Sauve qui peut mondial !

Réfugiés de la RDC attendant dans le centre de transit de Nyakabande Transit Center dans la ville de Kisoro, Uganda. BADRU KATUMBA / AFP (7 juin 2022)

Réfugiés, conflits, RDC, Ukraine, OTAN, blé, BRICS, humanitaire !

130 jours de guerre en Ukraine ont déjà provoqué 5,5 millions de réfugiés et 6,28 millions de déplacés à l’intérieur du pays sur une population totale de 44 millions d’habitants. Et les combats font rage dans le Donbass chassant les habitants des zones de front.

Le 20 juin, à l’occasion de la « Journée Mondiale des Réfugiés », le HCR (Haut-Commissariat des Réfugiés des Nations-Unies) annonçait que le monde comptait 89,3 millions de personnes déracinées de force à la fin 2021, mais ce nombre est passé à 100 millions en mai 2022. Dans le même temps, signalons une information positive, 5,7 millions de personnes déracinées sont retournées dans leur pays d’origine en 2021.

Notons que plus des deux tiers de l’ensemble des réfugiés, sans compter les déplacés internes, proviennent de cinq pays seulement : Syrie (6,8 millions), Venezuela (4,6 millions), Afghanistan (2,7 millions), Soudan du Sud (2,4 millions) et Myanmar (1,2 million). Pays connaissant des guerres civiles ou des troubles graves.

Ainsi, en République Démocratique du Congo (RDC), depuis le début de l’année, plus de 700 000 personnes ont dû fuir leurs habitations et le pays compte 5,9 millions de personnes déplacées internes. Mais ces chiffres bruts nécessitent d’être complétés pour mieux en comprendre les drames humains.

Le Coordinateur Humanitaire des Nations-Unies en RDC, Philippe Lemarquis, dénonce les 11 sites de déplacés attaqués en Ituri par des groupes armés, au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, les 15 structures de santé et écoles prises pour cible depuis le début de l’année. Rien que dans l’Ituri, 128 structures de santé ont été mises hors d’usage. Et que dire des 116 incidents de sécurité qui ont visés les humanitaires et leurs matériels !

En RDC comme ailleurs, si nous savons que l’humanitaire ne va jamais sans risque, il est essentiel de rappeler sans cesse avec force et conviction que les civils doivent être protégés et que les humanitaires ne sont pas des cibles !

Pour mettre les chiffres en perspective, comme Défis Humanitaires le propose à ses lecteurs, afin d’ anticiper les crises à venir comme les capacités humanitaires nécessaires pour y faire face, soulignons que le nombre de réfugiés et déplacés a plus que doublé en dix ans (2010-2020) et que les conflits et la démographie en Afrique vont encore augmenter le nombre de personnes à secourir dans les années à venir si la prévention des crises et les solutions politiques sont absentes ou impuissantes !

Courrier International n° 1650 du 16 au 22 juin

Connaitrons-nous « l’ouragan de famines » que craint Antonio Guterres, secrétaire général des Nations-Unies ?

C’est Annia Ciezadio qui écrit dans The Washington Post (1) que 28% des exportations mondiales de blé proviennent d’Ukraine et de Russie, mais qu’au total, les exportations ne représentent que 30 % de la production mondiale ! En attendant, 22 millions de tonnes de céréales sont toujours bloquées en Ukraine. Et si le blé Russe ne fait pas l’objet de sanctions, celles-ci s’appliquent par ailleurs aux chaînes logistiques et financières nécessaires pour le vendre et l’acheminer.

