Entre transition politique, tensions identitaires et chocs géopolitiques et climatiques : L’équation complexe du Bangladesh

© Thierry Liebaut – Distribution d’urgence à Dhaka au Bangladesh

Entre héritage traumatique de 1971, bascule politique de 2024 et nouveaux chocs mondiaux, le Bangladesh navigue sur une ligne de crête. Alors que le pays s’affirme comme un acteur économique du Sud global, les ONG doivent composer avec un environnement administratif de plus en plus rigide et des tensions identitaires émergentes. Récit d’un engagement de 24 ans avec Solinfo, où l’agilité humanitaire est mise au défi par la complexité d’un pays-laboratoire.

 

Solinfo au Bangladesh : 24 ans après l’intuition initiale

Mon arrivée matinale à Dhaka, cette année, n’avait rien à voir avec les trois précédentes. Après le choc familier de la chaleur, même à 5h30, c’est un calme inhabituel qui m’accueille : un aéroport presque vide, comme suspendu. Le passage de l’immigration, d’une fluidité surprenante, confirme cette impression étrange.

J’aurais pu y voir le signe symbolique de l’apaisement après la tension des élections récentes… Il fallait surtout y voir le fruit de la désorganisation brutale du trafic aérien induite par le début du conflit au Moyen-Orient.

Comment ne pas penser, ce matin-là, à tous mes prédécesseurs qui ont appris avant moi à aimer ce pays qui ne se laisse pourtant pas approcher facilement. Car l’ONG Solinfo, qui m’envoie ici, entretient une histoire particulière avec le Bangladesh. C’est même ici, à Dhaka, que l’histoire de Solinfo a commencé, il y a 24 ans.

Depuis 2002, cette idée originelle de former des jeunes adultes défavorisés aux outils bureautiques pour accéder à l’emploi n’a pas varié : Solinfo anime toujours un réseau de centres de formation professionnelle pour donner une chance à ceux qui en ont le moins : de jeunes adultes, défavorisés parmi les défavorisés, filles et garçons mélangés, de toutes les communautés et religions.

© Thierry Liebaut – Bangladesh, centres Solinfo – Kadam Mubarak, Chittagong

24 ans après, à partir de cette impulsion initiale, Solinfo est devenue une petite ONG présente dans plusieurs pays, animant des programmes d’aide d’urgence et de développement. Au Bangladesh, Solinfo est resté fidèle à cet engagement initial, mais aussi à l’équipe locale, animée dès la première heure par Sultana Afroage, notre responsable pays.

Cette longue histoire crée un lien particulier. Entre les équipes en France et celles du Bangladesh. Entre les responsables pays qui se succèdent. Et, plus largement, avec un pays qui, pour beaucoup de Français, reste pourtant largement méconnu.

L’humanitaire réserve ainsi ce genre de surprise : vous projeter vers des pays qui n’évoquent rien, ou si peu. Pour beaucoup de Français, le Bangladesh est de ceux-là. Il ne fait pas partie de notre représentation collective et n’apparaît dans nos médias que lorsque la mousson en fait une vitrine des effets du réchauffement climatique.

© Thierry Liebaut – Dhaka, Bangladesh

Pourtant, ce pays est, à bien des égards, emblématique des fractures du monde contemporain. Pauvre, enclavé entre de puissants voisins, moteur mondial de l’industrie textile, il concentre des défis démographiques, climatiques, politiques et économiques considérables. Il doit les relever dans un environnement international de plus en plus instable, marqué par des tensions géopolitiques et identitaires croissantes.

Ce pays, qui a aussi été très tôt un laboratoire de l’aide d’urgence et du développement, vient de traverser des événements dont les implications restent encore incertaines, notamment pour les ONG qui y opèrent.

 

L’héritage de 1971 : entre résilience et fragilité démocratique

Le Bangladesh naît dans le sang, en 1971, à l’issue d’une guerre d’indépendance particulièrement meurtrière contre le Pakistan. Cette guerre d’indépendance s’est accompagnée de massacres massifs de civils, d’éliminations ciblées d’intellectuels, et de l’usage systématique du viol comme arme de destruction sociale. Des centaines de milliers de personnes furent tuées, des millions se réfugièrent en Inde.

