Témoignages des Arméniens d’Artstakh

Ces lettres d’habitants de l’Artsakh, publiées en arménien et en français, nous sont parvenues ces jours-ci grâce à Nelly, professeur de français, et avec le soutien du ministre de la Santé de la République de l’Artsakh, Mr Vardan Tadevossian que nous remercions.

Manifestations pour leurs droits. Crédit photo : Liana Margaryan
Bonjour à tout le monde!

Je m’appelle Karen, je suis chirurgien pédiatrique et directeur à temps partiel d’un hôpital pour enfants. Comme vous le savez, depuis le 12/12/2022, l’Azerbaïdjan a bloqué illégalement la seule route reliant l’Artsakh à l’Arménie – la route de la vie !

 Comme pour tout le monde dans notre petit mais fier pays, cela a créé un grand nombre de problèmes pour notre hôpital aussi; les petits Artsakhiotes ont été privé de la possibilité de recevoir un traitement adéquat. En raison du manque de médicaments et de fournitures médicales, toutes les procédures prévues ont été annulées, y compris des tests sanguins quotidiens et les opérations. Tous les médicaments disponibles ont été dirigés vers le traitement des enfants atteints de pathologies aigües.

Il y avait de gros problèmes avec la nutrition des enfants malades, il y avait un manque catastrophique de fruits et légumes, les enfants ne recevaient pas la bonne quantité de vitamines et de minéraux et cela continue toujours car aujourd’hui bien qu’on trouve un petit nombre de ces produits alimentaires, les enfants ne peuvent pas se nourrir pleinement.

 En raison de dommages aux lignes électriques, des coupures de courant ont commencé dans la république, en outre la coupure du gaz naturel, cela a entraîné des difficultés pour chauffer les salles et les salles d’opération, les enfants malades ont été regroupés autant que possible dans une seule salle afin de pouvoir se réchauffer et économiser le chauffage

Les enfants atteints de maladies chroniques, qui étaient périodiquement envoyés à Erevan, dans des cliniques spécialisées, étaient privés de cette opportunité, en voici un exemple : l’intervention chirurgicale d’un enfant avec une malformation de la main a déjà été reporté 4 fois pour une raison simple – la route est fermée !

Je peux continuer encore et encore… Les enfants malades qui ont été transférés dans les hôpitaux d’Erevan avec l’aide de la Croix-Rouge ne peuvent pas retourner chez eux, chez leurs frères et sœurs, leurs pères, leurs grands-parents… les enfants font leurs premiers pas sans leurs parents ! C’est triste!

Mais malgré tout ce qui se passe, les Arméniens d’Artsakh continueront à se battre pour leur pays ! Après tout, tôt ou tard, le monde ouvrira les yeux et verra ce qui nous arrive !

Karen Melkumyan résident d’Artsakh, médecin, mari qui n’a pas vu sa femme depuis près de 6 mois, en raison de la route fermée de la vie!

 

Bonjour

Je suis Marie, je suis collégienne et  j’ai 11 ans.

Le mot ‘’ blocus » était tout d’abord juste un mot que les adultes et nos parents prononçaient. Puis, quand la quantité des produits alimentaires a commencé à diminuer sur les rayons des épiceries, quand on avait accès à l’électricité selon des horaires proposés, quand on a commencé à aller à l’école avec des pauses,  j’ai alors compris ce que voulait dire ce mot.

Pour moi, c’était étonnant comment peut-on interdire aux gens de sortir de leur pays et de se déplacer librement, comment peut-on priver un humain du chauffage en plein hiver, de l’électricité et des produits alimentaires. Je ne comprends pas comment un humain peut agir comme ça par rapport à un autre humain.

Si au début le blocus me paraît une sorte de jeu amusant où on essayait avec des amis de trouver des épiceries qui nous proposaient nos chips et bonbons préférés, aujourd’hui je suis inquiète de l’idée de ne pas pouvoir jamais voir mes proches, de ne pas pouvoir réaliser mon rêve de voyager dans d’autres pays et d’être coupée du monde extérieur. C’est horrible surtout quand on peut voir tout cela via Internet mais qu’on soit privés de la possibilité d’y être et de réaliser ses rêves.

