Centrafrique, Burkina Faso, RDC, Liban, la logistique humanitaire mutualisée HULO à l’action.

Un article de Pierre Brunet

Pont aérien durant le Covid-19 du Réseau Logistique Humanitaire (RLH devenu HULO) avec le soutien du CDCS et de ECHO.

Quel pourcentage, en moyenne et pour le secteur humanitaire, représentent les achats (denrées et biens distribuées aux bénéficiaires, achats de service, matériel divers…) du budget opérationnel total des ONG ?… 50 à 60 % de ce budget… Chiffre conséquent. Alors que les organisations humanitaires font face à une augmentation exponentielle des besoins humanitaires, et voient les financements institutionnels peiner à « monter à l’échelle », la nécessité de trouver où et comment économiser leurs précieuses ressources financières s’est imposée. Ce que l’on appelle les fonctions support, et au premier chef la logistique, se sont ainsi lancées, depuis une dizaine d’années, sur la piste de l’efficience maximale et de la mutualisation. Faire plus, mieux, souvent plus vite, en le faisant à chaque fois que nécessaire ensemble, en partageant moyens, coûts et expertise. De l’émulation-compétition sur le terrain entre ONG à la coopération, est née la notion de « coopétition » dont est issu la coopérative Hulo (Humanitarian logistics), laquelle met en commun des moyens logistiques pour onze ONG humanitaires.

HULO est la continuation et l’aboutissement d’une première initiative de mutualisation et de coordination, le RLH (Réseau logistique humanitaire) fondé par neuf organisations (essentiellement francophones) à l’inspiration de leurs directeurs logistiques. La crise du COVID de 2020, en arrêtant brusquement les vols réguliers, avait à l’époque posé un grave problème aux ONG internationales, quant à leurs capacités à acheminer sur leurs terrains d’intervention le matériel nécessaire à la mise en œuvre des programmes, et ce dans des contextes divers et difficiles.  Le LRH avait connu là son baptême du feu : sous l’impulsion du gouvernement français, de l’Union européenne et d’ONG, un pont aérien d’urgence avait été mis en place d’avril à septembre 2020, coordonné par LRH, à travers une équipe opérationnelle supervisée par Marie Houel, à l’époque responsable achat et approvisionnement chez SOLIDARITES INTERNATIONAL. Et c’est tout naturellement que, déjà, LRH avait choisi comme partenaire BIOPORT, dont nous reparlerons plus loin, pour réaliser les transports dans le cadre de cette opération exceptionnelle. Comme l’a résumé[1] Fabrice Perrot, directeur logistique et systèmes d’information de SOLIDARITES INTERNATIONAL, et actuel président de HULO : « Avec l’aide de l’Union européenne, nous avons coordonné (en 2020) l’envoi de cargos humanitaires à destination de pays qui n’étaient plus desservis par les liaisons aériennes commerciales… Depuis, le RLH a été rebaptisé HULO et la coopérative est devenue une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) en juin 2021… Le pont humanitaire que nous avons mis en place pendant le Covid continue. L’Union européenne a par exemple très récemment financé un vol vers N’Djamena au Tchad, pour la réponse à la crise au Soudan. Et HULO est aujourd’hui présent en Centrafrique, au Burkina Faso, en République démocratique du Congo et au Liban ».

