Que nous apprend l’Afghanistan ? Que la géopolitique n’est pas morte… !

Au mois d’Août les journalistes cherchent toujours des sujets pour meubler les colonnes de leurs journaux. La prise de Kaboul par les talibans le 15 août et le départ jugé forcément « chaotique » des américains ont immédiatement saturé les unes de tous les médias jusqu’au 31 août… Puis l’information en chassant une autre, le cyclone Ida qui a frappé la côte ouest américaine, et la rentrée politique de nos démocraties, avec des échéances électorales en perspective,  ont relégué l’actualité afghane au second plan, comme d’habitude…

Soyons honnêtes, personne ne s’est intéressé à l’Afghanistan ces derniers mois alors que les meilleurs praticiens de la zone n’ont cessé d’alerter sur l’imminence d’un effondrement de l’Etat afghan et d’un retour des talibans. Ces derniers étaient déterminés à reprendre le pouvoir après l’annonce par Trump, confirmée par Biden, et planifiée par le Pentagone du retrait des Américains de cette zone d’opération. Il suffisait de suivre leurs déclarations à partir de leurs bases arrière au Pakistan et au Qatar… Voire tout simplement d’écouter les humanitaires qui ont une longue pratique du terrain[1], ou d’avoir simplement de bonnes sources à Washington…Il est facile d’évoquer les défaillances des services de renseignements américains[2] mais qu’en est-il réellement de nos propres capacités d’anticipation stratégiques, notamment en Europe… nos chancelleries se repliant derrière « l’effet de surprise »… ?

Dans un premier temps l’analyse des flots d’informations catastrophistes sur la situation autour de l’aéroport de Kaboul, puis sur la physionomie du fonctionnement des talibans et désormais sur les confrontations entre factions afghanes nous ont ramené aux images en boucle et aux effets de sidération que nous avons connus il y a 20 ans suite aux attentats du 11 septembre 2001. Nous retrouvons les mêmes pathologies de comportement sur les champs de l’émotion, et encore plus sur ceux de l’expertise, avec la compétence en moins, l’omniprésence des réseaux sociaux et la puissance vectorielle de l’Internet en plus… Il est intéressant de noter que les talibans eux-mêmes ont su utiliser cette capacité de propagande pour dépolluer leur image et vendre l’idée d’une gouvernance « inclusive » qui laisse tous les bons connaisseurs de l’Afghanistan assez dubitatifs… Mais puisque nous sommes dans une période où tout le monde « prend les vessies pour des lanternes » pourquoi ne pas en user et en abuser si la crédulité remplace la lucidité et le sens du discernement…

Par ailleurs il ne s’agit pas du premier départ en catastrophe d’un théâtre d’opération pour l’Occident. C’est la destinée de tout corps expéditionnaire, un jour il faut partir… Quant aux Américains ce n’est pas non plus le premier pont aérien qu’ils mettent en œuvre. Il y eut Berlin avec là aussi une posture qui n’admettait pas la moindre pitié des soviétiques pour ceux qui voulaient rallier « le monde libre ». Il suffit de revoir les images de l’époque avec tous ces allemands de l’Est qui étaient abattus pour avoir osé franchir le mur en construction… Il y eu le pont aérien sur l’ex Yougoslavie avec Tito, celui sur Saïgon avec la victoire du Vietminh, etc. A priori les talibans ont été cette fois-ci plus intelligents afin de se garantir les sauf conduits diplomatiques indispensables en termes de reconnaissance et de financements internationaux… Pour autant un retrait politico-militaire d’une région ne signifie pas non plus la fin des Etats-Unis comme nous pouvons le lire dans certains éditos assez péremptoires. Mais l’histoire a la mémoire courte.

Quelle que soit l’issue politique de cette décision de quitter l’Afghanistan, (guerre la plus longue menée par les Etats-Unis et leurs coalitions) il est important de tirer les enseignements de ce dossier en matière géopolitique. Chaque crise est révélatrice à la fois des limites , des échecs, des renoncements des uns et des autres sur le plan stratégique, mais aussi de l’ouverture de nouveaux jeux de pouvoir sur le plan des relations internationales. C’est ce qu’il s’est passé, ne l’oublions pas lors de la crise de Cuba entre John F Kennedy et Nikita Khrouchtchev avec la mise en œuvre de la « guerre froide », qui a duré quasiment quatre décennies.  Joe Biden vient de faire la même chose, aux lendemains du départ de ses derniers Marines de Kaboul, avec l’annonce de l’alliance tripartite AUKUS[3] avec l’Australie et le Royaume-Uni afin de contrer l’expansionnisme chinois sur l’Indo-Pacifique. Pour ceux qui affirmaient que la géopolitique était une discipline morte[4], du fait des effets de la globalisation caractérisée par une uniformatisation des comportements et une normalisation des transactions mondiales, le tout soutenu par une virtualisation et une financiarisation de tous nos actes quotidiens, nous assistons avec cette actualité à un retour brutal des réalités sur le plan de la vie internationale. Certes, d’un côté des éleveurs de chèvres ont mis dehors la première puissance militaire mondiale[5]… mais prenons conscience que de l’autre côté le club des anglo-saxons vient de réaffirmer son contrôle absolu des principaux océans, en excluant du jeu les européens[6]… en particulier les Français… et sans préavis[7]

 

Quels enseignements?

1°) La géographie est incontournable et se pose comme arbitre de toutes les combinaisons stratégiques[8]. Tout le monde connait cette citation de Napoléon « Tout Etat fait la politique de sa géographie[9] » ainsi que celle de Robert D Kaplan « La géographie ne se discute pas , elle existe tout simplement[10]». L’oublier sous prétexte que nous pensons tout maitriser à partir des satellites et d’une digitalisation des espaces est une erreur. La suprématie de la technologie permet de combler momentanément l’asymétrie humaine en termes de contrôle physique du terrain. L’emploi des drones lors de l’évacuation de Kaboul pour répliquer aux attaques de Daesh le 27 aout en est une bonne illustration. S’ils s’avèrent performants, Ils ne sont pas pour autant suffisants. Ces capacités qui assurent indéniablement une suprématie momentanée sur le plan militaire ne peuvent prétendre dominer une telle géographie physique et humaine. Il en est de même pour la puissance de projection américaine et le niveau d’intrusion sur le plan informationnel de ses systèmes d’information. Cela leur permet d’être agile et réactif, et nous avons pu le constater avec cette opération d’exfiltration de 125 000 personnes en 15 jours. Pour autant la maitrise et le contrôle des vallées, des passes, dans un ensemble de haute montagne dominé par le massif de l’Hindukush[11] comme l’est l’Afghanistan se fait à pied ou à dos de mulet. Sous-estimer cette réalité et les contraintes de tenue du terrain dans la durée, que tous les montagnards connaissent bien, est une erreur majeure. La géographie constitue pour les relations internationales l’équivalent de ce qu’est l’infanterie au sein des armées, elle reste « la reine des batailles ». Les Pakistanais n’ont jamais négligé cette réalité puisque l’Afghanistan constitue pour eux une véritable forteresse imprenable, un espace vital du fait de sa configuration géographique, s’il fallait se replier pour faire face à une offensive indienne[12]. Quant aux Afghans ils font « la politique de leur géographie », vallée par vallée. Il suffit de relire Joseph Kessel, tout est déjà notifié dans « les cavaliers ». Cela peut nous sembler archaïque mais c’est la réalité du terrain qui s’impose.

