Entretien avec Marie-France Chatin, productrice de l’émission Géopolitique sur RFI

Marie-France Chatin, Géopolitique, RFI
  • Défis Humanitaires : Défis Humanitaires vous remercie pour cet entretien à l’occasion du numéro 100 de notre revue en ligne. Votre émission est connue de tous les connaisseurs et publics qui s’intéressent aux relations internationales, à la géopolitique. Mais on ne connait sans doute pas l’envers du décor. Pouvez-vous nous rappeler quand votre émission a été créée et combien d’émissions ont été produites, quelle est sa diffusion en France et à l’international ?

Marie-France Chatin : J’ai repris l’émission en septembre 2008, juste après la guerre russo-géorgienne d’Aout 2008, un conflit bref mais lourd de conséquences géopolitiques.  Il marque un tournant dans les relations entre la Russie et l’Occident, souvent vu comme un prélude à des actions plus agressives, comme l’annexion de la Crimée en 2014. L’émission avait été créée quelque cinq années auparavant je crois. Je l’ai développée et installée dans le paysage informationnel. Elle occupe un même créneau horaire les deux jours du week-end. Ce qui n’était pas le cas au début. J’ai créé quelques partenariats avec des revues à vocation géopolitique afin de donner à l’émission un plus large écho.

  • Qu’est ce qui caractérise votre émission par rapport aux autres manières de parler de géopolitique sur les antennes de RFI ou sur d’autres antennes ?

C’est une émission de week-end. On n’a pas les mêmes attentes le week-end qu’en semaine. La semaine on s’informe. Le week-end on cherche à comprendre les informations accumulées, en s’attachant peut-être moins au détail des choses. On a besoin d’explication et de compréhension. Difficile de dire ce qui me distingue des autres programmations sauf à affirmer que précisément GEOPOLITIQUE est une émission sur l’actualité qui prend le temps de s’installer en donnant de la hauteur et en apportant de la profondeur aux évènements. J’ai beaucoup de respect pour la réflexion. Je n’aime pas couper la parole de mes invités pour exister moi-même. J’apprécie les laisser dérouler leur pensée et aller le plus loin possible. Je me rends compte qu’en donnant du temps – dans la mesure du raisonnable et en évitant l’ennui – le résultat est particulièrement positif et riche car il se dit des choses que l’on n’entend pas ailleurs. J’ai la faiblesse de croire que les auditeurs y trouvent leur compte.

  • Avez-vous des retours de vos auditeurs et que vous disent-ils ?

On a assez peu de retour des auditeurs. Mais GEOPOLITIQUE est l’émission la plus podcastée des programmes de RFI. C’est devenu une réalité ces podcasts. Plus besoin d’être branché à une heure précise pour écouter un programme. On se sert à la carte. On peut remonter trois ans en arrière sur les émissions. C’est un luxe inouï. Et c’est un outil magnifique pour les lycéens ou les étudiants en prépa qui ont la géopolitique au programme. Également pour les chercheurs. Par ailleurs j’ai le souci de varier autant que possible mes invités et de donner aussi la parole à de jeunes chercheurs.

  • Vous participez à diverses initiatives géopolitiques à Nantes, à Grenoble et ailleurs. Comment la géopolitique se porte-t-elle dans ses villes et quels sont les effets de ces synergies avec RFI ?

Effectivement, il n’y a pas que Paris. De plus en plus d’évènements sont organisés en province. Ce sont des initiatives locales qui ont un grand succès. Les gens se déplacent pour assister aux débats et poser des questions. L’avidité d’information est là. Et en province les gens sont immensément reconnaissants que des personnes de la capitale se déplacent. Ils se sentent exister et croyez-moi ils n’ont rien à envier aux parisiens en matière de pertinence de questions. Leur intérêt pour ces manifestations est immense. Et nous ne pouvons qu’y être sensibles. La synergie avec RFI en découle je crois. Les émissions sont enregistrées en direct. Les personnes présentes ont ainsi l’occasion de comprendre ce qu’est le « live » radiophonique. Cette présence de GEOPOLITIQUE est aussi l’occasion de gagner des auditeurs et surtout de nous rapprocher des gens qui s’intéressent aux relations internationales.

Marie-France Chatin et ses invités lors de son émission Géopolitique sur RFI. Photo Alain Boinet
  • Depuis que vous produisez votre émission, avez-vous perçu diverses périodes distinctes et regains d’intérêt parmi les auditeurs et qu’est-ce-que cela vous inspire comme constat ?

Je suis toujours amusée d’entendre des personnes me dire « ah mais en ce moment tu ne manques pas d’actualité ».  En fait de l’actualité il y en a tout le temps.  Je parlerai même de frustration lorsque de gros évènements se produisent sur la durée parce que cela occulte d’autres évènements qui de facto se retrouvent éloignés des feux de la rampe. Les années 2010 avec les printemps arabes ont concentré l’attention du monde entier, au détriment d’autres évènements. Les invasions d’Irak et d’Afghanistan au début des années 2000 ont empêché de voir la Chine prendre son envol et d’être plus attentif à ce qui s’y passait.  Qui parle de la guerre civile particulièrement meurtrière au Soudan depuis la guerre à Gaza ? Les périodes distinctes que vous évoquez sont celles des grandes ruptures géopolitiques. Ce sont elles qui nous donnent le tempo et structurent notre temps.