Marie, 11 ans.

Stépanakert, capitale de l’Artsakh, plongé dans l’obscurité par les coupures d’électricité

Aujourd’hui, dans le monde civile, l’Artsakh lutte contre le manque du gaz, de l’électricité et des simples produits dont nous avons tous besoin. Depuis que l’Azerbaïdjan a fermé la seule route reliant l’Artsakh à l’Arménie et au monde entier, il a causé des difficultés divers à la suite desquelles nous sommes privés de choses et de produits basiques.

Moi, je suis mère, mon bébé a 1 an et dès sa naissance, lui aussi, il lutte contre tout ça. Pour trouver des légumes et fruits simples pour nos bébés, on est obligés de faire la queue pendant des heures. Pour se déplacer dans la ville même, on doit marcher à pied à cause du manque du gaz et du pétrole. Beaucoup de gens et beaucoup d’enfants qui ont besoin de consulter des médecins sont confrontés à de grandes difficultés, notamment ceux qui habitent dans des villages. De jour en jour la situation devient de plus et plus sérieuse. Ça fait déjà 3 jours que je n’arrive pas à trouver de couches de bébé pour mon enfant. C’est terrible. Toutes les pharmacies et tous les marchés sont vides. Il y a même des problèmes avec les médicaments.

Nos élèves sont aussi privés d’avoir une éducation. Pendant l’hiver les cours aux écoles ont été arrêtés. Nos enfants ont certainement le droit d’avoir une meilleure enfance.

Les étudiants de l’Université d’État d’Artsakh qui habitent dans les villages sont confrontées, eux aussi à de beaucoup de difficultés manque de transport. L’état psychologique de nos enfants est évidemment critique. Chers lecteurs, vous êtes peut-être mère, père, étudiant, enseignant, imaginez-vous que vous n’arrivez non plus à trouver le nécessaire pour votre enfant;  ni de nourriture, ni de produits d’hygiène, ni de médicament, que feriez-vous alors?

Mais si vous avez tout le nécessaire, appréciez votre vie, car peut-être un jour, vous pourrez vous aussi, perdre soudainement pas seulement les choses habituelles nécessaires pour la vie mais aussi votre sécurité.

Habitante et mère de Stepanakaert.

Une mère d’Artsakh cherche des médicaments dans une pharmacie vide pour son enfant malade. @Haiastan
Bonjour le monde endormi,

Je m’appelle Arminé Badalian, je suis enseignante de français à Stépanakert.

Ça fait déjà plus de 5 mois que je suis sous blocus et je veux vous présenter comment je survis en Artsakh avec 120 000 autres habitants d’Artsakh. Tout d’abord tous nos droits sont violés. Comme être humain, nous sommes privés de tout: nous ne pouvons pas nous nourrir pleinement, parce que il n’y a pas de produits nécessaires dans les magasins.

Je suis maman de deux enfants et c’est très important pour moi. Il y avait des moments où il n’y avait rien dans les magasins et je ne pouvais pas expliquer à mes enfants pourquoi je ne pouvais pas acheter leurs produits préférés ou des fruits et légumes.

Dans les pharmacies nous ne pouvons pas toujours trouver des médicaments nécessaires .Nous n’avons pas du tout de gaz et l’électricité est coupée tous les jours toutes les 3 heures. On dit aussi que bientôt les ressources d’électricité seront également épuisées et nous n’aurons pas du tout d’électricité.

Pendant l’hiver toutes les institutions éducatives étaient fermées parce qu’il faisait très froid. Je pense que nos enfants ont aussi le droit de vivre dans leur patrie sous un ciel paisible et d’apprendre parce que c’est le 21ème siècle.

Nous ne pouvons pas aller en Arménie car la route de la vie est toujours fermée.