2°) l’histoire est redoutable et se pose comme juge de toutes les aventures politico-militaires sur ce nœud stratégique. Tous les grands empires se sont fracassés sur ce carrefour civilisationnel. Il est d’usage de parler de l’Afghanistan comme étant le « cimetière des empires »[13]. Nos diplomates connaissent bien cette dimension incontournable du temps long, des traités signés entre les parties, des querelles de frontières et des rémanences de l’Histoire. Depuis Darius et Alexandre le Grand la plupart des voisins ou des grands empires qui ont convoité l’Afghanistan ont fini par mettre genou à terre et sont repartis. Gengis Khan y a perdu son fils préféré lors de ses conquêtes sur l’Asie centrale. Les Anglais, pourtant fins connaisseurs de la zone (il suffit de relire Rudyard Kipling ou Winston Churchill), ont fini, dans le contexte de la rivalité du « Grand Jeu [14]» entre le Royaume Uni et la Russie entre 1839 et 1880, par abandonner le pays après deux guerres Anglo-afghanes et le traité de Gandamak. Il en fut de même des Russes en 1989 après 10 ans de guerre. Aujourd’hui ce sont les Américains et l’OTAN qui procèdent aux mêmes manœuvres de retrait après 20 ans de guerre…

3°) La démographie est dimensionnante et se pose comme une variable discriminante dans l’étude de l’évolution des rapports de force. Quand les armées occidentales sont arrivées, la population était de l’ordre de 18 millions d’habitants. 20 ans après elle serait évaluée entre 38 et 40 millions dont 4 millions à Kaboul. Les projections pour 2025 font état d’une démographie qui serait de l’ordre de 50 millions… Nous sommes dans l’un des pays les plus pauvres de la planète. Actuellement 30% des habitants de Kaboul sont en dessous des niveaux de précarité en termes de malnutrition et d’accès à l’eau potable et 14 millions d’habitants sont confrontés à un risque de disette, si ce n’est de famine selon les Nations Unies… A peine 30% de la population est alphabétisée. Ces populations sont très éloignées de nos préoccupations en termes de droits de l’homme, de confort sanitaire et d’accès à l’éducation, qui sont celles des quelques élites qui ont fui le pays pour rejoindre nos havres de paix occidentaux. Il faut ajouter à ce tableau les effets de l’urbanisation chaotique sur un pays qui n’a connu que la guerre depuis les années 1970 et aucune véritable logique de sortie de crise et de construction d’un état moderne[15]… Il était de fait devenu impossible pour les États-Unis de continuer à tenir à bout de bras une telle dynamique, qui prévaut sur l’ensemble du sous-continent indien et de l’Asie centrale, avec leurs modèles de gouvernance et de développement, les effets pervers de la misère l’emportant sur les vertus de la démocratie[16].

4°) L’étude de la complexité des jeux d’acteurs et des composantes tribales est déterminante pour bien comprendre le niveau de fractalisation des rapports de force sur le terrain et l’impossibilité de rallier ces populations aux dogmes de la démocratie et aux concepts « Etat-Nation » quand tout est du ressort du tribal et du religieux, les talibans incarnant les deux[17]. Ce pays est un nœud civilisationnel avec une mosaïque de groupes ethniques[18] . La langue est également une question d’importance puisque le dari, le pachto, le turc et 30 langues vernaculaires cohabitent en Afghanistan. Même si le dari et le pachto sont les langues officielles de l’État, il faut aussi composer avec les langues d’origine turc, comme le baloutchi, le pashai, le nuristani et le pamiri, dans les régions où la majorité de la population les emploie. Dans ce patchwork l’appartenance religieuse est déterminante: 80 % des Afghans sont musulmans sunnites contre 19 % de chiites, principalement Hazara. N’oublions pas à ce titre que les américains sont un peuple religieux[19] et que s’ils ont toujours combattu sans ambiguïté les dogmatismes (nazisme, communisme, djihadisme) , ce qui est dans leur ADN de migrants réformistes fuyant les idéologies destructrices de tous les continents, ils ont en revanche toujours « dealé » avec les pouvoirs religieux (cf. les wahhabites lors de l’accord du Quincy, le FIS en Algérie , les frères musulmans pendant les printemps arabes …). Il était de fait naturel qu’ils négocient leur départ avec les talibans et que les européens, encore plus les Français, soient une fois de plus surpris par cette posture.

 

Quels impacts et enjeux ?

 

1°) Le temps long face à l’instantané gagne toujours sur le plan stratégique. Certes les Américains ont fait la démonstration de leur fulgurance sur le plan tactique et ils ont indéniablement gagné des batailles au cours de ces deux décennies (dont celle de l’élimination de Ben Laden et de la destruction de la hiérarchie d’Al Qu’aida) mais ont-ils véritablement gagné la guerre[20] ? Le souhaitaient-ils vraiment ? N’était-ce pas juste une stratégie momentanée de « containment » en occupant cet « état tampon » pour empêcher Russes, Chinois et Turcs d’avoir un accès aux mers chaudes. Les impératifs politiques ne sont pas les mêmes pour les Talibans et pour Biden. Les modes de représentation des enjeux sont de l’ordre de l’intemporel pour les uns, avec l’instrumentalisation des références de l’Islam[21] et de la charia, alors que pour les autres elles sont de l’ordre de l’opportunité et de la profitabilité. Lorsque Biden, comme la plupart de ses alliés[22], essaye de répondre à son électorat, fatigué de ces guerres lointaines et beaucoup plus préoccupé par son pouvoir d’achat, il est évident qu’il n’a pas les mêmes ressorts pour contrôler ce pays compliqué que les talibans qui partent du principe qu’ils sont « chez eux » et là pour des siècles. « Vous avez le journal de 20h , et nous avons tout le temps !».

