« Si tu veux la paix, prépare la guerre » Entretien avec le général Vincent Desportes

Défilé du 14 juillet 2025 sur les Champs-Élysées. Photographie du Département de la Défense des États-Unis (DoD), réalisée par la Navy Petty

Cet entretien avec le général Vincent Desportes a pour objectif de nous éclairer sur la situation géopolitique, les questions de défense et les risques auxquels la France, l’Europe et le monde sont aujourd’hui confrontés.

Avant de commencer, je voudrais préciser deux points.

Le premier, c’est qu’il n’est pas habituel pour une revue humanitaire de proposer un entretien avec un général, un militaire, mais nous savons que la guerre en Ukraine a provoqué des millions de déplacés et de réfugiés, ainsi que des pertes très importantes parmi les soldats ukrainiens mais aussi parmi les civils. Chaque jour, des destructions sont opérées par la Russie sur les infrastructures en Ukraine, avec toutes les conséquences que cela entraîne. Le coût de la reconstruction est évalué aujourd’hui à 700 milliards de dollars, ce qui est absolument considérable. Évidemment, la dimension humanitaire de cette guerre explique cet entretien, car il est important de comprendre les logiques géopolitiques et de défense qui nous ont conduits à cette guerre en Ukraine.

Le second point, c’est qu’au moment même où nous publions cet entretien, des dirigeants politiques et militaires européens évaluent un risque d’attaque de la Russie en Europe dans les années à venir et, dans le même temps, une négociation est toujours en cours entre les États-Unis, l’Ukraine et la Russie pourrait déboucher sur un accord de paix. Dans ce contexte très incertain, nous avons fait le choix d’aborder des questions stratégiques dans la durée.

Alain Boinet

Le ministre allemand Boris Pistorius, social-démocrate et ministre de la Défense, a récemment déclaré au Parlement allemand : « Nous devons être prêts pour la guerre d’ici 2029 ». De même, le secrétaire à la Guerre des États-Unis, Pete Hegseth, a affirmé : « Nous vivons un moment 1939 ». En France, le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, a annoncé ces jours-ci devant le Congrès des maires de France que nous devions être prêts, dans trois à quatre ans, à faire face à une attaque de la Russie en Europe et qu’il nous faudrait alors nous engager et être prêts à perdre nos enfants . Enfin, il y a juste un an, Sébastien Lecornu, alors ministre de la Défense et aujourd’hui Premier ministre, publiait un livre intitulé « Vers La Guerre ».

Sommes-nous à l’avant-veille d’une nouvelle guerre en Europe qui engagerait la France ?

Vincent Desportes 

Alors, c’est intéressant que vous ayez cité des hauts responsables différents. Vous auriez pu en citer d’autres. Vous auriez pu citer les autorités polonaises, les autorités baltes, les autorités britanniques, qui portent tous le même jugement.

Il y a aujourd’hui un risque de confrontation entre l’Europe, peut-être l’OTAN, et la Russie. Si tous ces pays le disent, ces pays qui ont des services de renseignement différents, avec des sources parfois communes mais également diverses, c’est donc que derrière il y a évidemment quelque chose et que les nations, les hommes politiques, ne peuvent pas ne pas tenir compte de ces avertissements.

Je suis professeur de stratégie et je sais que vous n’avez pas le droit en stratégie d’exclure le pire. Je rappelle que nous avons exclu le pire au début du XXᵉ siècle et cela nous a donné la Première Guerre mondiale. Nous avions exclu le pire au milieu des années 30 et cela nous a donné la Deuxième Guerre mondiale avec 60 millions de morts.

Donc aujourd’hui, nous ne pouvons pas courir le risque d’être non préparés à une guerre qui viendrait, d’autant que le point n’est pas d’arriver prêts pour faire cette guerre mais de faire en sorte que, parce que nous y sommes prêts, elle n’arrive pas.

S’il y a un agresseur aujourd’hui en Europe, il ne peut évidemment être que la Russie, qui a montré depuis le début des années 2000 qu’elle faisait se succéder des guerres qu’elle initiait au rythme d’une tous les trois ou quatre ans. Ainsi il y a une certaine crédibilité dans le propos de ces autorités.

Aujourd’hui, cette guerre est possible mais  elle ne doit pas arriver et elle n’arrivera pas si nous sommes suffisamment dissuasifs. Or, aujourd’hui, nous ne le sommes pas. Le dernier rapport sur la défense britannique dévoilé hier indique que les Britanniques ne seraient pas capables de faire face à une attaque. L’Allemagne pense également qu’elle ne serait pas capable. Nous savons, nous aussi, que nous ne serions pas capables. On voit donc qu’il y a un besoin absolu de se doter de capacités de défense qui nous permettraient non seulement de ne pas perdre cette guerre mais surtout de l’éviter.

Pourquoi trois ou quatre ans ?

Trois ou quatre ans c’est le minimum et le possible. Le minimum à condition que la guerre s’arrête entre l’Ukraine et la Russie l’année prochaine. À partir de ce moment-là, les services de renseignement des pays occidentaux considèrent que la Russie aura besoin de deux ans, mais pas plus de deux ans, pour avoir reconstitué ses stocks, avoir porté sa force combattante à deux millions de combattants et être en mesure effectivement de lancer une agression, non pas contre l’Europe globalement mais contre les vulnérabilités que l’Europe présente.

Donc il n’y a pas une probabilité, mais une évidente possibilité de guerre. Nous ne pouvons pas être irresponsables au point de ne pas en tenir compte et de ne pas nous préparer pour que cette guerre ne se réalise pas.

Roumanie OTAN – Ministère des armées

Alain Boinet

Le Président de la République vient de décider la création d’un service militaire volontaire qui rassemblera 10 000 jeunes en 2030 et 50 000 en 2035, en plus des 210 000 militaires professionnels et des 80 000 réservistes à l’horizon 2030 (47.000 aujourd’hui). De même, le gouvernement prépare l’opinion publique à la possibilité d’un conflit avec la publication par le Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN) d’un livret intitulé Tous responsables qui explique comment se préparer très concrètement à des temps difficiles, comme d’autres pays l’ont déjà fait en Europe.

Vincent Desportes 

Alors, est-ce que la France se prépare ? Bien sûr puisque la France n’est pas préparée. Pourquoi n’était-on pas préparé ?

La première des réponses, c’est que l’armée, ce n’est pas l’armée de l’armée, mais l’armée du peuple, qui s’exprime à travers son Parlement. Et la mission qui avait été donnée à l’armée française jusqu’à il y a deux ou trois ans, c’était d’être prête à projeter 15 000 hommes à quelques milliers de kilomètres pour intervenir en dehors du territoire national face à des forces peu organisées.

Les armées françaises étaient dotées d’un budget insuffisant mais suffisant pour monter une armée capable de remplir la mission qui lui était confiée. Pour preuve l’excellence dans la façon dont la France a conduit l’opération Serval en 2013, puis l’opération Barkhane jusqu’à il y a deux ans au Sahel. Je ne parle pas ici des résultats diplomatiques mais du fait que militairement les choses ont été faites comme elles devaient être faites. Donc nous savions faire cela et nous étions préparés à cela.

Mais nous ne sommes pas du tout préparés à une guerre dite conventionnelle de haute intensité, à laquelle aujourd’hui nous devons nous préparer. Et donc l’armée française se prépare, mais elle a beaucoup à faire parce qu’elle est pour l’instant inadaptée en termes de matériel, en termes de volume et en qualité de matériel et de personnel. L’armée française doit retrouver de la substance, de l’épaisseur, et se doter avec les armées des moyens nécessaires. Le problème de la défense est un problème de la défense de l’Europe, et de la France dans l’Europe. C’est un problème européen.

L’État-major estime que nous serions prêts en 2029 ou 2030, ce qui est un peu après l’échéance donnée pour une éventuelle agression de la Russie vis-à-vis de l’Europe.  En moyenne, les états-majors considèrent que nos équipements devraient être multipliés par cinq en quelques années pour être à la hauteur. Le chemin à parcourir est donc long.

Vous avez mentionné, à juste titre, le problème du service national, un vieux serpent de mer. Le problème est que cela ne sert à rien de donner plus de capacités dans la profondeur de chars, d’avions, de bateaux si nous n’avons pas les hommes et les femmes qui serviront ces matériels.

La difficulté c’est que la France a fait le choix en 1996 d’une armée professionnelle et aujourd’hui elle est au bout de ce qu’elle peut recruter comme soldats professionnels. En fait, l’armée est dans une compétition pour le recrutement. Bien qu’elle soit le plus grand recruteur de France, recrutant 25 000 personnes par an, elle est en concurrence avec toutes les entreprises et toute la société qui recrutent des gens du même profil et de la même classe d’âge. Nous devons donc nous partager cette classe d’âge. Et aujourd’hui nous sommes à peu près au maximum.

