de communauté. L’idée est qu’on peut montrer l’impact tout en allant au-delà des images, parfois indignes (comme celles d’enfants en conflit), souvent utilisées par le passé. On peut communiquer avec dignité pour susciter la solidarité, pas seulement la visibilité.

Hadja Lahbib au Tchad, 2025 © European Union/Denis Sassou Gueipeur.

Alain Boinet : Lors d’un précédent entretien avec toi publié dans Défis Humanitaires au mois de février 2025, nous avions notamment évoqué le budget de la DG ECHO pour 2025. A trois mois de la fin de l’année, connait-on aujourd’hui son montant et comment l’analysez-vous à VOICE ?

Pauline Chetcuti :

La question du budget est fondamentale, et tous nos membres au sein de VOICE la posent.

Pour 2025, le montant s’élève à environ 2,46 milliards d’euros pour la ligne strictement humanitaire. Le chiffre sera consolidé d’ici la fin de l’année, avec d’éventuels renforcements budgétaires. On sait déjà que la réserve d’aide d’urgence a été entièrement mobilisée cette année pour répondre à plusieurs crises majeures, et il est peu probable qu’elle soit renouvelée d’ici la clôture. Cette réserve prévoyait 583 millions d’euros pour 2025.

Nous ne pensons pas qu’il y aura de changement majeur dans la manière dont l’Union européenne financera les crises humanitaires.

S’agissant du projet de budget 2026, La Commission propose un peu plus de 1,8 milliard d’euros pour l’humanitaire, par la suite la Conseil a proposé une hausse de 18 millions à ce montant. C’est une progression, mais elle reste limitée au regard de l’ampleur croissante des besoins humanitaires et de l’inflation. Par ailleurs, cela n’intègre pas à ce stade, la réserve d’urgence et de solidarité qui fera l’objet de discussions au fil de l’année.

Alain Boinet :  Les discussions pour le prochain Cadre Financier Pluriannuel (2028-2035) ont commencé à la Commission Européenne qui devrait présenter une proposition courant 2025. Par ailleurs, la présidente Ursula Von der Leyen et le commissaire Piotr Serafin ont annoncé un budget de 200 milliards d’euros pour « L’Europe globale dans le monde », le nouvel instrument d’action extérieure avec un montant indicatif de 25 milliards d’euros pour l’aide humanitaire. Si l’augmentation est très significative et positive, en revanche des acteurs humanitaires sont inquiets sur le flou et les risques relatifs au cadre et aux finalités. Qu’en pense VOICE et sa présidente ?

Pauline Chetcuti : :

C’est un sujet au cœur de VOICE : comment utiliser ce nouveau cadre financier pluriannuel (MFF) et comprendre ce qu’implique cette Europe globale ?

À VOICE, nous accueillons positivement le montant indicatif de 25 milliards d’euros prévu pour l’aide humanitaire dans ce nouvel instrument Europe Globale. C’est un signal politique fort dans un contexte particulièrement difficile, marqué à la fois par l’augmentation des besoins humanitaires et par un déficit d’intérêt croissant des bailleurs pour soutenir l’aide.

Mais il faut relativiser. D’abord, on ne sait pas encore comment cet instrument sera utilisé. Si l’on additionne le budget annuel et les renforcements des dernières années (dont la réserve d’aide d’urgence) on atteignait déjà un peu plus de 17 milliards d’euros. L’augmentation est donc réelle, mais pas spectaculaire, surtout si l’on considère que les besoins humanitaires vont continuer d’augmenter, d’autant plus si l’ONU poursuit son hyper-priorisation.

Ensuite, ces chiffres ne sont pour l’instant que des propositions puisque les États membres doivent encore se prononcer.

Enfin, une autre préoccupation de VOICE concerne le cadrage politique de ce nouvel instrument. Europe Globale met l’accent sur la compétitivité, la souveraineté et la puissance économique de l’Union européenne plutôt que sur les besoins des populations affectées. On se trouve donc face à un instrument plus politique, inscrit dans une logique de renforcement des intérêts de l’Union européenne.

Néanmoins, l’aide humanitaire semble préservée, et c’est positif. Mais restera-t-elle indépendante des priorités politiques de l’UE ? Ce n’est pas garanti. C’est précisément ce que nous voulons déterminer. Nous plaiderons pour que l’aide demeure fondée sur les besoins des populations et sur les principes humanitaires, et non sur les intérêts des États membres.

Au sein de VOICE, nous allons continuer à pousser ces questions et à engager directement la DG ECHO et la Commission européenne sur les enjeux du MFF. Nous invitons également tous les membres de VOICE à contribuer, à faire remonter leurs préoccupations et surtout à mobiliser les États membres pour qu’ils soutiennent le maintien d’une aide humanitaire indépendante au sein de ce nouvel instrument. Nous appelons chaque État à se positionner sur le nouveau MFF afin de garantir la sécurité et la pérennité de l’enveloppe humanitaire.

Forum Humanitaire Européen, 2024 – © Union européenne

Alain Boinet : Certains Etats-membres souhaitent s’impliquer plus avant et envisagent la création d’une enceinte spécifique des Etats dédiée à l’humanitaire avec pour objectif de sanctuariser l’humanitaire et d’éviter en conséquence toute fongibilité des fonds humanitaires dans l’ensemble des 200 milliards d’euros. Est-ce une piste intéressante ?

Pauline Chetcuti :

Toutes les pistes méritent d’être explorées si elles renforcent l’efficacité et la crédibilité de la dépense.