2°) Les déterminations stratégiques sont toujours supérieures aux jeux tactiques. Jusqu’à présent les anglo-saxons ont tenu ce nœud pendant quasiment deux siècles. Le fameux pivot du « Heartland » pour les géopoliticiens[23].  Désormais nous assistons à une bascule du contrôle de la zone entre les trois grands protagonistes qui s’imposent dans les relations internationales du fait de leurs prétentions hégémoniques et néo impériales. Les spécialistes parlent du retour des « puissances centrales » avec la réémergence d’une « Sainte Russie » derrière Vladimir Poutine, d’une Turquie « néo ottomane » avec Erdogan et d’un nouvel « empire du milieu» avec Xi Jinping. Ces trois pays ont immédiatement engagé des pourparlers avec les talibans, les plus engageants semblant être les Chinois qui n’ont pas attendu le départ des Américains pour proposer aux représentants du pouvoir à Kaboul une manne financière conséquente, mais aussi de l’armement contre une neutralisation de toutes actions déstabilisatrices des réseaux islamiques Ouighours, la maitrise des terres rares et comme pour le Pakistan un accès privilégié aux ports en eaux profondes sur l’Océan Indien[24]. La chute de Kaboul représente pour Pékin la 3ème étape de sa stratégie post Covid. Après avoir contribué à paralyser l’Occident avec cette urgence sanitaire, dont nous ne connaissons toujours pas la cause zéro[25]… , confusion bien entretenue par ses « loups combattants »[26] , la Chine poursuit son emprise sur le continent asiatique et eurasien pour son projet de route de la soie en termes de débouchés notamment sur l’Océan Indien. En l’espace d’un an Pékin s’est assuré d’abord fermement le contrôle de Hong-Kong, puis discrètement des facilités portuaires et énergétiques du Myanmar avec la destitution de Ang sun Sing par l‘armée, et désormais de la route du Pakistan et du Baloutchistan avec le départ des américains de la région[27]. Les Russes et les Turcs ne sont pas inopérants en termes d’intentions stratégiques. Vladimir Poutine n’a cessé d’être présents ces dernières années avec les conférences sur Astana pour proposer une sortie de crise sur le nœud syriaque et continue actuellement avec des sommets avec ses voisins des pays d’Asie centrale. Il en est de même pour les Turcs avec leur grand projet d’union transfrontalière des peuples turcophones. Dans ce tour d’horizon, il ne faut pas oublier les Iraniens qui, de par leur zone d’influence contrôlent indirectement une partie de l’Afghanistan, notamment le couloir d’Hérat, avec des populations qui sont majoritairement de confession chiites, et pas forcément des amis des talibans[28] (cf. le commerce de l’opium).

 

3°) Les ruptures stratégiques en cours peuvent expliquer et justifier les décisions cyniques et des repositionnements forcément chaotiques. L’affaire du Covid , avec comme conséquence l’éviction de l’administration Trump dans le jeu électoral américain, ne peut qu’accélérer un redéploiement des postures stratégiques de l’oncle Sam sur l’Indo-Pacifique. Ce nouveau concept était déjà dans les cartons du « deep state » à Washington et au sein des alliances bien avant l’arrivée de Joe Biden[29]. Mais la vitesse de progression de la Chine oblige une reconfiguration géostratégique immédiate et accélérée. Les Australiens ainsi que les Taiwanais n’ont cessé depuis un an d’alerter les Américains sur les intentions de Xi Jinping en mer de Chine et sur le Pacifique sud. Les Américains sont très doués pour ce type d’exercice et imposer au monde un « nouveau jeu » pour reprendre les termes de Mac Namara lors de la crise de Cuba[30]. Il n’est pas certain que les Russes, Turcs et Chinois soient dans une équation aussi favorable qu’il n’y parait en redevenant les primo-intervenants à la place des occidentaux sur une région compliquée qui a été le fossoyeur de tous les empires. Ils peuvent s’épuiser et se fixer collectivement sur ce carrefour, pendant que les anglo-saxons retrouvent leur agilité et mobilité aéronavales le long des littoraux de l’Océan Indien[31], tout en libérant des capacités pour faire face à des enjeux stratégiques sur la mer de Chine et le Pacifique (cf. Taïwan et ses supra conducteurs[32] qui sont beaucoup plus sensibles pour le complexe militaro industriel américain que l’Afghanistan… ).

 

Quelles conséquences ?

 

Il nous faut en premier lieu méditer cette phrase de Gengis Khan « ce pays est fait pour le traverser , pas pour y rester ! » . Pour l’instant les occidentaux en partent et la géopolitique a encore de belles années devant elle …  Les Américains n’ont fait que fixer leurs adversaires pendant plusieurs décennies, d’abord indirectement en soutenant les « moudjahidines » (parmi lesquels figuraient Ben Laden et la plupart des combattants que nous avons tous formés avec l’aide des saoudiens et qui ont préfiguré Al Qu’aida). Tout le monde a oublié que ce sont ces guerriers qui ont mis à genou l’armée soviétique… Pourtant dans leur repli les Russes nous avait prévenu que cette arme se retournerait contre nous[33]… Qu’importe, les occidentaux ont fait ce qu’il leur semblait nécessaire dans un contexte stratégique où il fallait bloquer l’accès aux mers chaudes et contrôler les approvisionnements énergétiques de l’Occident. Après, avec les attentats du 11 septembre nous sommes entrés dans la rhétorique de la « guerre juste » et de la « lutte antiterroriste » avec toutes les limites que l’on peut désormais accorder à ces concepts qui ont débouché sur de gigantesques faillites stratégiques. Il suffit de contempler les champs de ruines que sont devenus le Moyen Orient, la Lybie et désormais l’Afghanistan. Chaque fois c’est le même processus avec l’effondrement d’un Etat corrompu, la dilution d’une armée « Potemkine », l’abandon de stocks d’armes considérables qui alimentent toutes les radicalisations tribales ou ethniques selon les régions.

Il ressort de cette prise de recul une grande question : Que valent tous les concepts qui ont été développés dans nos cénacles occidentaux ces dernières années autour de ces champs de bataille? Il y a celui de la diplomatie humanitaire[34] au sein des plates-formes de concertation entre les organisations non gouvernementales et les diplomates. Il y a les doctrines civilo-militaires[35] au sein des coalitions politico-militaires. Il y a les dispositifs financiers avec tous les programmes de l’ONU, de l’Union européenne qui déversent la plupart du temps à fonds perdus des milliards de dollars sur ces pays sans qu’il n’y ait un véritable contrôle de l’utilisation de ces fonds à cause de la corruption endémique des dirigeants… Que dire des idéologies portées par l’administration américaine[36], et souvent relayées benoitement par les européens, du « State building » pour exporter la démocratie dans des pays où la réalité quotidienne est d’avoir d’abord l’accès à l’eau potable, à quelques médicaments et à un minimum de survie sur le plan sécuritaire[37]…  Enfin que penser de tous nos débats sur les droits de l’homme , et notamment pour l’Afghanistan, sur les droits de la femme, quand on connait les préceptes de l’islam fondamentaliste incarné par les talibans, qui sont rappelons-le d’abord des « théologiens » avant d’être des guerriers, les deux étant intimement et intrinsèquement liés dans l’islam.  Comme ils le disent eux-mêmes « Le Coran dans une main et la Kalachnikov dans l’autre »… Seul l’avenir nous dira s’ils auront été à la hauteur des défis qui sont devant eux en termes de gouvernance (Cf les frères musulmans en Egypte…).

