Les défis démographiques

Perspectives de la population mondiale 2024 des Nations-Unies UNDSA

Sunday Market, Omo Valley, Ethiopie.  Septembre 2015 ©Thomas Maluck

Introduction

Défis Humanitaires présente ici une synthèse du rapport de la Division de la Population de Département des Affaires économiques et sociales de l’ONU (UNDESA) « Perspectives de la population mondiale 2024 ». La démographie est pour notre revue une question essentielle et cela explique le sous-titre de notre logo Défis Humanitaires : Dans un monde à10 milliards d’humains.

En effet, l’augmentation de 2 milliards d’êtres humains supplémentaires sur notre terre qui passera de 8,2 milliards aujourd’hui à 10,3 milliards en 2080 selon l’ONU ne sera pas sans conséquences sur les territoires, les populations, le climat, la biodiversité, la pollution, la ressource en eau, en énergie et en produits de consommation, en mouvements migratoires,

Pour les pays d’Afrique Subsaharienne notamment, cela représente un défi colossal, particulièrement en matière d’éducation, d’emploi, d’adaptation au changement climatique, d’habitat et d’infrastructures. Ce choc démographique nécessite une mobilisation permanente efficace dans le but d’anticiper les tensions pour les juguler. Elle nécessite également notre solidarité et une coopération internationale à la hauteur des enjeux.

I. Le Contexte de l’Évolution Démographique Globale

Le rapport Word Population Prospects 2024 publié par la Division de la Population de Département des Affaires économiques et sociales de l’ONU (UNDESA) offre une analyse approfondie des tendances démographiques mondiales en révisant les projections de la population mondiale, des taux de fécondité, de mortalité et des migrations internationales. Ce rapport s’inscrit dans la continuité des publications régulières de l’UNDESA depuis 1951, permettant un suivi historique et prospectif des évolutions démographiques. Le constat principal du rapport est que la population mondiale, estimée actuellement à 8,2 milliards de personnes, atteindra un pic de 10,3 milliards au milieu des années 2080 avant de connaitre un déclin progressif jusqu’à environ 10,2 milliards à la fin du siècle.

Ce changement marque ainsi une transition significative par rapport aux projections antérieures, où la croissance démographique mondiale semblait plus soutenue. La révision à cette baisse est essentiellement le produit de la diminution plus rapide que prévue des taux de fécondité, en particulier dans certaines des plus grandes nations du monde, telles que la Chine.

Le fait que le pic de la population mondiale devrait se produire plus tôt et à un niveau plus bas que prévu est important pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il signale la fin de l’ère actuelle de croissance rapide de la population, qui a commencé vers 1800 dans certaines régions et au milieu du XXe siècle à l’échelle mondiale (Nations unies, 2021). Deuxièmement, étant donné que la croissance démographique tend à amplifier les pressions environnementales en augmentant la demande économique totale, elle a des implications pour les progrès vers un avenir plus durable, puisque la demande globale de nourriture, de logement, d’infrastructures et de services, entre autres, sera probablement plus faible si la population mondiale atteint son apogée plus tôt et à un niveau plus bas.

II. La Population Mondiale : Croissance, Pic et Déclin

Le rapport met en évidence que le monde a connu une période de croissance démographique rapide au cours des deux derniers siècles, une tendance qui, bien que toujours présente, commence à ralentir. Cette croissance est en grande partie due à la transition démographique – un processus qui entraîne une réduction de la mortalité, suivie d’une baisse de la fécondité, tout en augmentant l’espérance de vie moyenne.  Cependant, il est important de noter que les pays traversent cette transition à des rythmes différents. Alors que certains, notamment en Europe et en Asie de l’Est, ont déjà vu leur population atteindre un sommet et commencer à diminuer, d’autres, principalement en Afrique subsaharienne et dans certaines parties de l’Asie du Sud, connaissent encore une croissance démographique rapide. Selon le rapport, une personne sur quatre dans le monde vit dans un pays dont la population a déjà atteint son maximum.