Pour de nombreux historiens et juristes, ces événements constituent le premier génocide après la seconde guerre mondiale. Ce traumatisme fondateur irrigue encore aujourd’hui la vie politique du pays, marquée par les coups d’État et la violence politique.

 

De la stabilité de Sheikh Hasina à la rupture de 2024

À la tête de la Ligue Awami, Sheikh Hasina arrive au pouvoir en 1996. Pendant près de trois décennies, jusqu’à sa chute en 2024, elle va façonner le Bangladesh moderne en incarnant une forme de stabilité dans un pays marqué par des décennies de chaos.

Sous sa férule, le Bangladesh s’ouvre et tente d’ancrer durablement des principes qui avaient présidé à sa naissance : le pluralisme institutionnel, une forme de laïcité, et une coexistence globalement apaisée entre majorité musulmane et minorités religieuses.

Mais c’est ailleurs que le changement est le plus visible : dans les rues et les usines, partout travaillent désormais des jeunes femmes. L’accès massif des filles à l’éducation et leur intégration dans le textile ont profondément transformé la société, offrant à des millions d’entre elles un premier revenu et une forme d’autonomie.

© Thierry Liebaut – Communauté villageoise à Cox’s Bazar, Bangladesh

En un demi-siècle, le Bangladesh s’est métamorphosé. D’un État exsangue à la sortie de l’indépendance, il est devenu un acteur économique important du Sud global.

Pourtant, à mesure que le pouvoir se consolidait, il se refermait inexorablement. Les accusations de dérive autoritaire se sont multipliées, l’espace politique s’est réduit, et une partie croissante de la population a commencé à se sentir exclue du système.

 

2024-2026 : Une jeunesse en quête de rupture

La révolte étudiante qui éclate en 2024 est l’aboutissement d’une frustration accumulée depuis des années par une jeunesse nombreuse, éduquée, connectée, mais confrontée au chômage, aux blocages politiques, à la corruption et à un sentiment d’injustice.

La répression, violente, précipite la chute du régime, marquée par la fuite en Inde de Sheikh Hasina et l’ouverture d’une période de transition conduite par le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus. Sous son impulsion, les autorités intérimaires élaborent un projet de réforme constitutionnelle pour renforcer les garanties démocratiques.

Mais parallèlement à cette contestation démocratique, une autre dynamique s’est renforcée : la montée d’un islam politique plus structuré. Celui-ci ne s’impose pas uniquement par un discours religieux, mais aussi comme une alternative morale à un système jugé corrompu. Dans certains segments de la société, notamment parmi les jeunes, l’islam politique apparaît comme porteur d’ordre, d’intégrité et de justice sociale.

Le Bangladesh Jamaat-e-Islami espérait ainsi capter le vote protestataire issu de la révolte étudiante. Pourtant, malgré une campagne intense, cette dynamique ne s’est pas traduite par une percée significative de ce parti lors des élections de février 2026, remportée de loin par le Bangladesh Nationalist Party (BNP).

Malgré son échec électoral, et le choix d’une alternance plus traditionnelle avec le BNP, le parti islamiste conserve une influence réelle en déplaçant le débat public vers des thèmes identitaires et conservateurs.

Plus que jamais, le Bangladesh oscille entre deux visions antinomiques de sa société et de son avenir.

 

Le terrain : un sismographe des tensions intercommunautaires

C’est dans ce contexte, juste après ces élections, que mon avion me dépose à Dhaka le 8 mars dernier. Rapidement, cette toile de fond politique a disparu au contact des jeunes dans nos centres, à Dhaka, Chittagong ou Cox’s Bazar. Dans nos salles de formation, ce ne sont ni des concepts ni des équilibres géopolitiques qui s’expriment, mais des trajectoires individuelles, toujours fragiles.

Ces jeunes adultes, bientôt sortis du système scolaire, viennent chercher dans les 10 centres Solinfo quelque chose de concret : un accès au travail, une place dans une économie qui se transforme vite, mais pas toujours pour eux. Ils viennent avant tout chercher de quoi vivre : un revenu, un départ dans la vie.

Cette opportunité est plus déterminante encore pour les jeunes filles. L’accès à l’emploi leur permet d’exercer une certaine liberté dans un pays où le poids des traditions, quelle que soit leur religion, pèse souvent davantage sur leur avenir que sur celui des garçons. Âgées de 17 à 20 ans, la plupart de nos étudiantes , se projettent dans des postes et des choix de vie très modernes.