Ça fait déjà plus  de cinq mois que je ne peux pas rendre visite à mes parents car ils vivent en Arménie. Ma fille a des problèmes de vue mais je ne peux pas l’emmener chez le docteur à Erevan parce que la route est fermée. C’est très triste qu’on ne puisse pas se déplacer dans sa propre patrie historique.

Monde, ne soit pas indifférent! À cause de ton indifférence en 1915 plus d’un million d’Arméniens ont été objet d’un génocide perpétré par la Turquie et ils ont été expulsés de leurs terres historiques. En tant que maître de mon pays, je veux vivre dans ma patrie libre et indépendante !

Arminé Badalian

Stepanakert, mars 2023 Credit : Liana Margaryan
Bonjour

Je m’appelle Svetlana Harutyunyan. Je travaille comme rhumatologue au Centre médical républicain d’Artsakh depuis environ 7 mois.

Le 12 décembre, je devais me rendre à Erevan pour assister à une conférence ordinaire professionnelle. Cependant, on nous a appelés et on a informé que les Azerbaïdjanais avaient bloqué la route.

Et le cauchemar a commencé…

Jour après jour, la situation se compliquait. Il était difficile de  procurer des médicaments, des aliments pour bébés, de la nourriture et des articles personnels. Le transport des patients gravement malades vers Erévan est devenu impossible. Il devenait impossible d’importer des médicaments spécifiques chimiothérapeutiques et rhumatologiques en Artsakh.

Selon mes observations, presque toutes les maladies ont commencé à s’aggraver. Les problèmes se sont multipliés; dans les conditions de l’hiver froid, les Azerbaïdjanais coupent une nouvelle fois l’approvisionnement en gaz et en électricité. Il n’y avait pas de chauffage pour les patients à l’hôpital. Les opérations prévues et les examens instrumentaux de laboratoire pour les patients n’ont pas été effectués, car toutes les ressources ont été dirigées vers les cas urgents et vers ceux à ne pas remettre.

Tous ces facteurs de stress ont contribué à l’exacerbation de presque toutes les maladies rhumatologiques.

Travaillant dans des conditions extrêmes, quand on est médecin et qu’on ne dispose pas d’arsenal médical ou d’alimentation saine pour traiter les maladies, on n’a qu’à ‘espérer que la vie d’un Arménien vivant en Artsakh n’est pas moins importante que celle de l’homme vivant le monde « civilisé ».

Vivre et manger selon des tickets de rationnement, c’est ça, notre réalité, une réalité que nous essayons de surmonter, en espérant qu’un jour nous nous réveillerons dans l’Artsakh libre et indépendant, où on ne sera jamais soumis à l’agression des Azerbaïdjanais juste pour la raison qu’on est arménien chrétien…

Svetlana Harutyunyan

Manifestations contre le blocus de la route reliant l’Artsakh à l’Arménie. Crédit photo : Liana Margaryan
Bonjour cher lecteur,

Ça fait déjà 5 mois que l’Artsakh est coupé du monde extérieur. À la suite de la politique arménophobe de l’Azerbaïdjan les 120 000 habitants d’Artsakh sont privés des droits et des possibilités de se nourrir pleinement, de se déplacer librement et de se servir des établissements médicaux. À cause de la coupure de gaz et d’électricité les écoles et les maternelles ont dû fermer pendant des mois. Les Arméniens d’Artsakh s’affrontent tous les jours à des problèmes ménagers. Les forces armées azéries tirent presque tous les jours sur les citoyens paisibles travaillant dans les jardins et champs créant alors une atmosphère d’instabilité et de crainte. L’Arménien subit des  persécutions physiques et morales, il est torturé dans sa propre patrie devant les yeux du monde indifférent et immobile.

La « compassion » des superpuissances et des pays amis ne se limite qu’aux appels. L’Artsakhiote résiste grâce à son caractère têtu offert par Dieu, il ne se désespère pas, il est certain que la justice historique va gagner finalement.