Selon les projections du rapport, la population mondiale atteindra un sommet d’environ 10,3 milliards de personnes au milieu des années 2080. Cette projection tient compte de plusieurs facteurs tels que les taux de natalité, la mortalité et les migrations internationales. Le ralentissement de la croissance démographique est principalement dû à une baisse plus rapide que prévue des taux de fécondité dans de nombreuses régions du monde. Par exemple, la Chine, autrefois la nation la plus peuplée au monde, a vu sa population commencer à diminuer en raison de politiques de contrôle des naissances et d’une transition vers une population vieillissante. Après avoir atteint ce sommet en 2080, la population mondiale devrait commencer à diminuer progressivement. Ce déclin est prévu pour se produire principalement dans les régions du monde où la fécondité est déjà inférieure au taux de remplacement (2,1 enfants par femme), celui-ci représente le niveau nécessaire pour maintenir la population stable sans migration. Le rapport prévoit que d’ici la fin du 21e siècle, la population mondiale pourrait redescendre à environ 10,2 milliards.

Le fait que le pic de la population mondiale devrait se produire plus tôt et à un niveau plus bas que prévu est important pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il signale la fin de l’ère actuelle de croissance rapide de la population, qui a commencé vers 1800 dans certaines régions et au milieu du XXe siècle à l’échelle mondiale. Deuxièmement, la croissance démographique accentue les pressions environnementales en augmentant la demande économique globale. Cela impacte les progrès vers un avenir durable, car une population mondiale atteignant son pic plus tôt et à un niveau inférieur entraînerait probablement une demande réduite pour des ressources telles que la nourriture, le logement, les infrastructures et les services.

III. Une Croissance Démographique Inégale

Le rapport souligne des divergences majeures dans les tendances démographiques entre les différentes régions du monde, reflétant des contextes économiques, sociaux et culturels variés. Selon le rapport, on peut classifier les pays selon leur moment de transition démographique. En d’autres termes, ils sont classés en fonction de leur proximité avec leur pic.

3.1. Les Pays dont la Population a déjà Atteint un Pic

En 2024, 63 pays et territoires, représentant 28 % de la population mondiale, avaient déjà atteint un sommet démographique. Cela inclut des nations comme la Chine, l’Allemagne, le Japon et la Fédération de Russie.  Ces pays connaissent ce que l’on appelle parfois une « ultra-fécondité », avec moins de 1,4 naissance vivante par femme au cours de la vie. Ils verront donc leur population diminuer progressivement dans les décennies à venir en raison d’une combinaison de faible natalité et d’une population vieillissante.  Par exemple, en Chine, la politique de l’enfant unique, en vigueur pendant plusieurs décennies, a réduit drastiquement le taux de natalité. Le vieillissement rapide de la population, combiné à une faible fécondité persistante, devrait entraîner une diminution importante de la population dans les années à venir. Ce déclin rapide de la population dans certains contextes peut constituer un défi, nécessitant des réponses politiques innovantes pour faire face aux éventuelles conséquences macroéconomiques, sur le marché du travail, de l’emploi, de la protection sociale et de la sécurité nationale. D’ici 2100, la Chine devrait avoir perdu plus de la moitié de sa population actuelle et être revenue à une taille de population comparable à celle enregistrée à la fin des années 1950.

3.2. Les Pays avec une Croissance Démographique Projetée

À l’inverse, 126 pays et territoires, principalement situés en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et dans certaines parties de l’Océanie, verront leur population continuer à croître au moins jusqu’en 2054, voire au-delà. Ces régions sont caractérisées par une forte fécondité et une population relativement jeune. Ce groupe comprend certains des pays les plus peuplés du monde : Inde, l’Indonésie, le Nigeria, le Pakistan et les États-Unis. En Afrique subsaharienne, par exemple, le taux de fécondité reste bien au-dessus du seuil de remplacement, avec des taux allant jusqu’à 4 enfants par femme dans certains pays comme le Niger, la République démocratique du Congo et la Somalie.

Selon le rapport, les populations de neuf pays, dont l’Angola, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, le Niger et la Somalie, sont susceptibles de connaître une croissance exponentielle, avec des populations qui doubleront ou plus entre 2024 et 2054. Plus d’un cinquième de l’augmentation prévue de la population mondiale entre 2024 et 2054 devrait se concentrer dans ces neuf pays. En raison de cette croissance rapide, le classement des pays les plus peuplés du monde changera probablement : le Pakistan, puis le Nigeria et la République démocratique du Congo dépasseront les États-Unis en termes de population, et la République-Unie de Tanzanie rejoindra probablement la liste des dix pays les plus peuplés d’ici la fin du siècle.