Quand on sait qu’un tiers du blé importé par le Moyen-Orient et l’Afrique venait de Russie et que la moitié du blé du PAM (Programme Alimentaire Mondial des Nations-Unies) provenait en 2021 de l’Ukraine et de Russie, il y a de quoi s’alarmer. Depuis notre dernière édition de Défis Humanitaires, concernant l’idée de « couloirs humanitaires » ou de « corridor du blé », rien ne s’est encore vraiment concrétisé début juillet. Si Martin Griffiths, secrétaire général adjoint des Nations-Unies chargé des questions humanitaires, et Rebecca Grynspan, secrétaire générale de la CNUCED (Conférence des Nations-Unies sur le commerce et le développement) préparent un accord global incluant « l’exportation sécurisée des céréales ukrainiennes par la mer et l’accès aux produits alimentaires et aux engrais russes sur les marchés mondiaux, particulièrement pour les pays en voie de développement », le compte à rebours de la faim est déjà bien engagé en ce mois de juillet.

Déjà la pandémie de la Covid-19 avait provoqué une grave perturbation des chaînes logistiques et une augmentation des prix. Pour mémoire, rappelons que la faim menaçait 811 millions d’êtres humains en 2005, 607 millions en 2014 et 811 millions en 2020. Combien seront-ils cette année ?

Déjà en Egypte, premier pays importateur de céréales dans le monde couvrant 80% de ses besoins, le Maréchal Al-Sissi appelle au dialogue national afin d’anticiper les conséquences dangereuses d’une inflation galopante et du manque de pain.

Au Kenya, selon le Mail & Guardian de Johannesburg, le prix d’un sac de 2 kg de blé a augmenté de 25% et le prix de l’huile de cuisson de 42% depuis le mois d’avril 2021.

Plus grave encore, selon The Guardian, le système alimentaire mondial menace de s’effondrer. Système complexe détenu à 90% par 4 grands groupes mondiaux pratiquant une logique de flux constant, ce système alimentaire s’est développé sur le modèle des banques qui prévalait lors de la crise de 2008 et, comme à l’époque, « une perturbation peut faire basculer l’ensemble ».

S’il devient urgent de diversifier la production mondiale et de renforcer «…les facteurs susceptibles d’empêcher un effondrement systémique », il convient aussi d’abord d’alimenter en blé les pays et populations qui en ont un urgent besoin aujourd’hui même.

Sommet de l’OTAN durant lequel la Turquie signe un accord avec la Suède et la Finlande pour leur d’adhésion à l’OTAN. ©OTAN (CC BY-NC-ND 2.0)

Escalade militaire en Ukraine.

Depuis la fin juin, on a l’impression d’être entré dans une nouvelle phase d’escalade de la guerre en Ukraine. La réunion du G7 avec ses sanctions renforcées, le Sommet de l’OTAN avec les demandes d’adhésion de la Finlande et de la Suède, les tensions autour de l’enclave Russe de Kaliningrad, la livraison d’artillerie lourde à longue portée et, bientôt, de missiles sol-air NASAMS américain à moyenne et longue portée le démontre. Sans doute s’agit-il d’un soutien renforcé militaire face aux difficultés de l’armée ukrainienne dans le Donbass.

La riposte de la Russie ne s’est pas fait attendre quand le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, déclare que la guerre contre l’Ukraine « pourrait s’achever en un jour, si les forces ukrainiennes déposaient les armes et se pliaient aux conditions de la Russie ». Rien de moins.

Sur le terrain, les Russes se sont emparés de la ville de Severodonesk et de Lyssychansk. Déjà les frappes se portent sur les nouvelles cibles, à Kramatorsk et Sloviansk. Les Ukrainiens renforcent leur puissance de feu, notamment à l’aide des canons français Caesar et des obusiers américains M771 et, prochainement, des lance-roquettes HIMARS d’une portée de 80 km.

Canon français Caesar livré à l’Ukraine.

Autant dire que la priorité de part et d’autre est à la guerre et qu’elle durera au moins jusqu’à l’hiver qui gèle les combats et les positions. Cela représente plus qu’un doublement du temps de la guerre, de 4 à 9 mois et, par conséquence, de destructions pour les populations, les infrastructures. L’armée ukrainienne est en mauvaise passe dans le Donbass mais elle peut espérer une usure de la machine militaire russe alors qu’elle-même se bat chez elle et qu’elle peut mobiliser des soldats nombreux et motivés. La prochaine ligne de front va s’établir durant l’été devant les villes de Sloviansk et Kramatorsk et nous allons vivre de nouveaux déplacements de populations, des blessés, des morts et des villes rasées, sans parler des crimes de guerre. Par conséquent, les humanitaires devraient augmenter leurs secours dans l’urgence comme dans la durée.