D’autant que nous estimons que pour que nos soldats professionnels soient de qualité, il faut deux candidats pour une place. Or le volume de candidats est trop faible aujourd’hui, nous avons un taux d’environ un trois pour un. Nous ne pouvons pas descendre plus bas, puisque nous devons recruter des marins, des aviateurs, des soldats aptes au combat, puisqu’il s’agit bien de cela.

Comme nous ne pouvons pas augmenter le nombre de soldats professionnels, il faut trouver la ressource humaine ailleurs. On ne peut pas, évidemment, et on ne doit pas, rétablir un service national obligatoire et universel. Pour une raison simple : une classe d’âge, c’est 800 000 jeunes femmes et jeunes hommes, et nous n’avons absolument pas besoin d’une telle masse. Leur mise sous les drapeaux exigerait la reconstruction de dizaines de casernes que nous n’avons plus, puisque nous les avons vendues il y a maintenant quarante ans. Et il faudrait des sous-officiers, des officiers en nombre que nous n’avons pas.

Le problème étant un problème de défense, il faut donc faire appel à une nouvelle population. C’est ce qui est appelé un service national volontaire. C’est-à-dire que les armées seront de plus en plus ouvertes à des jeunes qui choisiront de venir servir la France, de venir servir les valeurs de la France et tout ce qui fait que nous sommes Français et Européens.

Un volontariat sera établi. Il y aura des jeunes français qui viendront dont l’engagement sera compensé d’abord par une solde tout à fait substantielle et peut-être par des avantages (permis de conduire, aides médicales, etc). Il faudra trouver les moyens de rendre ce service national volontaire attractif. Ça peut marcher. Les Américains ont eux-mêmes une armée d’actifs et, pratiquement à côté, une autre armée de volontaires qui s’appelle la Garde nationale. Les États-Unis, par exemple, paient les soins médicaux à vie pour ces gens-là.

Il va donc falloir trouver cette ressource pour parvenir à doubler les effectifs militaires des armées.

Vos lecteurs et auditeurs doivent bien comprendre qu’aujourd’hui, la menace à laquelle nous faisons face est beaucoup plus sérieuse et beaucoup plus importante que celle à laquelle nous faisions face pendant la guerre froide. Et pourtant nous sommes infiniment moins préparés, infiniment moins équipés, et nous avons infiniment moins de ressources humaines que durant la guerre froide. Nous devons donc trouver cette ressource humaine, trouver ces équipements, et donner une vraie substance à la défense de la France et à la défense de l’Europe pour que la guerre n’arrive pas.

© UNOCHA Viktoriia Andriievska Des bâtiments détruits à Kiev en Ukraine révèlent l’ampleur des dégâts causés par les bombes russes

Alain Boinet

La guerre d’invasion en Ukraine déclenchée par la Russie le 24 février 2022 constitue un point de bascule géopolitique dont on peut craindre qu’elle ne se poursuive et ne s’élargisse. Cela concerne bien sûr la France, l’ensemble des pays membres de l’Union européenne et de l’Europe. Êtes-vous préoccupé par les difficultés actuelles de l’armée ukrainienne, qui recule sur l’ensemble du front face à la poussée continue de l’armée russe ?

Vincent Desportes 

Aujourd’hui, la situation de l’Ukraine est critique, ce qui est très préoccupant. Si nous nous étions engagés de manière sérieuse dès l’agression irresponsable des Russes du 24 février 2022, nous n’en serions pas là. Si nous avions été capables de définir, dès le début des buts de guerre clairs et si les pays européens avaient adopté de véritables stratégies nous ne connaîtrions pas la situation actuelle.

Alors que le PIB de l’Europe est dix fois supérieur à celui de la Russie, alors que, toutes armées confondues, l’Europe dispose d’un volume de forces significatifs comparé à celui de la Russie, l’Ukraine est en train pas à pas, non pas de perdre la guerre mais de reculer. La situation est aujourd’hui tout à fait critique.

La Russie avance un peu chaque jour. Certes, elle progresse à un rythme qui peut sembler peu rapide. Mais il faut avoir à l’esprit, et je parle en historien, que la logique de la guerre n’est pas linéaire. En effet, un front tient et puis soudain il cède. Nous, Français, en avons connu l’exemple tragique, nous avons perdu la Seconde Guerre mondiale en deux heures après nous être pourtant battus pendant des mois. Dans la nuit du 13 au 14 mai 1940, il y a eu une rupture, et nous avons perdu la guerre, avec les conséquences que l’on connaît.

On ne peut pas exclure qu’un tel basculement intervienne en Ukraine. Ainsi la situation de l’Ukraine est critique et si la situation de l’Ukraine est critique, la nôtre l’est aussi.

Si l’Ukraine venait à perdre cette guerre, les conséquences seraient immenses :

– la crédibilité de l’Europe serait gravement atteinte

– l’Union européenne, qui vit là sa première véritable crise existentielle depuis sa création, pourrait imploser

– le lien entre l’Amérique et l’Europe pourrait se rompre

Nous entrerions alors dans un monde d’inconnue, avec des conséquences considérables. Ce n’est donc pas seulement la situation ukrainienne qui est critique, c’est la situation européenne et celle de l’Occident.

L’avenir de la France et de l’Europe se joue aujourd’hui à Pokrov, à Koupiansk, à Zaporijia. Nous devons en être pleinement conscients. Il appartient donc à l’Europe, sans tergiverser, d’apporter à l’Ukraine toute l’aide possible pour que le front tienne.

L’armée ukrainienne est aujourd’hui la meilleure armée européenne. Elle constitue la première ligne de défense de l’Europe, la première ligne de défense de nos valeurs. Nous devons l’aider à tenir. Si cette armée venait à céder, si le front s’effondrait, si les forces russes parvenaient aux frontières polonaise et roumaine nous serions en réel danger et infiniment moins forts qu’aujourd’hui pour nous défendre. Oui, l’armée ukrainienne est en danger. Oui, la situation est critique. Et oui, nous devons tout faire pour qu’elle ne dégénère pas.

Alain Boinet

La résistance de l’Ukraine n’est pas seulement celle de ce pays, elle constitue aujourd’hui la meilleure défense des pays d’Europe et donc de la France. Mais, comme vous l’avez souligné, cette mobilisation reste peut-être insuffisante pour empêcher une victoire de la Russie, indépendamment de l’effort de guerre ukrainien lui-même, notamment en termes de nombre d’hommes. Dans ce contexte, comment faut-il comprendre la lettre d’intention signée par les présidents Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky pour l’achat de 100 avions rafales, après l’achat des avions Gripen suédois ?

Vincent Desportes

Aujourd’hui, l’Amérique n’aide plus du tout l’Ukraine. Notre grand désespoir, c’est d’avoir cru pendant 80 ans à une véritable communauté de valeurs et de pensée euro-atlantique. Nous comprenons aujourd’hui que nous avons vécu dans l’illusion, que cette communauté n’existe pas vraiment et que nous ne pouvons plus compter sur les États-Unis. C’est totalement nouveau et déstabilisant pour nous. Mais nous n’avons pas d’autre choix que de prendre la relève.

Revenons sur la qualité de l’armée ukrainienne. Elle est aujourd’hui la plus forte d’Europe parce qu’on apprend la guerre dans la guerre. Depuis très longtemps, aucune armée européenne n’a combattu dans un conflit de haute intensité, de type conventionnel. Nous ne savons plus vraiment comment faire, ce qui ne veut pas dire que nous n’apprendrions pas, nous apprendrions de la même manière que l’Ukraine a appris. Mais si demain un affrontement avec la Russie avait lieu, les armées européennes seraient confrontées à une armée russe qui s’est considérablement améliorée en presque quatre ans et qui maîtrise parfaitement l’usage des drones et la conduite des combats. Nous aurions alors un temps d’apprentissage très difficile, potentiellement meurtrier et qui pourrait se traduire par une défaite. On ne peut pas l’exclure. Avant d’atteindre le niveau opérationnel de l’Ukraine, des mois d’apprentissage seraient nécessaires et la Russie en profiterait. Il faut donc aider l’Ukraine puisque c’est l’intérêt de tout le monde, c’est l’intérêt de l’Occident et c’est notre intérêt en tant qu’Européens et Français.

