Stratégie nationale de sécurité des États-Unis :

« Fini l’idéalisme utopique ; place au réalisme pur et dur »

Couverture de la stratégie de sécurité national des Etats Unis d’Amérique 2025

Le 5 décembre dernier, l’administration américaine a publié un document qui a fait grand bruit, intitulé « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique ». S’il a occupé les médias pour ses considérations vis-à-vis de l’Europe, ce texte mérite d’être examiné à travers ses axes et priorités choisis, ses conséquences et ses ambiguïtés. En introduction de cette stratégie, le président américain signe un bilan laudatif de son action, où rien ne semble avoir échoué (pourtant, si l’on ne prend que les « huit conflits violents » qu’il dit avoir réglé, la reprise des affrontements entre le Cambodge et la Thaïlande, ou le conflit à l’est de la RDC qui perdure contredisent son succès). Puis il explique que « Ce document est une feuille de route destinée à garantir que l’Amérique reste la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité, ainsi que le berceau de la liberté sur terre ». Le président américain, lequel est abondamment cité dans le texte, assume d’emblée une forme de « nationalisme impérial ».

Quels sont les points à retenir, parmi les nombreux abordés dans ce document ?

Choisir et hiérarchiser

L’administration américaine ne prétend plus à « tout embrasser et mal étreindre » et s’encombrer d’idéologies comme, selon elle, les précédentes. Elle veut répondre à la question « Que voulons-nous ? », et, partant, choisir ses priorités, définir les moyens en cohérence, et agir avec un « réalisme flexible » pour un seul objectif « La protection des intérêts nationaux vitaux et fondamentaux » et faire en sorte que « les États-Unis restent le pays le plus fort, le plus riche, le plus puissant et le plus prospère du monde pendant les décennies à venir ».  Le pragmatisme d’un crédo simple « America first ».

Ce pragmatisme a amené l’administration Trump à couper la plupart des financements humanitaires début 2025, en appliquant à l’avance les termes de cette stratégie nationale de sécurité : « Se concentrer et établir des priorités, c’est faire des choix, c’est reconnaître que tout n’a pas la même importance pour tout le monde. Cela ne signifie pas pour autant que certains peuples, certaines régions ou certains pays sont intrinsèquement sans importance. Les États-Unis sont à tous égards la nation la plus généreuse de l’histoire, mais nous ne pouvons pas nous permettre d’accorder la même attention à toutes les régions et à tous les problèmes du monde ». A bien y réfléchir, la baisse des financements humanitaires amorcée dans beaucoup de pays avant la décision américaine n’est-elle pas aussi une traduction non déclarée de ce même type de choix ?

Une hégémonie qui dit ne pas vouloir dominer le monde… ni changer les différences  

Le président Donald Trump, accompagné du secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, du secrétaire d’État Marco Rubio et du secrétaire à la Marine John Phelan, annonce le projet de création d’une « flotte dorée » composée de nouveaux cuirassés de la marine américaine, le lundi 22 décembre 2025, au Mar-a-Lago Club de Palm Beach, en Floride. ©Maison Blanche  / Daniel Torok

« Après la fin de la guerre froide, les élites de la politique étrangère américaine se sont convaincues que la domination permanente des États-Unis sur le reste du monde était dans le meilleur intérêt de notre pays. Pourtant, les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts » ; plus de domination ? Mais une puissance militaire, économique et technologique écrasante permettant la suprématie américaine jusqu’à la fin du siècle… Un usage affirmé du « soft power inégalé des États-Unis » qui permet aux USA d’exercer « une influence positive dans le monde entier qui sert nos intérêts » mais « tout en respectant les religions, les cultures et les systèmes de gouvernance différents des autres pays ». Ailleurs : «… cela imposera d’abandonner l’expérience malavisée des Etats-Unis qui consiste à harceler ces pays, en particulier les monarchies du Golfe, pour qu’ils renoncent à leurs traditions et à leurs formes historiques de gouvernement. Nous devrions encourager et applaudir les réformes lorsqu’elles émergent spontanément, sans essayer de les imposer de l’extérieur ».  Ambiguïtés ? Plutôt « réalisme flexible » : laisser fonctionner les régimes « non libéraux » si leurs intérêts convergent avec ceux des Etats-Unis. Plus de « régime change » cher aux néoconservateurs des années 1990-2000… Mais on comprend aussi que cette reconnaissance de la diversité des États et des civilisations permet de légitimer la reconnaissance et la défense des valeurs « civilisationnelles » de l’Amérique et de l’Occident.

L’état-nation avant les instances internationales

Au-delà, la stratégie affirme une prééminence sans nuance – et un retour – de l’état-nation » : « L’unité politique fondamentale du monde est et restera l’État-nation. Il est naturel et juste que toutes les nations fassent passer leurs intérêts en premier et protègent leur souveraineté. Le monde fonctionne mieux lorsque les nations donnent la priorité à leurs intérêts. Les États-Unis feront passer leurs propres intérêts en premier et, dans leurs relations avec les autres nations, les encourageront à faire de même. Nous défendons les droits souverains des nations, nous nous opposons aux incursions des organisations transnationales les plus intrusives qui sapent la souveraineté, et nous soutenons la réforme de ces institutions afin qu’elles favorisent plutôt qu’elles n’entravent la souveraineté individuelle et qu’elles servent les intérêts américains ». Dans un monde redevenu multipolaire, les USA délaissent le multilatéral au profit des relations bilatérales… En position de force.

L’ère de l’immigration massive est terminée

Sans surprise, l’administration américaine grave dans le marbre sa politique « d’arrêt » de l’accueil des flux migratoires, et surtout prévient : « Dans tous les pays du monde, la migration de masse a mis à rude épreuve les ressources nationales, accru la violence et la criminalité, affaibli la cohésion sociale, faussé les marchés du travail et compromis la sécurité nationale. L’ère de l’immigration massive doit prendre fin ». Quelle issue pour les « Caminantes » d’Amérique Latine ?

Le président Donald Trump participe à la remise de la médaille mexicaine de la défense des frontières, le lundi 15 décembre 2025, dans le bureau ovale. ©Maison Blanche / Daniel Torok)

Atlas ne veut plus porter le monde

« L’époque où les États-Unis soutenaient à eux seuls l’ordre mondial comme Atlas est révolue ». C’est clair ; conséquences ? Le transfert de charge aux alliés, et notamment les pays de l’OTAN, à qui il est demandé de consacrer 5 % de leur PIB à la défense. Au-delà, favoriser « les partenariats ciblés qui utilisent des outils économiques pour harmoniser les incitations, partager les charges avec des alliés partageant les mêmes idées ». Atlas porte moins mais reste à la barre… et utilise à l’occasion l’arme des taxes pour stimuler les bonnes volontés.

