Lettre humanitaire à Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la France.

Passation de pouvoir entre Stéphane Séjourné et Jean-Noël Barrot (23/09/2024) – crédit: Nicolo Revelli-Beaumont/SIPA, MEAE

Monsieur le ministre,

L’aide humanitaire est l’assurance-vie des populations en danger du fait de la guerre, des catastrophes ou d’épidémies, du Liban à l’Ukraine, du Soudan à Gaza, d’Haïti au Tchad.

Selon l’ONU, il y avait 135 millions d’êtres humains en danger dans le monde en 2018. Ils étaient 274 millions en 2022 et ils sont 300 millions cette année. Les secourir signifie sauver des vies dans l’urgence, puis les accompagner avec l’espoir que ceux-ci retrouvent leurs maisons et leurs terres.

C’est la responsabilité et l’honneur de la France d’être aujourd’hui parmi les principaux pays qui portent l’exigence d’une solidarité en actes avec ses partenaires, ONG, Croix Rouge, ONU notamment.

En effet, en quelques années, la France a rattrapé son retard humanitaire. Depuis 2010, avec les organisations humanitaires et le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère de l’Europe des Affaires étrangères, des ministres, notamment Bernard Kouchner, Alain Juppé, Laurent Fabius, Jean-Yves Le Drian, Catherine Colonna, ont porté la création et l’organisation de la Conférence Nationale Humanitaire, du Groupe de Concertation Humanitaire et de la Stratégie Humanitaire de la République Française, avec le soutien du Président de la République, Emmanuel Macron.

Enfin, à l’issue du Comité interministériel de la Coopération Internationale et du Développement-CICID en 2018 puis en 2023, la France s’est dotée d’un budget humanitaire digne de ce nom dans le cadre d’une trajectoire d’augmentation de l’Aide Publique au Développement et d’un partenariat renforcé avec les grands acteurs de la solidarité internationale, dont l’Union Européenne (ECHO), l’OCDE et les Nation-Unies.

Ainsi, le budget de l’aide humanitaire de notre pays est passé de 170 millions d’euros en 2018 à environ 850 millions d’euros en 2023, répartis entre plusieurs outils de mise en œuvre (FUH, NUOI, AAP).

C’est ainsi que votre ministère, avec le Centre de Crise et de Soutien et ses partenaires, a permis de répondre à des appels à l’aide, de sauver des vies plus nombreuses en répondant à des besoins vitaux quotidiens en médicaments, alimentation, eau potable, abris, contribuant ainsi à stabiliser des situations dangereuses, tout en s’inscrivant dans la recherche de solutions durables pour et avec ces populations.

En effet, soulignons-le, ce budget et ses acteurs ont permis de secourir les victimes de la pandémie de COVID 19, les victimes des tremblements de terre en Turquie, en Syrie, puis au Maroc. Ils vont permettre d’aider aujourd’hui les Libanais éprouvés tout en assurant durant l’hiver l’aide aux victimes de la guerre en Ukraine, comme dans d’autres pays en crise. L’aide humanitaire n’est ni un slogan ni une posture, c’est un geste qui sauve.

Mais aujourd’hui, monsieur le ministre, nous sommes inquiets. Déjà, au mois de février, l’Aide Publique au Développement de la France a été amputée de 13% et elle pourrait l’être à nouveau prochainement, comme nous le craignons avec Coordination Sud, la coordination des ONG.

Mesure-t-on ce que représenterait la décision de réduire d’un quart ou d’un tiers notre aide à des pays et populations fragiles dont toute dégradation des conditions de vie entrainerait des effets néfastes pour tous. Nous pouvons craindre également que le lien entre l’humanitaire, la stabilisation et le développement avec l’AFD s’en trouve affaibli.

Dans la « stratégie Humanitaire de la République Française » pour la période 2023 – 2027, Catherine Colonna, qui vous a précédé aux responsabilités qui sont les vôtres, a écrit « Les financements humanitaires atteindront 1 milliards d’euros par an d’ici à 2025 ».

Je crois que cet engagement doit être tenu comme une des grandes priorités de notre pays sur la scène internationale. Je suis bien conscient de la situation budgétaire et des économies qui doivent être réalisées, mais il est également essentiel d’établir des priorités afin de ne pas raboter l’humanitaire à l’aveugle. Une réduction du budget humanitaire de la France aurait des répercussions graves pour de nombreux pays et populations en danger.

De surcroit, cela affaiblirait tout le dispositif mis en place, ainsi que les relations avec vos partenaires extérieurs. Cela affaiblirait le triptyque de la réponse face aux crises : aide humanitaire, sécurité et solution politique.

Dans le contexte actuel de dérèglement des relations internationales, le rôle de la France n’est-il pas d’assurer en priorité la sécurité des Françaises et des Français tout en recherchant également la sécurité internationale, ceci en mobilisant les pays et institutions qui s’engagent comme ceux qui pourraient douter.

Retour de la guerre comme mode de règlement des conflits, crise des réfugiés et déplacés, crise migratoire, crise climatique, crise démographique en Afrique, stress hydrique, catastrophes, pandémies ; les pays et populations victimes de ces crises espèrent des secours à la hauteur de ce que la France a réussi à construire.