Concernant les rafales, il faut comprendre qu’il s’agit d’une lettre d’intention et pas d’une commande ferme. Il faudra du temps avant qu’elle se transforme en contrat et ces avions n’arriveront pas sur le champ de bataille avant trois à cinq ans. Ce n’est donc pas cela qui changera la guerre aujourd’hui. Ce qui change la donne, ce sont les livraisons immédiates (bombes, obus d’artillerie, missiles antiaériens). Pour autant, les rafales ont un impact stratégique sur la guerre actuelle. Puisque c’est la première fois depuis le début du conflit que nous agissons de manière proactive et non en réaction. Nous faisons ainsi savoir à Poutine que nous sommes prêts à nous défendre pendant des années, ce qui est très important. Si l’Ukraine venait à perdre et que Poutine réfléchissait à un nouvel avantage qu’il pourrait tirer de cette nouvelle guerre, ce que les américains appellent le trade- off (compromis ndlr), nous lui envoyons un message clair :  il affronterait des armées européennes qui se réorganisent et se préparent sur le long terme. Cela ne garantit pas qu’il n’agisse pas, parce que rappelons-nous qu’il a lancé cette guerre malgré son irrationalité. Mais nous affichons une volonté de défense durable et  nous disons à Poutine nous ne céderons pas, nous ne subirons pas et nous nous défendrons.

Banque mondiale – Dépenses militaires de la France (2017-2023)

Alain Boinet 

Dans ce contexte, le budget de la défense en France a progressé de manière continue depuis 2017. Il était de 32,3 milliards d’euros en 2017, de 43,9 milliards en 2023, et devrait atteindre 67,4 milliards en 2030. Entre-temps, lors d’une réunion de l’OTAN sous la pression très forte du président Trump, nous nous sommes engagés collectivement à porter l’effort de défense à 5% du PIB, soit environ 125 milliards d’euros pour la France. Face au contexte politique et économique actuel, la question est de savoir si ces efforts budgétaires peuvent être réalisés face au risque de guerre que vous venez d’évoquer ?

Vincent Desportes

Nous sommes ici dans un rapport de moyen à fin. Quelle est la fin recherchée ? Est-ce de vivre à peu près comme aujourd’hui ou de faire en sorte que notre sécurité et celle de l’Europe soient assurées sur le long terme ? C’est la question du présent contre le futur.

Si nous ne trouvons pas aujourd’hui les moyens de nous défendre, nous n’aurons plus rien à défendre. Le chef d’état-major des armées le rappelait récemment devant les maires de France qu’il faudra faire un choix, un rééquilibrage entre le social et le régalien. Jusqu’ici, nous vivions dans un monde relativement confortable pour les Européens, où les impôts des Américains soutenaient notre défense et nos propres impôts finançaient un système social en expansion constante. Le besoin social est inextinguible et nous avons toujours été amenés à puiser dans le régalien pour y répondre. Aujourd’hui, il faut une véritable prise de conscience.

La France dépense actuellement environ 33 % de son PIB dans le social et 2 % pour le militaire. Il faudra rééquilibrer et à un moment donné il faudra peut-être choisir entre les pensions et les canons. Si les canons ne sont pas renforcés, il n’y aura plus de pensions à défendre. Cela exige un courage politique réel difficile à mobiliser aujourd’hui d’autant que nos autorités sont affaiblies. Ce que je regrette, c’est que la classe politique dans son ensemble ne prenne pas conscience du risque existentiel qui menace la France, l’Europe, et notre civilisation. Pour assurer notre sécurité, nous devons régler à la fois notre problème de dette, qui nous affaiblit quotidiennement, et notre problème de défense afin de porter notre défense là où elle doit aller.

Alain Boinet 

Juste avant cet entretien, nous avons appris l’existence d’un plan de paix américain en 28 points sur l’Ukraine, manifestement négocié avec la Russie, sans l’Ukraine ni les Européens, entre Steve Witkoff — représentant de Donald Trump — et Kirill Dmitriev — représentant de Vladimir Poutine. Qu’en pensez-vous ? Ce plan a-t-il une chance d’aboutir ? Et, dans cette hypothèse, tout risque de conflit serait-il écarté ?

Vincent Desportes 

Je pense que ce plan n’a pas été négocié. Ce plan représente exactement la volonté de la Russie, acceptée telle quelle par Steve Witkoff. À ce stade, nous ne savons d’ailleurs pas si ce document  qui a fuité, très probablement à l’initiative des Russes, a réellement l’accord des plus hautes autorités américaines. Ce plan s’inscrit dans ce que certains appellent « l’esprit d’Anchorage », c’est‑à‑dire le nom de la dernière rencontre entre Trump et Poutine. Mais, pour être clair, c’est un plan de capitulation en rase campagne. Il reprend point par point les objectifs stratégiques du président Poutine.

Il est important de rappeler qu’il n’a pas été discuté avec l’ensemble des parties prenantes. L’Ukraine n’y a pas été associée, alors qu’elle est évidemment la première concernée. L’Europe non plus. Cette absence disqualifie d’emblée ce document, il est totalement inacceptable et il ne sera pas accepté. D’ailleurs, je pense qu’il a été conçu pour ne pas être accepté. Parce que la Russie sait pertinemment que ni l’Ukraine, ni l’Europe n’accepteront un tel texte.

Elle y voit donc deux avantages. Pouvoir accuser l’Ukraine de “refuser la paix” devant le monde entier, en répétant un mensonge qu’elle diffuse déjà depuis des mois. Puis c’est aussi une justification de la poursuite de la guerre  puisque le plan sera rejeté et poursuivra ses opérations militaires. Ce plan ne rend donc pas la paix plus probable. Il est au contraire conçu pour prolonger la guerre. Poutine ne s’arrêtera que lorsque que son  tradeoff (compromis ndlr), lui indiquera qu’il a plus à perdre qu’à gagner. Or, aujourd’hui, il a intérêt à continuer. Il gagne. Il met l’Ukraine sous pression. Et l’Europe n’est pas encore prête à lui opposer une résistance. La Russie pousse donc son avantage, cherchant à déplacer le front le plus loin possible. Car, à la fin, une paix négociée se fait toujours sur la base de la ligne tenue par les armées au moment du cessez‑le‑feu.

Ce plan dit « de paix » est donc en réalité un plan de capitulation, dicté par les Russes, inacceptable pour Zelensky comme pour l’Europe, et destiné non pas à interrompre la guerre, mais à lui donner un nouveau prétexte pour se prolonger.

Le président Donald Trump accueille le président russe Vladimir Poutine à la base commune Elmendorf-Richardson, à Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025 – photo du ministère américain de la Défense prise par Benjamin Applebaum

Alain Boinet 

Notre entretien porte essentiellement sur l’Ukraine et ses conséquences pour la France et l’Europe, mais peut-on élargir la perspective géopolitique et envisager les risques au niveau international ? Quelle est votre lecture de la situation en Asie-Pacifique et en Afrique, notamment face aux mouvements djihadistes au Sahel ?

Vincent Desportes 

Nous vivons dans un monde où les distances et le temps sont relativisés. Tout ce qui se passe à Taïwan ou en Afrique a un impact chez nous. Nous sommes à un moment de rupture, qui marque la transition vers un monde radicalement différent de celui que nous avons connu depuis 1945.

L’ordre mondial établi après la Seconde Guerre mondiale avec ses grandes institutions (ONU, FMI, Banque mondiale, OTAN, Union européenne, CPI, OMC) est en train de s’effondrer. Ces institutions ont été créées par l’Occident à une époque où il dominait le monde mais ce moment occidental est terminé.

Aujourd’hui, nous ne détenons plus le monopole de la puissance, nous ne produisons plus la majorité de la richesse mondiale puisque 58 % de la richesse est désormais produite en Asie et nous n’avons plus la démographie qui avait permis les projets coloniaux. Le Sud global, et notamment les BRICS, possède désormais plus de puissance, de population et de production que l’Europe. Ce processus de désoccidentalisation remet en question le droit international et les régulations imposées par les anciennes puissances.

Les anciennes colonies refusent désormais les règles établies par l’ancien colonisateur. Le ressentiment envers les puissants se traduit par une volonté globale de contester les positions et les règles établies par l’Occident. Nous entrons dans un monde que nous n’avons jamais connu, dont nous ne sommes plus le centre et sur lequel nous ne pouvons plus dicter notre loi.

Le monde a évolué, mais nous ne voulions pas nous en rendre compte. Deux moments nous ont permis de réaliser ce changement : d’abord l’agression de la Russie le 24 février 2022, puis l’élection de Trump. Un moment encore plus marquant a été le 24 février 2025, lorsque les États-Unis se sont alliés à la Chine et à Cuba pour s’opposer à une résolution de l’ONU qui voulait déclarer l’agression de la Russie comme illégale.

