Le Famine Early Warning Systems Network (FEWS NET), ou Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine, a été créé en 1985 par l’Agence américaine pour le développement international (USAID).
Il est né dans un contexte marqué par de graves famines, avec un objectif clair : développer des outils capables de comprendre, analyser et anticiper les phénomènes d’insécurité alimentaire.
Quarante ans plus tard, FEWS NET est devenu un acteur pionnier et une référence mondiale dans l’analyse des crises alimentaires. Son rôle central consiste à fournir aux décideurs et aux organisations humanitaires des informations fiables, permettant de prévenir les famines et d’adapter rapidement les réponses.
Pour ce faire, le réseau collecte et analyse un large éventail de données — climatologiques, agricoles, économiques et nutritionnelles — qu’il organise à travers une méthodologie rigoureuse appelée scenario development (élaboration de scénarios). Cette approche prospective se décline en huit étapes successives :
Définir les paramètres du scénario : préciser la période et la zone géographique étudiée.
Décrire et classifier la situation alimentaire actuelle : établir un diagnostic de référence.
Élaborer des hypothèses clés : anticiper l’évolution des facteurs majeurs (climat, marchés, conflits, etc.).
Analyser l’impact sur les sources de revenu des ménages.
Analyser l’impact sur les sources alimentaires des ménages.
Décrire et classifier la sécurité alimentaire projetée au niveau des ménages.
Décrire et classifier la sécurité alimentaire projetée à l’échelle des zones.
Identifier les événements qui pourraient modifier le scénario (chocs climatiques, instabilité politique, épidémies, etc.).
Grâce à cette démarche, FEWS NET est capable de produire des estimations fiables jusqu’à six mois, voire un an à l’avance, en intégrant des facteurs multiples : conditions climatiques et météorologiques, conflits, marchés, productions agricoles et échanges commerciaux.
Ces analyses sont publiées sous la forme de rapports, cartes de vulnérabilité et projections, qui appuient les décideurs politiques et soutiennent les acteurs humanitaires de terrain dans la mise en place d’interventions ciblées.
En 2025, le réseau célèbre ses 40 ans d’existence, confirmant son rôle crucial dans la lutte contre l’insécurité alimentaire mondiale.
GAZA :
Le rapport FEWS NET du 22 août 2025 constitue un outil essentiel pour évaluer la gravité de la crise alimentaire dans la bande de Gaza et pour anticiper son évolution. Il repose sur l’échelle internationale IPC (Integrated Food Security Phase Classification), qui classe l’insécurité alimentaire en cinq phases. La phase 5, correspondant à la famine, est caractérisée par la combinaison de trois indicateurs : faim extrême, malnutrition aiguë et mortalité élevée. Selon le rapport, cette phase est déjà observée dans le gouvernorat de Gaza, et probablement dans le Nord Gaza, où les populations ont franchi tous les seuils critiques.
Situation dans le Nord de Gaza (~1,06 million de personnes)
Dans cette région, la crise alimentaire est aggravée par 22 mois de conflit, des déplacements massifs et la destruction quasi totale des infrastructures essentielles. Les enquêtes indiquent que 28 à 36 % des ménages vivent une faim catastrophique, dépassant le seuil de famine. Les niveaux de malnutrition aiguë chez les enfants ont franchi le seuil critique de 15 %, avec des admissions dans les centres de traitement qui ont plus que doublé entre juin et juillet 2025. La mortalité liée à la faim et aux maladies est également jugée probable au-dessus du seuil IPC Phase 5 (≥2 décès pour 10 000 personnes/jour). L’entrée d’aide alimentaire reste extrêmement limitée, les fournils sont fermés, et les cuisines communautaires n’atteignent que 10 % de la population, laissant des centaines de milliers de personnes sans accès régulier à la nourriture.