Un changement de monde.

La rupture semble maintenant consommée et pour longtemps entre la Russie et ce que l’on peut qualifier de monde occidental avec l’Europe en première ligne. Vu de Paris, Washington, Bruxelles ou Berlin, nous pouvons penser que la Russie est isolée, à quelques exceptions près, et comme le dit le Président de la République, Emmanuel Macron, qu’elle a commis une erreur stratégique majeure que certains voudraient lui faire payer au prix le plus fort par la défaite.

Mais, vu de Pékin, Delhi, Pretoria ou Dakar, c’est assez différent. Pour preuve, au moment même où se réunissait le G 7 et l’OTAN, le Groupe des BRICS se réunissait à Pékin. Celui-ci rassemble donc le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud qui représente 41 % de la population mondiale, 24% du PIB et 13% du commerce international. Parmi les sujets abordés figurait celui de la réforme du système multilatéral. Le président chinois, Xi Jimping, a dénoncé à la tribune « l’élargissement des alliances militaires » en spécifiant que les sanctions étaient une arme à double tranchant qui allait revenir comme un « boomerang ». Ce qui fait dire à certains commentateurs que la Chine a clairement choisi son camp !

14ème Sommet des BRICS à Pékin 24/06/2022. Jairus Mmutle/GCIS (CC BY-ND 2.0)

Le ministre des Affaires étrangères chinois, Wong Yi, a d’ailleurs appelé nombre de pays à rejoindre les BRICS et particulièrement l’Indonésie ou se déroulera le prochain G20 auquel Vladimir Poutine devrait participer au mois de novembre prochain.

Simultanément, la Chine a augmenté ses importations de pétrole brut de 55% entre mai 2021 et mai 2022. Et l’Inde à multiplié par 9 ses importations de pétrole brut, même si elle cherche à diversifier ses achats de matériels militaires majoritairement russes.

La Russie est donc moins isolée que cela et d’autres alliances se nouent qui vont dessiner les relations internationales, si ce n’est les cristalliser en alliances concurrentes. C’est un changement de monde auquel nous assistons avec l’Ukraine comme déclencheur ou plutôt même comme accélérateur !

Et l’humanitaire dans tout cela ?

Le monde s’antagonise, devient plus incertain et plus conflictuel. Les règles hier encore communément admises sont remises en cause. La période qui a suivie la chute du mur de Berlin et la disparition de l’URSS, il y a une trentaine d’années, tourne la page et nous entrons dans l’inconnu des nouveaux rapports de force internationaux.

Ne sommes-nous pas déjà dans une guerre mondiale des hydrocarbures et du gaz, de l’alimentation en céréales, en engrais et entre des modèles politiques antagonistes, une guerre des mémoires et des ambitions ?

La guerre en Ukraine va-t-elle durer, s’amplifier, déborder ou ira-t-elle vers une solution négociée. Une nouvelle guerre froide commence t’elle quand le ministre des Affaires étrangères Russe, Sergueï Labrov, déclare qu’un nouveau rideau de fer s’abat sur l’Europe ? En tout cas, Vladimir Poutine aura réussi à renforcer l’OTAN et l’Union Européenne, à stimuler leur esprit de défense.

C’est dans ce contexte que s’est ouvert début juillet à Lugano en Suisse une conférence réunissant 40 pays et de nombreuses organisations internationales mobilisés pour définir les conditions de la reconstruction de l’Ukraine. Cela pourrait sembler venir à contre-temps, cependant la reconstruction sera longue et couteuse. Alors, autant s’y préparer dès maintenant.