L’une d’entre elles, bénéficiaire d’un de nos centres de formation hébergé dans un orphelinat me demandait : « j’hésite à entrer dans l’administration, dans un centre de traitement de données ou faire du marketing digital en free-lance… »  Autant de choix impossibles sans une ouverture et une opportunité telles que celles que proposent nos centres.

En implantant nos centres au cœur de communautés avec lesquelles nous nouons des partenariats, nous avons la chance d’observer une grande diversité de situations : communautés bouddhistes, hindoues, musulmanes, centres privés ou publics. Cette présence nous offre un aperçu très concret de la réalité du pays.

© Thierry Liebaut – Visite Solinfo d’un centre hindouiste à Chittagong

Elle nous a aussi permis de mesurer la peur qui s’est diffusée durant cette période de transition, souvent traduite par un repli des communautés sur elles-mêmes.

Nous avons ainsi dû fermer l’un de nos centres, intégré au sein du temple bouddhiste Damma Oejaya, au cœur d’une communauté très isolée de 81 familles issues de l’ethnie Rakhine, originaire de Birmanie. Malgré l’importance de cette formation pour leurs enfants, la communauté a refusé notre principe de mixité religieuse et a choisi de se replier sur elle-même.

Cette décision a été difficile à accepter, mais elle reflète la peur bien réelle des violences intercommunautaires qui ont marqué la période de transition.

Cet épisode a été pour nous un signal. Pour la première fois, nous avons perçu concrètement les risques qui pouvaient peser sur notre présence. L’éventualité d’une arrivée au pouvoir du Jamaat-e-Islami faisait peser une incertitude sur les principes mêmes qui structurent nos centres : la mixité de genre, de religion et de communauté.

Pendant cette période, notre responsable pays, a fait état régulièrement de pression sur le port du voile. Le directeur d’un centre culturel à Dhaka, m’avait dit aussi il y a un an : « en 2 mois, 90% des femmes travaillant ici se sont voilées, pour ne pas avoir de problèmes dans les transports en commun ».

Pour autant, pendant ces presque deux années de transition, le pays a continué à fonctionner, malgré le vide sécuritaire et institutionnel. Et dans les faits, Solinfo n’a pas subi de contraintes nouvelles nous empêchant de poursuivre notre mission.

 

Solinfo : une présence discrète mais ancrée

Notre position tient sans doute aussi à la nature même de notre programme. Avec dix centres de formation et environ 300 jeunes diplômés chaque année, filles et garçons à parts égales, Solinfo reste une structure de taille modeste.

© Thierry Liebaut – Remise des diplômes, centre Solinfo Salimul

Notre modèle de financement contribue de son côté à cette stabilité. Il repose sur un équilibre entre les fonds propres de Solinfo France, un partenariat solide avec Terres des Hommes Alsace, engagé depuis six ans et renouvelé pour plusieurs années, et le soutien d’entreprises locales.

Ce dernier volet est emblématique de notre approche. Partout où cela est possible, nous cherchons à construire des relais locaux, privés ou institutionnels, capables de cofinancer, voire de reprendre progressivement nos programmes.

À Dhaka, nous pouvons compter sur un réseau d’entreprises qui soutiennent notre action à travers des dons en nature, de mentorat et d’opportunités offertes aux bénéficiaires de nos centres.

Le Bangladesh étant l’un des grands centres mondiaux de l’industrie textile, de nombreuses entreprises françaises et européennes y sont implantées. Au fil de mes échanges avec ces acteurs, j’ai perçu depuis deux ans l’inquiétude de voir émerger un régime qui remettrait en cause le droit des femmes à travailler. La directrice d’un bureau d’achat textile d’un grand distributeur français me confiait directement : “Si les femmes ne peuvent plus travailler, tout le pays s’arrête.”

Mais le soulagement suscité par les résultats des élections, n’aura finalement été que de courte durée au sein des milieu d’affaires.

 

Le Bangladesh sur une ligne de crête

Le Bangladesh avance en permanence sur une ligne de crête. Entre dépendance à la mondialisation et contraintes régionales, entre ouverture économique et tensions identitaires, chaque choc extérieur vient fragiliser un équilibre déjà instable.

L’Inde reste un partenaire central, mais une relation ambivalente, aujourd’hui marquée par la montée du nationalisme hindou. Avec le Pakistan, le lien demeure profondément marqué par le traumatisme de 1971 : si les relations diplomatiques existent, la mémoire du génocide continue d’imprégner la vie politique.

Parallèlement, le pays doit composer avec l’influence économique croissante de la Chine, qui cherche à ancrer sa présence dans le golfe du Bengale, et la posture plus imprévisible des États-Unis, principal débouché de ses exportations.

Pris entre ces dynamiques, le Bangladesh se retrouve au cœur d’un jeu stratégique instable, soumis à des influences concurrentes et à des tensions régionales permanentes.

 

Un laboratoire humanitaire sous pression

Ces vulnérabilités ont fait du Bangladesh, depuis plus de 50 ans, un terrain majeur d’intervention pour les ONG.

Né dans la guerre et le déplacement massif de populations en 1971, il a été l’un des premiers grands terrains de l’humanitaire moderne. Cyclones, inondations, insécurité alimentaire : au fil des décennies, les ONG y ont expérimenté des réponses qui ont ensuite essaimé ailleurs. Certaines des plus grandes organisations du monde y sont nées. Le pays n’a pas seulement reçu de l’aide, il a contribué à en redéfinir les méthodes.

© Thierry Liebaut – Marché à Chittagong

À ces tensions structurelles s’ajoute une crise humanitaire majeure : celle des Rohingyas. Depuis 2017, près d’un million de réfugiés sont installés dans le sud-est du pays, autour de Cox’s Bazar. Leur présence prolongée exerce une pression considérable sur les ressources, les équilibres locaux et les relations avec les communautés hôtes.

Elle a aussi replacé le Bangladesh au cœur du dispositif humanitaire international, tout en révélant la difficulté à gérer une crise appelée à durer. C’est dans cet enchevêtrement que les ONG interviennent aujourd’hui.

 

L’agilité humanitaire à l’épreuve du « mur » administratif

Malgré l’émergence et la récurrence des crises qui frappent le pays, travailler au Bangladesh devient de plus en plus complexe. À mesure que le pays s’est développé et affirmé, il a resserré le cadre dans lequel ces organisations opèrent. La principale difficulté n’est plus tant l’accès au terrain que la capacité à naviguer dans un environnement administratif dense.

La bureaucratie est devenue le point de friction central. Rien n’est impossible, mais tout prend du temps. L’action humanitaire, urgence comme développement, doit désormais composer avec cette réalité qui s’impose au quotidien.

Elle oblige à s’inscrire dans la durée, à construire des relations de confiance solides avec les partenaires locaux et les autorités, et à accepter que chaque projet soit autant un exercice administratif qu’une action de terrain.

Pour une structure de petite taille comme la nôtre, dont la force et la légitimité reposent sur l’agilité, le Bangladesh constitue un défi particulièrement exigeant.

Partout ailleurs, Solinfo privilégie cette agilité : une organisation resserrée et bénévole, des équipes entièrement locales, des décisions rapides, et des outils de gestion rigoureux mais légers.

Au Bangladesh, nous devons composer avec un niveau d’exigence administrative très élevé : autorisation décennale, programmation quinquennale, validations annuelles, autorisations semestrielles d’emploi des fonds… Avec à chaque étape des processus de validation très complexes.

Comme nombre de nos confrères, je ne compte pas les heures passées dans des antichambres d’autorités diverses pour tenter d’accélérer la pose du tampon salvateur qui débloquera nos opérations.

Sans la maîtrise et l’expérience de notre équipe locale, ce cadre administratif serait insoutenable pour une ONG de notre taille. Il a d’ailleurs contribué, ces dernières années, au retrait de certaines organisations pourtant bien plus importantes.

 

Conclusion : au-delà des programmes, l’impératif du lien humain

Le Bangladesh a franchi une étape, mais rien n’est stabilisé. Les mois qui viennent seront décisifs, à la fois pour confirmer la trajectoire politique du pays et pour clarifier l’espace dans lequel les ONG pourront continuer à agir.

Égoïstement, les acteurs de l’humanitaire aspirent à un allégement du corset administratif qui encadre leur action. Mais au-delà de cette contrainte, l’enjeu essentiel reste celui d’une cohabitation apaisée entre les communautés, encore fragile après les tensions récentes.

Ces équilibres doivent désormais se reconstruire dans un contexte économique mondial très dégradé. Pour Solinfo, un autre bouleversement s’impose déjà : l’irruption de l’intelligence artificielle, qui fragilise directement les métiers à faible valeur ajoutée, au cœur du modèle bangladais et des perspectives d’emploi de nos bénéficiaires.

Le Bangladesh avance, soumis à des pressions multiples, mais porté par une résilience qui fait sa force. Paradoxalement, la durée de notre présence dans ce pays nous donne la capacité de nous adapter. Elle nous impose aussi une forme de fidélité : fidélité à notre histoire, mais surtout à nos équipes.

On parle souvent, dans l’aide au développement, de la nécessité de ne pas créer de dépendance et de passer le relais aux acteurs locaux. C’est essentiel. Mais le travail que nous menons crée aussi des liens. Et ces liens comptent. Car derrière les programmes, il y a des hommes et des femmes, qui nous rappellent que dans “humanitaire”, il y a d’abord “humain”.

Héritières de cette histoire commencée ici en 2002, les équipes qui se succèdent à la tête de Solinfo reprennent à la fois des programmes et des liens. Ici, comme en Syrie, en Irak, en Côte d’Ivoire ou au Mozambique, nous cherchons à renforcer les capacités locales associatives à répondre à l’aspiration d’avenir de la jeunesse.

 

Thierry Liebaut.

 


Thierry Liebaut

Entrepreneur, passionné de voyages, Thierry a rejoint Solinfo comme membre actif, puis a été élu secrétaire général. Il trouve chez Solinfo un moyen de conjuguer travail au siège et sur le terrain, dans une équipe au service de projets humanitaires à taille humaine, en contact direct avec les partenaires locaux et les bénéficiaires de Solinfo. Il a contribué par le passé à de nombreux programmes humanitaires en Irak, au Liban ainsi qu’en Afrique.

Il supervise les programmes de Solinfo au Bangladesh et au Mozambique.

 

 


Solinfo

© Thierry Liebaut

Solinfo est une ONG de solidarité internationale basée à Paris, présidée par Edouard Lagourgue, animée exclusivement par des bénévoles et des experts.

Depuis 2002, nous agissons avec des partenaires locaux dans des pays en crise pour aider des jeunes à survivre, se reconstruire et bâtir l’avenir de leur région.

Nos bénéficiaires sont issus des groupes vulnérables, souvent situés dans des zones oubliées où l’aide humanitaire est rare ou inexistante.

Notre méthode : bâtir des partenariats Nord–Sud pour renforcer la résilience des plus vulnérables

Pour agir au plus près des réalités des pays où nous intervenons, Solinfo s’appuie sur des structures et des équipes locales et les accompagne par un appui financier, technique et humain.

Nos actions sont construites ainsi avec et pour les communautés, dans le respect de leur culture et du droit humanitaire, afin de renforcer leurs capacités et leur autonomie.

>> Pour en savoir plus sur Solinfo


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Impasse Humanitaire dans le Nord-Est syrien ?

Habitants du camp de Sahlat al Banat faisant la queue devant la tente des consultations médicales de l’association Solinfo. ©Juliette Elie

Sous le soleil déjà lourd d’un matin de septembre, une cinquantaine de personnes patientent entre les tentes poussiéreuses du camp de Sahlat al Banat, dans le Nord-Est syrien. A l’arrivée du véhicule, un brouhaha se fait entendre devant la tente : chacun plaidant sa cause espérant être inscrit sur la liste des cent consultations qui auront lieu pendant ces prochains jours.  

Depuis 2018, plus de 2000 familles ont trouvé refuge aux abords de l’immense décharge de la ville de Raqqa. Depuis les villes de Der ez-Zor ou Maadan elles ont fui les offensives successives qui ont mis fin à plusieurs années de domination de l’Etat islamique. Les abris se sont dressés au fil des années : A perte de vue, des pans de tissus, de couvertures, de bâches parfois marquées du logo UNHCR rappellent qu’ici, l’aide humanitaire s’est peu à peu retirée. Une odeur lourde flotte sur le camp, mélange de déchets et de plastique brulé, elle s’invite et se colle aux vêtements. Ici, les enfants trient, parcourent les montagnes d’ordures à la recherche de fer qu’ils pourront revendre pour quelques centimes. Pour beaucoup, c’est le seul moyen de survivre.  