Situation dans le Sud de Gaza (~1,04 million de personnes)
Les gouvernorats de Deir al-Balah, Khan Younis et Rafah connaissent une situation proche de la famine, aggravée par déplacements répétés de plus d’un million de personnes, l’effondrement des moyens de subsistance, et l’accès limité aux ressources alimentaires. Entre mai et juillet 2025, la faim extrême a triplé à Deir al-Balah et augmenté de 50 % à Khan Younis, tandis que 22 à 33 % des ménages subissent une situation alimentaire critique. Plus de 700 décès liés à l’aide alimentaire ont été enregistrés en juillet, dont 390 dans le sud. Les prix alimentaires ont explosé, avec une farine coûtant 200-300 NIS/kg, soit une hausse de 5 000 % par rapport à la période pré-conflit. La malnutrition aiguë chez les enfants a doublé depuis mai, atteignant jusqu’à 12 % dans certaines zones. L’accès à l’eau, à l’assainissement et aux soins de santé s’est quasi effondré, avec seulement six hôpitaux opérationnels et des stocks médicaux largement épuisés. Selon les projections, la mortalité liée à la faim et aux maladies devrait franchir le seuil IPC Phase 5 d’ici fin septembre 2025.
Perspectives
Le rapport FEWS NET du mois d’août confirme que la famine est déjà effective dans le nord de Gaza et était imminente dans le sud. Les trois critères de la phase 5 – faim extrême, malnutrition aiguë et mortalité – sont atteints ou sur le point de l’être dans plusieurs gouvernorats. Sans une intervention humanitaire massive, régulière et sécurisée, incluant nourriture, eau potable et soins médicaux, les pertes humaines à grande échelle sont inévitables. L’ampleur de la crise souligne l’urgence d’un renforcement de l’accès humanitaire et d’une réponse coordonnée pour prévenir un effondrement sanitaire et alimentaire généralisé.
Depuis la publication du rapport en août, la situation a pris une nouvelle dimension. En septembre, la Commission d’enquête des Nations Unies, créée en 2021 par le Conseil des droits de l’homme, a conclu qu’un génocide est en cours dans la bande de Gaza, commis par Israël. Selon la Commission, Israël est responsable de quatre des cinq actes constitutifs du crime de génocide, tels que définis par la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide. Parmi eux figure la soumission intentionnelle d’un groupe à des conditions d’existence destinées à entraîner sa destruction physique totale ou partielle. La famine, orchestrée par les autorités israéliennes à travers le blocage de l’accès à la nourriture et à la nutrition, illustre directement cette catégorie.
Financements :
Le retour du FEWS NET, principal système mondial d’alerte précoce contre la famine, soulève autant d’espoirs que d’interrogations. Suspendu près d’un an en raison de coupes budgétaires de l’USAID et de réorientations des priorités américaines en matière d’aide extérieure, ce dispositif laissait un vide critique dans la collecte et l’analyse des données de sécurité alimentaire, privant les acteurs humanitaires d’un outil essentiel pour anticiper et répondre aux crises. Son redéploiement, aux côtés de l’Integrated Phase Classification (IPC), devrait permettre de renforcer la détection et la prévision des situations de famine dans des contextes aussi fragiles que Gaza, le Soudan ou Haïti.
Toutefois, si FEWS NET fournit une expertise technique en temps réel et des projections indépendantes, son efficacité reste conditionnée à la capacité de l’aide internationale à se déployer concrètement. Or, dans un contexte de coupes massives de financements humanitaires, tant aux États-Unis qu’au niveau mondial, la question centrale demeure : même avec un diagnostic précis et précoce, les ressources vitales parviendront-elles aux populations les plus menacées ?
Esther de Montchalin est étudiante en master de Science politique, parcours Développement et action humanitaires, à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, et Défis Humanitaires, Mr. Alain Boinet.
Particulièrement intéressée par les questions de santé mondiale, l’accès à l’eau et la lutte contre la malnutrition, elle consacre ses recherches aux grands enjeux humanitaires contemporains et aux défis que rencontrent les populations vulnérables dans les contextes de crise.
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Alors qu’une cour d’appel fédérale est venue valider le 13 août dernier les coupes budgétaires infligées par l’Administration Trump à l’aide internationale[1], il convient de s’interroger sur les dynamiques sous-jacentes à ce retournement de l’histoire, au-delà de ses conséquences immédiates et le plus souvent dramatiques pour les populations les plus vulnérables de la planète.