S’agissant de l’Afrique :

Au tournant du XXᵉ siècle, lorsque les européens ont conquis le continent, l’Afrique comptait environ 158 millions d’habitants. Aujourd’hui, la population africaine est projetée à 2,5 milliards d’habitants en 2050 sans économie ni armée capable de répondre aux besoins et aux crises internes pour l’instant. La désoccidentalisation en Afrique s’est traduite par une réduction de la présence militaire française. Bamako et le Sahel illustrent cette réalité, les populations locales se tournent vers des milices privées comme Wagner, Africa Corps maintenant, et donc le djihadisme étouffe certaines régions. La France ne retournera probablement pas en force et les États-Unis ne s’impliquent pas non plus. C’est un problème majeur et complexe qu’aucune instance internationale ne peut saisir.

S’agissant de l’Asie :

La Chine exprime une volonté de revanche historique, liée aux traités inégaux (Les guerres de l’opium) imposés par l’Occident au XIXᵉ siècle. Les Chinois parlent du siècle de l’humiliation et il y a une volonté de revanche. Le président Xi Jinping vise à faire de la Chine la première puissance économique et militaire d’ici 2049, à l’occasion du centenaire de la prise de pouvoir par Mao. Mais son souhait de ne se réalisera sûrement pas à cause d’une baisse de natalité avec 1,09 d’enfant par femme.

La Chine poursuit une politique agressive avec une prédation maritime en mer de Chine sur les îlots philippins et des revendications sur Taïwan. D’autant que pour les États Unis le premier compétiteur est la Chine. Les budgets militaires chinois croissent rapidement, près de 10 % par an. Le risque de conflit en Asie, impliquant des puissances nucléaires, est réel. D’autres tensions comme celles entre l’Inde et le Pakistan renforcent ce risque.

Selon le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) il y avait une trentaine de conflits ouverts en l’an 2000 et nous sommes aujourd’hui à 130. Nous allons vers un monde qui n’a plus peur de la guerre, la guerre devient un outil normal de réalisation des ambitions politiques.

En somme, nous vivons dans un monde dangereux, caractérisé par deux grands foyers de conflit : les guerres internes en Afrique, qui peuvent se propager au continent au nord de l’Afrique. Et un risque de guerre en Chine

Les problèmes du monde sont aujourd’hui transnationaux (réchauffement climatique, migrations, pauvreté, accès aux ressources, nucléaire). De plus,  les anciennes instances de régulation mondiale, comme l’ONU, sont désormais impuissantes. Le retrait des États-Unis en tant que « gendarme du monde » marque un retour à l’isolationnisme, qui historiquement, a eu des conséquences catastrophiques comme après la Première Guerre mondiale qui a conduit à la deuxième guerre mondiale et à 60 millions de morts.

16e sommet des BRICS à Kazan, le 23 octobre 2024

Alain Boinet 

Le général de Gaulle a écrit : « La force morale d’un peuple, sa volonté de résister, de se battre pour sa liberté est ce qui garantit finalement la victoire. C’est dans l’adversité que se révèle la véritable grandeur d’une nation. » Pensez-vous que la population française ait aujourd’hui conscience des risques de guerres possibles en Europe et dans le monde ? Y a-t-il assez de force morale en France pour y faire face, pour défendre sa liberté, son indépendance, sa souveraineté ?

Vincent Desportes

Cette question essentielle a été remise en exergue par le chef d’état-major des Armées dans son dernier discours. D’abord sur la conscience. Je crois que les Français n’ont pas cette conscience du risque parce que les Français n’ont pas conscience qu’ils sont sortis du monde d’hier, où ils étaient protégés de la guerre. Ils n’ont pas conscience que nous sommes revenus dans la normalité historique, qui hélas faisait de la guerre un instrument de régulation du monde. C’est pour ça d’ailleurs qu’il est tout à fait important que, comme la ministre des Armées l’a fait, comme le chef d’état-major des armées (CEMA) vient de le faire, on essaie de faire prendre conscience au monde et aux Français de ce risque.

D’autant qu’aujourd’hui le pouvoir politique est affaibli. Les Français croient toujours que les Américains vont les défendre, parce que, à juste titre depuis 1949 ils sont présents. Mais le monde d’hier a disparu. Il est clair que les Américains ne resteront pas en Europe. Le vice-président américain l’a dit très clairement à la conférence de Munich au printemps dernier : « Vous ne pouvez pas croire que nous resterons éternellement en Europe pour vous défendre. » Donc ce sera à nous de nous défendre. Il faut que les Français prennent conscience que nos valeurs, notre démocratie, notre liberté ne sont pas une donnée et qu’un jour il faudra les défendre. Les Américains disent:  « Freedom is not free. » La liberté n’est pas gratuite.

Ma génération, même si elle n’a pas vécu la guerre, a encore une grande conscience de ce que peut être la guerre et les horreurs de la guerre parce que nous avons eu des membres de notre familles décédés durant les guerres mondiales. Les jeunes générations se sont désintéressées de la guerre parce qu’elles ont cru que la guerre était morte. Mais la guerre n’était morte que chez nous parce qu’on avait créé la paix positive en Europe. Parce que nous avions tellement souffert de la guerre, on avait inventé quelque chose mais c’était un rêve. Nous nous croyions un modèle mais nous n’étions qu’une exception que personne au monde n’a imitée et aujourd’hui cette exception-là est menacée. Donc effectivement, il faut que les Français prennent conscience de cette menace, s’ils veulent protéger leur exceptionnalité, notre civilisation, qui est l’humanisme.

Par ailleurs, la mondialisation qui a été voulue par les Américains et qui a d’abord profité à l’économie américaine, nous a à nous-mêmes profité à deux contrecoups. Le premier, c’est que quand on est « citoyen du monde », on n’est plus citoyen de la France, ou alors il est difficile d’être à la fois citoyen de la France et citoyen du monde. Une bonne partie de la jeunesse ne comprend pas ces problèmes-là, ne comprend pas cette vieille règle du monde énoncée par La Fontaine : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » 

Le deuxième phénomène, c’est que la mondialisation a eu comme contrecoup l’exacerbation des nationalismes. Les jeunes du monde mondialisé, ne comprenant plus où ils étaient, ne sachant plus à quelle appartenance se raccrocher. La conscience de la nécessité de la nation, qui est le lieu où l’on vit, a disparu. Ainsi il y a beaucoup à faire aujourd’hui si l’on veut que les Français aient ce courage d’aller défendre ce qui est important pour eux.

Eisenhower dit : « Ni la liberté ni la démocratie ne sont données. Il faut que, lorsqu’elles sont menacées, chaque génération ait le courage de se lever pour les défendre. ». Les générations actuelles devront défendre ce qu’elles ont longtemps cru comme une donnée éternelle du monde.

Alain Boinet 

Comment souhaitez-vous conclure ?

Vincent Desportes

Nous, Occidentaux, nous ne sommes pas supérieurs aux autres, mais nous existons dans un monde qui s’est amélioré petit à petit. On voit bien qu’il y a des choses que nous avons faites, nous Français, nous Européens et que nous rejetons aujourd’hui. Mais le propre de notre civilisation, et c’est en cela qu’elle est extraordinaire, c’est qu’elle est une civilisation critique. Nous sommes assez forts pour porter un regard critique sur ce que nous avons fait, non pas pour le rejeter, parce qu’on ne peut pas passer le passé au tribunal du monde mais pour comprendre que nous pouvons faire mieux. Et je trouve que notre civilisation occidentale est arrivée à un niveau exceptionnel d’humanisme. Mais il est en danger. Nous avons beaucoup à défendre et aussi à perdre si notre civilisation, qui s’est formée par les guerres, luttes et révolutions que nous rejetons aujourd’hui mais qui nous ont emmené dans le monde d’aujourd’hui avec nos valeurs. Ce monde nous devons le défendre et nous devons être fiers de ce que nous sommes et ce que nous avons construit.



Vincent Desportes :

Vincent Desportes est général de division (2S) de l’arme blindée où il a exercé des commandements dans des unités de combat et en états-majors.

Saint Cyrien, il collectionne les diplômes universitaires, notamment un DEA de sociologie et il est docteur en histoire.

Diplômé de l’United States Army War College il a été attaché militaire à l’ambassade de France aux Etats-Unis et il a commandé le Centre Interarmées de Défense.

Professeur à Sciences Po Paris et à HEC, il a publié de nombreux ouvrages dont « Entrer en stratégie » chez Robert Laffont en 2019 et « Devenez leader » chez Odile Jacob en 2023.

Vincent Desportes est reconnu pour sa réflexion stratégique, son indépendance d’esprit et d’opinion.


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Russie-Ukraine : la guerre en Europe a-t-elle commencé ?

Entretien exclusif avec Oksana Mitrofanova,

Universitaire et chercheuse ukrainienne.

Carte récente de la guerre en Ukraine, 14 juin 2024. © War_Mapper 

Alain Boinet
Oksana Mitrofanova, en vous remerciant pour cet entretien, pouvez-vous vous présenter pour nos lectrices et nos lecteurs.