La doctrine Monroe[1] au défi du corolaire Trump  

« …les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger notre territoire et notre accès à des zones géographiques clés dans toute la région ».  Le « corolaire Trump » est précisée clairement : « Nous empêcherons les concurrents non hémisphériques de positionner des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiquement vitaux dans notre hémisphère ». Nous sommes prévenus : chasse gardée des USA… Qui ne s’interdisent pas par ailleurs, et en contradiction avec la doctrine Monroe originelle, d’influencer les politiques étrangères – notamment européennes – dans le sens de ses intérêts, ni d’élargir son « hémisphère » au-delà du continent américain. Deux exemples concrets de cet « update Monroe » sont l’arraisonnement par les forces américaines, en novembre dernier, à plusieurs centaines de kilomètres des côtes du Sri Lanka, d’un cargo voyageant de la Chine vers l’Iran, qui aurait transporté une « technologie militaire à double usage », et la décision du président Trump, le 16 décembre dernier, d’imposer un « blocus total et complet » des pétroliers sous sanctions à destination et en provenance du Venezuela (plusieurs tankers saisis à ce jour).

La paix par la force… ou la force avant tout ?  

Un des éléments frappants du texte est le concept de force comme outil préalable et universel à toute relation, ce qui va plus loin que le « Si Vis Pacem Para Bellum » plus pertinent que jamais. La force doit dissuader, dominer, et agréger les partenariats : « La force est la meilleure arme de dissuasion. Les pays ou autres acteurs suffisamment dissuadés de menacer les intérêts américains ne le feront pas. En outre, la force peut nous permettre d’atteindre la paix… ». Quelle limite à ce concept certes opérant mais qui développe sa propre nécessité, car la paix par la force a besoin de toujours plus de force… ?

Le navire amiral de la 7e flotte américaine, l’USS Blue Ridge (LCC 19), a participé à la 11e édition de l’exercice Croix du Sud dans la mer de Corail, près de la Nouvelle-Calédonie, le 1er mai 2025.

Intervenir ? A priori non, mais ça dépend

Fidèle à la doctrine des fondateurs, l’administration américaine répugne en principe à intervenir, mais… « Pour un pays dont les intérêts sont aussi nombreux et divers que les nôtres, il n’est pas possible d’adhérer rigoureusement au non-interventionnisme. Cependant, cette prédisposition devrait fixer des critères élevés pour déterminer ce qui constitue une intervention justifiée ». En clair : ça dépend de ce que les USA ont à gagner – ou à protéger de vital – à une intervention, et, de plus, toute intervention sera « réversible » au gré des intérêts US…  Par ailleurs, ils ne s’interdisent pas « d’agir sans intervenir » : « Nous voulons que les autres nations nous considèrent comme leur partenaire de premier choix et nous les dissuaderons — par divers moyens — de collaborer avec d’autres »… A bon entendeur…

L’Otan n’est plus destiné à s’étendre…. Et les Etats-Unis interrogent son avenir

« Mettre fin à la perception, et empêcher la réalité, de l’OTAN comme une alliance en expansion perpétuelle… » ; sans précaution oratoire, l’administration Trump met un coup d’arrêt – qui répond aux demandes russes depuis des décennies – à l’expansion de l’Alliance amorcée en 1999. Au-delà, en partant de ce qu’elle considère comme les conséquences civilisationnelles des politiques migratoires européennes, elle pose comme jamais auparavant la question de l’avenir de l’alliance : « À long terme, il est plus que plausible que, d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviennent majoritairement non européens. À ce titre, la question reste ouverte de savoir s’ils considéreront leur place dans le monde, ou leur alliance avec les États-Unis, de la même manière que ceux qui ont signé la charte de l’OTAN… Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent (européen) sera méconnaissable d’ici 20 ans ou moins. Dans ces conditions, il est loin d’être évident que certains pays européens disposeront d’une économie et d’une armée suffisamment solides pour rester des alliés fiables…». En clair, les USA nous disent qu’ils considèrent que la pérennité de l’OTAN dépend de l’identité culturelle de ses membres… Sans entrer dans le débat sur le bien-fondé de cette perception américaine, on ne voit guère comment les pays européens de l’alliance pourront rester sans répondre à cette « question de confiance » qui leur est brutalement posée.

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, et les chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’OTAN ©OTAN

Sécuriser ressources et routes 

« Nous devons rétablir notre accès indépendant et fiable aux biens dont nous avons besoin pour nous défendre et préserver notre mode de vie. Cela nécessitera d’élargir l’accès des États-Unis aux minéraux et matériaux essentiels… De plus, la Communauté du renseignement surveillera les chaînes d’approvisionnement clés et les avancées technologiques à travers le monde…». Plus loin : « Les États-Unis auront toujours un intérêt fondamental à veiller à ce que les approvisionnements énergétiques du Golfe ne tombent pas entre les mains d’un ennemi déclaré, à ce que le détroit d’Ormuz reste ouvert… ». Ce point fait écho aux alertes du dernier rapport de la CIA sur les risques d’atteinte aux routes d’approvisionnement mondiales, et, au-delà de l’Iran clairement visé s’agissant du golfe persique, est étroitement lié au point suivant :

Face à la Chine : maintenir le statu-quo à Taiwan, éviter si possible la confrontation mais dissuader par la force

« Etant donné qu’un tiers du trafic maritime mondial transite chaque année par la mer de Chine méridionale, cela a des implications majeures pour l’économie américaine. Il est donc prioritaire de dissuader tout conflit autour de Taïwan, idéalement en préservant la supériorité militaire. Nous maintiendrons également notre politique déclaratoire de longue date sur Taïwan, ce qui signifie que les Etats-Unis ne soutiennent aucun changement unilatéral du statu quo dans le détroit de Taïwan ». Au-delà, les USA vont renforcer et élargir le cercle de leurs alliés fiables en Asie-pacifique afin de contenir à la fois l’expansion économique et militaire chinoise, anticiper et neutraliser les risques de coupures par la Chine de routes d’approvisionnement vitales, et être en mesure de réagir à toute action armée le long de la « première chaîne d’iles » (1ère série d’archipels majeurs du Pacifique au large de la côte d’Asie de l’Est : principalement composée des îles Kouriles, de l’archipel japonais, des îles Ryukyu, de Taïwan, du nord des Philippines et de Bornéo) et dans toute la région indopacifique.