Néanmoins, il est essentiel de s’assurer aujourd’hui que les financements humanitaires ne soient ni dilués, ni contrôlés par les intérêts nationaux des États membres ou de l’Union européenne autrement dit, par des considérations géopolitiques.

Il faut également que l’aide humanitaire reste flexible, afin de pouvoir réagir à un contexte extrêmement volatile, marqué par des détériorations graves et soudaines dans certains pays. Cette flexibilité doit permettre de répondre à des besoins immédiats, mais aussi à des crises négligées ou oubliées souvent absentes de la lumière médiatique.

Quel que soit le nouvel instrument que l’on construit, il doit  répondre au plus près des besoins des populations, tout en demeurant accessible aux ONG, et en particulier aux partenaires locaux.

En somme, si l’on ouvre ou crée un nouvel instrument, il faut absolument intégrer ces conditions dès le départ et veiller à ce qu’elles soient pleinement incluses dans la piste évoquée.

Alain Boinet : Pour une bonne information de nos lecteurs, notamment hors d’Europe, peux-tu nous présenter VOICE dans les grandes lignes ?

Pauline Chetcuti :

VOICE est un réseau européen d’ONG humanitaires. Nous rassemblons plus de 90 organisations membres basées dans l’UE, ainsi qu’au Royaume-Uni et en Suisse, qui mettent en œuvre ou soutiennent l’aide humanitaire.

Notre rôle est double. D’une part on est un espace de coordination et d’échange entre ONG humanitaire  européennes. Ce qui favorise la prise de positions communes, partage d’expertise, de connaissances et la création de synergies.

D’autre part, on porte un plaidoyer collectif auprès des institutions européennes (DG ECHO, Parlement européen, États membres). À travers nos membres européens et leurs réseaux d’ONG. Par exemple nous travaillons étroitement avec les réseaux nationaux comme Coordination SUD en France pour construire des positions communes.

En somme, VOICE est un pont entre la société civile humanitaire européenne et les décideurs publics dans une région qui reste l’un des principaux bailleurs humanitaires dans le monde.

Un membre du personnel d’Oxfam aide une famille à transporter chez elle les articles non alimentaires qu’elle vient de recevoir à la Maison des Nations Unies, à Djouba. © Oxfam / Anita Kattakuzhy

Alain Boinet : Comment souhaites-tu conclure cet entretien ? Un message, un appel ?

Pauline Chetcuti :

C’est une question difficile. Comment conclure de façon positive face aux défis dont nous venons de parler ?

Évidemment, nous faisons face à une crise existentielle très sévère du système humanitaire. Nous souffrons d’un déficit de crédibilité, auquel il faut savoir répondre. La réponse doit être collective. Les ONG doivent se rassembler pour créer une voix forte, un récit commun qui réaffirme la valeur de la coopération internationale et de la solidarité mondiale. C’est un véritable défi que nous nous fixons au sein des ONG et que nous sommes déterminés à relever.

L’autre point, c’est que les questions de financement, bien qu’essentielles et au cœur des débats actuels, ne sont pas tout. Il faut aussi se rappeler pourquoi nous faisons tout cela et pourquoi il est si important de poser ces questions. Parce que ces financements permettent avant tout de maintenir l’aide auprès des plus vulnérables.

Évidemment, on pense aux conflits oubliés, comme en République démocratique du Congo ou au Soudan, où les contextes sont absolument terribles. On pense aussi à nos collègues et aux populations à Gaza et en Palestine. Si nous nous interrogeons aujourd’hui c’est pour préserver cette solidarité internationale, pour agir au plus près des populations, les aider non seulement à survivre, mais surtout à vivre dignement et à exercer leurs droits fondamentaux.

Enfin, c’est pour moi un appel à la collectivité, un sursaut de solidarité entre nos différentes ONG. Nous avons un réel potentiel collectif si toutes les organisations se mettent ensemble, notamment à travers des réseaux comme VOICE. Nous pouvons porter une voix plus forte et faire passer des idées ainsi que des valeurs essentielles.

Je conclurai en disant que l’argent ne fait pas tout. Ce qui compte, c’est ce que nous en faisons. Comment nous transformons ces financements en changements concrets, en vies améliorées dans les contextes les plus complexes, pour que chacun puisse s’en sortir, survivre et vivre une vie meilleure.

Experts de l’UE et du HCR à la frontière entre le Soudan et le Tchad. Environ 40 000 personnes – réfugiés soudanais et rapatriés tchadiens – ont traversé la frontière depuis le début du conflit au Soudan. © HCR/Aristophane Ngargoune

 


 


 

Pauline Chetcuti : 

Pauline Chetcuti est – depuis juin 2024 – la Présidente de VOICE. Pauline Chetcuti est également responsable des campagnes humanitaires et du plaidoyer pour Oxfam International. Juriste spécialisée en droit international humanitaire et droits humains, elle possède une solide expérience au sein d’agences de l’ONU et d’ONG dans des contextes tels que la Palestine, l’Afghanistan, la RDC et le Myanmar. Elle apporte un leadership stratégique sur les campagnes mondiales et les politiques liées à la protection des civils, à la fragilité et à l’impact du changement climatique sur les populations vulnérables. Auteure de plusieurs publications sur les principes humanitaires, la faim et le lien entre climat et action humanitaire, elle contribue activement au débat international. Experte en gestion de réseaux, elle renforce les partenariats humanitaires et représente Oxfam dans des forums de haut niveau. Guidée par un leadership féministe, elle valorise la diversité, l’inclusion et l’expression des voix de son équipe et de ses partenaires.

 

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