Oksana Mitrofanova
Bonjour, je suis une politiste ukrainienne réfugiée en France. Chercheuse senior à l’Institut d’histoire mondiale de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine à Kyiv, enseignante-chercheuse accueillie dans le cadre du programme national PAUSE pour les chercheurs exilés à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO Paris) du mai 2022 à aout 2024, autrice  du livre « France-Ukraine. Une histoire des relations diplomatiques et militaires. 1991-2023 » (Fondation Maison des Sciences de l’Homme, 2024). Toute ma vie professionnelle j’ai travaillé à l’Académie nationale des sciences d’Ukraine (l’homologue du Centre national des recherches scientifiques) et je suis spécialisée en politique étrangère et de sécurité de la France et de l’Ukraine et en relations franco-ukrainiennes.

J’ai été à de nombreuses reprises maître de conférences invitée à l’Université Paris-Panthéon – Assas, trois fois chercheuse senior invitée à la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, chercheuse invitée à l’Université Marie Curie-Sklodowska, Lublin, Pologne. Docteur en science politique, je suis l’autrice de plus de 100  publications et de notes analytiques pour le Ministère de la défense,  le Ministère des affaires étrangères d’Ukraine, le Parlement d’Ukraine,  intervenante dans des conférences internationales à Budapest, Indianapolis, Kyiv, Lisbonne, Lviv, Paris, Varsovie. De langues maternelles ukrainienne et russe,  je maîtrise également l’anglais, le français et le polonais. Intervenante régulière sur LCI et France 24, la chaine ukrainienne Pryamyi et j’ai publié des tribunes dans Le Monde et Libération.

AB
Suite à l’agression Russe contre l’Ukraine le 24 février 2022, la population de votre pays est confrontée depuis plus de deux ans aux effets de la guerre sous toutes ses formes. Quelles en sont les conséquences pour la population ?

OM
Il s’agit d’une question complexe. Nous pouvons parler des résultats immédiats de la guerre en Ukraine lorsque, par une journée d’été ensoleillée, des missiles et des bombes aériennes planantes tuent mes compatriotes et détruisent des infrastructures critiques et des bâtiments d’habitation, mais nous pouvons aussi traiter de conséquences globales telles que la baisse du PIB, le « trou démographique » ou les troubles de stress post-traumatique chez un nombre important non seulement de militaires mais aussi de civils.

Cimetière de Lychakiv, Lviv, Ukraine. 23 février 2024. © Président de l’Ukraine.

La conséquence fondamentale de la guerre est la destruction du mode de vie des Ukrainiens : leurs familles, leurs foyers, leurs destins ; l’exil, la misère, la perte du travail et des liens sociaux ; un état psychologique épouvantable dû aux bombardements quotidiens dévastateurs et à la perte d’êtres chers, de parents, d’amis ; la vie pour des millions d’entre nous sous l’occupation voire dans l’épreuve de la déportation. Ce qui nous ronge est l’incertitude de l’existencce. Après tout, même l’heure à venir, que dis-je la minute en cours, pourrait être la dernière…

En plus des pertes subies par les Ukrainiens eux-mêmes s’ajoutent les dommages considérables subis par l’État : destruction d’infrastructures critiques, détérioration de parcs de logements ; vol de terres fertiles, anénantissement d’établissements scolaires et sanitaires ; crise environnementale. L’Etat est obligé pour faire face à cette situation de prendre des décisions impopulaires telles que l’augmentation des impôts et la mobilisation d’hommes pour le front. Tout cela représente un double fardeau pour les citoyens ukrainiens. Et tout ceci se passe en Europe au 21e siècle !

Les pertes subies par l’Ukraine à cause de la guerre s’élèvent en juin 2024 à près de 500 milliards de dollars. C’est ce qu’indique le communiqué conjoint des pays du G7 après le sommet en Italie comme les estimations de la banque mondiale.

Rien que le montant des dommages directs causés aux seules infrastructures de l’Ukraine pendant la guerre (par exemple l’explosion de la centrale hydroélectrique de Kakhovskaya déclenchée par la Russie le 6 juin 2023) a atteint près de 155 milliards de dollars en janvier 2024. Et n’oublions pas que certaines infrastructures critiques de l’économie ukrainienne sont sous contrôle russe à l’heure actuelle comme la plus grande centrale nucléaire d’Europe, à savoir celle de Zaporijjia.

La Russie doit payer pour la destruction de l’Ukraine et la mort des Ukrainiens. Les efforts de la communauté internationale devraient viser à contraindre le pays agresseur à payer des réparations conséquentes. Un mécanisme transparent de compensation est nécessaire. Nous saluons donc la décision des dirigeants du G7 selon laquelle les avoirs russes resteront gelés jusqu’à ce que la Russie mette fin à sa guerre contre l’Ukraine et paie les dommages qu’elle a causés. Ces fonds pourront ainsi être transférés vers l’Ukraine pour restaurer l’économie nationale et la vie sociale de notre pays.

L’ampleur des sanctions contre la Russie devrait également être renforcée afin de limiter les revenus que l’Etat russe tire de sa guerre. Sans de telles mesures, les économies européenne et mondiale risqueraient également d’être confrontées elles-mêmes à plus ou moins long terme aux conséquences de la guerre en Ukraine.

 

Les histoires concrètes :

J’ai écrit une partie du premier chapitre de mon livre en décembre 2022 à Kyiv dans l’obscurité, sans électricité et au bruit des explosions. Quand je suis en Ukraine, je ne viens pas dans l’abri dans le couloir de l’immeuble et j’entends toutes des explositions et je vois la fumée du bombardement. Le jeu de la roulette russe ? Sera-t-on tué ou pas durant cette attaque ?

Une femme se tient près de sa maison endommagée par les bombardements dans le village de Novoselivka, Oblast de Chernihiv, Ukraine. Photo : Oleksandr Ratushniak, PNUD Ukraine

Ma voisine de 70 ans était dans la maison de ses parents dans la région du Soumy en travaillant au potager et elle a été gravement blessée pendant le tir d’un missile Grad russe, le résultat c’est plusieurs opérations et un bras immobilisé. Une femme, avec qui j’ai fait les études à la faculté d’histoire de l’Université de Chevtchenko de Kyiv, a perdu son mari et son frère. Ils étaient mobilisés dans l’armée ukrainienne comme soldats et ils ont été tué Une chercheuse ukrainienne de mon âge, une lauréate PAUSE vient de m’écrire que son époux, un militaire ukrainien, a été tué et elle ne pourra pas récupérer son corps en zone du combat. Je ne sais pas quoi lui répondre.

AB
Dans votre livre, vous citez un enseignant français présent à Kiev au moment de l’attaque Russe Julien Plouchart. Celui-ci vous a déclaré qu’il avait alors ressenti que dans la population ukrainienne, l’idée se faisait jour que l’existence de la nation était intimement liée a sort de l’armée. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet et qu’en est-il aujourd’hui ?

OM
Depuis les premiers jours de la guerre, les forces armées ont toujours été associées à la protection de la population ukrainienne ainsi qu’à la souveraineté nationale et à l’intégrité territoriale. Le fait qu’au cours de la troisième année de la guerre contre un ennemi plusieurs fois supérieur en termes de territoire, d’effectifs et d’armes, l’Ukraine soit non seulement debout mais se développe également et se prépare à adhérer à l’Union européenne (UE) témoigne de la conviction profonde du simple citoyen ukrainien en la justesse de ce choix historique et géopolitique et dans sa confiance dans les forces de l’armée ukrainienne.

De nombreux Ukrainiens ont des parents, des amis et des connaissances qui combattent actuellement dans les forces armées. Dans de telles conditions, il est impossible de parler d’une quelconque désagrégation de l’armée et encore moins d’une volonté généralisée des citoyens ukrainiens d’échapper à leur devoir de protéger leur patrie en danger.

Au début de la guerre en 2022, le niveau de confiance dans les forces armées était de 94 à 96 % selon les enquêtes. En décembre 2023, les forces armées étaient l’institution dans laquelle les Ukrainiens avaient le plus confiance avec 94% d’opinions favorables.

Rue du centre de Kyiv 27 décembre 2022. Sur le panneau est écrit : oui je suis vétéran et je continue de défendre. Photo de Julien Plouchart que nous remercions pour cette publication.

L’attitude générale envers les forces armées est demeurée inchangée au 1er semestre 2024.  Fin mars, selon une enquête menée par le Centre Razumkov, 96 % des personnes interrogées faisaient confiance à l’armée ukrainienne.