L’Europe en question

Cette partie du document est celle qui a suscité le plus de réactions… en Europe et en France. Jamais, il est vrai, le diagnostic vital européen n’avait été posé de façon aussi radicale : « …Ce déclin économique est éclipsé par la perspective réelle et plus sombre d’un effacement civilisationnel… citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi… Nous voulons que l’Europe reste européenne, qu’elle retrouve sa confiance en sa civilisation… La diplomatie américaine doit continuer à défendre la démocratie authentique, la liberté d’expression et la célébration sans complexe du caractère et de l’histoire propres à chaque nation européenne. Les États-Unis encouragent leurs alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau spirituel, et l’influence croissante des partis patriotiques européens est en effet source d’un grand optimisme… Notre objectif devrait être d’aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle…Les États-Unis sont, naturellement, sentimentalement attachés au continent européen…Nous voulons travailler avec des pays alignés qui souhaitent retrouver leur grandeur d’antan… ». Il ne nous appartient pas d’entrer dans le débat ouvert pas ces positions américaines. Constatons que les réactions en Europe ont été vives, à l’exemple du chancelier allemand, qui a jugé que certaines parties de la stratégie de sécurité US étaient « inacceptables ». Au-delà des répliques telles que « vassalisation », « humiliation » ou « ingérence », on peut considérer qu’il serait nécessaire de répondre avec une argumentation construite à la vision américaine. Enfin, l’exposé décomplexé d’une Europe « faible » par l’administration américaine n’est-il pas l’expression d’une « lutte des modèles politiques » (modèle démocratique contre modèle autoritaire) qui secoue une bonne partie du monde ?

Berlin 14 décembre 2025 sous l’égide du chancelier allemand, Friedrich Merz, réunion des pays de la coalition des volontaires pour soutenir l’Ukraine au moment où Volodimyr Zelenski rencontre les émissaires du président Donald ©OTAN

Europe et Russie… Europe et Ukraine

Contrairement à ce que l’on a entendu, l’administration américaine ne veut pas « laisser tomber les Européens et les laisser seuls régler les problèmes de leur continent » ; s’agissant des relations entre l’Europe et la Russie, ou plus encore du conflit ukrainien, les USA ont l’intention de peser sur l’évolution des choses, quitte à contrer les « attentes irréalistes concernant la guerre » (comprendre la capacité de l’Ukraine à récupérer ses territoires perdus) de dirigeants européens : « La gestion des relations entre l’Europe et la Russie nécessitera un engagement diplomatique important de la part des États-Unis, à la fois pour rétablir les conditions d’une stabilité stratégique sur le continent eurasien et pour atténuer le risque de conflit entre la Russie et les États européens… Il est dans l’intérêt fondamental des États-Unis de négocier une cessation rapide des hostilités en Ukraine, afin de stabiliser les économies européennes, d’empêcher une escalade ou une extension involontaire de la guerre, de rétablir la stabilité stratégique avec la Russie… L’administration Trump se trouve en désaccord avec les responsables européens qui ont des attentes irréalistes concernant la guerre, ces dirigeants se retranchant dans des gouvernements minoritaires instables, dont beaucoup bafouent les principes fondamentaux de la démocratie pour réprimer l’opposition » – (Le gouvernement français est clairement inclus dans le lot). La trajectoire européenne, comme sa politique étrangère, sont ainsi « mises sous pression » américaine, à l’aune des intérêts considérés comme vitaux pas son administration.

Le président Donald Trump rencontre le président ukrainien Volodymyr Zelensky à Mar-a-Lago, 28 décembre 2025. ©Maison Blanche

Conclusion

Il y aurait eu beaucoup encore à souligner dans la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique, comme par exemple pour l’Afrique où l’administration US veut rompre avec la logique de l’aide et y substituer une politique d’investissements productifs. On voit se dessiner un mouvement de repli pour les États-Unis, du « théâtre mondial » vers l’hémisphère occidental, avec une ligne de défense en Indopacifique. Une autre synthèse pourrait être de remarquer que les termes de « solidarité », « droits de l’homme » et « État de droit » sont absents du document… De même, la déclaration du porte-parole du Kremlin Dmitry Peskov à la télévision d’état russe le 7 décembre dernier, selon laquelle « La nouvelle stratégie de sécurité américaine s’accorde avec les perceptions russes » et que « Les ajustements que nous y constatons correspondent dans beaucoup d’aspects à notre vision » indique que l’administration américaine est autant aujourd’hui un défi qu’un allié pour nombre de pays et d’instances internationales. Le mot de la fin peut être laissé à Pete Hegseth, le secrétaire à la guerre des Etats-Unis, lors d’un discours le 6 décembre dernier au Reagan National Defense Forum, au cours duquel il assena trois fois cette formule « Fini l’idéalisme utopique ; place au réalisme pur et dur ».

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire.

[1] La doctrine Monroe, formulée en 1823, peut se résumer aux trois points clés :

  1. Les Amériques du Nord et du Sud sont fermées à la colonisation et à l’intervention européenne (et à l’intervention. l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud devaient être le domaine des États-Unis.
  2. Toute nouvelle tentative d’étendre les systèmes politiques européens aux Amériques sera traitée comme une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis.
  3. Les États-Unis n’interviendront pas dans les affaires européennes.

 

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.


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« Si tu veux la paix, prépare la guerre » Entretien avec le général Vincent Desportes

Défilé du 14 juillet 2025 sur les Champs-Élysées. Photographie du Département de la Défense des États-Unis (DoD), réalisée par la Navy Petty

Cet entretien avec le général Vincent Desportes a pour objectif de nous éclairer sur la situation géopolitique, les questions de défense et les risques auxquels la France, l’Europe et le monde sont aujourd’hui confrontés.

Avant de commencer, je voudrais préciser deux points.

Le premier, c’est qu’il n’est pas habituel pour une revue humanitaire de proposer un entretien avec un général, un militaire, mais nous savons que la guerre en Ukraine a provoqué des millions de déplacés et de réfugiés, ainsi que des pertes très importantes parmi les soldats ukrainiens mais aussi parmi les civils. Chaque jour, des destructions sont opérées par la Russie sur les infrastructures en Ukraine, avec toutes les conséquences que cela entraîne. Le coût de la reconstruction est évalué aujourd’hui à 700 milliards de dollars, ce qui est absolument considérable. Évidemment, la dimension humanitaire de cette guerre explique cet entretien, car il est important de comprendre les logiques géopolitiques et de défense qui nous ont conduits à cette guerre en Ukraine.

Le second point, c’est qu’au moment même où nous publions cet entretien, des dirigeants politiques et militaires européens évaluent un risque d’attaque de la Russie en Europe dans les années à venir et, dans le même temps, une négociation est toujours en cours entre les États-Unis, l’Ukraine et la Russie pourrait déboucher sur un accord de paix. Dans ce contexte très incertain, nous avons fait le choix d’aborder des questions stratégiques dans la durée.

