Flemme

Flemme

Quand l’occident baisse les bras, d’autres modèles de solidarité sont à créer

©UN News – Des enfants à Gaza attendent que leurs conteneurs vides soient remplis de nourriture.

En regardant les chiffres rapportés à OCHA, la baisse des financements humanitaires de 25 milliards US$ en 2024 à 7,2 milliards à la mi- 2025, la décrue est violente. Rapporté au nombre de personnes assistées, 116 millions en 2024 et 190 millions en 2025, l’on passe de 21 US$ pour 100 personnes à 4 US$ pour 100 personnes.

D’une manière générale l’Aide Publique au Développement a commencé à refluer après une croissance continue de plusieurs années pour répondre aux crises successives, comme le montre le graphique suivant.

©OCDE -Évolution de l’Aide Publique au Développement (APD) totale des pays du Comité d’Aide au Développement (CAD), 2000-2024 (données officielles) et 2025-2027 (projections), en milliards de dollars américains, à prix constants (2023). Après avoir augmenté pour répondre aux besoins liés aux crises successives récentes, l’APD devrait encore diminuer en 2025 et à court terme.

Qu’est-ce qui a changé ?  Nous, collectivement. L’aide humanitaire moderne industrialisée est une création de l’occident, des pays riches qui fixaient les règles politiques et économiques mondiales. Même depuis les décolonisations, l’Occident vainqueur des guerres chaudes ou froides était le modèle universel de développement économique et sociétal vers lequel devaient tendre tous les retardataires. L’aide au développement était d’ailleurs conçue à cet effet, et il nous était facile et magnanime d’aider ceux qui n’ont pas profité de ces changements, les laissés pour compte du développement, les ‘left behind’ pour reprendre la terminologie en vigueur. L’assistance humanitaire comme filet de sécurité global occidental. Mais voilà, nous nous sommes affaiblis financièrement, et puis surtout je crois, il n’y a plus vraiment dans nos sociétés occidentales la volonté de cadrer le monde, intellectuellement, économiquement, militairement. Flemme, diraient mes enfants.

De là découle, pour le meilleur et pour le pire, un relativisme global soutenu par des doubles standards politiques bien compris et très visibles. Si ce que nous proposons n’est pas supérieur par nature, alors tout se vaut, et chacun fait donc aussi bien de chercher son propre intérêt ou de proposer son propre modèle. L’Amérique actuelle en est bien sûr l’illustration, ne portant plus aucune valeur comme étendard, aucune proposition pour le monde.  Beaucoup de pays ont utilisés notre flemme à leur profit, bien naturellement, pour secouer l’ordre en place. Voyez les discussions et négociations de paix en cours. Elles n’ont plus tellement lieu à Genève, à New-York ou Paris, mais à Istanbul, Djeddah ou Astana. Le sommet de Tianjin est aussi important que celui du G7. Si l’occident ne souhaite plus dominer les systèmes qui régissent le monde, alors pourquoi devrions-nous nous occuper de pourquoi et comment se battent des généraux soudanais ? La guerre des autres est finalement assez supportable à la télévision.

Vladimir Poutine, Xi Jinping, Kim Jong-Un lors du défilé militaire à Pékin pour le 80ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale le 3 septembre 2025. ©Gouvernement Russe.

Alors a-t-on besoin de solidarité humaine ?  Assurément. Le monde actuel est déjà globalisé. Il y a moins de Nord et de Sud, d’Est et d’Ouest, mais un monde en réseaux superposés, en tache de léopard, en étages de nature sociologique plus que géographique. Les effets du changement climatique, la perte de biodiversité, un crime organisé pervasif laissant des pouvoirs publics défaillants ou autoritaires, ce sont des problèmes qui se posent à Grenoble, à Caracas ou en Nouvelle-Guinée. Si les problèmes sont globaux, alors la solidarité humaine n’est peut-être à lier uniquement à la reconnaissance de la souffrance de nos frères humains, mais à l’interdépendance des êtres humains entre eux et à leur capacité d’agir pour eux-mêmes. Le monde actuel a certainement besoin d’un cadre éthique et d’une pratique de la solidarité internationale. Mais l’apport de vivre ou de soin ne suffit pas, d’autant moins qu’il est de plus en plus difficile d’en acheminer. L’aide devra-t-elle être alors plus militante, plus ouvertement politique ?