Cette actualité, plutôt que de verser dans le voyeurisme malsain ou dans des débats de bobos indécents qui ne sont jamais allés sur place, devrait nous inciter à réfléchir sur le fond sur l’avenir de nos postures géostratégiques. Cet épisode ne fait que confirmer et révéler le redéploiement des Américains sur leurs intérêts fondamentaux maritimes et spatiaux. Ces deux dimensions leur permettent d’avoir une maitrise absolue au niveau mondial des systèmes d’information et des cyber stratégies. Il suffit d’observer le poids des GAFAM lors du pilotage de la crise Covid au sein des pays de l’hémisphère nord pour en mesurer l’emprise sur les plans économiques et technologiques au niveau mondial. Quoi que l’on dise ils restent pour le moment la première puissance mondiale sur le plan militaire. De fait pour maintenir leur leadership ils doivent affirmer et expliciter ce nouveau jeu sur l’Indopacifique en l’imposant dorénavant comme nouveau pivot géostratégique. L’objectif recherché est de couper l’herbe sous les pieds du chinois avec sa stratégie des « routes de la soie » et du « collier de perle » en mettant l’Inde, l’Afrique et l’Austrasie au centre des grands rapports de force[38] . C’est dans cette perspective qu’il faut analyser et comprendre les redéploiements en cours de ces deux coalitions majeures que sont l’OTAN sur le flanc nord-ouest (Atlantique nord, Méditerranée, Pacifique nord ) et le QUAD (Océan Indien, Mer de Chine et Pacifique sud) sur le flanc Sud-est de la zone[39]. Rappelons que le sous-continent indien et le continent africain constitueront à eux seuls la moitié de la population mondiale à l’horizon 2050 et que l’Austrasie détient des matières premières stratégiques particulièrement convoitées par la Chine (cf. les dossiers Vanuatu et Nouvelle Calédonie pour la France …)

Cet épisode révèle aussi le vrai visage des adversaires/concurrents des occidentaux, notamment de la Chine qui sort à priori renforcée, mais pas forcément vainqueur, de ce repli tactique US. Tous sont dans la realpolitik, l’opportunisme et le pragmatisme avec les nouveaux maitres de Kaboul, chacun avec ses logiques d’intérêts. Le monde de demain n’est pas à priori un monde de « bisounours », pour reprendre une expression favorite d’Hubert Védrine. Vu les stocks d’armes abandonnés sur tous les champs de bataille le monde post terroriste risque d’être celui de la « terreur de masse ». Aucun des acteurs présents sur ces zones chaotiques ne versent dans le pacifisme et tous sont marqués par un niveau de violence extrême ; Et ne nous berçons pas de fausses illusions ceux qui vont nous remplacer que ce soit en Afghanistan, ou demain au Sahel, ne sont pas des chantres de la paix. La Chine est caractérisée par une violence idéologique incarnée par Xi Jinping et l’APL qui n’avancent plus masqués. Il en est de même pour la Russie qui est caractérisée par une violence d’Etat incarnée par Poutine et ses services de sécurité (voire l’armée et ses réseaux de mercenaires depuis leurs succès en Syrie), Quant à la Turquie, plus personne ne peut sous-estimer la violence politico-religieuse incarnée par Erdogan et l’AKP avec les réseaux des frères musulmans. Chacun dans son registre est dans une « violence juste », là où hier nous parlions de « guerre juste »[40]… Il faut relire Annah Arendt, nous n’avons finalement guère progressé depuis 75 ans…

Dans ces jeux perturbés sur le plan régional , les seuls à assurer le rôle de joker sont les Israéliens et les Iraniens avec la question du nucléaire qui est centrale. L’accord tripartite AUKA ne peut que se comprendre à cette échelle en termes d’espace-temps face à des protagonistes qui ne sont pas tous dans les mêmes rationalités sur l’ensemble de la zone (cette question éminemment stratégique ne relève pas uniquement de « l’amitié franco-américaine » ou d’une « trahison contractuelle » pour reprendre la sémantique utilisée lors de la crise de la vente des sous-marins français à l’Australie…elle est beaucoup plus systémique et globale en termes géopolitique)

Les seuls à assurer le rôle de perturbateur sur le plan sécuritaire et de poil à gratter restent encore l’Arabie saoudite et surtout le Qatar , base arrière du djihadisme sunnite que l’on a trop tendance à oublier actuellement dans les analyses. Rappelons que certains dirigeants talibans qui sont revenus à Kaboul dans de rutilants 4/4 étaient tous hébergés au Qatar… et que les réseaux Daesh et Al Qu’aida sévissent toujours…

Dans ces jeux stratégiques, l’Europe apparait un peu plus pathétique et disqualifiée. Autoneutralisée entre ses préoccupations sanitaires de peuples vieillissants et indolents et ses cercles « éclairés » gémissants sur les risques migratoires ou climatiques, elle reste pétrifiée par ses peurs et se révèle encore plus divisée autour de cette actualité géostratégique. Elle montre surtout une incapacité chronique et préoccupante à se projeter en termes d’anticipation stratégique. L’Europe donne de plus en plus l’impression d’être devenue une petite province du monde…Pendant ce temps les empires renaissants manœuvrent… L’histoire est un perpétuel recommencement. L’important est de savoir qui a l’initiative et pour quel objectif. Avec le départ de Kaboul nous sortons du tactique, du « containment », et nous entrons avec ce concept de l’Indopacifique dans le stratégique, le mouvement, avec des enjeux d’une toute autre dimension sur les plans civilisationnels. Le Covid ne constitue finalement que l’apéritif de ce nouveau « Grand Jeu »[41].

Ceux qui sont dans l’anticipation stratégique seront les gagnants des prochains rendez-vous de l’histoire. Quels seront-ils ? Le crash financier pressenti par les experts avec les signaux faibles des défaillances de l’immobilier et des banques chinoises, ainsi que la crise des dettes abyssales accumulées avec le Covid[42] pourraient rebattre sérieusement les cartes et radicaliser un peu plus les jeux d’acteurs… A priori, quoi que l’on dise les Américains ne donnent pas l’impression d’avoir perdu la main, même s’ils viennent d’être malmenés par les Chinois. En revanche, ce n’est pas le cas des européens qui sont de plus en plus dominés et impuissants. Quant à la géopolitique, elle a encore de beaux jours devant elle… ne serait-ce que pour essayer d’anticiper le coup d’après et surtout repérer les prochains cygnes noirs !