Alain Boinet

Le ministre allemand Boris Pistorius, social-démocrate et ministre de la Défense, a récemment déclaré au Parlement allemand : « Nous devons être prêts pour la guerre d’ici 2029 ». De même, le secrétaire à la Guerre des États-Unis, Pete Hegseth, a affirmé : « Nous vivons un moment 1939 ». En France, le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, a annoncé ces jours-ci devant le Congrès des maires de France que nous devions être prêts, dans trois à quatre ans, à faire face à une attaque de la Russie en Europe et qu’il nous faudrait alors nous engager et être prêts à perdre nos enfants . Enfin, il y a juste un an, Sébastien Lecornu, alors ministre de la Défense et aujourd’hui Premier ministre, publiait un livre intitulé « Vers La Guerre ».

Sommes-nous à l’avant-veille d’une nouvelle guerre en Europe qui engagerait la France ?

Vincent Desportes 

Alors, c’est intéressant que vous ayez cité des hauts responsables différents. Vous auriez pu en citer d’autres. Vous auriez pu citer les autorités polonaises, les autorités baltes, les autorités britanniques, qui portent tous le même jugement.

Il y a aujourd’hui un risque de confrontation entre l’Europe, peut-être l’OTAN, et la Russie. Si tous ces pays le disent, ces pays qui ont des services de renseignement différents, avec des sources parfois communes mais également diverses, c’est donc que derrière il y a évidemment quelque chose et que les nations, les hommes politiques, ne peuvent pas ne pas tenir compte de ces avertissements.

Je suis professeur de stratégie et je sais que vous n’avez pas le droit en stratégie d’exclure le pire. Je rappelle que nous avons exclu le pire au début du XXᵉ siècle et cela nous a donné la Première Guerre mondiale. Nous avions exclu le pire au milieu des années 30 et cela nous a donné la Deuxième Guerre mondiale avec 60 millions de morts.

Donc aujourd’hui, nous ne pouvons pas courir le risque d’être non préparés à une guerre qui viendrait, d’autant que le point n’est pas d’arriver prêts pour faire cette guerre mais de faire en sorte que, parce que nous y sommes prêts, elle n’arrive pas.

S’il y a un agresseur aujourd’hui en Europe, il ne peut évidemment être que la Russie, qui a montré depuis le début des années 2000 qu’elle faisait se succéder des guerres qu’elle initiait au rythme d’une tous les trois ou quatre ans. Ainsi il y a une certaine crédibilité dans le propos de ces autorités.

Aujourd’hui, cette guerre est possible mais  elle ne doit pas arriver et elle n’arrivera pas si nous sommes suffisamment dissuasifs. Or, aujourd’hui, nous ne le sommes pas. Le dernier rapport sur la défense britannique dévoilé hier indique que les Britanniques ne seraient pas capables de faire face à une attaque. L’Allemagne pense également qu’elle ne serait pas capable. Nous savons, nous aussi, que nous ne serions pas capables. On voit donc qu’il y a un besoin absolu de se doter de capacités de défense qui nous permettraient non seulement de ne pas perdre cette guerre mais surtout de l’éviter.

Pourquoi trois ou quatre ans ?

Trois ou quatre ans c’est le minimum et le possible. Le minimum à condition que la guerre s’arrête entre l’Ukraine et la Russie l’année prochaine. À partir de ce moment-là, les services de renseignement des pays occidentaux considèrent que la Russie aura besoin de deux ans, mais pas plus de deux ans, pour avoir reconstitué ses stocks, avoir porté sa force combattante à deux millions de combattants et être en mesure effectivement de lancer une agression, non pas contre l’Europe globalement mais contre les vulnérabilités que l’Europe présente.

Donc il n’y a pas une probabilité, mais une évidente possibilité de guerre. Nous ne pouvons pas être irresponsables au point de ne pas en tenir compte et de ne pas nous préparer pour que cette guerre ne se réalise pas.

Roumanie OTAN – Ministère des armées

Alain Boinet

Le Président de la République vient de décider la création d’un service militaire volontaire qui rassemblera 10 000 jeunes en 2030 et 50 000 en 2035, en plus des 210 000 militaires professionnels et des 80 000 réservistes à l’horizon 2030 (47.000 aujourd’hui). De même, le gouvernement prépare l’opinion publique à la possibilité d’un conflit avec la publication par le Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN) d’un livret intitulé Tous responsables qui explique comment se préparer très concrètement à des temps difficiles, comme d’autres pays l’ont déjà fait en Europe.

Vincent Desportes 

Alors, est-ce que la France se prépare ? Bien sûr puisque la France n’est pas préparée. Pourquoi n’était-on pas préparé ?

La première des réponses, c’est que l’armée, ce n’est pas l’armée de l’armée, mais l’armée du peuple, qui s’exprime à travers son Parlement. Et la mission qui avait été donnée à l’armée française jusqu’à il y a deux ou trois ans, c’était d’être prête à projeter 15 000 hommes à quelques milliers de kilomètres pour intervenir en dehors du territoire national face à des forces peu organisées.

Les armées françaises étaient dotées d’un budget insuffisant mais suffisant pour monter une armée capable de remplir la mission qui lui était confiée. Pour preuve l’excellence dans la façon dont la France a conduit l’opération Serval en 2013, puis l’opération Barkhane jusqu’à il y a deux ans au Sahel. Je ne parle pas ici des résultats diplomatiques mais du fait que militairement les choses ont été faites comme elles devaient être faites. Donc nous savions faire cela et nous étions préparés à cela.

Mais nous ne sommes pas du tout préparés à une guerre dite conventionnelle de haute intensité, à laquelle aujourd’hui nous devons nous préparer. Et donc l’armée française se prépare, mais elle a beaucoup à faire parce qu’elle est pour l’instant inadaptée en termes de matériel, en termes de volume et en qualité de matériel et de personnel. L’armée française doit retrouver de la substance, de l’épaisseur, et se doter avec les armées des moyens nécessaires. Le problème de la défense est un problème de la défense de l’Europe, et de la France dans l’Europe. C’est un problème européen.

L’État-major estime que nous serions prêts en 2029 ou 2030, ce qui est un peu après l’échéance donnée pour une éventuelle agression de la Russie vis-à-vis de l’Europe.  En moyenne, les états-majors considèrent que nos équipements devraient être multipliés par cinq en quelques années pour être à la hauteur. Le chemin à parcourir est donc long.