Vos impôts doivent-il la payer ?  Tout cela est bien beau, mais si cette solidarité s’organise en réseau, elle finit toujours par se traduire par un transfert de ressource. En majorité, que ce soient pour les Nations unies, le mouvement des Croix-Rouge ou les ONGs, ces ressources ne sont pas des fonds propres. Il ne s’agit pas d’une solidarité directe. Ces ressources représentent une solidarité indirecte au travers des états qui sous-traitent l’opérationnalisation de leurs budgets humanitaires, comme instrument de leur politique étrangère. Ce sont donc des choix politiques, des priorités budgétaires difficiles, et pas des considérations humanitaires qui définissent d’abord les budgets humanitaires.

L’Aide Publique au Développement, qui englobe les budgets humanitaires est une variable d’ajustement, et sa suppression n’a aucun cout politique pour ceux qui la décide.  Qui va manifester ou bloquer des routes pour préserver l’APD ?  C’est donc parce que l’aide en général et l’aide humanitaire en particulier n’est pas ou plus perçue comme efficace pour défendre nos intérêts qu’elle est coupée. Cette perception est importante: Souvenons-nous de ce que disait Marco Rubio, fossoyeur d’USAID, «  USAID created a globe-spanning NGO industrial complex at taxpayer expense with little to show since the end of the Cold War.  development objectives have rarely been met, instability often worsened and anti-American sentiment has grown.” » (L’USAID a créé un complexe industriel mondial d’ONG aux frais des contribuables, sans grand résultat depuis la fin de la guerre froide. Les objectifs de développement ont rarement été atteints, l’instabilité s’est souvent aggravée et le sentiment anti-américain s’est accru.). Si l’aide était perçue comme directement utile à l’intérêt et à la sécurité des états, elle sera préservée, aux Etats-Unis comme ailleurs. Il est d’ailleurs intéressant de voir que dans les données disponibles de 2025, ce sont toujours les États-Unis qui demeurent le premier bailleur humanitaire.

27.02.2025 La fin de l’USAID, Washington, DC USA © Ted Eytan

Alors quoi ?

Le propre du monde d’avant est qu’il est passé, et il ne faut pas attendre un retour ex-ante. 2023 était le pic d’une augmentation continue des budgets humanitaires depuis plus d’une décennie.  Les contraintes budgétaires des pays ne vont pas disparaitre, la rugosité des relations internationales non plus.  Soit l’aide humanitaire – et l’aide au développement de manière plus générale – est intégrée à une architecture de sécurité globale qui englobe la sécurité humaine, la sécurité environnementale, comme le font plus volontiers des bailleurs asiatiques, soit elle est réduite à sa portion congrue.

La localisation ?  Si nous étions honnête avec une approche locale de l’aide, alors une ONG française pourrait tout à fait soutenir une ONG soudanaise ou congolaise directement, sans y envoyer toute une mission à Port-Soudan ou à Goma. N’entend-on pas à longueur de rapport et d’ateliers que les communautés sont les premières à répondre et les mieux à même de comprendre « les besoins » ainsi que l’environnement politique dans lequel ces besoins se manifestent ? Qu’est-ce qui nous empêche vraiment de le faire ? de nouer des partenariats, de signer des accords-cadres avec des ONG dont on assure un « renforcement de capacité » depuis des décennies en les utilisant comme sous-traitants opérationnels, sans payer les frais de fonctionnement qui permettent la pérennité, la location d’un local, l’achat de voitures, la rétention du personnel au-delà de la durée d’un programme ? Ce qui nous empêche aussi, c’est, de plus en plus, l’assèchement des espaces civiques et de la possibilité pour des citoyens de se regrouper et de recevoir des financements étrangers. L’urgence aussi est là. Permettre la réponse humanitaire de demain, c’est préserver et utiliser autant que possible les espaces civiques résiduels aujourd’hui.