Notamment, la croissance rapide de la population dans ces régions présente des défis majeurs pour les gouvernements en matière de planification des infrastructures, d’éducation et de soins de santé. L’une des considérations urgentes pour de nombreux pays de ce groupe est de savoir comment minimiser les impacts futurs sur l’environnement tout en répondant aux besoins de leurs populations croissantes. Les dommages causés à l’environnement résultent souvent des processus économiques qui conduisent à des niveaux de vie plus élevés. La croissance démographique amplifie ces pressions environnementales en augmentant la demande économique totale. Un grand nombre des pays dont la population est susceptible de croître rapidement sont actuellement considérés comme des pays à faible revenu. Ces pays, qui ne sont responsables jusqu’à présent que d’une petite partie de la consommation mondiale de ressources matérielles et des émissions de gaz à effet de serre (GES), devront augmenter considérablement leur consommation d’énergie s’ils veulent se développer économiquement et atteindre les objectifs et les cibles de l’Agenda 2030. La promotion d’une croissance économique soutenue dans ces pays sans nuire davantage à l’environnement nécessitera le soutien de la communauté internationale. Les pays à revenu élevé et à revenu intermédiaire qui ont le plus contribué à des modes non durables d’utilisation des ressources ont la plus grande responsabilité d’agir rapidement.

3.3. Les Pays dont le pic aura lieu entre 2025 et 2054

Dans 48 pays et régions, représentant 10 % de la population mondiale en 2024, la taille de la population devrait atteindre son maximum entre 2025 et 2054. Ce groupe, pic entre 2025 et 2054 », comprend le Brésil, la République islamique d’Iran et le Vietnam.

Les pays de ce groupe se trouvent tous dans les dernières phases de la transition démographique, lorsque la fécondité tombe en dessous du seuil de remplacement et que la croissance démographique ralentit à mesure que la population s’approche de sa taille maximale. Ils sont confrontés aux mêmes défis et opportunités que les pays dont la population a déjà atteint son maximum et que les pays dont la population devrait continuer à croître jusqu’en 2054. En l’espace de 30 ans seulement, ces pays devront trouver un équilibre entre les demandes immédiates d’une population qui continue de croître et la nécessité de se préparer à une population plus âgée et probablement moins nombreuse que la population actuelle. En fait, les politiques mises en œuvre par les pays dont la population a déjà atteint son pic peuvent être d’un grand intérêt pour les pays qui risquent d’atteindre un pic de population dans les 30 prochaines années.

IV. Les Défis et Opportunités liés à la Transition Démographique

Un des aspects les plus significatifs de la transition démographique est l’augmentation rapide du nombre de personnes âgées reflétant un vieillissement de la population. En 2024, l’espérance de vie mondiale est estimée à 73,3 ans, en hausse de plus de 8 ans depuis 1995. Cette tendance est en grande partie attribuée aux avancées dans les soins de santé, la nutrition et la réduction de la mortalité infantile. Cependant, cette longévité accrue pose des défis considérables pour les systèmes de protection sociale et de santé, notamment dans les pays où la population vieillit considérablement. Le rapport souligne qu’à partir des années 2080, le nombre de personnes âgées de 65 ans et plus dépassera celui des enfants de moins de 18 ans, créant une pression accrue sur les systèmes de retraite et les soins de longue durée.

En revanche, dans certains pays, en particulier ceux où la population est encore jeune et en croissance, la baisse des taux de natalité offre une « fenêtre d’opportunité » pour un dividende démographique. Ce phénomène se produit lorsque la part de la population en âge de travailler augmente par rapport à la population non active, ce qui peut stimuler la croissance économique. Pour capitaliser sur cette opportunité, les pays doivent investir dans l’éducation, la santé et la création d’emplois, tout en réformant les institutions économiques et sociales pour encourager l’innovation et la productivité. Les pays d’Afrique subsaharienne, où la population est encore très jeune, doivent saisir cette occasion pour accélérer leur développement économique.