Vous avez mentionné, à juste titre, le problème du service national, un vieux serpent de mer. Le problème est que cela ne sert à rien de donner plus de capacités dans la profondeur de chars, d’avions, de bateaux si nous n’avons pas les hommes et les femmes qui serviront ces matériels.

La difficulté c’est que la France a fait le choix en 1996 d’une armée professionnelle et aujourd’hui elle est au bout de ce qu’elle peut recruter comme soldats professionnels. En fait, l’armée est dans une compétition pour le recrutement. Bien qu’elle soit le plus grand recruteur de France, recrutant 25 000 personnes par an, elle est en concurrence avec toutes les entreprises et toute la société qui recrutent des gens du même profil et de la même classe d’âge. Nous devons donc nous partager cette classe d’âge. Et aujourd’hui nous sommes à peu près au maximum.

D’autant que nous estimons que pour que nos soldats professionnels soient de qualité, il faut deux candidats pour une place. Or le volume de candidats est trop faible aujourd’hui, nous avons un taux d’environ un trois pour un. Nous ne pouvons pas descendre plus bas, puisque nous devons recruter des marins, des aviateurs, des soldats aptes au combat, puisqu’il s’agit bien de cela.

Comme nous ne pouvons pas augmenter le nombre de soldats professionnels, il faut trouver la ressource humaine ailleurs. On ne peut pas, évidemment, et on ne doit pas, rétablir un service national obligatoire et universel. Pour une raison simple : une classe d’âge, c’est 800 000 jeunes femmes et jeunes hommes, et nous n’avons absolument pas besoin d’une telle masse. Leur mise sous les drapeaux exigerait la reconstruction de dizaines de casernes que nous n’avons plus, puisque nous les avons vendues il y a maintenant quarante ans. Et il faudrait des sous-officiers, des officiers en nombre que nous n’avons pas.

Le problème étant un problème de défense, il faut donc faire appel à une nouvelle population. C’est ce qui est appelé un service national volontaire. C’est-à-dire que les armées seront de plus en plus ouvertes à des jeunes qui choisiront de venir servir la France, de venir servir les valeurs de la France et tout ce qui fait que nous sommes Français et Européens.

Un volontariat sera établi. Il y aura des jeunes français qui viendront dont l’engagement sera compensé d’abord par une solde tout à fait substantielle et peut-être par des avantages (permis de conduire, aides médicales, etc). Il faudra trouver les moyens de rendre ce service national volontaire attractif. Ça peut marcher. Les Américains ont eux-mêmes une armée d’actifs et, pratiquement à côté, une autre armée de volontaires qui s’appelle la Garde nationale. Les États-Unis, par exemple, paient les soins médicaux à vie pour ces gens-là.

Il va donc falloir trouver cette ressource pour parvenir à doubler les effectifs militaires des armées.

Vos lecteurs et auditeurs doivent bien comprendre qu’aujourd’hui, la menace à laquelle nous faisons face est beaucoup plus sérieuse et beaucoup plus importante que celle à laquelle nous faisions face pendant la guerre froide. Et pourtant nous sommes infiniment moins préparés, infiniment moins équipés, et nous avons infiniment moins de ressources humaines que durant la guerre froide. Nous devons donc trouver cette ressource humaine, trouver ces équipements, et donner une vraie substance à la défense de la France et à la défense de l’Europe pour que la guerre n’arrive pas.

© UNOCHA Viktoriia Andriievska Des bâtiments détruits à Kiev en Ukraine révèlent l’ampleur des dégâts causés par les bombes russes

Alain Boinet

La guerre d’invasion en Ukraine déclenchée par la Russie le 24 février 2022 constitue un point de bascule géopolitique dont on peut craindre qu’elle ne se poursuive et ne s’élargisse. Cela concerne bien sûr la France, l’ensemble des pays membres de l’Union européenne et de l’Europe. Êtes-vous préoccupé par les difficultés actuelles de l’armée ukrainienne, qui recule sur l’ensemble du front face à la poussée continue de l’armée russe ?

Vincent Desportes 

Aujourd’hui, la situation de l’Ukraine est critique, ce qui est très préoccupant. Si nous nous étions engagés de manière sérieuse dès l’agression irresponsable des Russes du 24 février 2022, nous n’en serions pas là. Si nous avions été capables de définir, dès le début des buts de guerre clairs et si les pays européens avaient adopté de véritables stratégies nous ne connaîtrions pas la situation actuelle.

Alors que le PIB de l’Europe est dix fois supérieur à celui de la Russie, alors que, toutes armées confondues, l’Europe dispose d’un volume de forces significatifs comparé à celui de la Russie, l’Ukraine est en train pas à pas, non pas de perdre la guerre mais de reculer. La situation est aujourd’hui tout à fait critique.

La Russie avance un peu chaque jour. Certes, elle progresse à un rythme qui peut sembler peu rapide. Mais il faut avoir à l’esprit, et je parle en historien, que la logique de la guerre n’est pas linéaire. En effet, un front tient et puis soudain il cède. Nous, Français, en avons connu l’exemple tragique, nous avons perdu la Seconde Guerre mondiale en deux heures après nous être pourtant battus pendant des mois. Dans la nuit du 13 au 14 mai 1940, il y a eu une rupture, et nous avons perdu la guerre, avec les conséquences que l’on connaît.

On ne peut pas exclure qu’un tel basculement intervienne en Ukraine. Ainsi la situation de l’Ukraine est critique et si la situation de l’Ukraine est critique, la nôtre l’est aussi.

Si l’Ukraine venait à perdre cette guerre, les conséquences seraient immenses :

– la crédibilité de l’Europe serait gravement atteinte

– l’Union européenne, qui vit là sa première véritable crise existentielle depuis sa création, pourrait imploser

– le lien entre l’Amérique et l’Europe pourrait se rompre

Nous entrerions alors dans un monde d’inconnue, avec des conséquences considérables. Ce n’est donc pas seulement la situation ukrainienne qui est critique, c’est la situation européenne et celle de l’Occident.

L’avenir de la France et de l’Europe se joue aujourd’hui à Pokrov, à Koupiansk, à Zaporijia. Nous devons en être pleinement conscients. Il appartient donc à l’Europe, sans tergiverser, d’apporter à l’Ukraine toute l’aide possible pour que le front tienne.

L’armée ukrainienne est aujourd’hui la meilleure armée européenne. Elle constitue la première ligne de défense de l’Europe, la première ligne de défense de nos valeurs. Nous devons l’aider à tenir. Si cette armée venait à céder, si le front s’effondrait, si les forces russes parvenaient aux frontières polonaise et roumaine nous serions en réel danger et infiniment moins forts qu’aujourd’hui pour nous défendre. Oui, l’armée ukrainienne est en danger. Oui, la situation est critique. Et oui, nous devons tout faire pour qu’elle ne dégénère pas.