Nanar Simonian

Les artsakhiotes déroulant un drapeau arménien dans les rues de la République. Credit : Liana Margaryan
Bonjour, je suis Amalia, je suis enseignante.

Au 21 siècle quand on a au moins le droit du déplacement libre, nous, on en est privés depuis 5 mois déjà et ça, pour 120 000 habitants d’Artsakh. Tout cela provoque des sentiments mélangés. D’abord, on devient déprimés, tristes, parfois on est en stress mais puis on retrouve ses esprits et on continue à vivre, à oeuvrer et à avancer. En effet, tout cela est très dur, la pression psychologique est très grande autant qu’on soit forts et qu’on essaie de la franchir la tête haute. Bien sûr, l’ennemi voudrait bien nous voir désespérés et il poursuit effectivement cet objectif, pourtant nous sommes sur notre terre; bien que nos espoirs s’épuisent comme le réservoir de Sarsangue, on est bien forts comme la statue Tatig et Papig.

Les problèmes ménagers qui sont toujours présents sont à franchir mais l’incertitude c’est tout à fait autre chose, c’est un sentiment très lourd.

Combien de temps? Jusqu’à quand est-ce que ces difficultés vont-elles durer et qu’est-ce qu’elles nous offriront comme résultat? Tous ces sentiments deviennent plus denses encore surtout quand on est enseignant et qu’on est tous les jours en contact avec des écoliers.

Des fois, c’est en moi qu’ils cherchent des réponses sur ce qui va arriver, pourtant je ne les ai pas, ces réponses!

Malheureusement, personne ne dispose de ces réponses. Que faire? Moi, j’ai choisi de vivre et  d’oeuvrer. Avec les autres enseignants, on organise des activités différentes pour les sortir de la situation psychologique dure. Ce sont généralement des jeux, des chansons et des danses nationales. Grâce à ces activités on arrive à s’éloigner de la situation dure quotidienne pendant quelques heures et on essaie alors de vivre comme la plupart des gens.

Comme le disent les Artsakhiotes, on résiste sinon si c’est pas en  poursuivant ce chemin en faveur de sa patrie, pourquoi le faire alors?

Quand j’encourage les écoliers, je suis encouragée moi-même, je regarde alors en avant et je pense à ce qui va arriver.

On essaie de vivre en se faisant vivre!

Amalia

 

Je suis Nariné,

Je vis dans ma patrie, en Artsakh, je suis Artsakhienne. Je suis différente de tous les jeunes de mon âge du monde par ce que j’ai déjà eu le temps de sentir l’horreur et la douleur de la guerre et des pertes, de regarder droit dans les yeux des mères qui ont perdu des fils, de voir la souffrance de mes compatriotes qui ont perdu leurs lieux de naissance natales. C’est, bien sûr, un honneur d’être en Artsakh, mais vivre en Artsakh c’est de l’héroisme; oui, c’est de l’héroisme, n’est-ce pas un héroisme de vivre dans ces conditions-ci quand on est en blocus depuis 158 jours déjà et on n’a pas le droit du déplacement libre à cause de la fermeture de la route. Nous n’avons aucun soutien à cause du blocus, dans les épiceries c’est le vide qu’on retrouve, il y a une pénurie des produits alimentaires, pas de fruits, ni légumes, pas de médicaments, il est même possible qu’on n’ait pas du tout d’électricité.

Aujourd’hui, nous, les 120 000 Artsakhiotes, nous sommes confrontés à ce problème aussi grave: « Auront-nous de l’électricité demain? »,  » Aurons-nous accès au lien de communication pour pouvoir contacter quelqu’un? »

En réalité, à une petite distance de chez moi, je vois installée la position des azéris et nous entendons souvent le mugham la nuit, nous entendons les tirs en l’air ou vers nos positions afin de nous faire peur et nous l’avons vraiment contre notre volonté. Je ne parle même pas de la coupure de gaz; depuis plus de 3 mois déjà, nous n’y avons plus accès.