V. Autres enjeux : Migration internationale & Fécondité des femmes

La migration internationale joue également un rôle crucial dans la dynamique de la population mondiale. Le rapport indique que dans certains pays, en particulier ceux dont la population est en déclin, l’immigration compense partiellement les effets de la faible natalité. Par exemple, l’immigration contribue à stabiliser la population en Allemagne, en Russie et au Canada. En revanche, dans d’autres pays, en particulier ceux en développement, l’émigration de travailleurs en âge de procréer peut aggraver les tendances à la baisse de la natalité et accélérer le vieillissement de la population. Le rapport souligne que des politiques visant à encourager le retour des migrants et à offrir des conditions de travail décentes pourraient être plus efficaces à court terme que des politiques visant à augmenter la natalité.

En outre, la réduction des taux de fécondité dans de nombreuses régions du monde est étroitement liée à l’amélioration de l’accès à l’éducation et à la santé, ainsi qu’à une autonomisation accrue des femmes. Le rapport souligne que l’un des moyens les plus efficaces de réduire la fécondité élevée et de promouvoir un développement durable est de garantir aux femmes et aux jeunes filles un accès équitable à l’éducation et aux soins de santé, y compris à la planification familiale. Dans les pays à forte croissance démographique, l’investissement dans l’éducation des filles, le relèvement de l’âge légal du mariage et l’amélioration des soins de santé maternelle sont des priorités essentielles. Cela permet non seulement de ralentir la croissance démographique, mais aussi d’améliorer la participation des femmes à la vie économique, ce qui est essentiel pour un développement durable à long terme.

Conclusion

Pour conclure, le rapport World Population Prospects 2024 nous présente une analyse détaillée des dynamiques démographiques mondiales et de leurs implications pour le développement durable. La diversité des trajectoires démographiques, avec des pays déjà en déclin démographique et d’autres encore en pleine croissance, souligne la nécessité d’adopter des politiques adaptées à chaque contexte. Les principaux défis à relever incluent le vieillissement rapide de la population dans certaines régions, la gestion de la migration internationale, et la nécessité d’investir dans l’éducation et la santé pour tirer parti des opportunités offertes par le dividende. En d’autres termes, la croissance démographique, le vieillissement de la population, l’urbanisation et les migrations internationales sont les quatre grandes tendances démographiques qui façonnent notre monde. Il est donc indispensable de comprendre comment ces tendances démographiques sont susceptibles d’évoluer à court, moyen et long terme pour parvenir à un avenir plus inclusif, plus prospère et plus durable. Aujourd’hui, les perspectives démographiques des pays semblent très diverses. Certains ont encore des taux de fécondité élevés et connaissent une croissance rapide, tandis que d’autres ont des taux de fécondité historiquement bas. Ceux qui ont connu de faibles taux de fécondité pendant plusieurs décennies voient leur population vieillir rapidement, certains commençant même à diminuer. Bien que ces différences soient frappantes, il est important de comprendre que toutes les populations suivent un chemin similaire vers une vie plus longue et des familles moins nombreuses, un processus connu sous le nom de transition démographique. La plupart des différences proviennent du fait que les pays se trouvent à des stades différents de ce processus.

Résumé établi par Ahmed Elbanna

Lien vers le rapport en anglais : https://desapublications.un.org/file/20622/download

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Crises alimentaires, comment agir ?

L’assistance alimentaire n’est pas la seule réponse aux crises alimentaires, il faut aussi soutenir les marchés alimentaires locaux

Photo: Marché alimentaire local au Cameroun @Solidarités International

Des crises alimentaires d’ampleur inédite avec plusieurs pays en situation de famine

Le 16 octobre 2024, la Journée mondiale de l’alimentation célébrera le droit à l’alimentation[1]. Ce droit reste malheureusement théorique pour de nombreuses populations dans le monde.

La sécurité alimentaire mondiale en 2024 est dans une situation critique, atteignant des chiffres alarmants. Selon le rapport sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde[2], bien qu’il y ait eu une légère amélioration de la situation en Amérique latine, les niveaux d’insécurité alimentaire restent encore très élevés en 2024, avec 1 personne sur 11 dans le monde, souffrant de la faim. Selon le rapport mondial sur les crises alimentaires[3], près de 282 millions de personnes dans 59 pays souffrent d’une insécurité alimentaire aiguë, parmi lesquels plus de 36 millions se trouvent dans des situations d’urgence alimentaire (classés en Phase 4 dans le système de classification de l’insécurité alimentaire appelé IPC)[4]. De nombreux facteurs, tels que les conflits, les chocs économiques ou encore le changement climatique ne cessent d’aggraver la situation.