Alain Boinet

La résistance de l’Ukraine n’est pas seulement celle de ce pays, elle constitue aujourd’hui la meilleure défense des pays d’Europe et donc de la France. Mais, comme vous l’avez souligné, cette mobilisation reste peut-être insuffisante pour empêcher une victoire de la Russie, indépendamment de l’effort de guerre ukrainien lui-même, notamment en termes de nombre d’hommes. Dans ce contexte, comment faut-il comprendre la lettre d’intention signée par les présidents Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky pour l’achat de 100 avions rafales, après l’achat des avions Gripen suédois ?

Vincent Desportes

Aujourd’hui, l’Amérique n’aide plus du tout l’Ukraine. Notre grand désespoir, c’est d’avoir cru pendant 80 ans à une véritable communauté de valeurs et de pensée euro-atlantique. Nous comprenons aujourd’hui que nous avons vécu dans l’illusion, que cette communauté n’existe pas vraiment et que nous ne pouvons plus compter sur les États-Unis. C’est totalement nouveau et déstabilisant pour nous. Mais nous n’avons pas d’autre choix que de prendre la relève.

Revenons sur la qualité de l’armée ukrainienne. Elle est aujourd’hui la plus forte d’Europe parce qu’on apprend la guerre dans la guerre. Depuis très longtemps, aucune armée européenne n’a combattu dans un conflit de haute intensité, de type conventionnel. Nous ne savons plus vraiment comment faire, ce qui ne veut pas dire que nous n’apprendrions pas, nous apprendrions de la même manière que l’Ukraine a appris. Mais si demain un affrontement avec la Russie avait lieu, les armées européennes seraient confrontées à une armée russe qui s’est considérablement améliorée en presque quatre ans et qui maîtrise parfaitement l’usage des drones et la conduite des combats. Nous aurions alors un temps d’apprentissage très difficile, potentiellement meurtrier et qui pourrait se traduire par une défaite. On ne peut pas l’exclure. Avant d’atteindre le niveau opérationnel de l’Ukraine, des mois d’apprentissage seraient nécessaires et la Russie en profiterait. Il faut donc aider l’Ukraine puisque c’est l’intérêt de tout le monde, c’est l’intérêt de l’Occident et c’est notre intérêt en tant qu’Européens et Français.

Concernant les rafales, il faut comprendre qu’il s’agit d’une lettre d’intention et pas d’une commande ferme. Il faudra du temps avant qu’elle se transforme en contrat et ces avions n’arriveront pas sur le champ de bataille avant trois à cinq ans. Ce n’est donc pas cela qui changera la guerre aujourd’hui. Ce qui change la donne, ce sont les livraisons immédiates (bombes, obus d’artillerie, missiles antiaériens). Pour autant, les rafales ont un impact stratégique sur la guerre actuelle. Puisque c’est la première fois depuis le début du conflit que nous agissons de manière proactive et non en réaction. Nous faisons ainsi savoir à Poutine que nous sommes prêts à nous défendre pendant des années, ce qui est très important. Si l’Ukraine venait à perdre et que Poutine réfléchissait à un nouvel avantage qu’il pourrait tirer de cette nouvelle guerre, ce que les américains appellent le trade- off (compromis ndlr), nous lui envoyons un message clair :  il affronterait des armées européennes qui se réorganisent et se préparent sur le long terme. Cela ne garantit pas qu’il n’agisse pas, parce que rappelons-nous qu’il a lancé cette guerre malgré son irrationalité. Mais nous affichons une volonté de défense durable et  nous disons à Poutine nous ne céderons pas, nous ne subirons pas et nous nous défendrons.

Banque mondiale – Dépenses militaires de la France (2017-2023)

Alain Boinet 

Dans ce contexte, le budget de la défense en France a progressé de manière continue depuis 2017. Il était de 32,3 milliards d’euros en 2017, de 43,9 milliards en 2023, et devrait atteindre 67,4 milliards en 2030. Entre-temps, lors d’une réunion de l’OTAN sous la pression très forte du président Trump, nous nous sommes engagés collectivement à porter l’effort de défense à 5% du PIB, soit environ 125 milliards d’euros pour la France. Face au contexte politique et économique actuel, la question est de savoir si ces efforts budgétaires peuvent être réalisés face au risque de guerre que vous venez d’évoquer ?

Vincent Desportes

Nous sommes ici dans un rapport de moyen à fin. Quelle est la fin recherchée ? Est-ce de vivre à peu près comme aujourd’hui ou de faire en sorte que notre sécurité et celle de l’Europe soient assurées sur le long terme ? C’est la question du présent contre le futur.

Si nous ne trouvons pas aujourd’hui les moyens de nous défendre, nous n’aurons plus rien à défendre. Le chef d’état-major des armées le rappelait récemment devant les maires de France qu’il faudra faire un choix, un rééquilibrage entre le social et le régalien. Jusqu’ici, nous vivions dans un monde relativement confortable pour les Européens, où les impôts des Américains soutenaient notre défense et nos propres impôts finançaient un système social en expansion constante. Le besoin social est inextinguible et nous avons toujours été amenés à puiser dans le régalien pour y répondre. Aujourd’hui, il faut une véritable prise de conscience.

La France dépense actuellement environ 33 % de son PIB dans le social et 2 % pour le militaire. Il faudra rééquilibrer et à un moment donné il faudra peut-être choisir entre les pensions et les canons. Si les canons ne sont pas renforcés, il n’y aura plus de pensions à défendre. Cela exige un courage politique réel difficile à mobiliser aujourd’hui d’autant que nos autorités sont affaiblies. Ce que je regrette, c’est que la classe politique dans son ensemble ne prenne pas conscience du risque existentiel qui menace la France, l’Europe, et notre civilisation. Pour assurer notre sécurité, nous devons régler à la fois notre problème de dette, qui nous affaiblit quotidiennement, et notre problème de défense afin de porter notre défense là où elle doit aller.

Alain Boinet 

Juste avant cet entretien, nous avons appris l’existence d’un plan de paix américain en 28 points sur l’Ukraine, manifestement négocié avec la Russie, sans l’Ukraine ni les Européens, entre Steve Witkoff — représentant de Donald Trump — et Kirill Dmitriev — représentant de Vladimir Poutine. Qu’en pensez-vous ? Ce plan a-t-il une chance d’aboutir ? Et, dans cette hypothèse, tout risque de conflit serait-il écarté ?