La privatisation ?  Si les pays sous-traitent l’opérationnalisation de leur budget humanitaire à un système humanitaire qui n’est plus perçu comme assez efficace, l’attrait pour le secteur privé demeure généralement vivace. C’est un anathème absolu pour beaucoup d’acteurs humanitaires, mais de fait, le secteur privé est déjà mobilisé et utilisé pour de la logistique humanitaire, des distributions, des coopérations avec les gouvernements, C’est une approche très programmatique de l’aide, mais pour un bailleur, pourquoi une entreprise serait moins efficace pour distribuer des vaccins dans un centre de santé que l’Unicef ou une ONG ? Dans la zone indopacifique, des programmes entiers de santé primaire, de nutrition, à cheval entre humanitaire et soutien au secteur de la santé, sont mis en œuvre par des société privées qui connaissent leur métier. De fait personne n’en meurt.  Il y a donc des situations ou ce sera politiquement et opérationnellement possible et acceptable et d’autre, on le voit déjà à Gaza, ou ça ne le sera pas.

On ne reviendra pas tout de suite à l’époque où l’aide humanitaire était portée par des idéaux de monde meilleur pour tous. Si tous les lecteurs de Défis Humanitaires voudraient prouver le contraire, nous n’en avons politiquement plus ni l’élan, ni les moyens. Sans budgets conséquents, il faut peut-être retourner aux entrepreneurs humanitaires. L’aide humanitaire ne sera peut-être plus universelle.  Des aides humanitaires seront ce qu’on en fait : un outil politique, un levier d’influence, un acte militant, ou une action locale portée par ceux qui le veulent et le peuvent. Elle ne sera peut-être même plus neutre. La neutralité ne protège les acteurs humanitaires que dans la mesure ou les belligérants y croient, ce qui est quand même de moins en moins le cas. Triste réalité, chantaient Amadou et Mariam.

Cyprien Fabre :

Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.


Nous vous invitons à découvrir les autres articles de cette édition n°105 :

LES ANNÉES GLORIEUSES – Entretien avec Bernard Kouchner

Bernard Kouchner à Hassakeh lors du « Forum International sur l’Eau dans le Nord-Est Syrien » les 27 et 28 septembre 2021. Photo Alain Boinet

Alain Boinet :  Quand l’on pense à la résolution 688 du Conseil de Sécurité des Nations Unies du 5 avril 1991 sur l’Irak pour protéger les populations civiles et les kurdes par rapport à la situation géopolitique en 2025 et au mode de règlement des conflits, quelles réflexions cela t’inspire t’-il ? Quel bilan fais-tu ?

Bernard Kouchner : Que se passe-t-il ? Nous avons tous travaillé en faveur des droits humains, du developpement, des missions humanitaires, de l’anti racisme, de la justice sociale. Nous continuons de le faire mais  reconnaissons que ces valeurs n’ont plus la même force d’attraction ! Est-ce un échec ? Non je ne le crois pas mais il s’agit, au moins, d’une malencontreuse pause.

Les Kurdes ! Un mot sur eux : le plus grand peuple sans Etat , un reste oublié des colonisations, notre découverte en Irak à Hadj Omran, une nuit a écouter le Grand  Massoud Barzani, vieux guerrier demeuré démocrate…C’était au début des années soixante-dix ! Et trente ans après la résolution 688 du Conseil de sécurité et voilà qu’on exhume içi, plus de trente ans encore écoulés, la résolution 688, ce grand progrès du Droit humanitaire, qu’on appelait « la mère de toute les résolution ».

Le monde s’est modifié.  Les  Kurdes, ne sont plus des inconnus. Ils se sont beaucoup battus,  les ONG,  les Français et les Américains, entre autres, ont politiquement soutenus leurs efforts. Pas assez. En voilà un bon exemple du nécessaire mélange de la politique et de l’humanitaire ? Certes les Kurdes, coincés entre les territoires Turc, Irakien, Syrien , Iranien, ne sont pas d’accord entre eux. Ils combattent dans des  situations différentes. Sans oublier une très importante diaspora, morcelée elle aussi.

Humanitaires ou politiques  il faut poursuivre la route aux cotés des Kurdes. Tout a évolué mais la persistance des   engagements humanitaires  des ONG fut décisive. En Iran  la répression sans doute demeure la plus violente ; en Irak les Kurdes sont  presque autonomes. En Syrie la situation flotte, le nouveau barbu ne m’inspire guère de confiance.