  • Vous invitez principalement des universitaires, des experts sur les sujets de vos émissions. Comment percevez-vous leur position, leur attente par rapport à la politique étrangère de la France ?

Vous me posez une question délicate. Et je vais y répondre par une pirouette en élargissant à l’Europe. Il est fascinant de constater combien les chercheurs, experts, universitaires sont en quête d’Europe sur tous les dossiers qu’ils traitent et ont du mal à la trouver. Nous espérons tous que ce que nous vivons depuis le 20 janvier dernier avec Donald Trump à la Maison Blanche soit l’occasion d’un sursaut de l’Europe. L’Europe est observée, regardée, espérée sur beaucoup de dossiers. Le moment européen est peut-être là. Nous ne pouvons que l’espérer. Il y a beaucoup d’attentes vis-à-vis de notre vieux continent. Emmanuel Macron plaide depuis longtemps pour une autonomie stratégique de l’Europe. Sa voix a du mal à porter.

Vladimir Poutine et Donald Trump à Helsinki en juillet 2018. (Image Credit Kremlin.ru via Wikimedia Commons)
  • Quand on regarde les thèmes de vos récentes émissions, on a l’impression d’une accélération de l’histoire que nous vivons. Sommes-nous dans ce que les allemands appellent un changement d’époque « Zeitenwende », une rupture géopolitique, un basculement. Comment le comprenez-vous au travers de vos émissions et interlocuteurs ?

C’est une évidence. L’histoire s’accélère. Les rapports de force sont de plus en plus présents dans les relations internationales.  La violence est partout. Les hommes dits « forts » de la planète ont envie d’en découdre avec l’ordre mondial tel qu’il a été construit depuis 1945. Ils renversent la table. Cassent les codes. La révolution technique et technologique n’est bien sûr pas étrangère au phénomène d’accélération des évènements. L’intelligence artificielle y participe aussi.

  • Comment envisagez-vous l’humanitaire dans le choix de vos émissions dans ce contexte de conflictualité, de baisse de l’aide humanitaire et au développement alors que les besoins des populations en danger augmentent et que cette situation aura certainement des conséquences politiques et géopolitiques ?

L’humanitaire a une place dans la programmation de GEOPOLITIQUE. Mais sans doute pas suffisamment.  Je suis frappée de voir combien dans beaucoup de situations l’humain n’est pas la priorité. Regardons ce qui se passe à Gaza et toutes les entraves faites aux ONG. Sans compter que les journalistes n’y ont pas droit de cité. Les situations d’urgence perdurent et s’amplifient parce que rien ne leur est véritablement opposé. Nos sociétés font preuve d’une passivité certaine. Notre jeunesse sera peut-être plus résistante.

  • Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

L’humanitaire est un défi pour reprendre votre titre. Je le mesure chaque jour davantage tant discours et actes violents transforment la scène internationale. Les efforts de paix et de dialogue semblent impuissants face à la brutalité du monde. Mais n’en faisons surtout pas une fatalité.

 

Marie-France CHATIN

Marie-France CHATIN est journaliste à Radio France Internationale. Productrice de l’émission « GEOPOLITIQUE« . Elle a auparavant été en particulier Grand Reporter au sein du Service International de RFI, spécialiste des Amériques, et envoyée spéciale permanente de RFI aux USA.

 

 

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Lettre humanitaire à Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la France.

Passation de pouvoir entre Stéphane Séjourné et Jean-Noël Barrot (23/09/2024) – crédit: Nicolo Revelli-Beaumont/SIPA, MEAE

Monsieur le ministre,

L’aide humanitaire est l’assurance-vie des populations en danger du fait de la guerre, des catastrophes ou d’épidémies, du Liban à l’Ukraine, du Soudan à Gaza, d’Haïti au Tchad.

Selon l’ONU, il y avait 135 millions d’êtres humains en danger dans le monde en 2018. Ils étaient 274 millions en 2022 et ils sont 300 millions cette année. Les secourir signifie sauver des vies dans l’urgence, puis les accompagner avec l’espoir que ceux-ci retrouvent leurs maisons et leurs terres.

C’est la responsabilité et l’honneur de la France d’être aujourd’hui parmi les principaux pays qui portent l’exigence d’une solidarité en actes avec ses partenaires, ONG, Croix Rouge, ONU notamment.