Moi, je suis étudiante et je vis à Martouni et c’est très difficile d’aller à l’Université à Stépanakert car à cause de l’absence du gaz, très peu de voitures ou de bus fonctionnent et chaque fois ça me pose un très grand problème. Par contre, nous ne devons pas nous affaiblir, nous devons lutter pour le droit de notre vie, pour notre patrie, pour les jeunes qui n’ont pas vécu pour que nous puissions vivre nous-mêmes, pour les jeunes qui nous ont offert une vie au prix de leur sang et qui ont refusé leur vie, leurs rêves et leurs objectifs pour nous.

Nariné

Plus de 50 km2 de territoire arménien (Artsakh et Arménie) sont passés sous contrôle azéri dans l’indifférence générale. 5 villages arméniens désormais totalement isolés du reste du pays.Crédit photo : Liana Margaryan
Je suis une fille de 15 ans.

Le blocus a commencé le 12 décembre. D’abord, c’était très dur pour moi car tout le monde était en panique et chaque fois quand j’entendais parler des choses différentes ma crainte grandissait plus encore. Aujourd’hui, j’ai franchi cette crainte parce que nos parents font tout pour que nous ne sentions pas toute la charge et la difficulté du blocus. Leurs histoires de franchir les souffrances et les années sombres et froides de la première guerre nous encouragent et nous inspirent de la force de résister et de ne pas nous désespérer.

Mais malgré cela, aujourd’hui j’ai peur d’un génocide car nous avons aussi des victimes; il y a une douleur dont je souffre.

Jeune fille, habitante de Stepanakert.

 

Je m’appelle Haykuhi Aghabekyan et je viens d’Artsakh.

Je suis née et j’ai grandi ici, j’ai 2 enfants de 3 et 2 ans. Avec mon mari, mes enfants et ma belle-mère, on vivait une vie normale dans la capitale de Stépanakert avant que l’Azerbaïdjan n’ait fermé la seule route reliant l’Artsakh à l’Arménie.

Chers lecteurs,

Permettez-moi de commencer par dire que notre attachement à l’Artsakh est très grand, c’est notre terre natale, pour laquelle nous avons sacrifié des milliers de victimes, c’est notre coin natal sur cette planète, où nous voulons vivre et créer, nous ne voulons vraiment pas grand chose. Nous ne sommes que 120 000, nous avons perdu environ 70% de notre territoire lors de la dernière guerre d’Artsakh, mais nous vivons ici en plein espoir, sans tenir compte du fait que l’ennemi nous regarde de notre Shushi et se moque peut-être même de nous. Mais on dit rira bien qui rira le dernier, ce n’est pas encore la fin….

La violation régulière du régime du cessez-le-feu par l’ennemi, la fermeture de l’unique route vers le monde extérieur, le manque extrême de produits alimentaires et de médicaments et l’approvisionnement pas normal maintiennent les gens dans une atmosphère de peur. Je ne sais pas comment je dois partir avec mes 2 enfants et rester au sous-sol en cas d’une guerre!

Mon seul espoir est Dieu qui peut sauver notre Artsakh afin que nous continuions vivre ici sous un ciel paisible. Nous avons entendu de nombreux discours condamnant l’Azerbaïdjan, mais s’ils n’ont pas encore eu de résultats, ce ne sont que juste des mots, rien que ça!

Au 21e siècle, quand des gens  soulèvent les droits des animaux, quand ces gens sont soucieux de l’écologie,  voyez alors que toute une nation ayant une histoire de plusieurs siècles est assiégée depuis plus de 5 mois et est au bord du génocide, qui a alors besoin de vos discours?  Les gens vivent ici comme dans des cages, nous ne sommes pas aussi importants que les animaux ou la nature?

Nous, le peuple d’Artsakh, nous appelons la communauté internationale à se dégriser, nous avons des droits comme  les Européens qui vivent dans un pays nain ou en France, en Allemagne et ailleurs.