En tout cas, l’action humanitaire aura beaucoup à faire avec un monde moins globalisé, moins de multilatéralisme, avec plus de souveraineté et de volonté d’indépendance et de reconnaissance. Pour que l’humanitaire ne sorte pas éreinté de la grande lessiveuse de l’histoire à un moment ou la nécessité des secours n’aura jamais été aussi urgente, il va falloir appliquer nos principes sans transiger sur le fond tout en s’adaptant beaucoup sur la forme afin de ne pas laisser les victimes seules face à l’adversité, à la cruauté, sauver des vies, reconstruire et promouvoir un avenir à l’espérance et au droit des peuples à être libre et à se développer.

En espérant que cet article vous sera utile, je vous remercie personnellement pour le soutien que vous pouvez nous apporter (faireundon) pour permettre la publication régulière de Défis Humanitaires.

Merci et rendez-vous à la prochaine édition début août.

Alain Boinet.

 

– (1) Dans Courrier International n° 1650 du 16 au 22 juin, vous trouverez un très bon dossier sur « L’arme du blé ».

La gestion des déchets générés par l’action humanitaire

Enfants fouillant une décharge publique à Port-au-Prince, Haïti. Photo ONU/Logan Abassi. (CC BY-NC-ND 2.0)

Cet article résume l’Atelier sur la gestion des déchets produits par les actions humanitaires qui s’est tenu le 27 juin au ministère de l’Europe et des affaires étrangères avec le Centre de Crise et de Soutien (CDCS), des ONG humanitaires et des entreprises dans le cadre du Groupe de travail Climat et Humanitaire du Groupe de Concertation Humanitaire. Cet atelier a été introduit par Alexis Le Cour Grandmaison et modéré par Annie Evrard du CDCS et Aline Hubert du Groupe URD.

“Nous n’avions pas aligné notre action concrète en matière d’aide humanitaire sur nos efforts multilatéraux et sur les engagements pris dans le sillage de l’accord de Paris” – Alexis Le Cour Grandmaison, Directeur Adjoint du Centre de crise et de soutien (CDCS) 

L’impact environnemental des actions humanitaires à fait l’objet de discussions cette dernière décennie. Cependant, malgré une prise de conscience grandissante,  sur 250 projets, seulement 20% ont pour objectif principal l’environnement, d’après le CDCS. Le but et l’agenda principal de cette conférence était de définir un marqueur ‘Climat’ afin de mieux identifier, quantifier et analyser les enjeux climatiques dans l’action humanitaire. Pour comprendre comment gérer les déchets générés par l’action humanitaire, il faut en premier lieu identifier la topologie de ces déchets dans le secteur. À la suite d’un questionnaire élaboré par URD, les emballages constituent la première préoccupation, suivi par les déchets d’équipements électriques et électroniques. Les autres déchets mentionnés sont les déchets organiques, d’assainissement, de construction et médicaux. 

“Ces déchets représentent toujours des enjeux à la fois environnementaux et sanitaires” – Aline Hubert – Groupe URD 

Le questionnaire met également en lumière les pratiques actuelles dans la gestion de ces déchets et les difficultés rencontrées par les différents acteurs. La collecte des déchets est majoritairement prise en charge par des acteurs privés qui les transportent, incinèrent ou les mettent en décharge. Des difficultés liées aux coûts de traitement, au tri à la source, et au stockage sont tout de même rencontrés rendant ainsi indispensable la mise en place de solutions pérennes suivant la logique des 5R : Refuser, Réduire, Réutiliser, Recycler et Rendre à la terre.

Atelier au Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. 2022

Réduction des déchets via des critères d’achats durables 

Les pratiques d’achat des produits destinés à l’envoi pour les missions humanitaires d’urgences jouent un rôle considérable dans la réduction des déchets et des émissions carbone. 