En effet, en quelques années, la France a rattrapé son retard humanitaire. Depuis 2010, avec les organisations humanitaires et le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère de l’Europe des Affaires étrangères, des ministres, notamment Bernard Kouchner, Alain Juppé, Laurent Fabius, Jean-Yves Le Drian, Catherine Colonna, ont porté la création et l’organisation de la Conférence Nationale Humanitaire, du Groupe de Concertation Humanitaire et de la Stratégie Humanitaire de la République Française, avec le soutien du Président de la République, Emmanuel Macron.

Enfin, à l’issue du Comité interministériel de la Coopération Internationale et du Développement-CICID en 2018 puis en 2023, la France s’est dotée d’un budget humanitaire digne de ce nom dans le cadre d’une trajectoire d’augmentation de l’Aide Publique au Développement et d’un partenariat renforcé avec les grands acteurs de la solidarité internationale, dont l’Union Européenne (ECHO), l’OCDE et les Nation-Unies.

Ainsi, le budget de l’aide humanitaire de notre pays est passé de 170 millions d’euros en 2018 à environ 850 millions d’euros en 2023, répartis entre plusieurs outils de mise en œuvre (FUH, NUOI, AAP).

C’est ainsi que votre ministère, avec le Centre de Crise et de Soutien et ses partenaires, a permis de répondre à des appels à l’aide, de sauver des vies plus nombreuses en répondant à des besoins vitaux quotidiens en médicaments, alimentation, eau potable, abris, contribuant ainsi à stabiliser des situations dangereuses, tout en s’inscrivant dans la recherche de solutions durables pour et avec ces populations.

En effet, soulignons-le, ce budget et ses acteurs ont permis de secourir les victimes de la pandémie de COVID 19, les victimes des tremblements de terre en Turquie, en Syrie, puis au Maroc. Ils vont permettre d’aider aujourd’hui les Libanais éprouvés tout en assurant durant l’hiver l’aide aux victimes de la guerre en Ukraine, comme dans d’autres pays en crise. L’aide humanitaire n’est ni un slogan ni une posture, c’est un geste qui sauve.

Mais aujourd’hui, monsieur le ministre, nous sommes inquiets. Déjà, au mois de février, l’Aide Publique au Développement de la France a été amputée de 13% et elle pourrait l’être à nouveau prochainement, comme nous le craignons avec Coordination Sud, la coordination des ONG.

Mesure-t-on ce que représenterait la décision de réduire d’un quart ou d’un tiers notre aide à des pays et populations fragiles dont toute dégradation des conditions de vie entrainerait des effets néfastes pour tous. Nous pouvons craindre également que le lien entre l’humanitaire, la stabilisation et le développement avec l’AFD s’en trouve affaibli.

Dans la « stratégie Humanitaire de la République Française » pour la période 2023 – 2027, Catherine Colonna, qui vous a précédé aux responsabilités qui sont les vôtres, a écrit « Les financements humanitaires atteindront 1 milliards d’euros par an d’ici à 2025 ».

Je crois que cet engagement doit être tenu comme une des grandes priorités de notre pays sur la scène internationale. Je suis bien conscient de la situation budgétaire et des économies qui doivent être réalisées, mais il est également essentiel d’établir des priorités afin de ne pas raboter l’humanitaire à l’aveugle. Une réduction du budget humanitaire de la France aurait des répercussions graves pour de nombreux pays et populations en danger.

De surcroit, cela affaiblirait tout le dispositif mis en place, ainsi que les relations avec vos partenaires extérieurs. Cela affaiblirait le triptyque de la réponse face aux crises : aide humanitaire, sécurité et solution politique.

Dans le contexte actuel de dérèglement des relations internationales, le rôle de la France n’est-il pas d’assurer en priorité la sécurité des Françaises et des Français tout en recherchant également la sécurité internationale, ceci en mobilisant les pays et institutions qui s’engagent comme ceux qui pourraient douter.

Retour de la guerre comme mode de règlement des conflits, crise des réfugiés et déplacés, crise migratoire, crise climatique, crise démographique en Afrique, stress hydrique, catastrophes, pandémies ; les pays et populations victimes de ces crises espèrent des secours à la hauteur de ce que la France a réussi à construire.

C’est avec confiance que nous espérons que le Parlement s’en saisira à vos côtés dans le cadre du Projet de Loi de Finance 2025 avec le soutien de millions de nos concitoyens.

Monsieur le ministre, puisse votre déplacement au Liban, lequel a été l’occasion de la délivrance d’une aide humanitaire d’urgence, symboliser un axe majeur de votre action.

Veuillez agréer, monsieur le ministre, l’assurance de ma haute considération.

Alain Boinet.
Président.
Défis Humanitaires.
Membre du Groupe de Concertation Humanitaire.

 

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Humanitaire en Ukraine. Entretien avec Nicolas Ben-Oliel, chef de mission de Première Urgence International en Ukraine.

Crises alimentaires, comment agir ? 

« Il faut entretenir la flamme de l’engagement » , Entretien avec Eric GAZEAU, Directeur général et fondateur de l’association Résonances Humanitaires

Les défis démographiques : Perspectives de la population mondiale 2024 des Nations-Unies UNDSA

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