Une interview de Davide Ziveri, spécialiste santé environnementale chez Humanité & Inclusion – Handicap International et membre du OSH Forum

Davide Ziveri, spécialiste santé environnementale chez Humanité & Inclusion – Handicap International a accepté de répondre à quelques questions pour Défis Humanitaires portant sur l’intégration de l’approche One Health dans les activités humanitaires. HI développe une approche de Santé Planétaire pour faire face à la complexité des liens entre environnement et santé et à l’impact que cela a sur ses opérations. L’organisation est active dans plusieurs réseaux internationaux pour apprendre, échanger, et travailler en commun avec d’autres acteurs humanitaires pour faire face à la crise climatique. L’ONG est ainsi partenaire du One Sustainable Health Forum, présenté dans un article précédent, et a pris part au colloque organisé par l’Université de Genève en novembre 2023 sur l’opérationnalisation de l’approche One Health dans les contextes humanitaires.
Une interview réalisée par Madeleine Trentesaux
Madeleine Trentesaux : Bonjour Davide, merci d’avoir accepté de nous présenter votre point de vue sur le One Health et l’humanitaire. Pourquoi intégrer une approche One Health dans les activités humanitaires ?
Davide Ziveri : Il y a trois raisons principales d’adopter une approche One Health dans les actions humanitaires. Tout d’abord, les pays dans lesquels les ONG opèrent sont particulièrement exposés aux risques de désastres. Ils sont moins résilients, du fait de systèmes de santé déjà affaiblis ou surchargés, par exemple. Tous les projets déjà en cours de réduction des risques (DRR, Disaster Risk Reduction) et d’adaptation au changement climatique (CCA, Climate Change Adaptation) ont tout à fait leur place dans ces zones-là. Ils gagneraient à être enrichis par l’approche One Health qui met l’accent sur la santé humaine et animale (par exemple, le risque de zoonoses après les inondations).
Deuxièmement, les ONG portent des valeurs de justice et d’égalité qui doivent façonner les services One Health pour qu’ils soient inclusifs. Quand on explore les conséquences de la crise climatique, on voit que le problème n’est pas uniquement technique et technologique mais que des questions sociales et éthiques se posent aussi. Les rapports d’Oxfam ou du World Inequality Database, parus en 2023, soulignent les inégalités climatiques entre pays, ou entre classes sociales dans un même pays, là où œuvrent principalement les ONG.
Finalement, le One Health met l’accent sur les conséquences de la crise climatique sur la santé et la santé mentale. Ce lien n’est pas toujours pris en compte dans les programmes humanitaires, habitués à travailler de façon spécialisée dans deux secteurs distincts, un premier qui traite de la santé humaine et un deuxième de l’environnement. Or, comme cela a été montré par de nombreuses études, notre santé est influencée par l’environnement local et global dans lequel nous évoluons. L’approche One Health, qui ouvre à une analyse davantage systémique et holistique, pousse les organisations à prendre en considération la santé.
Madeleine Trentesaux : Une des difficultés majeures de l’approche One Health à l’heure actuelle est son opérationnalisation. Dans des situations d’urgence, de conflits, ou de catastrophes environnementales, comment est-ce que l’approche One Health se déroule ? Est-ce que vous avez un exemple de projets précis ?
Davide Ziveri : Il y a des pratiques qui contribuent à l’approche One Health en ce qu’elles visent des impacts positifs sur la santé et l’environnement en même temps. Toutefois, l’idée n’est pas d’avoir un projet qui serait labellisé « One Health » et mis en œuvre par une ONG spécialisée en One Health, si cela existait. Au contraire, c’est une approche complexe qui implique de prendre en considération tous les aspects d’un même système par la mise en place de collaborations. Émergeant d’un champ d’étude transdisciplinaire, les programmes One Health seront par définition le résultat de partenariats innovants atour d’une vision commune du lien entre santé et environnement dans un territoire précis.