Xavier Guilhou -28 sept 2021

Source carte : https://www.senat.fr/rap/r16-222/r16-222_mono.html

Rapport du Sénat 14 déc. 2016 – « Australie : quelle place pour la France dans le Nouveau monde ? »


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[1] Cf les remarquables analyses faites par Alain Boinet sur son site Défis Humanitaires – A lire entre autres son dernier éditorial publiée le 30 aout 2021. L’Afghanistan des Talibans et nous – Défis Humanitaires (defishumanitaires.com)

[2] Cf. Adrien Jaulmes Le Figaro 15 aout 2021 « Afghanistan: la faillite colossale du renseignement américain » Afghanistan: la faillite colossale du renseignement américain (lefigaro.fr)

[3] Cf. IRIS – interview de de Barthelemy Courmont – 22 septembre 2021 « Partenariat AUKUS : basculement des relations stratégiques dans la région ? »  https://www.iris-france.org/160641-partenariat-aukus-basculement-des-relations-strategiques-dans-la-region/

[4] Cf. Bertrand Badie – interview de Jean-Dominique Merchet dans l’Opinion du 22 novembre 2020 : « Il faut en finir avec la géopolitique et penser le monde à l’échelle des sociétés ».  https://www.lopinion.fr/edition/international/bertrand-badie-il-faut-en-finir-geopolitique-penser-monde-a-l-echelle-229324

[5] Revue Conflits – 18 août 2021 « Afghanistan : l’OTAN vaincu par des éleveurs de chèvres »  https://www.revueconflits.com/pepe-escobar-asia-times-afghanistan/

[6] Cf. Claude Leblanc – L’Opinion du 24 septembre 2021 « Indo-Pacifique : Comment Biden impose sa loi » Indo-Pacifique: comment Biden impose sa loi – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[7] Cf. Georges Nurdin Capital 27 sept 2021 « Derrière la crise des sous-marins, le bras de fer Australie-Chine-Etats-Unis dans le Pacifique » Derrière la crise des sous-marins, le bras de fer Australie – Chine – Etats-Unis dans le Pacifique – Capital.fr

[8] Cf. Fabrice Balanche – Le Figaro 19 aout 2021 « l’Afghanistan est l’archétype de la revanche de la géographie » Fabrice Balanche : «L’Afghanistan est l’archétype de la revanche de la géographie» (lefigaro.fr)

[9] Cf. Napoléon 1er, Correspondance militaire – Plon

[10] Cf Jean François Fiorina – ESC Grenoble 3 juillet 2014 « la revanche de la géographie »  http://notes-geopolitiques.com/wp-content/uploads/2014/07/CLES138.pdf

[11] Plus de 100 sommets dépassent les 6000 mètres – https://fr.wikipedia.org/wiki/Afghanistan

[12] Cf. Interview de Gérard Chaliand – l’Opinion 24 aout 2021 : “l’Afghanistan est une débâcle américaine et une victoire pakistanaise et chinoise »  Gérard Chaliand: «L’Afghanistan est une débâcle américaine et une victoire pakistanaise et chinoise» – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[13] Cf. Raoul Delcorde – Diploweb 21 juillet 2021 « Quelle lecture de l’Afghanistan ? » Quelle lecture géopolitique de l’Afghanistan ? Amb. hon. R. DELCORDE (diploweb.com)

[14] Cf. la série d’émission de Xavier Mauduit sur France Culture « Le Grand jeu, l’Afghanistan au cœur des convoitises » https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-l-histoire/le-cours-de-l-histoire-emission-du-mercredi-01-septembre-2021

[15] Cf. Jean Pierre Robin – Le Figaro 7 septe 2021 « l’Afghanistan a-t ’il doublé sa population en 25 ans ? »  https://www.lefigaro.fr/economie/l-afghanistan-a-t-il-double-sa-population-en-25-ans-20210907

[16] Cf. les études de URD :  https://www.urd.org/fr/page-de-recherche/?search=AFGHANISTAN&zone_geo=afghanistan

[17] Cf A lire et visionner pour bien comprendre la société afghane les ouvrages, interviews et reportages

D’Olivier Roy : https://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Roy

De Christophe de Ponfily : https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_de_Ponfilly

[18] 42 % de Pachtoune, 27 % Tadjik, 9 % Hazara, 9 % Uzbek, 4 % Aimak, 3 % Turkmen, 2 % Balouche, 4 % autres

[19] Cf. Charles Cogan – Edition Jacob Duvernet 2008  « La République de Dieu – regards d’un américain sur les Etats-Unis et l’Islam »

[20] Cf Gilles Sengès – l’Opinion 10 septembre 2021 « Afghanistan : les regrets de Robert Gates – ex ministre de la Défense de Georges W Bush et Barack Obama » Afghanistan: les regrets de Robert Gates, ex-ministre de la Défense de George W. Bush et Barack Obama – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[21] Cf. la composante « Badri 313 » des forces spéciales des talibans, en référence à la bataille de Badr en 623 https://www.arabnews.fr/node/134191/international

[22] Cf. Tribune libre de Philippe Juvin – l’Opinion 20 aout 2021 « Afghanistan : A quoi ont vraiment servi les morts d’Uzbin ? » «Afghanistan: A quoi ont vraiment servi les morts d’Uzbin?». La tribune de Philippe Juvin – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[23] Cf Yves Lacoste – revue Hérodote 2013 « le pivot géographique de l’histoire » : une lecture critique https://www.cairn.info/revue-herodote-2012-3-page-139.htm

[24] Cf Claude Leblanc L’Opinion 1 sept 2021 « Doucement mais surement la Chine construit sa muraille d’acier » Doucement mais sûrement, la Chine construit sa «Grande muraille d’acier» – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[25] Cf. le rapport de l’IRSEM sur les opérations d’influence chinoises par Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer – sept 2021 IRSEM 2021 – Les Opérations d’influence chinoises 144dpi.pdf – Google Drive

[26] Cf Geostrategia 12 mai 2021 « Diplomatie chinoise : de l’esprit combattant au loup guerrier » https://www.geostrategia.fr/diplomatie-chinoise-esprit-combattant-loup-guerrier/

[27] Cf Tom Miller – revue Conflits « le dilemme afghan de la Chine » Le dilemme afghan de la Chine | Conflits (revueconflits.com) et Armelle Bohineust Le Figaro – 25 aout 2021 « La Chine fera tout pour mettre la main sur les minéraux stratégiques de l’Afghanistan » https://www.lefigaro.fr/vox/monde/la-chine-fera-tout-pour-mettre-la-main-sur-les-mineraux-strategiques-de-l-afghanistan-20210825

[28] Cf. Stéphanie Khouri – l’Orient. Le jour 18 aout 2021 « Pour l’Iran, les Talibans sont un moindre mal » https://www.courrierinternational.com/article/analyse-pour-liran-les-talibans-sont-un-moindre-mal

[29] Cf l’analyse de Jean Baptiste Noé – Institut des Libertés 24 sept 2021 « Sous-marins en Australie : réalité de la guerre économique » Sous-marins en Australie : réalité de la guerre économique | Institut Des Libertés (institutdeslibertes.org)

[30] Cf.  https://www.lhistoire.fr/la-crise-de-cuba

[31] Cf. Interview de Frederic Ancel par Eugénie Boilait – Le Figaro 18 aout 2021 https://www.lefigaro.fr/vox/monde/humiliation-des-etats-unis-en-afghanistan-les-americains-ne-remettront-pas-en-question-leur-redeploiement-vers-l-indopacifique-20210818

[32] Cf revue Conflits 14 sept 2021 « comparatif des cyber puissances : Etats-Unis , Chine, Russie  » https://www.revueconflits.com/comparatif-cyberpuissances/

[33] Claude Leblanc – l’Opinion 31 aout 2021 « Afghanistan : Poutine qui rit, Biden qui pleure » Afghanistan- Poutine qui rit Biden qui pleure.pdf