Les conflits armés restent, encore en 2024, les causes principales des crises alimentaires. En effet, ils empêchent l’accès à la nourriture, détruisent les terres et infrastructures agricoles et affectent les chaînes d’approvisionnement. Au Soudan, les affrontements continus ont forcé des millions de personnes à se déplacer, menant à une insécurité alimentaire grave pour plus d’1/3 de la population, renforçant notamment la vulnérabilité des femmes et enfants.  Selon le Comité d’examen de la famine (CEF), 10% de la population du camp de déplacés internes de Zamzam, dans l’Etat du Nord Darfour, devrait encore se trouver dans une situation de famine (IPC Phase 5)[5] selon la projection pour les mois à venir (voir la carte ci-après).

Figure : Projection IPC au Soudan d’octobre 2024 à février 2025. Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) fournit une échelle pour classer la gravité et l’ampleur de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition aiguë.

Quant à la situation dans la bande de Gaza, c’est la crise alimentaire la plus sévère jamais enregistrée dans l’histoire des rapports sur les crises alimentaires mondiales. Les restrictions d’accès humanitaire, obstruant l’acheminement de l’aide alimentaire, exacerbent les niveaux catastrophiques d’insécurité alimentaire. 22% de la population se trouve en IPC Phase 5, confrontée ainsi à un risque de famine imminent[6].

L’assistance alimentaire aussi urgente que le soutien des marchés alimentaires locaux

Soutenir les marchés alimentaires ne sauve pas immédiatement des vies, contrairement à l’assistance alimentaire. Cependant, l’existence de marchés alimentaires fonctionnels et résilients peut permettre de réduire le risque d’intensification de la crise alimentaire sur le court à moyen terme, voire d’éviter des situations de crise alimentaire sur le long terme. Les acteurs humanitaires ont donc un rôle à jouer, dans l’appui aux marchés alimentaires. Cela peut se faire à deux niveaux : 1) en redonnant du pouvoir d’achat aux populations locales à travers des transferts monétaires, 2) en renforçant les capacités des marchés alimentaires.

Un rapport du Cash Consortium of Sudan[7] faisait le constat alarmant en avril dernier que « si la nourriture est disponible sur les marchés locaux, les gens n’ont pas les moyens de l’acheter. Et bien que les camions humanitaires soient chargés d’aide alimentaire, ils ne peuvent pas atteindre la grande majorité des communautés dans le besoin en raison des contraintes d’accès. » La modalité d’assistance alimentaire « en nature » est utilisée dans les contextes où les marchés alimentaires ne fonctionnent pas ou ne sont pas accessibles par les populations pour des raisons d’insécurité par exemple. Dans ce cas, les ONG assurent l’achat et le transport des aliments vers les populations. Mais dans le cas du Soudan comme décrit ci-dessus, dans les zones où les marchés alimentaires sont accessibles et fournis, une assistance alimentaire via des « transferts monétaires » est possible. Aujourd’hui nombreuses sont les ONG comme Solidarités International qui utilisent cette modalité d’assistance.

Photo : Activité de transfert monétaire au Soudan @Solidarités International

De l’argent ou des coupons sont distribués aux personnes qui peuvent alors aller acheter les aliments dont ils ont besoin, selon leurs préférences socioculturelles et auprès de leurs commerçants habituels. Cela diffère complètement de l’aide alimentaire en « nature » où en général un kit alimentaire à composition unique est distribué à tous les ménages bénéficiaires sur des sites de distribution où il faut attendre son tour, souvent pendant plusieurs heures. Dans le cas de l’assistance « monétaire », l’argent de l’aide humanitaire est ainsi « réinvesti » dans les marchés locaux, qui eux aussi impactés par les chocs (conflits, inflation, etc.), ont besoin de leurs clientèle habituelle pour continuer à fonctionner.