Le secteur humanitaire vit sans doute la crise existentielle la plus ardue de son histoire, et ce constat n’est plus réellement à démontrer. En effet, les études et les analyses se sont multipliées ces derniers mois et ont tenté d’alerter et de convaincre, à longueur d’articles, sur les risques prévisibles et les effets dévastateurs des coupes budgétaires annoncées par les principaux financeurs de l’aide internationale. Parmi celles-ci, le gel puis la suppression de plus de 80% de l’aide américaine, avec en point d’orgue le démantèlement de l’USAID[2], sont un réel cataclysme pour les millions de personnes qui dépendaient pour leur survie des programmes soutenus jusque-là par l’agence US. Une modélisation publiée début juillet par la revue The Lancet établit que les réductions budgétaires envisagées pourraient notamment entrainer la mort de 14 millions de personnes (dont plus de 4.5 millions d’enfants)[3]. « Elles risquent d’interrompre brutalement, voire d’inverser, deux décennies de progrès pour la santé des populations vulnérables. Pour de nombreux pays à revenu faible ou intermédiaire, le choc qui en résulterait serait d’une ampleur comparable à celle d’une pandémie mondiale ou d’un conflit armé majeur », a commenté Davide Rasella, coauteur de l’étude et chercheur au Barcelona Institute for Global Health, cité dans un communiqué[4]. D’autres analyses viennent corroborer ces projections, estimant par exemple que 2.3 millions d’enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère ne pourront plus bénéficier des traitements nécessaires à leur guérison, dans de nombreux pays dont les systèmes de santé sont défaillants[5].
Des chiffres qui donnent le vertige, au regard des leçons de l’Histoire, des ambitions affichées depuis des décennies par la communauté internationale en termes de développement durable[6], et plus globalement du principal fondement de ce qui nous amène à faire société, le concept d’humanité. Mais au-delà de la sidération qui saisit les acteurs du secteur face aux drames en gestation, c’est la raison même qui semble attaquée par les décisions politiques à l’origine de la crise actuelle.
De la rationalité économique à la versatilité politique
Face à cette crise, les analyses se sont en effet multipliées pour évaluer non seulement l’impact de ces coupes, mais également pour démontrer leur irrationnalité au regard des montants en jeu (et de leur insignifiance en termes d’effets recherchés sur les équilibres macro-budgétaires des pays concernés), et les effets contre-productifs qu’elles pourraient engendrer, au regard même des intérêts nationaux des Etats financeurs (à commencer par ce qui concerne les enjeux de santé publique globale avec l’arrêt des financements alloués à de nombreux programmes verticaux -HIV, malaria, …- et au soutien des systèmes de santé défaillants). Les constats sont en effet établis et connus de tous et de longue date, et personne ne remet en cause sérieusement aujourd’hui les liens de causalité faisant de l’aide internationale un élément de stabilisation globale au bénéfice de tous. Affirmer cela ne veut néanmoins pas dire qu’il n’y avait rien à changer ou radicalement transformer dans le système de l’aide internationale, à commencer par la structuration et les ressorts de son financement, dont la fragilité et la dépendance au politique explose plus que jamais au grand jour avec la crise actuelle, mais que nous en connaissons également les effets vertueux. Dès lors, face à une telle démonstration, comment pouvons-nous expliquer les décisions ainsi prises par les pouvoirs en place, parfois à l’encontre même de ce qui semble être leur propre intérêt ou celui de leur population, et ce finalement à un coût relativement modique ?[7] Au premier abord, cela semble parfois abscons et c’est certainement parce que centrés sur l’objet lui-même, à savoir le système de l’aide internationale dans ses objectifs et ses impacts, nous laissons de côté l’un des facteurs pourtant déterminants de l’analyse visant à comprendre les évolutions actuelles, à savoir les conditions d’épanouissement de celui-ci.
Retournement de l’histoire ou simple nouvelle ère ?
La crise actuelle donne l’impression d’un grand retour en arrière ou de revenir sur des acquis quasi immémoriaux, et ce sentiment est amplement légitime au regard du coup d’arrêt réel des financements alloués et de la menace même que celle-ci fait peser sur la survie du système de l’aide internationale. Toutefois, il convient de rappeler que ce système reste relativement « jeune » au regard des relations internationales évidemment, mais également de l’histoire de la solidarité internationale plus spécifiquement. En effet, si le système des Nations Unies est mis en place à partir de 1945, en conséquence et réaction au traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale, du point de vue fonctionnel il ne prend réellement son essor qu’après la Guerre Froide dans les années 90, soit dans une période historique tout à fait particulière. Pour autant le concept « d’humanitaire », à tout le moins dans ce qui est relatif à l’époque moderne, a répondu à d’autres « formes » avant de se voir structuré et défini par son périmètre actuel. Chacune de ces acceptions historiques se sont développées dans des conditions spécifiques, en lien avec une certaine idée de rapport au monde et à la société, tant par les gouvernements que par leurs populations. Ainsi, de la création du mouvement Croix-Rouge lorsque la guerre devient en quelque sorte industrielle et qu’elle charrie un lot de victimes jamais vu jusqu’ici, à l’invention du sans-frontiérisme lorsque le système international est paralysé par l’opposition des « Blocs », l’époque et l’environnement sont toujours les marqueurs déterminants de la manière dont va se penser et se structurer la manière de « sauver des vies ». La période que nous pouvons qualifiée de contemporaine, et qui est en train de s’achever, n’en est évidemment pas exemptée.