Un tel niveau de soutien n’est pas le signe d’une militarisation avancée de la société ukrainienne, au contraire de la société russe. Il s’agit plutôt d’un hommage au passé historique glorieux des Cosaques, qui ont toujours défendu la terre ukrainienne contre l’invasion, ainsi qu’à la résistance héroïque de  Kyiv à l’invasion mongole à l’époque de la Rus médiévale. D’ailleurs, la guerre déclenchée par la Russie est actuellement associée à l’invasion mongole.

La résistance des Ukrainiens plonge ses racines dans un univers mental précis.  Dans notre résistance à ce qui est associé à nos yeux au Mal et aux Ténèbres, nous suivons les traces de nos ancêtres.

AB
L’Europe de l’Ouest vit en paix depuis la fin de la seconde guerre mondiale. L’Europe de l’Est a longtemps vécu sous le régime totalitaire de l’Union Soviétique dont elle s’est libérée il y a déjà près de 25 ans. L’Ukraine est aujourd’hui sur le continent européen le seul pays en guerre. Pourquoi les Ukrainiens se battent-ils et quelles leçons pouvez-vous partager avec nos lecteurs.

OM
A l’évidence, la guerre a accéléré la fabrique de la nation politique ukrainienne. On a compris qu’il existe dans le pays des personnes capables de préserver et renforcer l’intégrité du pays et de faire des choix civilisationnels tranchés sur l’avenir de l’Ukraine comme partie intégrante de l’Europe.

Se dégage l’impression que c’est la sous-estimation de la nouvelle génération politique ukrainienne qui a poussé Poutine à la guerre, le dictateur russe estimant que l’Ukraine était faible et n’avait toujours pas quitté l’orbite civilisationnelle russo-soviétique.

La guerre s’est avérée être une occasion unique de mettre fin mentalement, politiquement et économiquement à des entraves vieilles de trois cents ans nous liant à la Russie. Et nous avons eu une chance unique de pouvoir construire sur de nouvelles fondations un pays moderne, innovant et où les droits de l’homme et l’entraide sont des priorités.

L’Europe connaît un cours paisible et stable précisément parce que l’Ukraine s’est interposée sur la route de Poutine vers l’Occident.

La sous-estimation du potentiel et du rôle de l’Ukraine par les puissances européennes a relégué notre pays au niveau d’une « zone grise » de la politique européenne après l’effondrement de l’Union soviétique. Il n’est donc pas surprenant qu’au cours des trente dernières années, la Russie ait pu exercer une influence profonde sur les élites ukrainiennes en y disséminant ses agents tandis que l’OTAN et l’Union européenne ne percevaient généralement pas Kyiv comme un partenaire potentiel.

Nous espérons que la guerre sera le moment de vérité pour les hommes politiques européens et que le dit facteur ukrainien se muera en une opportunité pour tous les pays européens, l’Union Européenne et l’OTAN en particulier.

Nous espérons une adhésion rapide de l’Ukraine à l’Union européenne. N’oubliez pas que le peuple ukrainien paie littéralement de son sang le choix européen qu’il a fait.

AB
Selon vous
, comme universitaire et chercheuse, quels sont pour vous les enjeux de la guerre en Ukraine, mais également en Europe et pour le monde ?

OM
Il ne s’agit ni d’un conflit local ni d’un affrontement régional. Ce n’est ni une guerre pour une ville ou une région ni une guerre pour les ressources, même si la Russie cherche à s’emparer de certaines d’entre elles. Ce n’est même pas une guerre de revanche inscrite dans une histoire impériale, c’est avant tout une guerre pour un choix de civilisation.

Poutine est déterminé à mener sur le long terme une confrontation dure avec l’Occident, qu’il considère comme l’antagoniste civilisationnel de la Russie.

Tout en Russie, que ce soient la politique, l’économie, et bien sûr l’armée, est subordonné à la chimère eschatologique de destruction de la civilisation occidentale.

Même la religion est instrumentalisée pour donner du sens à une « guerre sainte » contre l’Occident.

Le fol espoir que Poutine se cantonne à l’Est de l’Ukraine, voire se satisfasse de l’absorption définitive du Donbass est donc bien naïf et relève de l’illusion.

La chute de l’Ukraine ouvrira pour l’armée russe la voie grande ouverte vers l’Occident. Et il ne s’agira pas seulement de l’occupation d’un pays dont les dirigeants, pour une raison quelconque, ne sont pas aimés par Moscou. Cela signifiera la destruction de son habitat, de  son industrie, de son agriculture et de ses institutions éducatives et médicales, soit une répétition de ce qui se passe actuellement en Ukraine.

Cela signifiera la destruction complète de la culture, de la mentalité et de la spiritualité  occidentales.

L’impression se dégage parfois que Poutine songe à répéter la campagne initiée par les Mongols contre l’Europe.

C’est pourquoi l’Europe et le monde doivent conjuguer leurs efforts pour que la civilisation ne tombe pas sous les coups de nouveaux barbares qui méprisent le droit international, le principe de l’intangibilité des frontières et la souveraineté nationale.

AB
Les dirigeants occidentaux affirment que l’Ukraine ne doit pas perdre et qu’elle doit donc être soutenue. Cette aide est-elle suffisante, bien choisie, opportune ?

OM
Les investissements et l’assistance à l’Ukraine n’assurent pas seulement le salut de l’État ukrainien lui-même et de ses citoyens, mais aussi la protection de l’Occident, car n’importe quel pays, en particulier l’un de ceux qui borde la Russie, peut devenir la prochaine victime d’une guerre d’agression russe.

En contribuant à l’assistance à l’Ukraine, notamment dans son secteur de défense, l’Occident investit dans sa propre sécurité.

La guerre en Ukraine est fondamentalement nouvelle, c’est la 1ère guerre du XXIe siècle. Il se trouve que l’Ukraine a été la seule nation à vivre cette expérience inédite. Pour l’Occident, les leçons de la guerre en Ukraine peuvent être utiles dans l’amélioration des stratégies militaires, l’actualisation de la gamme d’armes, la protection contre les vagues de cyberattaques et les attaques informationnelles dans le contexte de la « guerre hybride ».

L’aviateur Cameron Manson, spécialiste des opérations de rampe du 436e escadron de port aérien de l’armée de l’air, surveille un chargeur K de marchandises lors d’une mission d’assistance à la sécurité en Ukraine sur la base aérienne de Dover (Delhi), le 3 février 2023. Photo : Air Force Senior Airman Faith Barron

Compte tenu du dynamisme de la machine militaire russe et de l’énorme quantité de ressources humaines dont la Russie dispose contre l’Ukraine, notre État ressent le besoin constant de renforcer ses capacités de défense. Nos partenaires disposent de systèmes d’armes puissants et modernes qui pourraient protéger dès maintenant toutes les régions ukrainiennes.

Dans le cadre de la confrontation armée avec la Russie, un adversaire bien plus puissant que nous, toute aide extérieure permet de protéger des villes et des villages, de sauver des vies humaines et préserver les infrastructures, de libérer des territoires occupés. L’aide occidentale a un impact direct sur la vie des militaires et des civils en Ukraine. Le retard de cette aide signifie une autre victime, une autre occupation, une autre destruction des infrastructures.

Nous avons désespérément besoin de systèmes de défense antiaérienne et antimissile pour sécuriser les grandes villes et les zones frontalières qui reçoivent chaque jour des salves de missiles russes.

Nous avons désespérément besoin de systèmes efficaces de défense contre les missiles et les drones pour préserver les infrastructures critiques, car les campagnes aériennes russes ont détruit ou considérablement endommagé les plus grandes centrales thermiques et hydroélectriques d’Ukraine.

En raison des bombardements russes, l’Ukraine a perdu plus de 9 GW de capacité de production selon les propos du Premier ministre ukrainien Denis Shymyhal au début du mois de juin de cette année.

La Russie crée délibérément des conditions de vie catastrophiques pour la population civile ukrainienne, en particulier à la veille de l’hiver.

Nous avons désespérément besoin de solutions technologiques pour nous protéger contre les bombes aériennes guidées que la Russie utilise pour détruire Kharkiv et nos autres villes proches de la ligne du front.

Plus l’aide des partenaires de l’Ukraine sera systématique et significative, meilleures seront les chances de mettre un terme à l’invasion russe. Cela est nécessaire à la fois pour l’Ukraine et pour l’Occident pour le salut de tous.

AB
Comment analysez-vous l’actuel rapport de force entre l’Ukraine et la Fédération de Russie qui mène une offensive, et comment l’Ukraine peut-elle contrer et vaincre la Fédération de Russie ?

OM
Nous partons du fait que la Russie est beaucoup plus grande que l’Ukraine, tant sur le plan territorial qu’en termes de ressources. La conception russe de la guerre repose sur le recours à de considérables ressources humaines et matérielles. Cela se traduit à la fois par la production de missiles en séries, de tirs de barrage d’artillerie et de chair à canon lancée contre l’Ukraine.