© Bioport

Qui dit acheminement de biens et matériel humanitaire dit besoin d’expertise dans ce domaine très particulier et très pointu. C’est donc là qu’intervient un partenaire-clé de HULO, l’association BIOPORT, crée en 1994 et présidée par Benoît Miribel. Bioport apporte depuis 30 ans un soutien logistique aux acteurs de la solidarité. Cette association loi 1901 dispose de 4.500m² d’entrepôts situés sur l’aéroport de Lyon St Exupéry, et sur l’une des plus grandes zones logistiques européennes à Saint-Quentin-Fallavier.   Nicolas Petit, Directeur général de BIOPORT, témoigne : « BIOPORT est une structure très spécialisée, disposant de personnes dédiées aux sujets logistiques. Notre expertise consiste d’abord à qualifier les besoins des humanitaires. En effet, le volume des approvisionnements n’est pas routinier comme on peut le retrouver chez des industriels et il se traite au cas par cas. Par ailleurs les ONG se déploient sur des terrains complexes et instables. Enfin, le contexte normatif et réglementaire se renforce et devient de plus en plus contraignant pour les organisations humanitaires. Après avoir qualifié le besoin, BIOPORT va rechercher sur le marché les « faiseurs » comme nous disons, c’est-à dire les prestataires logistiques, essentiellement en fret, pour fournir la solution adaptée au meilleur coût, et avec la fluidité administratives (douanes, etc.) optimale ». Mais la relation entre HULO et BIOPORT n’est pas à sens unique, à l’avantage des seules ONG humanitaires, comme le précise Nicolas Petit : « HULO a permis à notre organisation de faciliter la relation avec un « pool » d’acteurs humanitaires ayant des besoins similaires, sans que nous ayons à les démarcher, ce qui convient bien à notre identité. En retour, BIOPORT permet à HULO de bénéficier d’un haut niveau d’expertise sur les sujets techniques, opérationnels, stratégiques en transport international ». BIOPORT fait d’ailleurs partie de HULO ; Nicolas Petit précise : « Nous sommes l’un des coopérants de la coopérative, avec des parts. A-travers HULO, BIOPORT est en partenariat permanent, que ce soit en bilatéral ou avec l’ensemble des membres de HULO. Tous les mois, BIOPORT est opérateur technique sur des besoins exprimés par HULO, soit sur des crises médiatisées, soit sur des crises oubliées ». Pour Nicolas Petit « L’initiative HULO avec son évolution répond à des problématiques qui étaient sous-jacentes dans le milieu humanitaire, mais celle-ci a permis la mise à l’échelle de la réponse en termes logistiques ».

© Bioport

Optimisation de l’emploi des ressources financières dédiées à la logistique, synergie, réactivité et mise à l’échelle de la réponse humanitaire, particulièrement en cas de crises aigues… Le bilan serait déjà remarquable pour HULO, mais l’ambition de cette coopérative singulière ne se borne pas à ces accomplissements. En introduction de cet article, nous évoquions le pourcentage représenté par les achats dans le budget opérationnel des ONG. Si l’achat de service fret est déjà optimisé par la mutualisation offerte par le partenariat HULO-BIOPORT, il reste beaucoup à faire… Et bien au-delà, vers d’autres horizons. Fabrice Perrot dessine les perspectives de développement de la coopérative : « Nous travaillons à présent sur des initiatives partagées en matière d’achats, de RH et d’environnement. Nous travaillons aussi sur l’analyse de nos données de marché, notamment pour identifier les achats qu’il serait intéressant de mutualiser ». Et le partage, ça marche également avec les outils numériques indispensables à une logistique humanitaire agile et efficiente ; Fabrice Perrot, encore : « Avec HULO, nous travaillons en outre sur le développement de la V2 de LINK.  C’est un logiciel P2P[2]créé de toute pièce par Action Contre la Faim qui ne trouvait pas sur étagère un logiciel adapté aux besoins du secteur humanitaire, notamment en termes de traçabilité documentaire et d’étapes de validation interne. Ce logiciel a été développé par une équipe système d’information et une équipe logistique humanitaire. Dès le départ, Action Contre la Faim a affiché sa volonté de partager ce logiciel. Handicap International l’a déjà adopté et nous sommes donc la troisième organisation à l’utiliser et à le copiloter. A terme, il sera porté par la coopérative HULO pour être proposé à un maximum d’organisations humanitaires désireuses de se doter d’un système d’information P2P ».

Et quelque part sur un terrain d’urgence ou de crise oubliée, des hommes, des femmes et des enfants en détresse recevront la réponse à leurs besoins, grâce à la vertu de cette « coopétiton-innovation » qui ouvre la voie à l’un des futurs nécessaires de l’humanitaire…

Dire cela tombe sous le sens. Mais, pour aller plus loin, données à l’appui, dans l’étude des retombées positives de cette coopérative singulière, il nous faudra revenir, dans une prochaine édition de Défis Humanitaires, sur la publication à venir du premier rapport de mesure de performance et d’impact de HULO. A cette occasion nous aurons l’éclairage de Jean Baptiste Lamarche, Directeur Général d’HULO, lequel a joué un rôle majeur, de l’origine du RLH jusqu’à la coopérative d’aujourd’hui. Aventure logistico-humanitaire à suivre…

Pierre Brunet

[1] Les propos de Fabrice Perrot cités dans cet article sont extraits d’une interview donnée sur le site Républik Supply (site d’information destiné aux professionnels de la logistique et de la supply chain).

[2] P2P : modèle d’organisation décentralisée des réseaux informatiques, dans lequel chaque ordinateur est à la fois un client et un serveur, capable de recevoir et d’envoyer des données.

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Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

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