Pour les Kurdes l’indépendance est-elle l’étape suivante ? Un  Etat Kurde unique ? Est-ce  un souhait commun ? Pour cela conviendrait de construire un langage commun, une idéologie commune. Des dizaines d’années seront encore nécessaires

AB : Selon toi, que signifie l’agression de la Russie contre l’Ukraine et l’élection de Donald Trump dans les relations internationales et avec quelles conséquences à l’avenir ?

BK : Ne confondons pas les deux phénomènes mêmes s’ils se complètent ! Il convient de s’interroger  sur la « droitisation » des opinions du monde qui existe et se renforce. Les peuples pauvres font ils peur aux riches ? Le rejet violent de l’émigration incline dans ce sens. L’échec des luttes et des espoirs socialistes renforce ce sentiment.

Pour Vladimir Poutine, en envahissant l’Ukraine, il s’agit de récupérer, par la force, les frontières de l’ancien Empire soviétique. Rappelons que les Russes eux mêmes (Eltsine) avaient  autorisé indépendance et référendum en Ukraine.  Nous avions déjà suivi les événements en Géorgie et en Crimée. L’armée de Moscou ira-t-elle  plus loin, envahiront ils les pays Baltes ? Beaucoup de Français le pensent, beaucoup d’Européens jugent de même. Pour ma part je ne crois  pas à une extension immédiate de la guerre. L’économie russe vacille et les Ukrainiens ne cèdent pas. Mais sans aucun doute le risque existe.

Et il faut renforcer nos défenses européennes, persister dans cette vieille idée, cette obstination en faveur d’une « Europe de la défense ».Soulignons a cet endroit que Donald Trump a semblé, au cours d’une de ses oscillation, se rendre aux raisons de Vladimir Poutine et qu’il ne semble pas connaitre l’histoire de la région. Trump aime rencontrer Poutine. Le Président des Etats Unis va-t-il ajouter la trahison à la légèreté diplomatique ? Il change d’avis souvent, mauvais  point, mais s’obstine, bon point. Je ne connais pas encore l’issue de l’affrontement ce que je comprend en matière de taxes et d’économie me fait grand peur. Il n’a pas fini de nous choquer. Si Donald Trump, n’apparaît pas comme un grand politique au sens classique il semble un joueur de  golf  premier plan.

Décidément le siècle vacille.

Sommet Washington sur l’Ukraine Août 2025 ©TheWhiteHouse

AB :  Dans son livre « Occident ennemi mondial numéro 1 », Jean-François Colosimo insiste sur la renaissance conquérante des anciens empires, russe, perse, turc, chinois auquel ajouter les Etats-Unis. Dans ce nouveau contexte que devient l’Europe, ses pays et la démocratie ?

BK : Oui les anciens empires retrouvent de l’ambition. Les querelles sur les idéologies, le capitalisme et le socialisme  sont plus rares, pas les différences de niveau de vie, ni les pauvres et les riches sont toujours là. L’Europe celle que nous voulions unie, est devenue une cible pour les autres nations, toute tendances mélangées.  Est-ce encore un exemple, un espoir ou un regret ?

Ils sont tous, pour des raisons différentes irrités par ces vieilles démocraties et de leurs soubresauts mais plus encore par de leurs cultures et leurs modes de vie. Et que devient l’Europe , doit-elle nous désespérer ? Pas même de communiqué unanime de tous les 27 pays européens sur les bombardements effrayants de Moscou, pendant de très longs mois, malgré les positions affirmées du Président Macron et du premier ministre britannique Staermer.  Nous affirmions que Vladimir Poutine menaçait l’Europe entière. Les pays européens demeuraient dans le vague.

Et soudain grâce au courage de Volodimir Zelinski et du peuple ukrainien, après une alliance très offensive entre les Britanniques (qui ont quitté l’Europe) et les Français la politique changea de cadence. La peur d’un conflit se répandit, le jugement sur Vladimir Poutine se fit plus dur. Et la conférence de Washington donna enfin une dimension qui dépassa les premières impressions d ‘un ralliement de Trump sur les plus néfastes positions de Poutine, appuyées par des très violents et meurtriers bombardements sur l’Ukraine. Mais très vite nous sommes retombés dans le flou.