Des « narratifs » complémentaires devenus obsolètes
D’un certain point de vue, les vingt-cinq ou trente dernières années représentent une forme « d’âge d’or » de l’humanitaire, dans la mesure où jamais dans l’histoire autant de morts évitables ont été évitées. Sans être jamais parvenu à couvrir l’ensemble des besoins identifiés en termes d’accès aux services essentiels pour les populations les plus vulnérables affectées par les crises, les progrès opérés par le système de l’aide dans sa capacité à détecter/capter les besoins d’une part et à organiser/mettre en œuvre une réponse pertinente à ces derniers et à l’échelle, ont eu un impact considérables sur la survie des populations, et sans commune mesure en termes d’impact avec tous les mécanismes de solidarité humaine observés jusque-là. Un tel exploit n’a évidemment été possible que parce que les conditions d’un tel épanouissement ont été réunies, associant volonté politique et moyens financiers. C’est la remise en cause de ces conditions qui est à l’origine de la crise observée ces dernières années et il convient de s’interroger pourquoi.
En prenant un peu de recul sur la conjoncture actuelle, on pressent une forme d’impasse directement liée au fait que les différents narratifs soutenant, sur le plan des idées, le cadre conceptuel de l’humanitaire sont rendus caduques par l’évolution du réel. C’est cette impasse, et les contradictions qu’elle engendre pour les gouvernants des pays jusque-là principaux financeurs du système, qui explique le revirement profond observé actuellement.
Tout d’abord, le premier des narratifs sous-jacents devenu inopérant tient à l’idée de progrès social. En effet, la solidarité internationale (dans ses versants développementalistes ou humanitaires) s’est toujours arrimée, d’une manière ou d’une autre, à l’idée d’une forme de devoir moral et/ou de justice sociale, corolaire à la prospérité croissante observées et ressenties par les populations des pays dits « développés ». A l’issue d’une période continue de prospérité croissante (Trente Glorieuses..), et dans un monde où le politique avait pour projet politique l’amélioration des conditions de vie des gens et la satisfaction de tous leurs besoins matériels… il apparaissait cohérent, voire indispensable, de développer en parallèle un discours stipulant que l’ambition collective devait être d’éradiquer à l’échelle de la planète l’extrême pauvreté et d’assurer à l’ensemble de l’humanité l’accès aux services essentiels à leur survie. A l’heure de la consommation de masse et dans une société de plus en plus tournée vers les loisirs, qui plus est dans une époque où les technologies de l’information et de la communication permettent à chacun de connaître les conditions de vie de toutes et tous sur Terre, la persistance de famines, de la malnutrition ou de la surmortalité infantile, résonnaient comme des incohérences préjudiciables à la grande marche civilisationnelle promue par les sociétés occidentales. Victorieux dans un monde devenu unipolaire, le modèle capitaliste se devait de répondre à l’aspiration de nombre de ses citoyens et de promouvoir les mécanismes permettant de favoriser un développement minimal des pays les moins avancés et d’assurer l’accès aux services essentiels pour les plus vulnérables de l’ensemble du globe.