Nous avons constaté l’application de ces principes de la stratégie militaire russe sur le front tout au long de la guerre. Les Russes ont tout à leur disposition : des unités d’élite d’infanterie de marine, des unités de brigades motorisées ainsi que des bataillons d’assaut composés de prisonniers…

L’Ukraine ne dispose pas de telles ressources humaines et est donc réticente à avoir d’importantes pertes. Nous ne pouvons pas non plus perdre de territoire. Perdre ne serait-ce qu’une simple localité est problématique pour la légitimité de notre Etat. En Russie, la perte d’une région entière peut ne pas être remarquée.

Dans une telle situation, pour l’Ukraine il reste que le choix d’une guerre asymétrique de haute technologie dans laquelle elle a pour objectif de détruire les bases de l’armée et du complexe de défense russes.

Sébastopol, République de Crimée, 31 juillet 2021. Le croiseur russe Moskva dans le port. Marine russe. ©

L’exemple de la flotte de la mer Noire montre les résultats significatifs de la stratégie de cette guerre asymétrique. La Russie a même perdu son vaisseau amiral à cause des frappes de drones navals, sans même parler des grands navires amphibies et autres bâtiments de la marine de guerre russe.

Il semble qu’une telle tactique soit également efficace dans la destruction des installations militaires russes, à partir desquelles sont notamment lancés des missiles.

L’efficience de la guerre asymétrique pourrait être considérablement accrue si les partenaires de l’Ukraine fournissaient en temps opportun des armes puissantes et renforçaient les sanctions, en particulier contre le complexe militaire et industriel russe.

La clé de la victoire ukrainienne réside dans l’interaction avec ses partenaires et dans la maîtrise de l’art de la guerre du XXIe siècle.

AB
Vous êtes spécialiste des relations entre la France et l’Ukraine, notamment en matière géopolitique et de défense. Pouvez-vous nous résumer les grandes phases de cette relation depuis l’indépendance en août 1991 et quelle est l’état de la coopération entre nos deux pays aujourd’hui.

OM
Il est difficile d’évaluer avec précision l’état des relations franco-ukrainiennes avant 1991, car la France était alors un État indépendant, un acteur à part entière du droit international, tandis que l’Ukraine était une République soviétique au sein de l’URSS, qui avait donc un statut totalement différent. Autrement dit, à cette époque, la plupart des Français percevaient les Ukrainiens comme des citoyens de l’URSS.

Selon l’ancien ambassadeur de France en Ukraine, Philippe de Suremain, le problème qui sous-tendait traditionnellement les relations entre Kiev et Paris était que, pour certains représentants politiques français, l’indépendance de l’Ukraine n’était qu’un « accident de l’histoire ». A titre d’exemple, le président français Valéry Giscard d’Estaing avait déclaré que l’Ukraine était à la Russie « ce que la région Rhône-Alpes [était] à la France. » Et ce facteur a eu une certaine influence sur la formation des relations bilatérales franco-ukrainiennes, et s’est aussi fait sentir à l’occasion de conversations avec certains chercheurs et diplomates français. En revanche, l’ambassadeur Philippe de Suremain, interrogé par ses collègues sur la raison pour laquelle il voulait réellement travailler en Ukraine, avait donné une réponse laconique mais bien précise : « il suffit de regarder une carte de l’Ukraine pour comprendre son importance pour l’Europe ».

L’indépendance de l’Ukraine a contribué à la formation des relations de la France avec l’Ukraine au niveau interétatique. Durant ces trente années d’indépendance de l’Ukraine, une génération d’Ukrainiens qui n’ont pas connu la vie sous le système soviétique s’est formée, et cette génération n’est de fait plus porteuse de la mentalité soviétique. En outre, pour la jeunesse française, la présence de l’Ukraine sur la carte politique de l’Europe est devenue un phénomène habituel, les jeunes sont peu préoccupés par les « mythes » historiques, ils sont plutôt intéressés par la découverte de l’Ukraine moderne. Bientôt, ce sont ces jeunes, étudiants d’aujourd’hui, futures personnalités politiques et diplomates de demain, qui ne réfléchissent pas à travers le prisme de stéréotypes historiques, qui définiront les relations bilatérales.

Dans l’évolution des relations franco-ukrainiennes, il faut rappeler le travail quotidien minutieux des diplomates français et ukrainiens pour développer les relations bilatérales. Dans une certaine mesure, ce sont eux qui détermineront si ces relations resteront uniquement au niveau des déclarations politiques, ou si elles se transformeront en coopération entre les deux États dans de nombreux domaines. Par exemple, les boursiers d’hier des programmes de coopération universitaire française travaillent aujourd’hui dans des établissements publics ukrainiens, des établissements privés et des entreprises françaises en Ukraine. D’autre part, les anciens boursiers ukrainiens des programmes scientifiques français, les étudiants en post-doctorat, poursuivent la coopération scientifique avec les structures scientifiques françaises en tant que chercheurs expérimentés. Ainsi, la science ukrainienne devient progressivement une partie intégrante de la science européenne. La volonté de l’Union européenne de mettre en place des équipes de recherche de différents pays ne fera qu’intensifier ce processus.

Les évènements les plus marquants des relations franco-ukrainiennes depuis 1991.

27 décembre 1991 : Reconnaissance par la France de l’indépendance de l’Ukraine.

5 décembre 1994 : Note verbale de la France, qui réitère les engagements du Mémorandum de Budapest, accompagnée d’une lettre du président français François Mitterrand.

2-4 septembre 1998 : visite du président français Jacques Chirac en Ukraine (illustration parfaite de l’expression « mieux vaut voir une fois qu’entendre cent fois »).

2005 : suppression des visas d’entrée en Ukraine pour les citoyens de l’Union européenne

2014 : mise en place du format Normandie.

2017 : suppression du régime de visa pour les Ukrainiens détenteurs de passeports biométriques souhaitant se rendre dans l’Union européenne.

Enfin, l’essentiel c’est l’aide actuelle de la France à l’Ukraine pendant l’invasion de la Russie.

Véhicules blindés français acheminés en Roumanie dans le cadre du déploiement de la Force de réaction de l’OTAN. La NRF a été activée pour la première fois de son histoire à des fins défensives en réponse à l’invasion non provoquée et injustifiée de l’Ukraine par la Russie, démontrant ainsi l’engagement de l’OTAN à protéger ses Alliés. © NATO

C’est intéressant qu’Emmanuel Macron, sous le feu des critiques en 2022 pour ses conversations téléphoniques avec son homologue russe qui avait déclenché une guerre de haute intensité sur le sol ukrainien, s’est ensuite mué de manière inattendue pour tous en premier Président de la République à avoir affiné une stratégie française vis-à-vis de l’Ukraine à long terme.

La stratégie en question se décline selon les trois axes suivants : d’abord, le soutien à l’Ukraine pour l’obtention du statut de candidat à l’Union européenne et la mise en œuvre de réformes en Ukraine pour devenir membre plein et entier de l’UE ; ensuite une position favorable à la future entrée de l’Ukraine dans l’OTAN une fois les conditions propices réunies ; enfin la création d’une équipe française de reconstruction de l’Ukraine sous la houlette de Pierre Heilbronn, envoyé spécial du président de la république, une mission qui est déjà opérationnelle face aux défis actuels puisqu’elle est déjà en mesure par exemple d’orienter l’assistance française vers la reconstruction urgente des hôpitaux ukrainiens détruits par la guerre et d’aider à répondre aux problèmes que connaît l’infrastructure énergétique ukrainienne en raison des campagnes de bombardements russes ciblées.  On peut ajouter que Pierre Heilbronn a rapidement perçu les avancées ukrainiennes dans le domaine de la numérisation et la possibilité pour la France de reprendre ce savoir-faire ukrainien. En fait, il ne s’agit pas seulement d’une politique d’assistance française mais ainsi de la définition de domaines d’un partenariat mutuellement intéressant.

En septembre 2023, Jean-Louis Bourlanges, le président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, au cours d’une interview qu’il m’accorda pour mon livre, eut cette fulgurance : « L’Ukraine a besoin d’amis et d’aide, pas de croque-morts. » En réalité, dans le cadre d’une guerre de haute intensité menée contre un adversaire supérieur, la priorité de l’Ukraine est la survie en tant qu’Etat souverain et nation. L’aide de nos partenaires européens est essentielle pour le fonctionnement de l’Etat ukrainien. C’est pourquoi les Ukrainiens se demandent si la stratégie définie par le président Macron envers leur pays sera maintenue si des changements significatifs dans les rapports de forces à l’Assemblée nationale avaient lieu.