Rencontre Trump Putine, Alaska 2025 ©TheWhiteHouse

AB : Que devient l’ONU dans tout cela? Elle semble soit paralysée, soit marginalisée, soit suiviste et très affaiblie. Connaîtra t’elle le sort de la SDN?

BK : L’Onu demeure un espoir déçu. L’ONU est en mort cérébrale. Mais même pas un dernier recours. L’ONU n’avance pas mais elle a de beaux restes. Ainsi elle reste présente à la frontière entre le Liban et Israél. Mais elle est une présence théorique.

C’est le conseil de sécurité qui est paralysé : la Russie de Poutine, l’envahisseur de l’Ukraine en est la cause, la Chine le soutient Chine soutient doucement. Deux membres du Conseil de sécurité des Nations Unies sur cinq : impossible de prendre une décision !

Quel avenir pour les Nations Unies ? Sombre. Il faut inventer une autre machine à faire la Paix. Cette grosse réunion de Washington qui fut-elle utile , l’ONU n’y a même  pas figuré. Votre comparaison avec la SDN est juste.

AB : L’administration américaine a récemment démantelé USAID, baissé drastiquement ses budget et modifié ses priorités et ses méthodes. De même en Europe, la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France et bien d’autres pays coupent brusquement et massivement. dans les financements de l’aide humanitaire et du développement. Comment expliques-tu ces choix et quelles conséquences cela pourrait-il avoir?

BK : Oui il s’agit d’un assassinat mais pourquoi avoir tant compté sur les USA ? Ce pays était-il notre assurance vie depuis près  de 70 ans ? On en disait du mal systématiquement et on l’appelait à nos côtés à la moindre occasion un peu sérieuse. Les opérations militaires en Afrique recevaient souvent un appui en matériel et en argent américain.  Le soutien de Washington nous était d’un grand secours dans le renforcement de nos mesures de protection sociale, laissant les  Français toucher les fameuses « dividendes de la Paix ».  Nous pensions peu aux autres et je fais la différence avec la conduite des ONG bien sur. Aucune de nos opérations militaires n’aurait pu voir le jour sans l’aide américaine. Nos enfants fréquentaient les écoles d’outre atlantique et musique et les sportifs américains…

Et se serait trop facile de s‘appuyer trop longuement sur le déroulé des années 39-45 et sur le débarquement en Normandie. Mais n’oublions pas tout : nous ne voulons pas rompre avec les Americains parce que nous doutons de la stabilité de Trump.

AB : La chute des financements de l’aide s’accompagne d’un affaiblissement du droit international humanitaire, de la protection des populations civiles et de l’accès des secours comme on le voit au Soudan, en Ukraine et à Gaza ou l’humanitaire est en train de sombrer quand la famine est utilisé comme une arme de guerre qui tue des innocents. Va t’on sombrer dans l’acceptation du pire et l’impuissance du droit?

BK : La natalité, la réussite du capitalisme, la pauvreté, l’irrespect  du droit.  De multiples facteurs se mélangent, se contrarient. Je suis désolé de cette régression des engagements.

AB : Les humanitaires se sentent moins soutenu, voire mis en cause, critiqué. Comment parler à une opinion publique principalement préoccupée par le pouvoir d’achat et l’insécurité face à un avenir incertain?

BK : L’action humanitaire fut, grâce a l’action de toutes les ONG, les petites et les grandes elle fut aussi une des avancées majeures des consciences et des engagement politiques. Il s’agissait d être  aux cotés des autres, des pays pauvres et il fallait, pour y parvenir, une économie solides des pays riches.

Bernard Kouchner (à droite) en Afghanistan en 1985 avec le commandant Amin Wardak (à gauche) et Alain Boinet. ©José Nicolas SIPA press

L’avenir incertain dis-tu, est ce la perspective d’une guerre contre l’armée de Vladimir Poutine ? La défaite ou même la trahison alléguée de Poutine, ou de Trump, ou bien des deux ? Certes il était plus commode de vivre avec le choix restreint  du capitalisme ou du socialisme, du bien et de mal. Et nous savions tous que ce choix était trop simpliste. Il était superficiel, schématique mais très commode. Les étiquettes étaient distribuées à vie, les affrontements devenaient ossifiés, manquaient de nuances, la Constitution, les élections qui convenaient  pour l’époque du Général de Gaulle, ne représentent plus la société moderne.