J’espère que par la volonté de Dieu tout sera réglé et que nous vivrons dans notre pays natal, que je mettrai à nouveau des fleurs sur la tombe de mon père, qui se trouve dans notre village occupé par l’ennemi. Nous avons des rêves, nous vivons aujourd’hui en Artsakh, entourés de 4 côtés par l’ennemi, mais nous étions là, nous sommes là et nous serons toujours là, j’en suis sûr!

Haykuhi Aghabekyan

 

Si vous souhaitez soutenir les Arméniens de l’Artsakh, un rassemblement est organisé dimanche 4 juin à 15h30 Place du Trocadéro à Paris par la Coordination des Organisations Arméniennes de France (CCAF).

Plus dure sera la chute

 

Couverture de « l’Atlas stratégique : de l’hégémonie au déclin de l’occident » par Gérard Chaliand, Roc Chaliand et Nicolas Rageau. @autrement

Ou la géopolitique des cycles, disséquée par Gérard Chaliand, Nicolas Rageau et Roc Chaliand

 En géopolitique, les évènements importants, les bascules, ne commencent pas et ne finissent pas forcément aux dates que l’on nous a apprises, celles que l’on cite par réflexe, sans réfléchir… Et de même, ceux-ci ne se cristallisent pas toujours là où les médias d’actualité nous le font croire… Tels sont les prolégomènes de l’analyse ayant abouti, 40 ans après la publication de L’atlas stratégique – géopolitique des rapports de force dans le monde par Gérard Chaliand et JP Rageau, à l’édition d’un nouvel opus Atlas stratégique – De l’hégémonie au déclin de l’Occident (éditions Autrement), par  Gérard Chaliand, Nicolas Rageau et Roc Chaliand, décortiquant les bouleversements d’un monde devenu multipolaire…

Si Nicolas Rageau et Roc Chaliand sont cartographe pour le premier, et ancien directeur du magazine Ever pour le second, Gérard Chaliand, lui, est un « géostratège de terrain » ayant parcouru, au long de son chemin, beaucoup des zones de conflits et de guérilla du 20ème siècle… et maintenant du 21ème… Cette expérience reconnue, devenue une expertise, l’a amené à enseigner à l’ENA, à l’école de guerre, ou encore, en tant que professeur invité, dans de nombreuses universités internationales, outre la publication d’une cinquantaine de livres…

Mappemonde 2001. @Flickr

Cette discipline consistant à apprendre d’abord de la réalité, puis à placer celle-ci dans un perspective historique longue – une démarche que beaucoup « d’experts en relations internationales » oublient parfois – est le fondement de « l’intelligence des rapports de force » de Gérard Chaliand. Par ailleurs, pour ne jamais penser dans l’étroitesse convenue et confortable « du point de vue de chez soi », celui-ci s’efforce de regarder, analyser, penser les dynamiques géopolitiques « du point de vue de l’autre », c’est-à dire en regardant le monde – et donc en NOUS regardant, nous Occidentaux – avec les yeux et l’esprit de ceux qui souvent ne sont pour nous que des préjugés, des étiquettes, des altérités que nous comprenons peu et mal, entravés par nos présupposés confortables. Or, le monde comme l’histoire, du point de vue d’un Chinois, d’un Africain, d’un Russe, d’un Iranien, ce sont des perceptions, et des réalités, souvent bien différentes des nôtres… Pour ne pas être dépassé (ou vaincu…) par ce qui nous arrive parfois de cette lointaine altérité, il faut changer son regard et ses certitudes…

Ainsi, ce nouvel Atlas choisit de mettre en perspective, sur trois siècles, la perception de l’hégémonie occidentale sur le monde par cet « Autre », le « dominé »… qui est souvent devenu, ouvertement ou insensiblement, au cours du temps ou à l’occasion de brusques tectoniques de puissances, le « dominant ». Dans cette optique neuve et « nettoyée » d’idées reçues, nous découvrons (ou redécouvrons) quelques vérités inattendues. Prenons trois exemples mis en lumière, parmi beaucoup d’autres, dans l’ouvrage :