Naji Al Matrood, professeur au sein de l’ONG SOLINFO ©Juliette Elie

Depuis plusieurs années maintenant, nous, SOLINFO, animons des ateliers de soutien psycho sociaux à destination d’une centaine d’enfants chaque mois. Le temps d’une heure ou deux, ils peuvent s’évader de leur quotidien et redevenir simplement des enfants ne se souciant plus du nombre de bouts de fer ramassés, ou du nombre de livres syriennes collectées. Sous cette tente, le professeur Naji Al Matrood ne cesse d’imaginer de nouvelles façons d’animer ses cours pour capter l’attention des enfants et leur redonner la légèreté de leur âge. Mon rôle de médecin, référente de l’association, vient renforcer ce soutien en assurant à la fois des soins médicaux et des actions de prévention, comme de la sensibilisation à l’hygiène, incluant la distribution de kits composés de produits essentiels : brosse à dents, dentifrice, savon, couple ongle et solution désinfectants. 

Ces moments passés auprès des enfants laissent aussi entrevoir le quotidien de ces hommes et femmes dans un environnement extrêmement dégradé. La poussière et l’odeur imprègnent tout l’espace. Les enfants arrivent souvent pieds nus, et leurs habits sales ou déchirés. Les pathologies les plus courantes disent aussi beaucoup de ce quotidien : la gale, la diarrhée et la malnutrition sont presque constants. Nous avons ainsi mené une étude nutritionnelle auprès de cent enfants du camp et les résultats sont alarmants : plus de la moitié présentent des signes de dénutrition – 53%, dont un tiers en dénutrition sévère et deux tiers en dénutrition modérée. Concrètement, cela signifie que la majorité des enfants examinés n’ont pas une croissance normale : leur poids est insuffisant pour leur taille ou leur âge, ce qui peut entraîner une fragilité osseuse, des retards de développement, des œdèmes et les rend plus vulnérables aux infections. Ces données confirment la gravité de la situation et illustrent l’absence de programmes nutritionnels durables dans la région. 

Naji Al Matrood, professeur au sein de l’ONG Solinfo. ©Juliette Elie

Des restrictions budgétaires dangereuses pour les secours.  

Ces chiffres ne sont pas une exception : ils traduisent une réalité plus large, celle de l’impasse humanitaire du Nord-Est syrien. Depuis début 2025, les restrictions budgétaires décidées par Washingtons ont entrainé l’arrêt de nombreux programmes soutenus par USAID. En pratique, de nombreuses ONG internationales ont vu leur financement réduit de 40% les obligeant à réduire leur effectifs et leurs projets dans la région. Sur le terrain, les conséquences sont visibles : de nombreuses ONG se sont retirées, des projets interrompus, du personnel en attente. Les ONG locales tentent de pallier l’absence des acteurs internationaux mais sans les moyens logistiques et financier qui faisaient la force du dispositif humanitaires des années précédentes. Ce changement de paradigme met désormais en lumière la responsabilité de l’Administration Autonome du Nord-Est syrien (AADNES) qui se retrouve seule face à des camps qu’elle ne parvient ni à administrer, ni à fermer.  

C’est dans ce paysage humanitaire fragmenté que Damas reprend peu à peu la main en commençant par le plan administratif : désormais, toutes les agences des Nations unies doivent soumettre leurs propositions de projets au gouvernement syrien avant toute action sur le terrain. Dans le même temps, les ONG internationales désireuses de collaborer avec les Nations Unies doivent s’enregistrer auprès du ministère des Affaires Etrangères, passage obligé pour obtenir un cadre légal d’intervention. Ce ministère impose des procédures longues, redondantes et parfois arbitraires.  

Les ONG locales quant à elles sont soumises à un processus similaire : elles doivent obtenir leur enregistrement auprès du ministère des Affaires Sociales qui contrôlent leurs statuts et leurs financements. Cette tutelle permet au nouveau gouvernement de filtrer et canaliser l’aider vers les zones qu’il estime prioritaires.  

Malgré ces contraintes, le Health Authority Office (HAO), organe sanitaire de l’AADNES, tente de maintenir une coordination parallèle. Agissant comme un « ministère de la santé », il assure la gestion des hôpitaux, des centres de santé primaires et coordonne les actions humanitaires des ONG internationales et locales afin de répondre au mieux aux besoins de la population.  