N’empèche,nous restons un pays où malgré ce que nous appelons la crise, il fait le meilleur de vivre.

AB : Dans son livre « L’heure des prédateurs », Giuliano Da Empoli écrit: « en Libye, au Proche Orient, en Ukraine: les bordures du continent qui a fondé sa reconstruction sur la paix ne sont plus qu’un champ de bataille, la guerre pénètre un peu plus à l’intérieur des frontières de l’Europe ». Face à constat, faut-il se préparer à une guerre possible et s’armer en conséquence?

BK : Toutes les allusions, tous les doutes et quelques certitudes avec la guerre d’Ukraine qui retient tous les esprits construisent une ambiance et une réalité guerrière. Je ne sais pas si l’affrontement se rapproche je suis certain , repetons-le de s’y préparer.

Et pour cela il faut à nouveau et malgré de lourdes illusions assumées, construire une Europe de la défense, pas une armée Européenne. Le chemin sera long mais je pense que tous en comprennent la nécessité.

Puisque l’histoire est sans mémoire, soulignons l’essentiel pour corriger le tir des mensonges et des approximations. Se sont les Russes, je le répète,  Gorbatchoff et Elsine, qui donnèrent l’indépendance et acceptèrent le référendum en Ukraine. Les troubles éclatèrent au Dumbass en 1984 et opposèrent les Russophones aux Ukrainiens ; Vieille affaire. Pendant de longues années ce fut un conflit presque gelé. Vladimir Poutine après plus de 20 années de dictature décidera d’en faire une opération spéciale et envoya son armée pour s’emparer du pouvoir à Kiev. Saluons une fois de plus le courage des Ukrainiens et la tenacité du Président Zelinski.

AB : Selon les Nations-Unies (OCHA) Il faudrait cette année 47,4 milliards de dollars pour secourir 189,5 millions de personnes en danger dans 72 pays. Selon des prévisions, les contributions pourraient n’atteindre qu’un cinquième de cette somme, voire moins encore. Dans ce cas, les conséquences humaines seraient catastrophiques. Quels messages voudrais-tu envoyer aux décideurs politiques sur ce risque réel?

BK : Je me prononce bien sur pour secourir un maximum de personnes en danger. Je l’ai fais toute ma vie mais il est trop facile de séparer hermétiquement l’humanitaire de la politique. S’agit il de se rassurer ?  On voit bien, en ces jours  de danger qu’il faut rapprocher l’une et l’autre des activités sans les confondre. Et, puisque l’argent manque il nous faut innover et inventer afin de poursuivre l’intervention d’urgence comme l’aide au développement.

Nous rêvons tous de changer le monde, et c’est aussi pour cela qu’il faut poursuivre de prêt  les réalités politiques sans oublier les  nécessités humanitaires ? Est ce possible ? Je ne sais pas, je le crois, il n’est pas interdit de rêver.

AB : Comment souhaites-tu conclure cet entretien?

BK : Les temps actuels tentent de nous désespérer donc ne désespérons pas et continuons de croire à l’Humanitaire. Le politique tentera de nous rattraper.

Ces derniers jours Gérard Chaliand, cet Homme de ténacité et de loyauté, nous a quitté. Il avait tout vu, Il avait tout compris et, comme on dit, il n’étalait pas sa science. Je me souviens de lui à l’âge 20 ans et depuis l’âge de 20 ans. Il fut un modèle d’honnêteté intellectuelle. et d’un rare courage. Il parlait avec douceur et gravité de ce qu’il avait constaté. Sans dire du mal des gens, jamais. C’était rare un homme de ce calibre qui abordait la géopolitique avec l ‘œil d’un poète. Avec amitié aussi. Salut à toi Gérard.

Bernard Kouchner

Co fondateur de Médecins Sans Frontières et de Médecins du Monde, Ancien ministre de la Santé, ancien ministre des Affaires Etrangères.

 

 

 

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :