Les défis démographiques

Perspectives de la population mondiale 2024 des Nations-Unies UNDSA

Sunday Market, Omo Valley, Ethiopie.  Septembre 2015 ©Thomas Maluck

Introduction

Défis Humanitaires présente ici une synthèse du rapport de la Division de la Population de Département des Affaires économiques et sociales de l’ONU (UNDESA) « Perspectives de la population mondiale 2024 ». La démographie est pour notre revue une question essentielle et cela explique le sous-titre de notre logo Défis Humanitaires : Dans un monde à10 milliards d’humains.

En effet, l’augmentation de 2 milliards d’êtres humains supplémentaires sur notre terre qui passera de 8,2 milliards aujourd’hui à 10,3 milliards en 2080 selon l’ONU ne sera pas sans conséquences sur les territoires, les populations, le climat, la biodiversité, la pollution, la ressource en eau, en énergie et en produits de consommation, en mouvements migratoires,

Pour les pays d’Afrique Subsaharienne notamment, cela représente un défi colossal, particulièrement en matière d’éducation, d’emploi, d’adaptation au changement climatique, d’habitat et d’infrastructures. Ce choc démographique nécessite une mobilisation permanente efficace dans le but d’anticiper les tensions pour les juguler. Elle nécessite également notre solidarité et une coopération internationale à la hauteur des enjeux.

I. Le Contexte de l’Évolution Démographique Globale

Le rapport Word Population Prospects 2024 publié par la Division de la Population de Département des Affaires économiques et sociales de l’ONU (UNDESA) offre une analyse approfondie des tendances démographiques mondiales en révisant les projections de la population mondiale, des taux de fécondité, de mortalité et des migrations internationales. Ce rapport s’inscrit dans la continuité des publications régulières de l’UNDESA depuis 1951, permettant un suivi historique et prospectif des évolutions démographiques. Le constat principal du rapport est que la population mondiale, estimée actuellement à 8,2 milliards de personnes, atteindra un pic de 10,3 milliards au milieu des années 2080 avant de connaitre un déclin progressif jusqu’à environ 10,2 milliards à la fin du siècle.

Ce changement marque ainsi une transition significative par rapport aux projections antérieures, où la croissance démographique mondiale semblait plus soutenue. La révision à cette baisse est essentiellement le produit de la diminution plus rapide que prévue des taux de fécondité, en particulier dans certaines des plus grandes nations du monde, telles que la Chine.

Le fait que le pic de la population mondiale devrait se produire plus tôt et à un niveau plus bas que prévu est important pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il signale la fin de l’ère actuelle de croissance rapide de la population, qui a commencé vers 1800 dans certaines régions et au milieu du XXe siècle à l’échelle mondiale (Nations unies, 2021). Deuxièmement, étant donné que la croissance démographique tend à amplifier les pressions environnementales en augmentant la demande économique totale, elle a des implications pour les progrès vers un avenir plus durable, puisque la demande globale de nourriture, de logement, d’infrastructures et de services, entre autres, sera probablement plus faible si la population mondiale atteint son apogée plus tôt et à un niveau plus bas.

II. La Population Mondiale : Croissance, Pic et Déclin

Le rapport met en évidence que le monde a connu une période de croissance démographique rapide au cours des deux derniers siècles, une tendance qui, bien que toujours présente, commence à ralentir. Cette croissance est en grande partie due à la transition démographique – un processus qui entraîne une réduction de la mortalité, suivie d’une baisse de la fécondité, tout en augmentant l’espérance de vie moyenne.  Cependant, il est important de noter que les pays traversent cette transition à des rythmes différents. Alors que certains, notamment en Europe et en Asie de l’Est, ont déjà vu leur population atteindre un sommet et commencer à diminuer, d’autres, principalement en Afrique subsaharienne et dans certaines parties de l’Asie du Sud, connaissent encore une croissance démographique rapide. Selon le rapport, une personne sur quatre dans le monde vit dans un pays dont la population a déjà atteint son maximum.

Selon les projections du rapport, la population mondiale atteindra un sommet d’environ 10,3 milliards de personnes au milieu des années 2080. Cette projection tient compte de plusieurs facteurs tels que les taux de natalité, la mortalité et les migrations internationales. Le ralentissement de la croissance démographique est principalement dû à une baisse plus rapide que prévue des taux de fécondité dans de nombreuses régions du monde. Par exemple, la Chine, autrefois la nation la plus peuplée au monde, a vu sa population commencer à diminuer en raison de politiques de contrôle des naissances et d’une transition vers une population vieillissante. Après avoir atteint ce sommet en 2080, la population mondiale devrait commencer à diminuer progressivement. Ce déclin est prévu pour se produire principalement dans les régions du monde où la fécondité est déjà inférieure au taux de remplacement (2,1 enfants par femme), celui-ci représente le niveau nécessaire pour maintenir la population stable sans migration. Le rapport prévoit que d’ici la fin du 21e siècle, la population mondiale pourrait redescendre à environ 10,2 milliards.

Le fait que le pic de la population mondiale devrait se produire plus tôt et à un niveau plus bas que prévu est important pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il signale la fin de l’ère actuelle de croissance rapide de la population, qui a commencé vers 1800 dans certaines régions et au milieu du XXe siècle à l’échelle mondiale. Deuxièmement, la croissance démographique accentue les pressions environnementales en augmentant la demande économique globale. Cela impacte les progrès vers un avenir durable, car une population mondiale atteignant son pic plus tôt et à un niveau inférieur entraînerait probablement une demande réduite pour des ressources telles que la nourriture, le logement, les infrastructures et les services.

III. Une Croissance Démographique Inégale

Le rapport souligne des divergences majeures dans les tendances démographiques entre les différentes régions du monde, reflétant des contextes économiques, sociaux et culturels variés. Selon le rapport, on peut classifier les pays selon leur moment de transition démographique. En d’autres termes, ils sont classés en fonction de leur proximité avec leur pic.

3.1. Les Pays dont la Population a déjà Atteint un Pic

En 2024, 63 pays et territoires, représentant 28 % de la population mondiale, avaient déjà atteint un sommet démographique. Cela inclut des nations comme la Chine, l’Allemagne, le Japon et la Fédération de Russie.  Ces pays connaissent ce que l’on appelle parfois une « ultra-fécondité », avec moins de 1,4 naissance vivante par femme au cours de la vie. Ils verront donc leur population diminuer progressivement dans les décennies à venir en raison d’une combinaison de faible natalité et d’une population vieillissante.  Par exemple, en Chine, la politique de l’enfant unique, en vigueur pendant plusieurs décennies, a réduit drastiquement le taux de natalité. Le vieillissement rapide de la population, combiné à une faible fécondité persistante, devrait entraîner une diminution importante de la population dans les années à venir. Ce déclin rapide de la population dans certains contextes peut constituer un défi, nécessitant des réponses politiques innovantes pour faire face aux éventuelles conséquences macroéconomiques, sur le marché du travail, de l’emploi, de la protection sociale et de la sécurité nationale. D’ici 2100, la Chine devrait avoir perdu plus de la moitié de sa population actuelle et être revenue à une taille de population comparable à celle enregistrée à la fin des années 1950.

3.2. Les Pays avec une Croissance Démographique Projetée

À l’inverse, 126 pays et territoires, principalement situés en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et dans certaines parties de l’Océanie, verront leur population continuer à croître au moins jusqu’en 2054, voire au-delà. Ces régions sont caractérisées par une forte fécondité et une population relativement jeune. Ce groupe comprend certains des pays les plus peuplés du monde : Inde, l’Indonésie, le Nigeria, le Pakistan et les États-Unis. En Afrique subsaharienne, par exemple, le taux de fécondité reste bien au-dessus du seuil de remplacement, avec des taux allant jusqu’à 4 enfants par femme dans certains pays comme le Niger, la République démocratique du Congo et la Somalie.

Selon le rapport, les populations de neuf pays, dont l’Angola, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, le Niger et la Somalie, sont susceptibles de connaître une croissance exponentielle, avec des populations qui doubleront ou plus entre 2024 et 2054. Plus d’un cinquième de l’augmentation prévue de la population mondiale entre 2024 et 2054 devrait se concentrer dans ces neuf pays. En raison de cette croissance rapide, le classement des pays les plus peuplés du monde changera probablement : le Pakistan, puis le Nigeria et la République démocratique du Congo dépasseront les États-Unis en termes de population, et la République-Unie de Tanzanie rejoindra probablement la liste des dix pays les plus peuplés d’ici la fin du siècle.

Notamment, la croissance rapide de la population dans ces régions présente des défis majeurs pour les gouvernements en matière de planification des infrastructures, d’éducation et de soins de santé. L’une des considérations urgentes pour de nombreux pays de ce groupe est de savoir comment minimiser les impacts futurs sur l’environnement tout en répondant aux besoins de leurs populations croissantes. Les dommages causés à l’environnement résultent souvent des processus économiques qui conduisent à des niveaux de vie plus élevés. La croissance démographique amplifie ces pressions environnementales en augmentant la demande économique totale. Un grand nombre des pays dont la population est susceptible de croître rapidement sont actuellement considérés comme des pays à faible revenu. Ces pays, qui ne sont responsables jusqu’à présent que d’une petite partie de la consommation mondiale de ressources matérielles et des émissions de gaz à effet de serre (GES), devront augmenter considérablement leur consommation d’énergie s’ils veulent se développer économiquement et atteindre les objectifs et les cibles de l’Agenda 2030. La promotion d’une croissance économique soutenue dans ces pays sans nuire davantage à l’environnement nécessitera le soutien de la communauté internationale. Les pays à revenu élevé et à revenu intermédiaire qui ont le plus contribué à des modes non durables d’utilisation des ressources ont la plus grande responsabilité d’agir rapidement.

3.3. Les Pays dont le pic aura lieu entre 2025 et 2054

Dans 48 pays et régions, représentant 10 % de la population mondiale en 2024, la taille de la population devrait atteindre son maximum entre 2025 et 2054. Ce groupe, pic entre 2025 et 2054 », comprend le Brésil, la République islamique d’Iran et le Vietnam.

Les pays de ce groupe se trouvent tous dans les dernières phases de la transition démographique, lorsque la fécondité tombe en dessous du seuil de remplacement et que la croissance démographique ralentit à mesure que la population s’approche de sa taille maximale. Ils sont confrontés aux mêmes défis et opportunités que les pays dont la population a déjà atteint son maximum et que les pays dont la population devrait continuer à croître jusqu’en 2054. En l’espace de 30 ans seulement, ces pays devront trouver un équilibre entre les demandes immédiates d’une population qui continue de croître et la nécessité de se préparer à une population plus âgée et probablement moins nombreuse que la population actuelle. En fait, les politiques mises en œuvre par les pays dont la population a déjà atteint son pic peuvent être d’un grand intérêt pour les pays qui risquent d’atteindre un pic de population dans les 30 prochaines années.

IV. Les Défis et Opportunités liés à la Transition Démographique

Un des aspects les plus significatifs de la transition démographique est l’augmentation rapide du nombre de personnes âgées reflétant un vieillissement de la population. En 2024, l’espérance de vie mondiale est estimée à 73,3 ans, en hausse de plus de 8 ans depuis 1995. Cette tendance est en grande partie attribuée aux avancées dans les soins de santé, la nutrition et la réduction de la mortalité infantile. Cependant, cette longévité accrue pose des défis considérables pour les systèmes de protection sociale et de santé, notamment dans les pays où la population vieillit considérablement. Le rapport souligne qu’à partir des années 2080, le nombre de personnes âgées de 65 ans et plus dépassera celui des enfants de moins de 18 ans, créant une pression accrue sur les systèmes de retraite et les soins de longue durée.

En revanche, dans certains pays, en particulier ceux où la population est encore jeune et en croissance, la baisse des taux de natalité offre une « fenêtre d’opportunité » pour un dividende démographique. Ce phénomène se produit lorsque la part de la population en âge de travailler augmente par rapport à la population non active, ce qui peut stimuler la croissance économique. Pour capitaliser sur cette opportunité, les pays doivent investir dans l’éducation, la santé et la création d’emplois, tout en réformant les institutions économiques et sociales pour encourager l’innovation et la productivité. Les pays d’Afrique subsaharienne, où la population est encore très jeune, doivent saisir cette occasion pour accélérer leur développement économique.

V. Autres enjeux : Migration internationale & Fécondité des femmes

La migration internationale joue également un rôle crucial dans la dynamique de la population mondiale. Le rapport indique que dans certains pays, en particulier ceux dont la population est en déclin, l’immigration compense partiellement les effets de la faible natalité. Par exemple, l’immigration contribue à stabiliser la population en Allemagne, en Russie et au Canada. En revanche, dans d’autres pays, en particulier ceux en développement, l’émigration de travailleurs en âge de procréer peut aggraver les tendances à la baisse de la natalité et accélérer le vieillissement de la population. Le rapport souligne que des politiques visant à encourager le retour des migrants et à offrir des conditions de travail décentes pourraient être plus efficaces à court terme que des politiques visant à augmenter la natalité.

En outre, la réduction des taux de fécondité dans de nombreuses régions du monde est étroitement liée à l’amélioration de l’accès à l’éducation et à la santé, ainsi qu’à une autonomisation accrue des femmes. Le rapport souligne que l’un des moyens les plus efficaces de réduire la fécondité élevée et de promouvoir un développement durable est de garantir aux femmes et aux jeunes filles un accès équitable à l’éducation et aux soins de santé, y compris à la planification familiale. Dans les pays à forte croissance démographique, l’investissement dans l’éducation des filles, le relèvement de l’âge légal du mariage et l’amélioration des soins de santé maternelle sont des priorités essentielles. Cela permet non seulement de ralentir la croissance démographique, mais aussi d’améliorer la participation des femmes à la vie économique, ce qui est essentiel pour un développement durable à long terme.

Conclusion

Pour conclure, le rapport World Population Prospects 2024 nous présente une analyse détaillée des dynamiques démographiques mondiales et de leurs implications pour le développement durable. La diversité des trajectoires démographiques, avec des pays déjà en déclin démographique et d’autres encore en pleine croissance, souligne la nécessité d’adopter des politiques adaptées à chaque contexte. Les principaux défis à relever incluent le vieillissement rapide de la population dans certaines régions, la gestion de la migration internationale, et la nécessité d’investir dans l’éducation et la santé pour tirer parti des opportunités offertes par le dividende. En d’autres termes, la croissance démographique, le vieillissement de la population, l’urbanisation et les migrations internationales sont les quatre grandes tendances démographiques qui façonnent notre monde. Il est donc indispensable de comprendre comment ces tendances démographiques sont susceptibles d’évoluer à court, moyen et long terme pour parvenir à un avenir plus inclusif, plus prospère et plus durable. Aujourd’hui, les perspectives démographiques des pays semblent très diverses. Certains ont encore des taux de fécondité élevés et connaissent une croissance rapide, tandis que d’autres ont des taux de fécondité historiquement bas. Ceux qui ont connu de faibles taux de fécondité pendant plusieurs décennies voient leur population vieillir rapidement, certains commençant même à diminuer. Bien que ces différences soient frappantes, il est important de comprendre que toutes les populations suivent un chemin similaire vers une vie plus longue et des familles moins nombreuses, un processus connu sous le nom de transition démographique. La plupart des différences proviennent du fait que les pays se trouvent à des stades différents de ce processus.