Mais dans un monde « fini », où le modèle de croissance énergivore et consumériste occidental se voit remis en cause et où l’horizon de prospérité s’éloigne pour de larges pans de la population des pays occidentaux, le discours des gouvernants change inévitablement et le narratif de la solidarité internationale a dès lors plus de mal à s’arrimer. Bien sûr, d’autres orientations et choix de société pourraient s’opérer dans les pays concernés, mais force est de constater qu’entre la sobriété heureuse et le déclin redouté, le discours actuellement dominant tend plus vers le pessimisme et conduit à un mindset de repli sur soi. Si tous les pays ont leurs propres caractéristiques expliquant les phénomènes observés, la vague populiste et conservatrice qui recouvre progressivement l’Occident, et dont Donald Trump est sans doute la figure de proue, agit comme une force hostile par principe aux enjeux de solidarité internationale, et sur laquelle un discours rationnel tant sur les responsabilités des Etats du Nord, que sur leurs intérêts objectifs, n’a que peu de prise. C’est une des difficultés actuelles des acteurs de l’aide pour lutter contre les réductions budgétaires envisagées par la plupart des gouvernements. Quand ces derniers saignent les budgets alloués aux prestations sociales et au fonctionnement des services publics, couper l’aide publique au développement vient renforcer à peu de frais l’idée d’un effort global et que l’Etat à tout couper avant de ponctionner dans les prestations offertes à ses propres citoyens et/ou d’augmenter les impôts. Surtout, il s’évite toute polémique politicienne sur la base d’une instrumentalisation de la dégradation observée des conditions de vie de ses nationaux, qui serait associée aux dépenses dispendieuses réalisées dans le cadre de l’APD. Si ce n’est évidemment pas l’unique raison, le contexte économique dégradé et la fin du mythe de la prospérité infinie constituent le terreau favorable à une remise en cause du concept de responsabilité humanitaire. La célèbre formule « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde[8] » n’a jamais autant raisonné, en la transposant aux enjeux de solidarité internationale dans leur ensemble, que dans la période actuelle.
Une second narratif puissant, dans sa capacité à soutenir les investissements réalisés par les pays financeurs pour des objectifs humanitaires, est celui de la paix. En effet, sur une période extraordinairement longue au regard de l’histoire, l’Occident en général et l’Europe en particulier ont connu une absence de guerre sur leurs territoires qui a permis de souscrire à l’idée progressiste là-aussi, sur le plan civilisationnel, de fin de la guerre. Cette dernière, si elle n’a évidemment jamais totalement disparue, était l’apanage de pays lointains et de sociétés allogènes, et constituait en quelque sorte les derniers soubresauts d’un monde révolu. Dans un tel contexte, le droit en général et le droit international humanitaire en particulier, tout comme les institutions chargées de leur mise en œuvre et de les faire respecter, pouvaient prendre leur essor et connaître un âge d’or source d’espoir pour l’ensemble de l’humanité. Le retour de la guerre, géographiquement d’une part avec notamment le conflit en Ukraine sur le continent européen, et de par sa forme d’autre part avec affrontements dits « de haute intensité », est venu faire voler en éclat cette utopie. Plus que cela, ces nouvelles réalités géopolitiques viennent souligner les incohérences et le deux poids deux mesures des « codifieurs » d’hier, puisqu’elles mettent à jour la sélectivité problématique de l’application des principes édictés. En effet, s’il était facile de promouvoir et mettre en avant la dimension universelle du Droit International Humanitaire (DIH) dans un monde où l’Occident n’avait pas réellement d’ennemis, la légitimité de ce positionnement se voit fragilisée par son application variable en fonction des alliances géopolitiques actuelles. S’il est certain qu’il y a toujours eu des violations du DIH, la cohérence globale était néanmoins maintenue par un discours officiel qui corroborait l’ambition affichée d’une gestion et d’une résolution des conflits toujours plus respectueuse du droit. C’est en cela que le drame qui se joue aujourd’hui à Gaza dépasse à ce niveau les crimes atroces commis à l’endroit des Palestiniens, car il est également un accélérateur de la déconstruction de l’espace humanitaire et un fossoyeur du DIH. Si Gaza en est l’exemple paroxystique, cette évolution est tendancielle et amène les acteurs de l’aide à être de plus en plus challengés dans leur quête pour trouver une sorte de « zone humanitaire légitime[9] ». Que ce soit au Sahel, en Ukraine, à Gaza, en Afghanistan, au Soudan, au Myamnar, au Liban, ou encore en République Démocratique du Congo, cette quête s’avère de plus en plus complexe.