Le choc des civilisations ; nous avons tous en tête, depuis la parution de l’ouvrage éponyme de Samuel Huntington en 1996, cette idée d’une confrontation entre la civilisation-culture occidentale moderne et « les autres » (Huntington en compte huit, dont la civilisation-culture asiatique, musulmane, etc.). Si l’analyse de Huntington n’est pas fausse, son succès a fait oublier un fait historique que cet atlas nous rappelle : ce choc des civilisations s’était en réalité déjà produit au 19ème siècle « avec la brutale irruption des impérialismes européens à l’échelle globale »… Eh oui, pour « les autres », le « choc des civilisations », ce fut nous, les Occidentaux…

Xi Jiping, président actuel de la Chine à la conférence de presse de Kigali, le 23 juillet 2018. @Flickr
Portrait de Mao Zedong, fondateur et dirigeant de la République populaire de Chine (1949-1976). @pycril

 

 

 

 

 

 

 

L’empire du milieu ; cette formule devenue un cliché que l’on retrouve, au-delà de l’histoire, dans bien des domaines (arts, journalisme, etc.), et qui évoque des images de métropoles chinoises surpeuplées, d’empereurs enfermés dans leur cité interdite puis de dictateurs rouges, a écrasé une vérité effacée des récits : le véritable empire du milieu, sur le globe, fut longtemps l’Iran, car « avant que la Grande-Bretagne n’impose sa domination en Asie, on parlait le persan de Samarcande à Delhi »…

La seconde guerre mondiale ; nous connaissons par cœur les chiffres 39-45, dates enseignées du début et de la fin de ce conflit qui engendra de multiples bascules du monde. Mais l’atlas nous enseigne que « la seconde guerre mondiale, qui commence pour les Européens en 1939-1940, et pour les Etats-Unis, en 1941, débute en Asie orientale en 1931 ». En effet, à ce moment, le Japon, pour sortir du marasme, s’attaque à la Mandchourie, puis en 1937 aux régions côtières de la Chine (massacre de Nankin…). Et « ces circonstances vont permettre aux communistes chinois de se présenter à la fois comme un mouvement patriotique et comme un parti révolutionnaire soucieux de réformes » et à Mao Zedong d’aboutir à une victoire inattendue en 1949…  Quant à la date de fin de ce conflit global, l’ouvrage la situe… en 1954, lors de la bataille de Dien Bien Phu, « défaite française qui clôt, en Asie orientale, un conflit commencé en 1931 avec le Japon »…

Des cycles, donc. Ascension des puissances… et déclin… Pour l’Occident, ce déclin est, du point de vue des faits, spectaculaire : « … Entre 1878 et 1914, une demi-douzaine d’états, à peine, se partagent une partie considérable du monde. La Grande-Bretagne accroît, au cours de cette période, son empire déjà très vaste de plus de dix millions de kilomètres carrés. La France de neuf millions de kilomètres carrés. La Russie de plus de 5 millions de kilomètres carrés »… Ce tour de force, la « plus vaste expansion militaire de l’histoire » est « dû en très grande partie à la révolution industrielle ». En 1900, « L’Europe a 430 millions d’habitants, et fournit 60 % de la production industrielle mondiale ». Déjà, en 1890, « Les Etats-Unis sont le pays le plus productif du monde, devant la Grande-Bretagne. La première guerre mondiale consacre le poids financier industriel du pays »…. Mais, en 2020, l’Asie représente 65% des brevets déposés dans le monde, tandis que « La Chine seule dispose de près de la moitié des brevets mondiaux »… Celle-ci, qui, « En 1978 représentait moins de 1% du commerce international, est devenue, quarante ans plus tard, l’usine du monde ». D’autres pays naguère « sous-développés » ou colonie de grands empires, comme l’Inde, ont accédé à l’affirmation : « L’Inde est devenue le 5ème exportateur de services à l’échelle mondiale, grâce a ses performances technologiques. Le Fonds Monétaire International estime que l’Inde, en 2027, fera partie des cinq premières puissances ».