Résumé établi par Ahmed Elbanna

Lien vers le rapport en anglais : https://desapublications.un.org/file/20622/download

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

« Après le retrait occidental, qui prendra la place en Afghanistan ? »

Dans une Tribune pour Marianne parue le 18 septembre 2021, Alain Boinet fait le point sur les défis futurs qu’implique la nouvelle situation de l’Afghanistan depuis la chute de Kaboul, le 15 août dernier, tant au niveau intérieur que géopolitique.

Si les observateurs avertis s’attendaient à une victoire finale des talibans après le retrait américain et de l’Otan, personne ne semblait avoir anticipé l’effondrement du gouvernement d’Ashraf Ghani, de l’armée et de la police. Il y a là des leçons à méditer pour la suite.

Si l’intervention militaire américaine sous mandat des Nations unies était pleinement justifiée et nécessaire après la destruction du World Trade Center, plusieurs erreurs lourdes de conséquence ont ensuite été commises. D’abord celle d’avoir cru que les talibans étaient définitivement vaincus. Ensuite, celle de ne pas les avoir invités à la Conférence de Bonn, le 5 décembre 2001, alors que toutes les factions afghanes y participaient, sauf eux. Rappelons que l’objectif était de mettre un terme au conflit et de promouvoir la réconciliation.

Puis, celle d’avoir plaqué un modèle occidental sur un pays qui ne l’est pas, en oubliant sa farouche tradition d’indépendance, sa réputation de « cimetière des empires » en prenant ainsi le risque que les talibans deviennent les patriotes luttant contre l’occupation étrangère. Gérard Araud, ancien ambassadeur de France aux États-Unis, fait ce constat dans Le Point: « Les talibans sont sans doute plus proches des mœurs, des croyances et des pratiques de la majorité du pays, que les élites de Kaboul. » La question qui se pose maintenant est de savoir quelles relations avoir avec ce pays de 38 millions d’habitants avec les talibans au pouvoir.

Six défis pour l’Afghanistan

L’Afghanistan nous confronte à six immenses défis majeurs, tant pour les Afghans que pour nous-mêmes : l’aide humanitaire, les droits humains, l’émigration, le terrorisme, la drogue et la géopolitique.

Le défi humanitaire. Depuis l’époque de l’invasion soviétique dans les années 1980, l’aide humanitaire ne s’est jamais interrompue malgré les vicissitudes. Elle n’est jamais négociable quand il s’agit de sauver des vies. Aujourd’hui, un Afghan sur trois a faim, un million d’enfants risquent de sombrer dans la malnutrition sévère, les médicaments manquent, les salaires ne sont plus versés, les services publics et de proximité sombrent et le pays est comme fermé. L’ONU vient justement de tirer la sonnette d’alarme pour mobiliser les secours.

Le défi migratoire. Le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) déclare craindre le départ de 500 000 Afghans cette année dans le « pire des scénarios ». Il faut donc faire vite, car l’hiver approche et un effondrement humanitaire et économique aurait pour conséquence de jeter de nombreux Afghans sur les routes de l’exil forcé.

« Seuls les talibans auront le pouvoir nécessaire pour interdire l’opium. »

Le défi de la drogue. La production afghane de pavot dont on tire l’opium, puis l’héroïne, représenterait 84 % des drogues opiacées vendues dans le monde, en Europe particulièrement. En 2020, la production d’opium se montera à 6 300 tonnes. La drogue est une menace grave de santé publique et de propagation de la corruption. Bernard Frahi, ancien directeur de la lutte contre la drogue pour l’ONU en Afghanistan et au Pakistan, appelle à « renouer le dialogue » pour obtenir une « interdiction totale des cultures d’opium ». Il faudra alors proposer des cultures de substitution efficaces et rentables aux agriculteurs afghans. Mais seuls les talibans auront le pouvoir nécessaire pour interdire l’opium !