[34] Cf Michel Veuthey – Diploweb 2 octobre 2011 – « Préserver les chances de la diplomatie humanitaire au moment où elle est la plus nécessaire » https://www.diploweb.com/Diplomatie-humanitaire.html

[35] Cf Xavier Guilhou – Diploweb 28 juillet 2011 – « Devoir de protéger : pourquoi le repenser ?»  https://www.diploweb.com/Devoir-de-proteger-pourquoi-le.html  . Bulletin d’Etudes de la marine n°3 8 juin 2007 – « Sortie de crise et coopération civilo-militaire » https://www.xavierguilhou.com/2007/06/01/sortie-de-crise-et-cooperation-civilo-militaire-revolution-ou-regression-dans-les-affaires-militaires/

[36] Cf. Michel Goya : Le Figaro 16 aout 2021 « Afghanistan , les racines du fiasco américain » Michel Goya: «Afghanistan, les racines du fiasco américain» (lefigaro.fr)

[37] Cf Renaud Girard – Le Figaro 16 aout 2021 « L’Europe paiera l’inconséquence des Etats-Unis en Afghanistan » Renaud Girard: «L’Europe paiera l’inconséquence des États-Unis en Afghanistan» (lefigaro.fr)

[38] Cf Claude Leblanc – l’Opinion 31 aout 2021 « Afghanistan : Le nouveau choc Inde Chine » Afghanistan: le nouveau choc Inde-Chine – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[39] Voir l’excellent numéro réalisé par la revue Conflits sur l’Indo-Pacifique (n° 27 – mai-juin 20é0 ) https://www.youtube.com/watch?v=HBoBxkZyes8  et le grand dossier réalisé par la revue Diplomatie (n° 53 – oct.-nov. 2019).

[40] Cf. les analyses d’Alexandra de Hoop Scheffer – directrice du German Marshall Fund of the United States https://www.gmfus.org/news/withdrawal-afghanistan-does-not-mean-war-over-united-states

[41] Diploweb – « Dossier géopolitique et stratégique : les effets du Covid 19 » – 25 nov. 2020  https://www.diploweb.com/Dossier-geopolitique-et-strategique-Les-effets-du-coronavirus-COVID-19.html

[42] « Selon l’Institute of International Finance de Washington l’endettement global mondial (public et privé) aurait atteint un niveau record de 296 000 milliards de dollars à fin juin 2021, comparé à 270 900 milliards de dollars un an plus tôt, avec une répartition par quart à peu près égalitaire entre la dette des Etats, des entreprises non financières, du secteur financier, et des ménages. Ce montant représente 353 % du PIB mondial, en hausse de près de 10 % par rapport à la période pré- pandémie où il était de 333 % » l’Opinion 30 sept 2021 . «Le niveau d’endettement mondial est-il inquiétant?» – la chronique de Bertrand Jacquillat – Economie | L’Opinion (lopinion.fr)

Comment l’approche « One Health » peut contribuer à changer l’humanitaire ?

Marché en Chine. ©Simon Law

Dr. Rafael Ruiz de Castañeda est chercheur et enseignant à la Faculté de médecine de l’Université de Genève, dans le département de médecine tropicale et humanitaire, et à l’Institut de Santé Globale. Il codirige, avec Dr. Isabelle Bolon, une unité interdisciplinaire qui, au travers d’une approche « One Health », abordent des problématiques de santé publique et globale.

Pour Défis Humanitaires, il nous présente sa vision de ce qu’est – ou devrait être – le One Health, et nous partage les difficultés et les solutions pour mieux intégrer cette approche dans les contextes humanitaires.


Madeleine Trentesaux : Rafael Ruiz de Castañeda, nous allons commencer par un effort de définition sur ce qu’est le One Health. Il est communément considéré que l’approche One Health repose sur l’interdépendance entre les santés humaine, animale et environnementale. Pour votre part, vous en avez une définition qui va quelque peu au-delà. Quelle est-elle ?

Rafael Ruiz de Castañeda : Le travail de définition est important, mais avant de m’y lancer, j’aimerais en souligner ses limites. Définir les termes et les notions implique souvent de les séparer et d’en marquer les limites. Or la création de silo va à l’encontre des principes même du One Health.

Le One Health n’est pas une discipline mais bien une approche en santé publique et en santé globale qui se construit sur le fait qu’il existe une interdépendance entre la santé humaine, animale et environnementale. Sa valeur ajoutée se trouve dans la collaboration entre les disciplines et entre les secteurs et dans sa capacité à intégrer les communautés affectées par les problématiques de santé publique.

C’est justement là, lorsque vous ajoutez que le One Health est intersectoral, que vous marquez une spécificité de cette approche.

Oui, le One Health est définitivement interdisciplinaire d’un point de vue académique, mais il se doit aussi d’impliquer différents secteurs. Il doit mêler le milieu académique, à celui des organisations internationales, des acteurs humanitaires, etc., et, surtout, il doit intégrer les communautés humaines. Ce sont les communautés affectées qui savent identifier les problématiques se situant à l’interface homme-animal-environnement et qui, souvent, en savent beaucoup questions.

La force de l’approche One Health est de trouver les bons acteurs et les bonnes disciplines pour répondre au problème identifié. Ce n’est pas forcément une approche qui peut être appliquée à tous les problèmes, mais elle présente un intérêt tout particulier pour ceux se situant à la croisée entre les santés humaine, animale et environnementale.

Éleveur à Kabo, RCA – 2015, ©Vincent Tremeau

On retiendra donc que le One Health est une approche qui se doit d’être interdisciplinaire et intersectorale. On entend aussi parler d’autres concepts tel que le Planetary Health. Quelle est la différence entre ce concept et celui de One Health ? Quelle valeur ajoutée présente la cohabitation de ces deux concepts ?

Chacune de ces approches a une histoire spécifique et implique des acteurs et des écoles de pensées différents. Ces concepts sont plus ou moins axés sur la santé humaine, animale ou sur l’environnement.

Document stratégique de l’Alliance Tripartite, 2017, accessible ici

Le One Health est plus ancien que le Planetary Health. Il trouve ses origines dans le concept de « One Medicine » mis en avant dans les années 60 par Prof. Calvin Schwabe. La notion de One Health s’impose suite à l’augmentation du nombre d’épidémies de maladies infectieuses émergentes d’origine animale au cours des dernières décennies, telles que le SIDA, le SRAS, Ebola ou les grippes animales.

Depuis le milieu des années 2000, trois grandes organisations internationales portent ce combat : l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). On appelle ce triptyque l’Alliance Tripartite.

Plus récemment, la notion de Planetary Health voit le jour grâce à une publication du journal The Lancet en 2014. Elle s’intéresse aux processus de perturbations de l’environnement à l’échelle planétaire qui ont un impact sur la santé humaine. Par exemple, la perte de la biodiversité, la déforestation, le changement climatique et leurs conséquences sur la santé humaine.

Ces différences sont valables et existent bel et bien dans l’environnement actuel. Mais, encore une fois, je voudrais mettre en avant l’importance de la collaboration et non de la création de nouveaux silos. Il faut savoir identifier et comprendre les problèmes et besoins pour trouver les bonnes personnes et entités avec qui collaborer afin de trouver une solution opérationnelle.