“Les achats représentent entre 40% et 80% des émissions carbone des missions humanitaires” – Samantha Brangeon – JointInitiative 

Il est donc nécessaire d’avoir une coordination entre les secteurs privés, ONG et les bailleurs de fonds pour encourager et élaborer des projets plus éco-responsables. Cela passe d’abord par des achats plus responsables à la fois en termes de quantité, avec une meilleure estimation et analyse des besoins nécessaires sur le terrain, et de qualité, en privilégiant des fournisseurs utilisant des matériaux recyclables, évitant les usages-uniques. Il s’agit également d’encourager la sensibilisation et les formations des employés à tous les niveaux et la mise en œuvre de réglementations et législations sur le sujet. 

“Il y a trois concepts clé pour des achats durables : une analyse du cycle de vie, du coût global de possession, qui inclut les coûts directs et indirects, et une considération de la fin de vie dès la spécification technique au moment du design des activités” – Céline Heim – Action contre la Faim 

Un achat durable fait non seulement référence au produit acheté, mais pose également la question de l’acheminement et du transport vers les zones d’urgence.   

“Dans les situations d’urgence, la priorité est la livraison à temps et pas forcément le recyclage” – Agathe Tiberghien – Alpinter 

Malgré tout, des gestes peuvent être adoptés pour tendre le plus possible vers une approche durable. Par exemple, Alpinter, designer, producteur et fournisseur majeur de matériel pour les organisations humanitaires à travers le monde, a travaillé à l’optimisation de palettes de bois mises dans des conteneurs pour transporter des produits, gagner de la place et charger davantage, réduisant de fait le nombre de camions faisant les trajets. En effet, en limitant la taille des palettes (75x117cm au lieu de 80/120cm), la capacité de chargement des conteneurs augmente de 25%, réduisant de 62 le nombre de containers envoyé par an. 

Exemple de palette 75×117 dans un container, Alpinter

Pour effectuer des achats durables, il faut donc suivre la logique des 5R et l’adapter aux différents contextes d’intervention. Cette procédure est longue mais doit être entamée afin de résoudre ces problématiques sur le long terme et ainsi combler cet angle mort de l’action humanitaire d’urgence. 

Mutualisation de la gestion des déchets 

Les efforts de mutualisation de la gestion des déchets s’inscrivent dans une double logique : la prise de conscience que les organisations font face à des difficultés similaires en termes de gestion des déchets, et que ces déchets ont un impact environnemental et social important. De ce fait, une mutualisation permet d’agir de manière plus efficace afin de minimiser ces conséquences néfastes. Cela permet aussi d’établir des normes communes, ce qui pourrait faciliter l’élaboration de projets durables à l’avenir. Face aux problèmes similaires rencontrés en matière de gestion des déchets dans le Sud Soudan, le CICR, WFP et MSF ont mutualisé leurs efforts et établi un plan d’action commun. Cette collaboration a permis d’optimiser les ressources sur place, de remettre en cause et d’améliorer les pratiques de chacun, et d’innover pour des solutions plus durables 

“Nous avons examiné toutes les pratiques utilisées actuellement par les membres d’un groupe d’initiative de mutualisation de la gestion des déchets afin établir une solution commune” – Robert Matheka – Comité International de la Croix Rouge (CICR) 

En vue d’optimiser cette mutualisation dans l’objectif d’une meilleure gestion des déchets, il est nécessaire de faire appel à des partenaires locaux qui connaissent le terrain, les règlementations administratives et les populations affectées. Ces partenariats locaux sont non seulement primordiaux pour la gestion des déchets mais peuvent aussi permettre le développement d’organisations et réseaux d’acteurs locaux. C’est en effet le cas pour Africa Ecology, une association locale créée en 2019, et partenaire principal de Réseau Logistique Humanitaire (RLH) composé de 9 ONG, au Burkina Faso. Africa Ecology a pour mission de collecter les déchets et de sensibiliser au tri et au recyclage dans le pays. Ils récupèrent environ 22 tonnes de déchets par an. En établissant un partenariat solide, le groupe RLH est devenu un acteur majeur dans le développement d’Africa Ecology.  