©MEAE

Au-delà de l’urgence humanitaire, le Nord-Est Syrien vit depuis plusieurs mois dans l’attente de négociations entre le nouveau gouvernement présidé par Ahmed Al Charaa et l’administration du Nord-Est Syrien. Début octobre, plusieurs rencontres ont eu lieu, sous l’impulsion des Etats-Unis qui tente de maintenir un équilibre fragile entre leurs alliés kurdes et un régime syrien en quête de normalisation régionale. A l’instar des communautés druzes et alaouites, les représentants kurdes semblent plaider pour un modèle d’état fédéral garantissant une autonomie administrative, culturelle et sécuritaire. Damas souhaite de son côté la mise en place d’un état central et une intégration des différents groupes armés.  

Au cours de ma mission, des affrontements ont éclatés dans les quartiers kurdes d’Achrafieh et de Cheikh Maqsoud à Alep, opposant des unités locales à des factions pro-gouvernementales. Le 8 octobre, un cessez-le feu a été négocié entre les deux parties, ramenant un calme précaire dans la ville. Ces épisodes témoignent d’une fragilité de la coexistence entre le régime et les forces kurdes et rappellent les violences communautaires faites aux Druzes et aux Alaouites seulement quelques mois auparavant.  

Au sein même des milieux kurdes, les opinions divergent. Certains affichent un optimisme prudent, voyant une chance d’obtenir une reconnaissance voire la promesse d’un état fédéral. D’autres plus désabusés redoutent un conflit armé, désenchantement d’un peuple fatigué par la guerre. « Les discussions n’aboutiront jamais tant que Damas restera tiraillé à la fois en interne et par ses parrains étrangers » estime un responsable local à Qamichli.  

L’espoir de la paix avant tout.  

Sur le terrain, cette impasse politique est omniprésente et se traduit par une fragilité sécuritaire constante. Des routes fermées, bloquées par un checkpoint improvisé, des rumeurs racontées par nos partenaires locaux sur des attaques, des enlèvements, des règlements de compte participent au sentiment d’insécurité des populations. La peur de l’Etat islamique demeure dans certains villages où des attaques sporadiques ont lieu. Pourtant, nous n’avons rencontré aucun incident durant notre mission. Les déplacements se sont déroulés sans entrave et la région demeure relativement stable.  Ce constat traduit une stabilité fragile où la vie continue malgré tout.  

Le Nord-Est Syrien est aujourd’hui une zone grise humanitaire où ni les armes ni la paix de s’imposent vraiment. L’attention internationale s’est détournée, les caméras se sont tournées ailleurs et les populations déplacées, invisibles, ne font plus l’objet que de rare lignes et pourtant la vie y reste d’une extrême précarité. A Raqqa, l’hôpital national reste debout soutenu presque entièrement par des ONG. Les soins y sont délivrés gratuitement permettant à la population d’accéder à une prise en charge minimum.  

Comme beaucoup d’acteurs humanitaires dans la région, nous travaillons exclusivement avec les ONG locales, seules à connaitre les réalités du terrain. Mustapha, notre directeur pays et Driss, responsable de projets, incarnent cette résistance silencieuse et restent mobilisés malgré le doute que fait peser la situation politique actuelle. Je reviendrai bientôt pour poursuivre ce travail modeste mais indispensable à ceux qui n’ont plus rien, sinon l’espoir de la paix avant tout.  

Juliette Elie.

 

Consultations médicales à Sahlat al Banat

 

Docteur Juliette ELIE : 

Après un doctorat en médecine obtenu à l’Université Paris Diderot et un master de recherche en inflammation et maladies inflammatoires, Dr Juliette Elie exerce en tant que praticien attaché contractuel à l’hôpital Necker–Enfants Malades à Paris.
Actuellement médecin humanitaire bénévole au sein de l’ONG SOLINFO, ONG présidée par Edouard Lagourgue, elle est responsable des projets médicaux, notamment dans les domaines de la nutrition, de la santé communautaire et du soutien aux populations déplacées.
Son engagement s’inscrit dans une approche alliant rigueur scientifique, action de terrain et accompagnement des acteurs locaux pour renforcer durablement les capacités sanitaires dans les zones de crise. 

 

 

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