Un article de Baptiste Lecuyot

Jusqu’à une période récente, le Forum Mondial de l’Eau (FME) était le principal évènement de haut niveau dédié aux enjeux de l’eau et de l’assainissement. Bien que critiquable sur plusieurs aspects, il avait le mérite de rassembler la diversité des acteurs et parties prenantes du secteur (public, privé, associatif, société civile, académique, etc.), sans pour autant être le vecteur de prises de décisions politiques fortes. La donne semble changer depuis l’organisation de la dernière Conférence des Nations Unies sur l’Eau à New York en mars l’année dernière, surtout après l’annonce de la tenue régulière de ces conférences – la prochaine est annoncée pour 2026 – au moins jusqu’à l’horizon 2030 des Objectifs de Développement Durable (ODD).
Cela dit, il apparait clairement que les ODD, et notamment celui qui doit « garantir l’accès de tous à des services d’alimentation en eau et d’assainissement gérés de façon durable » (ODD6), ne seront pas atteints en 2030. Il s’agira donc de s’assurer que la mobilisation sur le sujet continue après cette date butoir. Quant à l’articulation entre les prochains FME et les prochaines conférences intergouvernementales, elle n’apparait pas clairement à ce jour. Les premiers se déroulent en dehors de tout processus politique intergouvernementale officiel, c’est-à-dire hors du système onusien, tandis que les secondes laissent peu de place à la diversité des acteurs.

Les enjeux du prochain Forum Mondial de l’Eau.
En attendant de répondre à ces questions, le prochain FME, qui aura lieu en Indonésie, du 18 au 25 mai 2024, sur le thème « l’Eau pour une prospérité partagée », couvrira 6 grands sujets :
- La sécurité de l’eau et la prospérité
- L’eau pour les humains et la nature
- La réduction et la gestion des risques de désastres
- La gouvernance, la coopération et l’hydro-diplomatie
- La finance durable de l’eau
- L’innovation et la connaissance
Comme pour les autres forums, en plus du processus thématique qui développera ces sujets à travers de multiples sessions, il sera aussi question d’un processus régional et d’un processus politique qui devrait aboutir à l’organisation de différentes sessions : chefs d’état, ministres, autorités de bassins, autorités locales et régionales, parlementaires. La jeunesse devrait également avoir un espace dédié et contribuer aux différents processus du forum.
Bien qu’international, la tenue de ce forum en Indonésie devrait permettre un focus sur l’Asie, et ainsi donner l’opportunité de mettre en exergue les enjeux spécifiques de cette partie du monde « l’une des régions les plus impactées par les effets du changement climatique (inondations, élévation du niveau des mers, typhons etc.), avec une population jeune, une croissance démographique forte, et une pression accrue sur les ressources en eau disponibles. » (Coalition Eau – Note de positionnement sur le FME). De nombreux pays d’Asie du Sud et du Sud-Est traversent également des crises humanitaires – Afghanistan, Myanmar, Pakistan, Bangladesh, etc. qui viennent se superposer aux enjeux climatiques et sanitaires.
L’urgence humanitaire de l’accès à l’eau potable.
En ce qui concerne les enjeux humanitaires, leur visibilité au niveau du forum reste faible, à la fois du fait du vaste périmètre de ce dernier (multi-acteurs, multi-régions, multi thématique, etc.) et en raison d’une présence limitée des acteurs humanitaires. Solidarités International sera présente et portera ce plaidoyer pour rappeler qu’en 2024, près de 300 millions de personnes auront besoin d’aide humanitaire et de protection, soit 4% de la population mondiale[1]. Malgré une baisse inédite de ce chiffre par rapport à 2023, les besoins sont encore immenses et leur couverture insuffisante, particulièrement en ce qui concerne le secteur humanitaire de l’Eau, Hygiène et Assainissement, chroniquement sous-financé.