Le défi géopolitique. Après le retrait occidental, qui prendra la place ? Si aucune armée ne s’aventurera dorénavant en Afghanistan, il y a un large espace de coopération. Avant même la retraite américaine, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi a rencontré le numéro deux des talibans, le mollah Baradar, tout en fustigeant les États-Unis. Le Qatar fait aujourd’hui office d’antichambre pour les nouveaux maîtres de Kaboul. Soutien indéfectible des talibans, le Pakistan entend en tirer des avantages. La Turquie a annoncé son intention de coopérer tandis que l’Iran et la Russie affichent une position pragmatique. Le monde a bien changé depuis 2001 ! Pour les pays occidentaux, toute la question est de savoir s’ils vont laisser la place à ces pays et perdre ainsi toute influence dans cette région.

Le défi du terrorisme. L’Afghanistan abrite actuellement des combattants d’Al-Qaida et de Daech appelé État islamique au Khorassan (EIK). Si les talibans se sont engagés auprès des Américains et des Chinois à ce que l’Afghanistan ne serve pas de base à des attaques terroristes contre eux, il s’agit maintenant d’en faire la preuve. D’autant que cela n’inclut pas les pays de l’Union européenne, dont la France, qui n’ont encore obtenu aucune assurance.

« Ou bien chercher à isoler les talibans, voire à les punir, ou s’engager dans un dialogue difficile et exigeant. »

Toutefois, l’attentat de Daech le 26 août à l’aéroport de Kaboul qui a fait plus de 300 morts peut être considéré comme une déclaration de guerre contre les talibans. Mais l’Afghanistan est grand avec ses vallées et ses montagnes et les terroristes peuvent facilement se déplacer de part et d’autre de la frontière pakistanaise ! L’erreur à ne pas commettre serait à coup sûr de pousser les talibans dans les bras des djihadistes.

Le défi des droits humains. Ce sera la pierre d’achoppement. Qu’en sera-t-il des minorités ethniques, du gouvernement et des instances représentatives, de l’éducation, du statut des femmes en matière d’éducation et de travail, des médias ? Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres déclarait ces jours-ci : « Si nous voulons faire progresser les droits de l’homme pour le peuple afghan, le meilleur moyen est d’aller de l’avant avec l’aide humanitaire, de dialoguer avec les talibans et de tirer avantage de cette aide humanitaire pour pousser la mise en œuvre de ces droits. »

Croisée des chemins

Au fond, il y a deux grands choix possibles. Ou bien chercher à isoler les talibans, voire à les punir, ou s’engager dans un dialogue difficile et exigeant fondé sur les six défis auxquels nous sommes confrontés ensemble. Est-ce vraiment la fin de la guerre ? Les Afghans peuvent-ils s’engager progressivement sur le chemin de la paix ? La voie est étroite, mais elle se décide maintenant. Ce ne sera certes pas simple après vingt ans de guerre et de divisions.

Cela dépend aussi des talibans dans leur politique à l’égard de leurs opposants, des femmes et des pays occidentaux. Ils doivent faire leurs preuves, d’autant que l’Afghanistan vit une situation humanitaire dramatique. Soyons aussi réalistes, tout le monde a maintenant compris que les talibans étaient résistants et que nous ne reviendrons pas à la situation antérieure ! Des discussions sont en cours à Doha avec l’ancien président Hamid Karzaï et l’ancien Premier ministre, Abdullah Abdullah. Même Ahmad Massoud, le fils du fameux commandant Massoud, est prêt à négocier, mais pas à se rendre.

Lakhdar Brahimi, ancien ministre algérien des Affaires étrangères et ex-représentant spécial des Nations unies pour l’Afghanistan déclarait récemment : « La paix était possible avec les talibans, mais encore eût-il fallu qu’on leur parle. »

https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/apres-le-retrait-occidental-qui-prendra-la-place-en-afghanistan?utm_medium=Social&utm_source=Twitter&Echobox=1631963383#xtor=CS2-5