Il faut en premier lieu comprendre les problèmes avec une évaluation systémique qui saisisse la complexité de la situation. Ensuite, les acteurs spécialisés viennent traiter de cette même situation selon leur expertise. Par exemple, en Libye, lors des inondations, il y a eu ce désastre avec ses effets immédiats et puis des conséquences à court et moyen terme en termes de santé avec des épidémies, des zoonoses, des maladies liées à l’eau, etc. Donc, dans ces situations, les acteurs humanitaires doivent collaborer pour que chacun se spécialise sur sa tâche tout en pensant le problème dans sa globalité. On ne peut plus se permettre de faire seulement sa partie, il faut des évaluations systémiques.
J’ai un autre exemple qui est tiré d’une étude réalisée par l’Université de Genève sur les morsures de serpent au Népal. Ils ont montré qu’à cause de l’activité humaine et du changement climatique, les serpents se retrouvaient dans des écosystèmes nouveaux où ils étaient auparavant peu présents. Leur présence nouvelle a un impact sur les personnes et les élevages qui sont davantage exposés au risque de morsure. Lorsque les élevages sont décimés par les serpents, l’impact devient économique et social et pèse sur les éleveurs. C’est donc un nouveau cycle qui génère un problème assez complexe et d’une envergure assez importante avec environ 400 000 morts par an dans le monde. C’est un exemple emblématique de l’approche One Health car on s’adresse à une problématique de santé humaine, les décès à la suite des morsures de serpent, de santé animale, pour les animaux sauvages et domestiques et qui a un impact social et économique. Cela il faut le comprendre ensemble, de manière systémique et transdisciplinaire et c’est bien cela l’approche One Health.
Madeleine Trentesaux : Merci Davide pour ces exemples. Vous êtes spécialiste santé environnementale chez HI, quel est votre rôle dans les projets, quel angle d’approche vous essayer d’influer pour une meilleure prise en compte de l’environnement ?
Davide Ziveri : Chez HI, on a une approche qui se structure en trois pôles principaux. D’abord, on évalue notre empreinte carbone pour mettre en place des activités pour la réduire. Ensuite, on fait des programmes de réduction des risques inclusifs. Finalement, plus récemment, on met en place des indicateurs et des activités en lien direct avec la santé planétaire. Ces trois aspects contribuent tous au même objectif de One Health et nous forcent à améliorer notre coordination en interne pour agir sur les différents points d’un problème qui sont tout à fait connectés.
Madeleine Trentesaux : Comment vous évaluez si un projet est en accord avec l’approche One Health que vous prônez ?
Davide Ziveri : Un des indicateurs principaux que l’on utilise est le coût-bénéfice d’un projet pour la santé et pour l’environnement. Certains bailleurs demandent déjà que les activités pour le renforcement des systèmes de santé soient résilientes et durables. Nous sommes en train de développer cette dimension dans nos programmes de santé inclusive. Il s’agit, par exemple, de comprendre comment tenir compte des conséquences de la crise climatique et environnementale dans nos programmes de santé mentale et psychosociale ou de santé sexuelle et reproductive. Il s’agit ensuite de multiplier les actions pilotes pour viser un double bénéfice pour la santé et l’environnement, qui n’est pas toujours facile à mesurer. Mais je me rends compte que le premier pas est sans doute de prendre le temps d’écouter la communauté locale, sa perception des risques ainsi que ses ressources et savoirs pour le changement.

Madeleine Trentesaux : Comment construire ces projets One Health ? Comment s’assurer qu’ils sont adaptés ?
Davide Ziveri : Là-dessus, je pense que ce qui est clé c’est le dialogue social. L’approche One Health nous pousse à penser le changement climatique pour ce qu’il est, c’est-à-dire une crise sociale, du fait de tous les changements sociaux et sociétaux qu’il implique. Les projets qui veulent adopter une approche One Health doivent donc être coconstruits avec les populations. Si on arrive avec des solutions basées sur notre propre système de connaissances ça risque de ne pas marcher. Il faut donc écouter, respecter et coconstruire des solutions qui soient basées non pas uniquement sur la science occidentale mais aussi sur le savoir indigène. C’est pour cela qu’il n’y a pas une liste ou un manuel top down pour tout le monde sur l’approche One Health parce que c’est vraiment lié à ce dialogue avec les populations. Et ce dialogue est d’autant plus important dans les pays où les humanitaires travaillent pour s’inscrire dans le mouvement de décolonisation de la santé globale. Les futurs programmes One Health devront forcément être menés avec des partenaires, liés à des territoires précis, et coconstruits avec les communautés.