On voit bien l’intérêt, notamment académique, de cette approche qui permet un décloisonnement entre les santés humaine, animale et environnementale. C’est aussi un concept qui a gagné en popularité, mais dont la mise en œuvre n’est pas évidente. Cela se fait-il au risque de devenir un « concept vitrine » ? Quelle est son intégration dans les politiques à l’échelle internationale, nationale et locale ?

C’est une bonne question car, effectivement, l’approche One Health peut être difficile à opérationnaliser. Pour ce qui est de l’échelon international, le concept est porté par l’Alliance Tripartite, dont nous avons déjà fait mention.

A l’échelle nationale, la difficulté d’adopter une approche One Health tient au fait que nous avons créé et organisé nos sociétés de manière fragmentée. Il y a, par exemple, un ministère pour la santé humaine, un pour l’agriculture et encore un pour l’économie[1]. Nous travaillons souvent de manière cloisonnée et les changements de comportements et de mode de travail sont longs et difficile à intégrer, surtout si leur impact positif n’est pas démontré. Le rôle des pays où, par exemple, de nombreuses zoonoses sont endémiques sera clé pour la mise en œuvre de l’approche One Health.

Faut-il avoir des supra structures labellisées « One Health » ? Pas forcément car bien qu’il soit important de créer et définir des domaines de travail, il ne faut pas risquer de créer à nouveau des cloisonnements. Ce dont nous avons besoin, ce sont des mécanismes de collaboration. Par exemple que le ministère de l’agriculture puisse partager facilement des données avec celui de la santé humaine. Il importe de prendre l’habitude de discuter entre médecine humaine, animale, zoologie, écologie animale… des pratiques et des besoins pour mettre en commun certains moyens et collaborer sur le terrain.

Prenons l’exemple de la rage[2]. Différentes études ont montré que la vaccination des chiens est l’action la plus rentable pour prévenir et contrôler la maladie à la fois chez le chien et chez l’humain. La vaccination des chiens peut éliminer la rage chez les humains. Cette idée est un changement de paradigme fort pour les acteurs impliqués dans le domaine de la santé humaine.

6 ans après le début de la guerre civile au Yémen, plus de 80% de la population à besoin d’aide humanitaire. Pour le commerce, la production de lait et de viande l’association a distribué 3 chèvres par foyer. ©Solidarités International, décembre 2020

Comment mettre en pratique cette collaboration entre les secteurs ?

Je mettrais en avant deux solutions pour opérationnaliser cette approche. D’abord, le One Healh est une approche systémique qui tente d’identifier et de traiter les problèmes à leur source (par exemple, la faune sauvage). Le One Health est donc souvent axé sur la prévention et c’est là-dessus que l’effort doit être fait, plutôt que sur la réponse ou riposte aux événements.

Si l’on prend l’exemple des maladies infectieuses d’origine animale (zoonoses), il faut pouvoir les identifier chez les animaux avant qu’elles n’arrivent dans la population humaine. Cela implique une collaboration étroite entre les vétérinaires, les écologistes animaliers, les épidémiologistes de terrain, etc., en termes de partage d’informations, de données et de ressources. Le partage des ressources peut prendre la forme, par exemple, de missions conjointes sur le terrain, ou de partage des espaces de laboratoire dédiées à la recherche sur l’humain et sur l’animal.

Les communautés jouent également un rôle essentiel car elles sont en contact avec les animaux domestiques et sauvages et peuvent donner l’alerte grâce à la surveillance syndromique apparaissant chez les animaux.

Ensuite, il convient de former une nouvelle génération d’acteurs de la santé pour qui l’approche systémique et collaborative est naturelle. Ces changements de paradigme et de comportement sont des modifications qui doivent se mener sur le long terme et l’éducation est clé dans ces processus. Toutefois, ce travail doit être accompagné et facilité par la création d’institutions et de structures porteuses de cette approche interdisciplinaire et intersectorale.

Et dans le milieu de l’humanitaire, où la prévention est rendue difficile par le contexte, comment mettre en pratique cette approche ?

Les milieux humanitaires présentent de nombreuses difficultés de mise en œuvre de l’action. C’est un milieu souvent caractérisé par l’urgence, l’instabilité et parfois la forte vulnérabilité des personnes sur le terrain.

C’est pourtant un contexte qui gagnerait grandement à mieux intégrer l’approche One Health. En effet, les interactions homme-animal-environnement sont nombreuses et se déclinent sous des formes variées. Les humains, dans des contextes précaires comme les camps ou les trajets de migration, sont souvent au contact d’animaux domestiques ou sauvages – élevage, chiens ou faune sauvage comme les serpents ou les scorpions, moustiques et autres insectes vecteurs de maladies.

Les origines des crises humanitaires se trouvent aussi régulièrement dans l’environnement – catastrophe naturelle, eau impropre causant une épidémie de choléra par exemple.


L’approche One Health est importante pour lutter contre les morsures de serpent envenimées

En 2017, l’OMS a officiellement reconnu la morsure de serpent comme une maladie tropicale négligée. Elle causerait jusqu’à 138 000 morts par an dans le monde. Une approche One Health de cette problématique permet de prendre en compte les conséquences des morsures de serpent non seulement sur la santé humaine mais aussi sur la santé animale et sur la situation socio-économique des ménages touchés. Ainsi, les morsures de serpent sur le bétail peuvent tuer des animaux et fragiliser la situation économique des propriétaires. En ce qui concerne la santé humaine, les morsures de serpent sont une des principales causes de la charge sanitaire due aux maladies tropicales négligées en termes d’années de vie corrigées de l’incapacité[3].

Bitis Arientas, un serpent que l’on retrouve fréquemment dans les camps de réfuigés au Kenya. Source : Snakebite Information and Data Plateform de l’OMS. Cette plateforme a pour objectif de réunir les données mondiales sur les morsures de serpent. Accessible ici

Face à ces situations, les humanitaires doivent soigner les personnes à l’aide de personnels de santé compétents et efficaces, mais aussi répondre de manière globale et intégrée à la crise grâce à une équipe interdisciplinaire. Il faut comprendre d’où vient la maladie (origine animale, environnementale), les pratiques qui ont permis son passage de l’animal à l’homme et/ou de l’homme à l’homme, etc.

Vous avez beaucoup travaillé sur les questions d’éducation. Pourquoi ont-elles autant d’importance à vos yeux ?

Je pense que l’éducation est clé dans l’intégration et l’opérationnalisation de l’approche One Health. J’ai mentionné tout à l’heure l’importance de la mise en place de mécanismes de collaboration entre les secteurs et je pense qu’il est primordial que le milieu académique offre des espaces de réflexion, de collaborations et de recherche interdisciplinaires. C’est ce qu’on essaye de faire à l’Université de Genève avec notre master en santé globale, ainsi qu’avec d’autres programmes et cours de médecine tropicale et humanitaire à la Faculté de Médecine.