En parallèle de cette assistance monétaire redonnant du pouvoir d’achat aux populations, les acteurs humanitaires peuvent donc contribuer à réhabiliter les capacités des marchés locaux. Solidarités International s’inscrit dans cette démarche au Soudan et commence un projet visant à soutenir les commerçants locaux à travers différentes activités : fourniture de matériel ou de liquidités pour relancer leurs activités commerciales, aide au transport des marchandises ou encore réhabilitation d’espaces de stockages sur les marchés. L’objectif visé par Solidarités International est de pouvoir augmenter la disponibilité et la diversité des denrées alimentaires sur les marchés locaux tout en garantissant des prix raisonnables.

Dans le contexte actuel de réduction des fonds humanitaires, la tendance de nombreux bailleurs est de se concentrer sur le financement de ce qu’ils considèrent l’assistance « life saving » (pour sauver des vies), ce qui signifie, entre autres, l’assistance alimentaire d’urgence. Cependant cette assistance, extrêmement coûteuse (notamment dans le cas d’une assistance en « nature »), reste une solution de court terme. Le soutien à la résilience des marchés alimentaires locaux reste une réponse indispensable pour lutter contre l’insécurité alimentaire, sur le court comme le long terme. En plus d’assurer la disponibilité des aliments, ces marchés font vivre toute une économie locale et fournissent des emplois, tout au long de la chaîne alimentaire de la production agricole, au transport, à la transformation et à la vente des produits alimentaires. Selon l’iPES FOOD[8], les marchés locaux constituent l’épine dorsale des systèmes alimentaires dans de nombreux pays et régions. Ils contribuent de manière essentielle à la sécurité alimentaire, à l’équité et à la durabilité.

Il est important que les bailleurs maintiennent leur financement en faveur de l’intégration à l’appui des marchés alimentaires dans leurs réponses d’urgence face aux crises alimentaires, même lorsque les budgets sont restreints.

 

Autrices :

Julie Mayans travaille au siège de l’ONG Solidarités International en tant que responsable du pôle ‘Sécurité alimentaire & moyens d’existence’. Elle a 17 ans d’expérience dans ce secteur et a travaillé sur le terrain dans de nombreux pays en Afrique, Amérique latine et Moyen-Orient sur des projets allant de l’assistance alimentaire au développement agricole.

Pauline de Montalembert est actuellement assistante du Directeur des opérations chez Solidarités International. Après avoir effectué des études de droit et de relations internationales, elle suit actuellement le Master NOHA (Master Conjoint Erasmus Mundus en Action Humanitaire Internationale).

 

[1] Il s’agit d’un droit prévu notamment dans différents textes juridiques internationaux, tels que la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966.

[2] FAO. (2024). The State of Food Security and Nutrition in the World 2024 https://doi.org/10.4060/cd1254en

[3] 2024 Global Report on Food Crises. (2024), Food Security Information Network https://www.fsinplatform.org/report/global-report-food-crises-2024/

[4] IPC Overview and Classification System | IPC – Integrated Food Security Phase Classification (ipcinfo.org)

[5] IPC_Famine_Review_Committee_Report_Sudan_July2024.pdf (ipcinfo.org)

[6] IPC_Famine_Review_Committee_Report_Gaza_June2024.pdf (ipcinfo.org)

[7] Cash Consortium of Sudan (CCS), “From Feasible to Life-Saving – The Urgent Case for Cash at Scale in Sudan” (April 2024) https://reliefweb.int/report/sudan/cash-consortium-sudan-ccs-feasible-life-saving-urgent-case-cash-scale-sudan-april-2024

[8] Alimentation ancrée : les marchés territoriaux comme piliers de la résilience et de la sécurité alimentaire. (2024). IPES-FOOD ((international panel of experts on sustainable food systems). https://ipes-food.org/fr/report/alimentation-ancree/

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Lettre humanitaire à Jean Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la France.

Humanitaire en Ukraine. Entretien avec Nicolas Ben-Oliel, chef de mission de Première Urgence International en Ukraine.

« Il faut entretenir la flamme de l’engagement » , Entretien avec Eric GAZEAU, Directeur général et fondateur de l’association Résonances Humanitaires

Les défis démographiques : Perspectives de la population mondiale 2024 des Nations-Unies UNDSA

Dernières Nouvelles Humanitaires.