Madeleine Trentesaux : Je souhaiterais maintenant que l’on revienne sur le One Sustainable Health Forum dont HI est membre partenaire. Comment l’humanitaire s’intègre-t-il dans le forum OSH ? D’où vient la réflexion humanitaire-One Health ?
Davide Ziveri : Le One Health est une approche qui naît d’académiques et de professionnels de la santé et ne touchait donc pas forcément aux spécificités du monde humanitaire. Mais de nombreux acteurs du OSH Forum sont des ONG internationales qui ont souhaité voir émerger une réflexion spécifiquement sur cette question. L’importance prise par l’approche One Health dans la recherche a eu des effets en termes de politiques. Un des meilleurs exemples récents est la présence à l’agenda officiel de la COP28 d’une réflexion mêlant santé et environnement. Donc en termes de recherche et de politiques on a des avancées importantes. Mais la problématique que les ONG ont souhaité soulever au OSH Forum c’est l’opérationnalisation du concept de One Health, ce que l’on appelle en anglais le « knowledge to action gap », qui pourrait être traduit par l’écart entre la connaissance et l’action.
Au mois de novembre, l’Université de Genève, en invitant le Forum OSH, a organisé un workshop de deux jours pour travailler sur les défis de l’opérationnalisation du One Health aux contextes humanitaires. Les recommandations et réflexions issues de ce colloque seront publiées prochainement. Comme je l’ai dit plus haut, l’intérêt n’est pas d’avoir un manuel des actions One Health à mener dans un cadre humanitaire mais des pistes de réflexion, des exemples concrets, des outils pour nourrir les programmes humanitaires. Il y a en ce moment un réel élan autour du One Health. Il faut s’en saisir, il faut que les bailleurs s’en saisissent et financent des projets pilotes qui soient originaux, transversaux et sur le long terme.
Madeleine Trentesaux : Le OSH Forum a publié ses premières recommandations en décembre 2023 et va lancer de nouveaux groupes de travail en 2024. Y en aura-t-il un sur les contextes humanitaires ? Quelles thématiques souhaiteriez-vous y voir aborder ?
Davide Ziveri : De nouveaux groupes de travail seront effectivement lancés en 2024. Les thématiques qui seront choisies sont soumises à l’aval des membres du OSH Forum. Nous attendons donc les résultats de cette consultation. Ce qui est important c’est que les pays du Sud sont bien présents dans OSH Forum ce qui a donné et donnera lieu à des réflexions sur la mise en œuvre du One Health dans des contextes de développement. Le prochain OSH Forum aura lieu à Dakar et il y a eu des consultations au Liban, au Bangladesh, au Brésil sur les deux dernières années. L’important est d’écouter les voix du Sud sur un plan d’égalité.

Ce qui me semble clé pour un groupe de travail sur l’humanitaire c’est qu’il puisse donner lieu à des expériences concrètes. Il y a deux barrières pour passer à l’action. D’abord, à l’intérieur des ONG on fonctionne encore beaucoup en silos. Or, l’approche One Health vise à casser les silos et à penser autrement aux problèmes complexes. Donc il faut qu’on travaille chacun en interne pour créer des synergies entre secteurs. Deuxièmement, il faut casser les silos entre les ONG, au sein du secteur de l’aide humanitaire. Il faut que nous trouvions l’agilité pour créer des partenariats avec des associations qui n’ont pas le même mandat ni la même expertise et, parfois, pas forcément le même langage. J’espère donc que le groupe de travail d’OSH Forum facilite ces partenariats et permettent à certains acteurs de lancer des projets pilotes ensemble. Il ne faut pas que le One Health reste uniquement intellectuel et rhétorique.
Madeleine Trentesaux : Est-ce que vous souhaitez conclure avec quelques mots ?
Davide Ziveri : Il y a trois aspects théoriques du One Health qu’il me semble intéressant de souligner ici. D’une part, on est parti avec l’idée que la crise climatique est une crise humanitaire. C’est vrai et ça le sera encore davantage. Mais il est aussi possible de voir cela sous un autre angle qui nous permet de dire que la crise climatique peut mettre en crise les systèmes d’aide car les besoins augmentent de manière exponentielle et les fonds manquent. Donc le One Health met en discussion les modèles d’aide et les modèles de développement classiques, en offrant une nouvelle vision du futur et donc de ce que l’humanitaire sera et fera.