“Nous amenons un nombre de clients important à Africa Ecology, augmentant leur base financière ce qui leur permet de mettre en place des projets plus ambitieux et d’élargir leur gamme de services. Ils nous aident à gérer nos déchets, de la collecte et au tri, jusqu’à la valorisation des déchets des ONG membres de RLH” – Alexis Ottenwaelter – Réseau logistique Humanitaire (RLH) 

Ce partenariat a non seulement pour but la collecte des déchets, mais aussi d’alimenter le développement de cette initiative en diversifiant les types de déchets traités et en augmentant les capacités de collecte d’Africa Ecology, grâce à de nouveaux outils. RLH a aussi pour ambition de développer la valorisation des déchets collectés en encourageant la vente d’objets conçus à partir de matériaux recyclés, ainsi que d’étendre les capacités d’Africa Ecology à gérer de déchets électriques et électroniques. Cette initiative majeure s’inscrit dans une volonté de soutien aux acteurs locaux afin qu’ils développent leurs activités pour, à terme, devenir auto-suffisants. Grâce à cette approche, les spécificités du terrain, des populations et leurs problématiques respectives sont au premier plan, ce qui permet une intervention ciblée et de qualité.  

Le point commun le plus important entre les différentes actions de mutualisation des déchets dans le domaine humanitaire est la communication. En effet, la communication et la transparence entre les partenaires est nécessaire pour l’élaboration de programmes communs durables et efficaces qui répondent aux besoins sur le terrain. De plus, la communication et l’engagement des populations locales est également primordiale à court et long terme. L’information et les connaissances acquises dans le cadre d’un programme va jouer un rôle à la fois de sensibilisation et de prise de contrôle des populations, en étant directement impliqués dans les projets. 

“Le premier point d’intérêt est la communication : comment collecter les déchets, comment les stocker, comment les traiter et finalement comment les recycler. Nous avons établi un centre de formation au cœur du camps de réfugiés Cox Bazar au Bangladesh pour éduquer les personnes locales sur la gestion de leurs propres déchets électriques.” – Alban Aymes – – Schneider Electrics 

Valorisation des déchets 

La valorisation des déchets s’intègre dans le concept ‘d’économie circulaire’ qui implique d’un côté l’amélioration du comportement des consommateurs et de l’autre une adaptation de l’offre proposée par les acteurs économiques avec notamment des concepts d’achats plus durable et la conception des produits de manière éco-responsable.  

Pour une bonne valorisation il faut distinguer la production directe de déchets qui résulte des populations et les déchets directement liés à l’action humanitaire. Dans les deux cas, la typologie des déchets est déjà bien connue et ont une même priorité liée à l’impératif absolu de séparer les déchets dangereux et privilégier les achats durables et favoriser la réutilisation” – Thierry Meraud – ADEME 

La bonne valorisation des déchets nécessite l’ensemble des éléments mentionnés auparavant, à savoir une bonne communication, des partenariats solides avec des informations fiables, et une acceptation globale des communités locales. Dans une démarche en vue de développer le business environnemental afin de créer et favoriser l’emploi durable pour les populations vulnérables, GVD Afrique offre des formations professionnelles sur les activités de pré-collecte, tri et valorisation et développe les outils et équipements nécessaires à la gestion des déchets. Grâce à leur travail, GVD ont installé 100 unités de valorisation de déchets dans les pays d‘Afrique de l’Ouest et Afrique Centrale dont 49 au Niger. Leurs formations et équipements soulignent l’importance de distinguer et de tenir compte de la particularité de chaque type de déchets dans le processus de valorisation.   