Il faut intégrer les approches de One Health, Planetary Health ou encore Eco Health dans les études de médecine humaine. C’est via ces enseignements et l’appropriation de ces approches par les futurs personnels soignants que l’on pourra former la génération plus intégrée, engagée et consciente que j’appelle de mes vœux. D’ailleurs, nous travaillons actuellement à l’élaboration d’un programme complet à la Faculté de médecine de l’Université de Genève, qui intégrerait des enseignements « One Health » dès les premières années de médecine.

Insécurité alimentaire chronique, malnutrition, épidémies récurrentes (choléra, typhoïde, polio etc.), inondations cycliques et afflux massifs de populations liés à l’instabilité croissante des pays voisins : les Nigériens sont mis à rude épreuve. ©Solidarités International, juin 2020

Vous avez mis en place et testé des solutions d’éducation innovantes dans des contextes variés de l’Université de Genève au camp de réfugiés de Kakuma au Kenya. Qu’avez-vous créé avec vos étudiants ?

Avec mes collègues de l’Institut de Santé Globale, notamment Prof. Antoine Flahaut, directeur de l’Institut, et Dr. Isabelle Bolon, nous avons créé le MOOC[4] Global Health at the Human-Animal-Ecosystem Interface qui implique plus de 30 experts venant d’une vingtaine d’institutions basées à Genève et ailleurs, dont de nombreux collègues de l’Institut Pasteur.

Ce cours est suivi en parallèle par trois groupes d’étudiants : ceux de l’Université de Genève, d’autres habitant dans le camp de réfugiés de Kakuma et un groupe d’étudiants de l’Université de Nairobi au Kenya. L’enseignement allie cours et création de projet. Il vise à faire émerger les problématiques de santé publique dans le camp de Kakuma par les étudiants y vivant, ainsi que les solutions pratiques pour y répondre.

L’ensemble des étudiants sont ensuite amenés à créer des projets, mis en œuvre avec l’aide d’InZone[5], adoptant une approche One Health pour répondre aux problématiques identifiées.

Ce programme d’enseignement présente des intérêts multiples. D’abord, la collaboration entre des étudiants de l’Université de Genève, de Nairobi et du camp de Kakuma rend viable ce programme dans le contexte humanitaire sensible du camp de réfugiés. Les étudiants s’entraident et communiquent régulièrement entre eux.

Il permet également un espace d’échanges entre des étudiants d’horizons divers et entre des secteurs multiples – les ONG et organisations internationales qui organisent la vie à Kakuma, le milieu académique et celui de la santé. Ce mélange présente un intérêt à titre individuel, mais apporte aussi des opportunités professionnelles aux étudiants de Kakuma, de Genève et de Nairobi.

Exemple de collaboration entre les étudiants de l’Université de Genève et de Kakuma. Extrait de l’article d’Isabelle Bolon et al., 2020.

Enfin, ce programme est un modèle pour l’enseignement adoptant une approche One Health dans les camps de réfugiés et, au vu de son succès, gagnerait à être répliqué sur d’autres thématiques que la santé publique[6].

Vous êtes impliqués dans le One Sustainable Health Forum, porté par Benoît Miribel et la Fondation Une Santé Durable pour Tous. Cette initiative a pour but de rendre opérationnelle l’approche One Health. Qu’attendez-vous de cette démarche ?

C’est une démarche que je félicite. Les groupes de travail internationaux mis en place vont rédiger des recommandations pour mieux intégrer le One Health dans les projets de recherche et les projets opérationnels de terrain. Ils feront aussi des recommandations sur l’éthique à adopter, le plaidoyer à mettre en œuvre et sur l’éducation. Ce sera un apport clé dans le processus d’opérationnalisation du One Health.

A mon sens, l’intérêt d’une telle démarche sera de montrer la valeur ajoutée des collaborations entre disciplines et secteurs et de mettre en avant les plus efficaces en fonction des problématiques ciblées. Il faudra souligner les impacts positifs de ces collaborations – impact financier grâce à la mise en commun de moyens entre la médecine humaine et animale, ou bien représenter un gain de temps grâce à un système de surveillance intégré des zoonoses, par exemple.

 

Propos recueillis et retranscris par Madeleine Trentesaux

 


Dr. Rafael Ruiz de Castañeda

Le Dr. Rafael Ruiz de Castañeda dirige l’unité One Health à la Faculté de médecine de l’Université de Genève, où il travaille comme maître de conférences et chercheur. Il s’intéresse de près aux questions de santé publique et mondiale à l’interface de la santé humaine, animale et environnementale. Il s’occupe de projets en cours sur les zoonoses émergentes, les pandémies et le rôle de One Health dans la diplomatie sanitaire, l’approche One Health de l’envenimation par les morsures de serpent dans les pays endémiques, les approches innovantes de l’éducation et du renforcement des capacités One Health dans les contextes humanitaires, etc. Rafael est également consultant pour l’Organisation mondiale de la santé et soutient actuellement la mise en œuvre de plusieurs projets sur les maladies tropicales négligées.


Madeleine Trentesaux

Intéressée par l’humanitaire et les questions de santé publique, Madeleine Trentesaux est actuellement en master d’Anthropologie de la Santé à l’Université d’Aix-Marseille. Auparavant, elle a suivi une licence d’anthropologie à l’université de Paris Nanterre et le master « Human Rights and Humanitarian Action » à Sciences Po Paris. Elle a réalisé de nombreux stages, notament à la Fondation Mérieux et à la Fondation Une Santé Durable pour Tous. Elle a également participé à des projets de solidarité internationale et de développement en France, en Arménie et en Inde. Stagiaire pour Défis Humanitaires en 2020, elle avait rédigé un article sur l’anthropologie et l’humanitaire.

Madeleine Trentesaux sur LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/madeleine-trentesaux-1257a8185/


[1] L’organisation des ministères varie selon les pays, mais nous retrouvons globalement une structure cloisonnée entre secteurs.

[2] Voir, par exemple, Zinsstag, J., 2017, “Vaccination of dogs in an African city interrupts rabies transmission and reduces human exposure”, Science Translational Medicine, 9(421), https://www.science.org/doi/10.1126/scitranslmed.aaf6984

[3] Babo Martins, Sara, et al., 2019 “Snakebite and its impact in rural communities: the need for a One Health approach”, PLOS Neglected Tropical Disease, Vol. 13, Issue 9, accessible sur : https://archive-ouverte.unige.ch/unige:123745.

[4] Massive Open Online Course

[5] “InZone est un programme de l’Université de Genève qui met en place des approches innovantes en matière d’enseignement supérieur dans les communautés touchées par les conflits et les crises humanitaires. L’objectif ultime est d’autonomiser les personnes en mouvement bloquées dans les pays de transit.” – https://www.unige.ch/inzone/

[6] Pour plus d’information sur le déroulé de ce programme : Bolon et al., 2020, « One Health education in Kakuma refugee camp (Kenya): From a MOOC to projects on real world challenges”, One Health, 10, https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2352771420302597?via%3Dihub