À mon humble avis, les dirigeants du Rassemblement National (RN) en France devraient visiter l’Ukraine non pour s’entretenir avec des politiques, mais surtout pour s’enquérir de la réalité quotidienne auprès d’Ukrainiens ordinaires. Pourquoi ne pas visiter la banlieue de Kyiv et voir de ses propres yeux les communes ravagées par la guerre. Mme Le Pen pourrait parler avec des enfants lors d’un cours dans un abri sous-terrain d’un établissement scolaire, échanger sur les défis de la vie quotidienne avec des familles ukrainiennes déplacées. M. Jordan Bardella, plus jeune que l’Ukraine indépendante, pourrait s’entretenir avec des universitaires et comprendre pourquoi mes collègues, professeurs d’histoire de l’Université Chevtchenko qui ne sont pas soumis à la mobilisation, se sont pourtant portés volontaires pour risquer leur vie au front. Qui sait, peut-être que l’expérience de la réalité ukrainienne contribuerait à faire comprendre à tous les politiques français que la stratégie initiée de manière courageuse par le président Macron envers l’Ukraine mérite d’être poursuivie à court, moyen et long terme, et ce quelles que soient les tendances des politiques français. Cela serait un signal fort adressé par la classe politique française à destination des dirigeants et de la population d’Ukraine.

La conférence sur la reconstruction de l’Ukraine à Berlin. 11/06/2024. Berlin, Allemagne. Site officiel URC

AB
Les 11 et 12 juin s’est tenu à Berlin une conférence internationale, la troisième, pour la reconstruction de l’Ukraine. Est-ce le bon moment, est-ce possible de commencer à reconstruire actuellement ? Selon vous, s’agit-il d’une nécessité, d’un symbole, d’une perspective nécessaire ?

OM
Tout sommet international visant à soutenir l’Ukraine est à la fois une nécessité urgente, un symbole de solidarité et une perspective de redressement et de développement à venir du pays.

La Conférence internationale sur le redressement de l’Ukraine (Ukraine Recovery Conference – URC2024), qui s’est tenue à Berlin les 11 et 12 juin 2024, n’a pas fait exception à cet égard.

Nous avions vraiment besoin d’une stratégie pour le développement de notre pays, et d’autant plus que les négociations sur l’adhésion de l’Ukraine à l’UE débutent le 25 juin.

La poursuite renouvelée de la guerre entraîne des risques et des défis considérables, en particulier dans le secteur de l’énergie. La Russie détruit le système de production d’électricité de l’Ukraine et d’autres infrastructures critiques, mettant ainsi en danger la vie et la santé de millions de citoyens à l’approche de l’hiver. En fait, il s’agit d’une pression psychologique exercée sur une population ukrainienne sans électricité, sans eau et sans chauffage. Dans ce contexte, l’aide des partenaires est non seulement importante, mais vitale.

D’un point de vue symbolique, la Conférence de Berlin était également importante. Après tout, nous étions convaincus de l’intention de nos partenaires de continuer à soutenir l’Ukraine, non seulement en paroles, mais aussi en créant les conditions nécessaires à l’intégration de notre État dans l’Union européenne et dans les processus de mondialisation. Ce n’est pas un hasard si le slogan de la Conférence était le suivant : « Unis dans la défense. Unis dans la reprise. Plus forts ensembles. »

L’Ukraine aspire au développement technologique, c’est pourquoi l’accent mis par les participants à la conférence sur des projets d’infrastructures innovants, dont la mise en œuvre fera de notre pays un acteur des changements économiques et technologiques sur le continent, a été bienvenu.

L’objectif principal de la Conférence était de « consolider le soutien international permanent au redressement, à la reconstruction, à la réforme et à la modernisation de l’Ukraine. Il s’agit d’une aide d’urgence pour répondre aux besoins vitaux, de la mise en œuvre de projets de développement, de la création de conditions attractives pour les entreprises et les investisseurs, de la participation active de la société civile aux processus de reconstruction.

Plus d’un milliard de dollars ont été alloués dans le cadre du Groupe de coordination du G7+ pour aider le secteur énergétique de l’Ukraine. La réunion de ce groupe a également eu lieu pendant la Conférence.

L’approche visant à créer des conditions attractives pour les entreprises et les investisseurs et le développement d’initiatives civiques s’est avérée précieuse, car elle permet de réfléchir au développement à long terme de l’Ukraine et ne répond pas seulement aux besoins immédiats d’un pays en guerre.

Il est donc erroné de considérer que la date de la conférence a été mal choisie en raison de la tenue du sommet de la paix en Suisse les 15 et 16 juin à des dates très proches. En fait, ces deux événements sont profondément liés. L’objectif du sommet était de trouver un modèle politique pour parvenir à une paix juste, la conférence sur la restauration de l’Ukraine un modèle de développement économique de l’Ukraine, qui lui permettrait non seulement de se redresser le plus rapidement possible, mais aussi de s’intégrer dans les processus de l’intégration économique européenne et mondiale. Ce n’est pas un hasard si les travaux de la Conférence se sont déroulés à la fois sous la forme d’une réunion intergouvernementale et sous celle d’un forum de relance.

Plus de 2 000 personnes de plus de 60 pays du monde ont pris part à la Conférence. Au total, 110 accords internationaux y ont été conclus pour un montant total, selon la partie allemande, de 16 milliards d’euros.

Cette conférence, à laquelle l’Ukraine a pris part en tant que candidate à l’adhésion à l’UE, est devenue une plate-forme pratique pour transformer l’Ukraine en un pays stable. Les perspectives ne concernent pas seulement le secteur de la défense (et l’un des moyens d’y parvenir est la création d’entreprises communes pour la production d’armes, qui a également été discutée lors de la Conférence pour des projets spécifiques), mais aussi les petites et moyennes entreprises ainsi que les collectivités locales. C’est ainsi qu’ont été adoptés les projets visant à soutenir le projet « Alliance pour la durabilité des petites et moyennes entreprises pour l’Ukraine », dont le montant gagé est estimé à 7 milliards d’euros. En termes de volume les « Accords de garantie et de subvention dans le cadre de la composante investissement du programme Ukraine Facility » avec un montant total de 1,4 milliard d’euros constituent le deuxième paquet d’aide.

Bien entendu, cela contribuera à la stabilité économique et sociale et de l’Ukraine et de l’Europe tout entière.

AB
Comment souhaitez-vous conclure cet interview ?

OM
Je veux que la guerre se termine.

L’Ukraine est devenue un pays puissant, à l’économie résiliente et innovante, à la société civile vigoureuse. Elle est un membre à part entière de la Communauté européenne.

Je veux aussi que tous ceux qui sont responsables des souffrances de mon pays subissent le châtiment qu’ils méritent !

 

Oksana Mitrofanova, politiste ukrainienne réfugiée en France. Chercheuse senior à l’Institut d’histoire mondiale de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine à Kyiv, enseignante-chercheuse accueillie dans le cadre du programme national PAUSE pour les chercheurs exilés à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO Paris) du mai 2022 à aout 2024, autrice du livre « France-Ukraine. Une histoire des relations diplomatiques et militaires. 1991-2023 » (Fondation Maison des Sciences de l’Homme, 2024). Toute ma vie professionnelle j’ai travaillé à l’Académie nationale des sciences d’Ukraine (l’homologue du Centre national des recherches scientifiques) et je suis spécialisée en politique étrangère et de sécurité de la France et de l’Ukraine et en relations franco-ukrainiennes.

Maître de conférences invitée à l’Université Paris-Panthéon – Assas, trois fois chercheuse senior invitée à la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, chercheuse invitée à l’Université Marie Curie-Sklodowska, Lublin, Pologne. Docteur en science politique, je suis l’autrice de plus de 100 publications et de notes analytiques pour le Ministère de la Défense,  le Ministère des affaires étrangères d’Ukraine, le Parlement d’Ukraine,  intervenante dans des conférences internationales à Budapest, Indianapolis, Kyiv, Lisbonne, Lviv, Paris, Varsovie. De langues maternelles ukrainienne et russe, Oksana Mitrofanova maîtrise également l’anglais, le français et le polonais. Intervenante régulière sur LCI et France 24, la chaine ukrainienne Pryamyi. Publication d’articles dans les quotidiens Le Monde et Libération.

 

Vous pouvez commander son livre par correspondance à travers le lien suivant : France-Ukraine – Éditions de la Maison des sciences de l’homme (editions-msh.fr)

 

 

Vous pouvez aussi le trouver dans les libraires suivantes :

Librairie Les Belles lettres – 95 bd Raspail, 75006 Paris

Librairie L’Ecume Des Pages – 174 bd St Germain, 75006 Paris

Librairie Tschann – 125 bd Montparnasse, 75006 Paris