D’autre part, le One Health pousse à un questionnement de ce que sont l’humanité et l’humanisme. Il y a une étude, parue dans le Lancet, qui ouvre le concept de One Health pour inclure les non-humains et les écosystèmes dans l’humanité. En Nouvelle-Zélande par exemple, une rivière a reçu le statut de personnalité légale. Cela change notre approche du droit et de l’humanité, c’est un réel défi éthique.
Finalement, la crise climatique et les problématiques de santé qui y sont liées touchent l’intégralité du monde. Il y a donc une réflexion à avoir sur la façon dont les humanitaires pourraient développer leur travail aussi dans les pays les plus pollueurs dans une lutte commune pour un avenir commun, celui de la santé humaine et planétaire.
Bibliographie :
- Tickin MI. From the human to the planetary: Speculative futures of care. Medicine Anthropology Theory 2019;6(3). doi: https://doi.org/10.17157/mat.6.3.666
- O’Donnell E, Macpherson E. Voice, power and legitimacy: the role of the legal person in river management in New Zealand, Chile and Australia. Australasian Journal of Water Resources2019; 23(1):35-44/ doi: 10.1080/13241583.2018.1552545
- Owfam International, (2023). Egalité climatique : une planète pour les 99%. Rapport d’Oxfam. Novembre 2023. DOI: 10.21201/2023.000001 https://www.oxfamfrance.org/rapports/egalite-climatique-une-planete-pour-les-99/
- Lucas Chancel, Philipp Bothe, Tancrède Voituriez. (2023). Fair taxes for a sustainable future in the global south. Climate inequality report 2023. https://wid.world/news-article/climate-inequality-report-2023-fair-taxes-for-a-sustainable-future-in-the-global-south/
- University of Geneva. (2022) Assessment of the effect of snakebite on health and socioeconomic factors using a One Health perspective in the Terai region of Nepal: a cross-sectional study. The Lancet Global Health, vol. 10, no. 3, e409-e415. https://archive-ouverte.unige.ch/unige:159094
Davide Ziveri

Davide Ziveri, docteur en psychologie sociale de l’université Complutense de Madrid, est le point focal de la santé planétaire à la direction de la santé mondiale inclusive de l’ONG Humanity & Inclusion, basée à Bruxelles (Belgique). Il a récemment obtenu un diplôme en politiques de santé mondiale à la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Il défend l’approche de la santé planétaire par l’intermédiaire de groupes de travail et de réseaux internationaux tels que, entre autres, le One Sustainable Health Forum et la plateforme Be-Cause Health.
Avec plus de 20 ans d’expérience dans les programmes de santé et de santé mentale, principalement dans les pays à revenus faibles et intermédiaires (PRFI) et dans les situations de crise prolongée, il concentre ses recherches et ses actions sur le lien entre l’environnement et la santé, notamment sur l’impact de la crise climatique et de l’appauvrissement de la biosphère sur la santé mentale et le bien-être, en promouvant le dialogue avec les connaissances indigènes.
Après des études d’anthropologie puis de politiques humanitaires à Nanterre Université et Sciences Po Paris, Madeleine Trentesaux s’est spécialisée en anthropologie de la santé et dans l’évaluation des politiques de développement à l’échelle locale. Elle a réalisé au printemps 2023 une étude de terrain au Liban, avec la Fondation Mérieux et Médecins Sans Frontières (MSF), relatif aux pratiques de lutte contre la résistance aux antimicrobiens. Madeleine Trentesaux collabore en parallèle avec diverses organisations du secteur de la santé sur des missions de recherche.
Retrouvez Madeleine Trentesaux :
Sur LinkedIn : www.linkedin.com/in/madeleine-trentesaux-1257a8185
Sur Défis Humanitaires :
- 5 bonnes raisons de suivre le One Sustainable Health Forum
- La lutte contre la résistance aux antimicrobiens
- Comment mieux marier anthropologie et action humanitaire ?


