Un libre entretien avec Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des Pays Arabe et associé chez Forward Global.

Une Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban s’est tenue à Paris jeudi 24 octobre, que peut-on penser de ses résultats et de la situation humanitaire ?
Cette conférence convoquée par Paris a été utile et a manifesté que le Liban pouvait toujours compter sur l’amitié de la France, très ancrée dans l’histoire. Mais le succès de l’aide humanitaire d’urgence ne peut masquer la réalité géopolitique. En effet, l’aide collectée, si elle est honorée, ne représentera que deux jours de pertes pendant ce conflit… La clé de voûte de la paix au Liban réside plutôt dans trois appels décisifs qui n’ont pas été actés : l’élection d’un président de la République, premier socle des institutions, et surtout la remise par le Hezbollah de son arsenal à l’armée libanaise et l’appel au cessez-le-feu pour que s’applique enfin la résolution 17 01 du Conseil de sécurité.
La conférence aurait pu accoucher d’un appel solennel au désarmement du Parti de Dieu, cosigné par la délégation libanaise qui comportait des ministres représentants cette milice. L’ayatollah Khomeini, en 1988, avait bien appelé à un cessez-le-feu avec l’Irak en déclarant qu’il « buvait la tasse de poison » pour arrêter la destruction de son pays.

Quels sont les objectifs d’Israël au Liban, et quelles conséquences la guerre entre le Hezbollah et Israël pourrait-elle entraîner sur le plan des équilibres communautaires et politiques au Liban ?
Tel Aviv dit vouloir écarter la menace du Hezbollah à sa frontière qui a conduit 80.000 Israéliens à quitter leur domicile depuis octobre 2023, quand cette milice a déclaré la guerre à Israël, sans aucune concertation avec les institutions libanaises. Il a suffi d’un ordre de Téhéran pour que le secrétaire général du Parti de Dieu, Hassan Nasrallah, déclare la guerre à Israël au nom de « l’unité des fronts ». Les démonstrations de force du Hezbollah et le précédent des tunnels découverts en 2006, puis à Gaza en 2023, ont servi de justificatif à une action très sévère d’Israël contre les commandements politique et militaire et les installations du Parti de Dieu.
Nasrallah avait gonflé le moral de sa milice en la gratifiant de qualificatifs ronflants tel un peuple élu et la « communauté la plus noble parmi les hommes ». Sa décimation brutale, constatée en septembre, a créé un choc, une amertume, qui porte le risque d’une revanche exercée sur les civils libanais. De fait, les miliciens du Hezbollah, pourtant défaits sur le front militaire, se comportent avec arrogance contre ceux qui les reçoivent et les hébergent depuis qu’ils ont dû quitter leur village et chercher un refuge à l’intérieur de leur pays. Certains actes frisent l’agressivité, et risquent de faire basculer le pays dans un affrontement entre ses composantes. Par exemple, des réfugiés ont cherché à créer des faits accomplis dans des parcelles qui ne leur appartiennent pas ou qui sont contestées devant les tribunaux, pour construire des bâtis en dur dès leur arrivée. Évidemment, de tels comportements, s’ils ne sont pas bridés par les responsables de la milice ou les autorités libanaises, peuvent susciter des réactions violentes et ressusciter les vieux démons de la guerre civile/régionale. Pour l’heure toutefois, les autres communautés ne sont pas armées pour engager un conflit avec les miliciens du Hezbollah.

Certains évoquent un risque d’embrasement de la région et pourtant les réactions des Iraniens semblent bien modérées suite aux frappes israéliennes sur leurs infrastructures militaires. Est-ce le fait des Etats-Unis, est-ce une étape dans une escalade possible ?
Les États-Unis n’ont aucune envie de gérer un nouveau conflit au Moyen-Orient après les cuisants échecs subis en Irak et en Afghanistan. Ils n’ont surtout aucune envie de le faire en pleine élection présidentielle. C’est pourquoi ils ont retenu la main d’Israël en l’empêchant d’attenter à la vie de dirigeants iraniens ou encore de frapper les installations pétrolières et nucléaires de la République islamique. En compensation, ils ont déployé leur système antimissiles THAAD pour rassurer Israël de leur soutien, et frappé les Houthis avec des B-2 partis du Missouri pour rappeler aux Iraniens l’étendue de leur rayon d’action.
En attendant les images satellites des dégâts laissés sur le sol iranien, on peut estimer que les consignes américaines ont été respectées par Israël, et que la riposte a été négociée et scénarisée de sorte qu’elle ne dérape pas trop. Israël a même prévenu l’Iran de son intention de l’attaquer. Téhéran avait en effet annoncé qu’une attaque raisonnable ne provoquerait pas de réaction de sa part. Pour le moment, une forme de « cohabitation musclée » s’est installée à l’échelle régionale. Les supplétifs de l’Iran en Méditerranée sont très abîmés, mais continuent à infliger à Israël de sérieuses pertes.