Vincent Desportes 

Je pense que ce plan n’a pas été négocié. Ce plan représente exactement la volonté de la Russie, acceptée telle quelle par Steve Witkoff. À ce stade, nous ne savons d’ailleurs pas si ce document  qui a fuité, très probablement à l’initiative des Russes, a réellement l’accord des plus hautes autorités américaines. Ce plan s’inscrit dans ce que certains appellent « l’esprit d’Anchorage », c’est‑à‑dire le nom de la dernière rencontre entre Trump et Poutine. Mais, pour être clair, c’est un plan de capitulation en rase campagne. Il reprend point par point les objectifs stratégiques du président Poutine.

Il est important de rappeler qu’il n’a pas été discuté avec l’ensemble des parties prenantes. L’Ukraine n’y a pas été associée, alors qu’elle est évidemment la première concernée. L’Europe non plus. Cette absence disqualifie d’emblée ce document, il est totalement inacceptable et il ne sera pas accepté. D’ailleurs, je pense qu’il a été conçu pour ne pas être accepté. Parce que la Russie sait pertinemment que ni l’Ukraine, ni l’Europe n’accepteront un tel texte.

Elle y voit donc deux avantages. Pouvoir accuser l’Ukraine de “refuser la paix” devant le monde entier, en répétant un mensonge qu’elle diffuse déjà depuis des mois. Puis c’est aussi une justification de la poursuite de la guerre  puisque le plan sera rejeté et poursuivra ses opérations militaires. Ce plan ne rend donc pas la paix plus probable. Il est au contraire conçu pour prolonger la guerre. Poutine ne s’arrêtera que lorsque que son  tradeoff (compromis ndlr), lui indiquera qu’il a plus à perdre qu’à gagner. Or, aujourd’hui, il a intérêt à continuer. Il gagne. Il met l’Ukraine sous pression. Et l’Europe n’est pas encore prête à lui opposer une résistance. La Russie pousse donc son avantage, cherchant à déplacer le front le plus loin possible. Car, à la fin, une paix négociée se fait toujours sur la base de la ligne tenue par les armées au moment du cessez‑le‑feu.

Ce plan dit « de paix » est donc en réalité un plan de capitulation, dicté par les Russes, inacceptable pour Zelensky comme pour l’Europe, et destiné non pas à interrompre la guerre, mais à lui donner un nouveau prétexte pour se prolonger.

Le président Donald Trump accueille le président russe Vladimir Poutine à la base commune Elmendorf-Richardson, à Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025 – photo du ministère américain de la Défense prise par Benjamin Applebaum

Alain Boinet 

Notre entretien porte essentiellement sur l’Ukraine et ses conséquences pour la France et l’Europe, mais peut-on élargir la perspective géopolitique et envisager les risques au niveau international ? Quelle est votre lecture de la situation en Asie-Pacifique et en Afrique, notamment face aux mouvements djihadistes au Sahel ?

Vincent Desportes 

Nous vivons dans un monde où les distances et le temps sont relativisés. Tout ce qui se passe à Taïwan ou en Afrique a un impact chez nous. Nous sommes à un moment de rupture, qui marque la transition vers un monde radicalement différent de celui que nous avons connu depuis 1945.

L’ordre mondial établi après la Seconde Guerre mondiale avec ses grandes institutions (ONU, FMI, Banque mondiale, OTAN, Union européenne, CPI, OMC) est en train de s’effondrer. Ces institutions ont été créées par l’Occident à une époque où il dominait le monde mais ce moment occidental est terminé.

Aujourd’hui, nous ne détenons plus le monopole de la puissance, nous ne produisons plus la majorité de la richesse mondiale puisque 58 % de la richesse est désormais produite en Asie et nous n’avons plus la démographie qui avait permis les projets coloniaux. Le Sud global, et notamment les BRICS, possède désormais plus de puissance, de population et de production que l’Europe. Ce processus de désoccidentalisation remet en question le droit international et les régulations imposées par les anciennes puissances.

Les anciennes colonies refusent désormais les règles établies par l’ancien colonisateur. Le ressentiment envers les puissants se traduit par une volonté globale de contester les positions et les règles établies par l’Occident. Nous entrons dans un monde que nous n’avons jamais connu, dont nous ne sommes plus le centre et sur lequel nous ne pouvons plus dicter notre loi.

Le monde a évolué, mais nous ne voulions pas nous en rendre compte. Deux moments nous ont permis de réaliser ce changement : d’abord l’agression de la Russie le 24 février 2022, puis l’élection de Trump. Un moment encore plus marquant a été le 24 février 2025, lorsque les États-Unis se sont alliés à la Chine et à Cuba pour s’opposer à une résolution de l’ONU qui voulait déclarer l’agression de la Russie comme illégale.

S’agissant de l’Afrique :

Au tournant du XXᵉ siècle, lorsque les européens ont conquis le continent, l’Afrique comptait environ 158 millions d’habitants. Aujourd’hui, la population africaine est projetée à 2,5 milliards d’habitants en 2050 sans économie ni armée capable de répondre aux besoins et aux crises internes pour l’instant. La désoccidentalisation en Afrique s’est traduite par une réduction de la présence militaire française. Bamako et le Sahel illustrent cette réalité, les populations locales se tournent vers des milices privées comme Wagner, Africa Corps maintenant, et donc le djihadisme étouffe certaines régions. La France ne retournera probablement pas en force et les États-Unis ne s’impliquent pas non plus. C’est un problème majeur et complexe qu’aucune instance internationale ne peut saisir.

S’agissant de l’Asie :

La Chine exprime une volonté de revanche historique, liée aux traités inégaux (Les guerres de l’opium) imposés par l’Occident au XIXᵉ siècle. Les Chinois parlent du siècle de l’humiliation et il y a une volonté de revanche. Le président Xi Jinping vise à faire de la Chine la première puissance économique et militaire d’ici 2049, à l’occasion du centenaire de la prise de pouvoir par Mao. Mais son souhait de ne se réalisera sûrement pas à cause d’une baisse de natalité avec 1,09 d’enfant par femme.

La Chine poursuit une politique agressive avec une prédation maritime en mer de Chine sur les îlots philippins et des revendications sur Taïwan. D’autant que pour les États Unis le premier compétiteur est la Chine. Les budgets militaires chinois croissent rapidement, près de 10 % par an. Le risque de conflit en Asie, impliquant des puissances nucléaires, est réel. D’autres tensions comme celles entre l’Inde et le Pakistan renforcent ce risque.

Selon le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) il y avait une trentaine de conflits ouverts en l’an 2000 et nous sommes aujourd’hui à 130. Nous allons vers un monde qui n’a plus peur de la guerre, la guerre devient un outil normal de réalisation des ambitions politiques.