C’est avec confiance que nous espérons que le Parlement s’en saisira à vos côtés dans le cadre du Projet de Loi de Finance 2025 avec le soutien de millions de nos concitoyens.

Monsieur le ministre, puisse votre déplacement au Liban, lequel a été l’occasion de la délivrance d’une aide humanitaire d’urgence, symboliser un axe majeur de votre action.

Veuillez agréer, monsieur le ministre, l’assurance de ma haute considération.

Alain Boinet.
Président.
Défis Humanitaires.
Membre du Groupe de Concertation Humanitaire.

 

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Humanitaire en Ukraine. Entretien avec Nicolas Ben-Oliel, chef de mission de Première Urgence International en Ukraine.

Crises alimentaires, comment agir ? 

« Il faut entretenir la flamme de l’engagement » , Entretien avec Eric GAZEAU, Directeur général et fondateur de l’association Résonances Humanitaires

Les défis démographiques : Perspectives de la population mondiale 2024 des Nations-Unies UNDSA

Dernières Nouvelles Humanitaires.

L’avenir de l’Europe se joue t’il en Ukraine ?

Tribune libre de Marie-France Chatin.

La conférence sur la reconstruction de l’Ukraine à Berlin. 11/06/2024. Berlin, Allemagne. © Site officiel URC

Pour beaucoup de pays dans le monde, l’Ukraine est un sujet très éloigné, géographiquement et émotionnellement. Jusqu’en Europe parfois où il m’est arrivé d’entendre que finalement, la question russo-ukrainienne est une question interne, voire une guerre civile dans laquelle nous n’avons pas à nous immiscer.

La campagne pour les élections au Parlement Européen a assez peu évoqué la Guerre d’Ukraine à la plus grande surprise de beaucoup d’analystes. Ce ne fut pas un sujet de campagne alors que l’Union Européenne (UE) a été littéralement sous le choc en février 2022.

On se rappelle les gros titres d’alors : « La guerre est de retour en Europe » « l’Europe en guerre «. Donc un choc, mais pour nous qui n’avons pas vécu sous la férule soviétique comme les pays Baltes, la Pologne ou d’autres, l’évènement résonne différemment étant moins chargé d’émotion.

Pourtant et c’est pour cela qu’on peut s’étonner de l’absence de cette guerre dans les sujets de campagne et les débats, car ce qui est en jeu, c’est l’avenir de l’Union Européenne.

L’avenir de l’Europe se joue en Ukraine. Notre classe politique évite d’en faire une question essentielle, car des sujets il y en a déjà beaucoup au niveau national, sur lesquels les opinions publiques sont davantage focalisées.

Et les risques, ils sont nombreux, la fatigue de la guerre, une certaine impuissance du collectif européen qui laisse à penser que peut-être nous n’avons pas totalement fait le choix de mettre l’Ukraine dans la position de gagner.

Des soldats français effectuent une mission de tir réel en utilisant l’obusier automoteur de 155 mm Camion Equipé d’un Système d’Artillerie (CAESAR) dans le cadre de l’exercice Dynamic Front 18 sur la zone d’entraînement de Grafenwoehr du 7th Army Training Command, en Allemagne, le 05 mars 2018. (Photo de l’armée américaine par Markus Rauchenberger)

Or une défaite ukrainienne serait dévastatrice pour le continent, notamment en ce qu’elle générerait de désunion et ouvrirait la porte sur un monde incontrôlable, ce qu’il est déjà d’une certaine manière. En ce qu’elle offrirait aussi un boulevard à la Chine sur Taiwan.

Les pays européens sont tous d’accord à l’exception de la Hongrie pour un soutien à l’Ukraine. Soutien militaire, financier, politique. L’idée étant d’aider l’Ukraine à ne pas perdre.

Parallèlement, il y a la stratégie vis-à-vis de la Russie. Et là on note un certain désaccord sur la stratégie européenne vis-à-vis de la Russie. Il y a deux clans. Le clan radical qui veut une guerre que l’on gagnera (position des Pays Baltes, de la Pologne et un peu de la France).

L’autre stratégie fait appel à la diplomatie. Faire en sorte que l’Ukraine gagne tout en entamant des négociations et voir ce que la Russie fera dans trois ans, quatre ans de la situation nouvellement créée. Certains estiment que ce n’est pas parce que Poutine a décidé de nous faire la guerre qu’il faut faire la guerre. Il y a d’autres options possibles.

Pour l’heure la guerre se poursuit avec des Occidentaux qui continuent d’aider massivement l’Ukraine et des Chinois, Iraniens, Nord-Coréens qui continuent d’aider en sous-main le complexe militaro industriel russe.

Tout le monde a beaucoup de mal à se projeter. L’opinion publique en France peine à prendre conscience des enjeux de la guerre d’Ukraine. L’inquiétude est loin d’être au niveau du risque.

Marie France CHATIN.

Journaliste.

 

Marie France CHATIN

Productrice de l’émission GEOPOLITIQUE sur RFI.

 

 

NB : Nous publions très rarement de tribune libre. Celle-ci apporte plus de liberté de propos à son auteure. Nous rééditerons ce genre de publication à l’occasion.