Enfin, un dernier narratif agissait pour mobiliser les moyens d’un Nord riche à répondre aux besoins vitaux de populations affectées par les crises humanitaires. Ce dernier était le pendant inversé de ce que l’on qualifie parfois « d’empathie kilomètre » ; à savoir un rapport émotionnel des individus à des situations dramatiques qui serait proportionnel à la distance de ceux-ci avec ces dernières. C’est probablement vrai, mais il semble qu’un second facteur jouait également, et lui de manière inversée, sur la capacité de mobilisation de moyens. En effet, tant que l’idée de crises humanitaires ne concernait, dans l’imaginaire collectif, que des populations issues de « territoires lointains » et dans une conjoncture spécifique et temporaire[10], mobiliser des moyens dans des pays prospères afin de les résoudre semblait cohérent et acceptable pour les populations de ces pays. Mais à mesure que l’on assiste à une forme de globalisation des situations humanitaires, y compris dans les pays dits « riches » et où l’on voit se multiplier les opérations humanitaires sur leurs territoires ou à leurs frontières (comme dans le cadre des opérations « SAR[11] »), ce dernier narratif devient nettement moins performatif.
Dès lors, au-delà des coupes budgétaires elles-mêmes, nous voyons donc que c’est aussi sur le plan des idées que se joue la bataille actuelle. Le logiciel a changé ou est en train de changer ; et il est nécessaire d’en prendre acte pour penser l’humanitaire de demain. Si personne ne peut prédire les contours que celui-ci prendra, quelques pistes peuvent néanmoins être réfléchies. Ainsi, il est nécessaire de rappeler qu’avant d’être un système ou une catégorie d’acteurs, « l’humanitaire » est avant tout un concept structuré autour de principes, quelles que soient les acteurs de mise en œuvre. S’il n’est pas important de savoir qui est l’acteur le plus opérationnel à Gaza, il est fondamental de proscrire la notion d’humanitaire dans les opérations menées actuellement par la Fondation Humanitaire pour Gaza (GHF). Sanctuariser les fondamentaux semble donc prioritaire. De même, qu’elle s’achève ou non, la période actuelle a permis de développer un savoir-faire qu’il serait dommageable de voir disparaître, au risque que les formes futures reproduisent les mêmes erreurs. Dans le plaidoyer actuel, cette dimension de « sauvegarde » de la capacité humanitaire devrait être aussi une composante importante. Parallèlement, il est essentiel d’élargir la capacité d’action et d’invention à d’autres types d’acteurs, localisés ou non. Les défis du monde de demain sont immenses et toutes les énergies sont nécessaire pour gagner ce pari de la réinvention. Enfin, puisque nous faisons le constat que beaucoup se joue finalement sur le plan des idées sous-jacentes, la dimension militante et de témoignage des situations humanitaires doit être toujours plus présente, car quelles qu’en aient été ses formes historiques, l’humanitaire est toujours né d’une forme d’indignation face à certaines réalités du monde.
Olivier Routeau
Diplômé en droit et sciences politiques, Olivier complète sa formation à la gestion de projets humanitaires à Bioforce en 2007. Il intègre ensuite l’ONG Triangle Génération Humanitaire en tant que Coordinateur terrain puis Chef de mission en RCA, au Liban, au Congo Brazzaville, et en Tunisie. Il rejoint Première Urgence Internationale en 2011, d’abord en tant que Responsable du pôle Afrique, puis dirige le Service des urgences et du développement opérationnel de 2015 à 2018. Depuis 2018, il assure la fonction de Directeur des opérations de l’association. Il collabore également avec l’IRIS depuis 2014, et devient en 2020 le Responsable pédagogique de la formation « Manager de programmes Internationaux ».
[2] L’Agence fédérale US pour le Développement International, créée en 1961 par l’Administration Kennedy et en charge du développement économique et de l’aide humanitaire américaine, dont le démantèlement a pris effet le 23 février 2025, à la suite d’une décision de l’Administration Trump nouvellement élue.
[7] Avant les coupes claires dans son financement, l’Usaid représentait 0,3 % des dépenses fédérales américaines. « Les citoyens américains versent environ 17 cents par jour à l’Usaid, soit environ 64 dollars par an. Je pense que la plupart des gens soutiendraient le maintien du financement de l’Usaid s’ils savaient combien une si petite contribution peut être efficace pour sauver des millions de vies », a déclaré James Macinko, coauteur de l’étude publiée par la revue The Lancet sur l’impact des coupes US début juillet 2025, et professeur à l’Université de Californie (UCLA).
[10] Pendant très longtemps, il était admis que les acteurs humanitaires travaillaient à leur propre disparition et qu’une fois les crises résolues, ils seraient amenés à disparaître du fait de la suppression de leur raison d’être.
[11] Save And Rescue. Nous parlons ici des opérations de sauvetage en mer de populations essayant de rejoindre l’Europe par la mer.
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