En somme, nous vivons dans un monde dangereux, caractérisé par deux grands foyers de conflit : les guerres internes en Afrique, qui peuvent se propager au continent au nord de l’Afrique. Et un risque de guerre en Chine

Les problèmes du monde sont aujourd’hui transnationaux (réchauffement climatique, migrations, pauvreté, accès aux ressources, nucléaire). De plus,  les anciennes instances de régulation mondiale, comme l’ONU, sont désormais impuissantes. Le retrait des États-Unis en tant que « gendarme du monde » marque un retour à l’isolationnisme, qui historiquement, a eu des conséquences catastrophiques comme après la Première Guerre mondiale qui a conduit à la deuxième guerre mondiale et à 60 millions de morts.

16e sommet des BRICS à Kazan, le 23 octobre 2024

Alain Boinet 

Le général de Gaulle a écrit : « La force morale d’un peuple, sa volonté de résister, de se battre pour sa liberté est ce qui garantit finalement la victoire. C’est dans l’adversité que se révèle la véritable grandeur d’une nation. » Pensez-vous que la population française ait aujourd’hui conscience des risques de guerres possibles en Europe et dans le monde ? Y a-t-il assez de force morale en France pour y faire face, pour défendre sa liberté, son indépendance, sa souveraineté ?

Vincent Desportes

Cette question essentielle a été remise en exergue par le chef d’état-major des Armées dans son dernier discours. D’abord sur la conscience. Je crois que les Français n’ont pas cette conscience du risque parce que les Français n’ont pas conscience qu’ils sont sortis du monde d’hier, où ils étaient protégés de la guerre. Ils n’ont pas conscience que nous sommes revenus dans la normalité historique, qui hélas faisait de la guerre un instrument de régulation du monde. C’est pour ça d’ailleurs qu’il est tout à fait important que, comme la ministre des Armées l’a fait, comme le chef d’état-major des armées (CEMA) vient de le faire, on essaie de faire prendre conscience au monde et aux Français de ce risque.

D’autant qu’aujourd’hui le pouvoir politique est affaibli. Les Français croient toujours que les Américains vont les défendre, parce que, à juste titre depuis 1949 ils sont présents. Mais le monde d’hier a disparu. Il est clair que les Américains ne resteront pas en Europe. Le vice-président américain l’a dit très clairement à la conférence de Munich au printemps dernier : « Vous ne pouvez pas croire que nous resterons éternellement en Europe pour vous défendre. » Donc ce sera à nous de nous défendre. Il faut que les Français prennent conscience que nos valeurs, notre démocratie, notre liberté ne sont pas une donnée et qu’un jour il faudra les défendre. Les Américains disent:  « Freedom is not free. » La liberté n’est pas gratuite.

Ma génération, même si elle n’a pas vécu la guerre, a encore une grande conscience de ce que peut être la guerre et les horreurs de la guerre parce que nous avons eu des membres de notre familles décédés durant les guerres mondiales. Les jeunes générations se sont désintéressées de la guerre parce qu’elles ont cru que la guerre était morte. Mais la guerre n’était morte que chez nous parce qu’on avait créé la paix positive en Europe. Parce que nous avions tellement souffert de la guerre, on avait inventé quelque chose mais c’était un rêve. Nous nous croyions un modèle mais nous n’étions qu’une exception que personne au monde n’a imitée et aujourd’hui cette exception-là est menacée. Donc effectivement, il faut que les Français prennent conscience de cette menace, s’ils veulent protéger leur exceptionnalité, notre civilisation, qui est l’humanisme.

Par ailleurs, la mondialisation qui a été voulue par les Américains et qui a d’abord profité à l’économie américaine, nous a à nous-mêmes profité à deux contrecoups. Le premier, c’est que quand on est « citoyen du monde », on n’est plus citoyen de la France, ou alors il est difficile d’être à la fois citoyen de la France et citoyen du monde. Une bonne partie de la jeunesse ne comprend pas ces problèmes-là, ne comprend pas cette vieille règle du monde énoncée par La Fontaine : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » 

Le deuxième phénomène, c’est que la mondialisation a eu comme contrecoup l’exacerbation des nationalismes. Les jeunes du monde mondialisé, ne comprenant plus où ils étaient, ne sachant plus à quelle appartenance se raccrocher. La conscience de la nécessité de la nation, qui est le lieu où l’on vit, a disparu. Ainsi il y a beaucoup à faire aujourd’hui si l’on veut que les Français aient ce courage d’aller défendre ce qui est important pour eux.

Eisenhower dit : « Ni la liberté ni la démocratie ne sont données. Il faut que, lorsqu’elles sont menacées, chaque génération ait le courage de se lever pour les défendre. ». Les générations actuelles devront défendre ce qu’elles ont longtemps cru comme une donnée éternelle du monde.

Alain Boinet 

Comment souhaitez-vous conclure ?

Vincent Desportes

Nous, Occidentaux, nous ne sommes pas supérieurs aux autres, mais nous existons dans un monde qui s’est amélioré petit à petit. On voit bien qu’il y a des choses que nous avons faites, nous Français, nous Européens et que nous rejetons aujourd’hui. Mais le propre de notre civilisation, et c’est en cela qu’elle est extraordinaire, c’est qu’elle est une civilisation critique. Nous sommes assez forts pour porter un regard critique sur ce que nous avons fait, non pas pour le rejeter, parce qu’on ne peut pas passer le passé au tribunal du monde mais pour comprendre que nous pouvons faire mieux. Et je trouve que notre civilisation occidentale est arrivée à un niveau exceptionnel d’humanisme. Mais il est en danger. Nous avons beaucoup à défendre et aussi à perdre si notre civilisation, qui s’est formée par les guerres, luttes et révolutions que nous rejetons aujourd’hui mais qui nous ont emmené dans le monde d’aujourd’hui avec nos valeurs. Ce monde nous devons le défendre et nous devons être fiers de ce que nous sommes et ce que nous avons construit.



Vincent Desportes :

Vincent Desportes est général de division (2S) de l’arme blindée où il a exercé des commandements dans des unités de combat et en états-majors.

Saint Cyrien, il collectionne les diplômes universitaires, notamment un DEA de sociologie et il est docteur en histoire.

Diplômé de l’United States Army War College il a été attaché militaire à l’ambassade de France aux Etats-Unis et il a commandé le Centre Interarmées de Défense.

Professeur à Sciences Po Paris et à HEC, il a publié de nombreux ouvrages dont « Entrer en stratégie » chez Robert Laffont en 2019 et « Devenez leader » chez Odile Jacob en 2023.

Vincent Desportes est reconnu pour sa réflexion stratégique, son indépendance d’esprit et d’opinion.


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