L’Iran et ses alliés du Hamas et du Hezbollah seront-ils les grands perdants de cette guerre qu’ils ont déclenchée ? Les accords d’Abraham vont-ils revenir à l’ordre du jour ? Peut-on imaginer une autre solution que la création d’un État palestinien pour établir une paix durable dans la région ?
Les grands perdants seront avant tout les Palestiniens. Les accords d’Abraham, qui avaient commencé à passer la « Cause sacrée » par pertes et profits, reviendront sur le devant de la scène et prospéreront lorsque Tel Aviv aura rétabli sa dissuasion sur le terrain et dans les imaginaires. Car les États arabes sont désireux de bâtir une nouvelle architecture de sécurité qui prenne en compte le retrait (relatif) des Américains, lequel fait des Israéliens les interlocuteurs incontournables pour contenir les ambitions iraniennes.
C’est toutefois contre-productif à long terme, car la meilleure solution pour une paix régionale durable reste de créer une entité palestinienne désarmée (pour ne pas menacer Israël) et dont les frontières seraient protégées par les Etats-Unis et l’OTAN (pour qu’Israël ne la menace pas). Cette solution idéale a malgré tout peu de chance de voir le jour en raison de l’absence de volonté américaine et de son rejet massif par les suprémacistes messianiques de l’actuel gouvernement israélien. L’objectif de ces derniers est bien plutôt de recoloniser Gaza et de chasser les Cisjordaniens de leur territoire. Le 7-Octobre n’a fait qu’apporter de l’eau à leur moulin, et l’atonie américaine leur laisse l’opportunité de créer des faits accomplis au détriment des Palestiniens.
Qui est Antoine Basbous ?
Antoine Basbous est politologue et spécialiste du monde arabo-islamique et du terrorisme islamiste. Il est le directeur de l’Observatoire des Pays Arabes et associé chez Forward Global.

Il a fondé, en 1991, à Paris, l’Observatoire des pays Arabes (OPA) qu’il dirige depuis. Il s’agit d’un cabinet de conseil, totalement indépendant, spécialisé dans l’Afrique du Nord, le Proche-Orient, le Golfe et dans le monde islamique en général. En 2021, l’OPA a rejoint le groupe Forward Global spécialisé dans la gestion des risques, l’intelligence économique, le cyber, la communication de crise…
Antoine Basbous est né au Liban, où il a effectué des études de droit et de littérature française. En France, il a obtenu un doctorat d’Etat en sciences politiques et un DEA d’Information et de Communication. Il a exercé le journalisme de 1975 à 1987 à Beyrouth puis à Paris.
Antoine Basbous a publié plusieurs essais traduits en différentes langues, dont Guerres secrètes au Liban, Editions Gallimard, 1987 ; L’Islamisme, une révolution avortée ? Editions Hachette, 2000 ; L’Arabie saoudite en question, du wahhabisme à Bin Laden, Editions Perrin, 2002. En septembre 2004, une version actualisée de ce dernier ouvrage est parue en poche chez Tempus sous le titre L’Arabie saoudite en guerre ; Le tsunami arabe, Editions Fayard, 2011.
Il est consulté par les plus grandes entreprises, les gouvernements et les tribunaux européens et Nord-américains, et participe régulièrement aux débats sur les crises qui secouent les mondes arabes et islamiques, sur le terrorisme et sur les relations de l’Islam et de l’Occident.
Découvrez l’ancien entretien d’Antoine Basbous en octobre 2021 : Le Moyen-Orient à feu et à sang. – Défis Humanitaires
Texte du MEAE sur la Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban (Paris, 24 octobre 2024) : Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban (Paris, 24.10.24) – Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères *
Texte de l’Elysée sur la Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban (Paris, 24 octobre 2024) : Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban. | Élysée
La résolution 1701 des Nations-Unies sur le Liban
Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :
- Vers un « effet domino » humanitaire contagieux ?
- Les défis d’une révolution en cours : la gestion des données numériques au service de l’humanitaire et du développement. Entretien avec Martin Noblecourt, de CartONG
- En première ligne humanitaire en Ukraine. Entretien avec Mathieu Nabot, Directeur pays de Solidarités International
- Résumé « En panne d’inspiration ? Financement et réforme de l’aide humanitaire »
- Solidarité avec les étudiants Arméniens.

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