Avec deux sessions coorganisée par Solidarités International[2] l’une intitulé « Réaliser l’ODD6 dans les contextes de crises et de fragilité » (2C2), en coordination avec la Fondation Véolia, et l’autre « Améliorer les réponses d’urgences aux désastres liés à l’eau » (3E3) en coordination avec UNICEF, les questions multiples inhérentes à ces sujets seront abordées, à travers la vision et l’expérience de différents acteurs.
La session 2C2 se penchera sur les obstacles complexes qui entravent l’accès à l’eau et l’assainissement dans les contextes de crises et de fragilités – conflits et changements climatiques, entre autres – et explorera des stratégies innovantes pour répondre rapidement et efficacement aux besoins immédiats tout en jetant les bases d’une résilience à long terme.
La session 3E3, quant à elle traitera des catastrophes liées à l’eau majoritaires dans la liste des catastrophes au cours des 50 dernières années et qui représentent 70 % de tous les décès liés aux catastrophes naturelles (Banque mondiale, 2022). Ces catastrophes peuvent déclencher des urgences de santé publique à grande échelle, avec des effets dévastateurs pour les personnes les plus touchées et les plus vulnérables, en particulier dans les contextes de crise et de fragilité.
La session présentera la nécessité d’avoir des plans de préparation et de réponse aux urgences, élaboré sur la base d’une analyse complète des risques, des réponses coordonnées, une participation active, une représentation significative et un leadership décisif de la part des parties prenantes locales et nationales. Sans oublier un financement adéquat, non seulement pour élaborer les plans de préparation et de réponse, mais aussi pour les mettre en œuvre.
Ne laisser personne de côté !
Dans un contexte où les défis liés à l’eau et à l’assainissement sont nombreux, il est impératif de reconnaître l’urgence de la situation. Les Objectifs de Développement Durable, notamment l’ODD6, exigent une action concertée et durable pour garantir l’accès de tous à des services d’eau et d’assainissement. Au-delà des débats, nous devons être conscients des besoins humanitaires vitaux qui persistent, touchant des millions de personnes à travers le monde. L’engagement en faveur de la réponse aux crises humanitaires (et de leur résolution) doit être renforcé, notamment en ce qui concerne l’eau, l’hygiène et l’assainissement, des secteurs qui demeurent sous-financés et souvent sous-représentés. A travers son action sur le terrain, Solidarités International contribue, humblement, à ces objectifs, et vient ici rappeler l’importance de porter ces enjeux dans les grands forums internationaux, pour que les populations qui les subissent ne soient pas oubliées, et qu’on fasse du concept de « ne laisser personne de côté »[3] une réalité.
[1] Aperçu de la situation humanitaire mondial 2024 – OCHA, Synthèse établie par Défis Humanitaires https://defishumanitaires.com/2024/01/30/apercu-de-la-situation-humanitaire-mondiale-2024-ocha/
[2] Voir l’article : https://www.solidarites.org/fr/en-direct-du-terrain/2024-une-annee-exigeante-pour-le-monde-humanitaire/
[3] https://unsdg.un.org/fr/2030-agenda/universal-values/leave-no-one-behind
Baptiste Lecuyot
Baptiste Lecuyot est Responsable du pôle Eau, Assainissement et Hygiène à Solidarités International. Il est titulaire d’un diplôme d’ingénieur en sciences et technologies de l’eau de l’école d’ingénieurs Polytech’ Montpellier, France. Il a travaillé pendant cinq ans dans le secteur privé de l’eau et de l’assainissement en France, notamment en tant que chef de projet assainissement dans une entreprise de travaux publics. Après avoir obtenu son diplôme de Bioforce, il a travaillé pendant trois ans comme responsable de programme WASH pour des organisations internationales au Sud-Soudan et au Moyen-Orient, et pendant deux ans et demi comme coordinateur WASH de l’équipe d’intervention d’urgence de Solidarités International dans plus d’une dizaine de contexte. Il est maintenant chargé de mettre en œuvre et de développer la stratégie WASH de Solidarités International, de soutenir des projets de recherche et d’innovation et de représenter Solidarités International dans les forums et évènements majeurs du secteur.