( de g. à d.) Jair Bolsonaro, Vladmir Poutine, Xi Jinping, Cyril Ramaphosa et Ram Nath Kovind, dirigeants des BRICS lors du G20 de 2019 à Osaka. @Flickr

La démographie explique bien sûr, en partie, ce changement de point de gravité du monde. Aux abords de 1900, les Européens « représentent à eux seuls 25% de la population mondiale, tandis que près de 60 millions d’entre eux émigrent vers d’autres continents ».  Les Etats-Unis « passent, durant cette période, de 4 à près de 90 millions d’habitants, et la population de l’ensemble du continent américain dépasse 150 millions »…. Aujourd’hui, l’Afrique, au sud du Sahara, « est, de loin, le continent où la croissance démographique est la plus vigoureuse, En 1950, l’Afrique comptait 7% de la population mondiale. En 2020, 18%, – soit 1,3 milliard de personnes – et devrait, en 2050, dépasser les 25% ». En 2030, le Nigéria « avec 410 millions d’habitants, dépassera les Etats-Unis comme le troisième état le plus peuplé du monde ». Et ce n’est pas un hasard si l’Inde compte 47 missions diplomatiques sur ce continent, alors que la Chine « est, depuis 2009, le premier partenaire commercial de l’Afrique ».

Graphique portant sur l’évolution de la population africaine de 1820 à 2100.

Plus dure sera la chute, pourrions-nous tirer comme conclusion de la lecture de cet atlas… qui part de la domination occidentale sans partage sur le monde, pour aboutir au constat qu’aujourd’hui, c’est la région indopacifique qui « est le centre de gravité du conflit majeur du 21ème siècle entre la Chine et les Etats-Unis, et leurs alliés »… Même si « les Etats-Unis restent, de toute évidence, la puissance numéro un dans le monde et sont décidés à conserver et conforter cette place. Entretemps, l’implacable régime chinois poursuite son ascension ».

Au final, le déclin le plus net « est donc bien celui d’une Europe qui domine le monde de la fin du 18ème siècle à 1914. Aujourd’hui, elle n’est plus même l’enjeu majeur qu’elle fut du lendemain de la seconde guerre mondiale à 1989 »… Au passage, s’agissant de l’actualité tragique de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’atlas rappelle, sans excuser ni dédouaner en rien Moscou de son écrasante responsabilité (ni de son immense erreur stratégique), que « le spectre de l’inclusion de l’Ukraine dans l’Otan n’est pas une invention russe. G.W. Bush avait invité l’Ukraine, en 2008, à rejoindre l’Otan, perspective rejetée, à l’époque, par la France et l’Allemagne ». Et de souligner que « à partir de la fin du 20ème siècle, l’Europe subit les initiatives américaines destinées à affaiblir le potentiel russe ». D’ailleurs, le livre évoque à ce sujet Georges Kennan, l’instigateur de la stratégie de l’endiguement auprès du président Truman, qui avait « signalé à Bill Clinton qu’il faisait une grave erreur en étendant l’Otan vers l’Est ». Nous y sommes…

Le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelenskyy, a visité un centre d’aide humanitaire dans la ville de Bucha (Kiev), où des massacres de civils ont eu lieu pendant l’occupation par les troupes russes. @Flickr (compte du président de l’Ukraine)

Au chapitre des reproches que l’on pourrait faire à ce livre remarquable, j’ai relevé la cartographie, souvent peu claire, manquant parfois de légendes explicatives (dommage pour un « atlas »). Mais heureusement, la grande qualité, et l’originalité du fond, permettent presque de se passer des illustrations. Et puis la maison d’édition Autrement, consciente de cette faiblesse, à fait imprimer un erratum comportant un certain nombre de ces cartes retirées, et inséré en livret dans l’ouvrage.

 Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.