« La valorisation des déchets plastiques peut être appliquée au sein des communauté dans les projets WASH, en industrie en tant qu’énergie et matière première ou secondaire et dans les villes pour la réhabilitation des infrastructures urbaines. Les déchets organiques sont majoritairement valorisés dans le secteur agricole » – Moussa Ali Dongo – GVD Niger 

La valorisation des déchets est donc possible mais n’est pas sans contraintes. En effet, la valorisation des plastiques et déchets organiques, rencontre des freins majeurs liés aux contraintes du pays. Par exemple, au Myanmar, Solidarités International intervient dans le camp de Sittwe dans l’Etat du Rakhine qui accueille 80500 déplacés Rohingyas pour traiter les 60m3 de boues générées par jours. Ce projet a commencé en 2012 en développant un système de traitement centralisé (le Sludge Treatment System) qui atteint aujourd’hui 100 000 personnes vivant dans 14 camps et utilisant 4 000 latrines. Le traitement des boues et vidange est indispensable, particulièrement dans les lieux où l’accès à l’eau et produits d’hygiène et de santé sont limités, car un mauvais traitement peut entraîner la contamination des nappes phréatiques et la propagation de maladies. Malgré une acceptation générale de la part des populations, des financements pluriannuels, des partenariats solides et la mise en place d’un laboratoire d’analyse sur place, la gestion et valorisation des boues et vidange dans le secteur agricole en compost reste une tâche complexe. 

« Au Myanmar, nous n’avons pas pu encore utiliser les boues et vidanges traitées dans l’agriculture à cause du manque de standard nationaux et un accès limité au pays. » – Alberto Acquistapace – Solidarités International 

Cela met en lumière une considération importante à tous les niveaux : le contexte dans lequel un programme est mis en place joue un rôle majeur dans la gestion des déchets générés sur le terrain. 

Centre de traitement des boues, Rakhine, Myanmar, 2018 ©Solidarités International

La gestion des déchets dans l’action humanitaire pose des questions complexes auxquelles il faut trouver des solutions rapides pour répondre aux problématiques climatiques mondiales. Cet ‘angle mort’ de l’action humanitaire provoque une réflexion plus vaste sur le secteur, notamment la nature des actions menées et leurs buts. Dans un monde où la demande d’aide humanitaire ce cesse d’augmenter et le dérèglement climatique devient critique, il est indispensable de mettre les considérations climatiques au-devant de l’action humanitaire d’urgence sans perdre de vue le but initial de notre mission : venir en aide aux personnes victimes. 

Conclusion par Alain Boinet, Solidarités International, Défis Humanitaires.

Annie Evrard m’a demandé de rappeler le chemin parcouru dans la gestion des déchets. Je me souviens de ces canaux d’alimentation en eau obstrués par les déchets, à Djibouti, à Kaboul ou encore les montagnes de sacs plastiques en Macédoine lors de la guerre au Kosovo. Il ne s’agissait pas de déchets produits par les humanitaires, mais l’accroissement accéléré de l’action humanitaire internationale a fait de la gestion de ses propres déchets une nécessité, un devoir même car il nous faut d’abord « balayer devant notre porte » et ne pas abandonner chez d’autres nos propres déchets !

Ce qui me frappe à l’issue de cet atelier, ce sont les progrès considérables réalisés par les humanitaires au travers de programmes très concrets et souvent innovants dans de multiples domaines depuis la réduction des déchets, la mutualisation de leur gestion et la valorisation de ceux-ci. La dynamique est indiscutable mais est-elle à l’échelle et au rythme des défis rencontrés ?

Cette question de l’environnement vient s’ajouter à la liste déjà longue de nos obligations qui entrainent aussi plus de lourdeur, de bureaucratie au risque de provoquer une embolie de l’action humanitaire. Restons réactifs, agiles, sobres, rustiques, résilients et surtout efficaces pour réaliser l’accès des secours aux populations en danger en tenant compte de l’environnement comme lieu de vie.

De cet atelier, je retiendrai quelques priorités parmi d’autres :

  • La valeur ajoutée du partenariat multi acteurs entre ONG humanitaires, pouvoirs publics et entreprises, chacun dans son rôle et son mandat.
  • Le rôle positif de l’innovation efficace, bon marché et facile d’emploi adaptés aux populations et pays concernés.
  • La capacité d’adaptation au cas par cas et le recours systématique aux savoirs locaux et aux capacités existantes.

Poursuivons, accélérons même, nous sommes dans la bonne voie.

Eva Miccolis 

 

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