L’Union Européenne ECHO et l’humanitaire

 

Entretien avec Pauline Chetcuti, présidente de VOICE

Pauline Chetcuti s’exprimant lors de la conférence de presse en marge du Forum humanitaire européen 2025. © DG ECHO

 

Alain Boinet : A la fin du mois de juillet, l’appel consolidé s’élevait à 45,84 milliards de dollars. A cette date, seulement 7,64 milliards de dollars étaient réunis, ce qui représente environ 40% de moins qu’a la même époque l’année dernière ! En conséquence, les Nations-Unies ont annoncé une réduction drastique de leur plan conduisant à une hyper-priorisation ciblant seulement 114 millions de personnes en danger sur les 310 millions identifiés, avec un budget de 29 milliards de dollars sans aucune garantie d’y parvenir. Qu’en penses-tu ?

Pauline Chetcuti :

Le constat est préoccupant : 40 % de moins que l’an dernier et seulement 17 % du montant demandé est effectivement réuni. Les conséquences seront dramatiques pour les communautés qui ont besoin d’aide.

Cette hyper-priorisation aura des effets très lourds. D’une part, des dizaines de millions de personnes resteront sans aide vitale, avec le risque de basculer dans une précarité accrue. D’autre part, elle risque de créer de nouvelles urgences qui auraient pu être évitées si ces populations avaient été prises en compte.

Elle pose également une question morale et éthique : comment peut-on « trier » ainsi des vies ?

Depuis des années, on travaille sur la question du triple nexus, sur la résilience et la prévention —tout ce qui dépasse la pure urgence. Or, avec cette hyper-priorisation on risque un retour à la seule logique d’urgence, plus coûteuse et génératrice de déséquilibres entre les populations.

Ce mouvement contribue ainsi à décrédibiliser le secteur humanitaire, en laissant de côté des populations, dans un contexte où la confiance des bénéficiaires comme des bailleurs est déjà profondément fragilisée.

Le Secrétaire général António Guterres prononce le discours d’ouverture du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©Nations Unies

Alain Boinet : Dans un contexte de crise de financement et d’affaiblissement du leadership des Nations-Unies, comment appréhender le projet UN 80 de réforme structurelle lancée par le Secrétaire général à l’occasion du 80ème anniversaire de l’ONU et, dans ce cadre, celui spécifique de l’Humanitarian Reset qui concerne d’une manière ou d’une autre l’ensemble des acteurs humanitaires ?

Pauline Chetchuti :

Évidemment, les coupes budgétaires rendent une réforme nécessaire, même si ce n’est pas nouveau puisque l’ONU se réforme par cycles depuis plusieurs années. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte de crise où les budgets sont coupés, et la réorganisation proposée par UN 80 ainsi que le Humanitarian Reset sont menés en réponse directe à cette situation.

Le projet UN 80, c’est une réorganisation des entités onusiennes avec une meilleure coordination entre les piliers paix – développement – droits humains, ainsi qu’une simplification des mandats, avec potentiellement de grandes agences des Nations Unies regroupées entre elles.

Cette réforme répond donc à une double urgence : la baisse des financements et la perte de crédibilité du multilatéralisme.

Le Humanitarian Reset s’inscrit dans cette logique, avec un objectif de simplification, d’efficacité et de « rentabilité » du secteur. Il vise à recentrer les financements au plus près des pays, notamment via les country-based pooled funds d’OCHA, et met aussi l’accent sur la localisation. Sur le principe, la localisation n’est pas écartée, mais la manière dont elle sera mise en œuvre soulève des questions. Chez VOICE, nous travaillons précisément sur ces points, notamment sur l’importance de maintenir une diversité d’instruments et d’acteurs pour répondre à des contextes complexes et divers.

Il faut toutefois éviter de tout réduire à des aspects techniques. Le succès de ces réformes dépendra également de la volonté politique des bailleurs et de l’engagement des États. À nous, ONG et réseaux, de documenter les conséquences concrètes du Reset pour les organisations et de rappeler notre rôle fondamental et complémentaire dans l’écosystème humanitaire. Les ONG apportent une diversité essentielle, au plus près des contextes et d’une compréhension fine des besoins des populations. Il est donc crucial de s’assurer que tous les acteurs humanitaires soient pris en compte dans le Reset mené par Tom Fletcher.

Enfin, il faut préserver et surtout prioriser la mise en œuvre des acquis des réformes engagées depuis le Sommet humanitaire mondial et le Grand Bargain : la flexibilité des financements, la localisation, le partage des risques et l’allègement des exigences de reporting. On ne peut pas se permettre un retour en arrière.

Tom Fletcher, Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires et Coordonnateur des secours d’urgence (OCHA), lors d’une conférence de presse à Genève, le 3 décembre 2024. ©UNOCHA

 

Alain Boinet : Des gouvernements représentant diverses sensibilités politiques, au sein de l’Union Européenne et membres de l’OCDE notamment, sans parler des Etats-Unis, baissent considérablement leur aide humanitaire et au développement. Comment comprendre ces décisions, quelles en seront les conséquences possibles et que peuvent et doivent faire les acteurs humanitaires ?

Pauline Chetcuti :

La crise humanitaire est sévère actuellement, accentuée par les coupes américaines avec la fin de l’USAID, mais c’est aussi une tendance de fond depuis quelques années. Les raisons sont multiples mais on trouve tout de même certains points communs : repli national, recentrage sur les priorités internes, austérité budgétaire, inflation, dette publique. On observe parallèlement une hausse des dépenses militaires et une baisse des dépenses pour la coopération internationale.

S’ajoute une lassitude des bailleurs et une défiance envers l’aide, après le Covid, l’Ukraine, etc. De plus, il devient très difficile pour les États de continuer à défendre et à justifier ces investissements. En effet, il leur est compliqué de maintenir leur engagement lorsqu’ils ne peuvent pas en montrer des résultats immédiats et tangibles, dans une logique de réponse prioritaire aux besoins internes de leurs propres populations.

Par ailleurs, on a un leadership affaibli auprès des Nations Unies, malgré une augmentation énorme des services qu’ils rendent. Il y a vraiment une perte de vitesse et de légitimité des institutions multilatérales et qui sont évidemment poussées par certaines grands puissances (Chine, États Unis..) qui  modifient le contexte dans lequel on est. Et c’est ce qui pousse aujourd’hui les coupes budgétaires.

Les conséquences directes seront particulièrement lourdes pour les communautés déjà fragilisées par les conflits, les chocs climatiques ou les inégalités économiques. Ces populations seront doublement affectées par la baisse des financements, la diminution de la coopération internationale et la réduction du soutien. C’est un cercle vicieux : moins on finance le système d’aide et le sytème multilatéral, moins l’impact de ce système est visible auprès des plus vulnérable. Donc il y a un désengagement des institutions qui affaiblit leur efficacité et leur légitimité et qui ensuite de fait justifie le fait de moins s’engager et investir dans ces mêmes institutions.

Pour nous en tant qu’ONG, membres de la société civile et réseau représentant un grand nombre d’organisations, nous devons résister et réaffirmer l’impact de la coopération internationale et plus particulièrement de l’aide humanitaire. Il faut montrer son impact concret auprès des populations les plus vulnérables, former un narratif fort vis-à-vis des institutions, des bailleurs, mais aussi du grand public.

Les sondages européens montrent encore un soutien citoyen important à l’aide humanitaire mais non toujours reflété par les politiques des États membres. C’est pourquoi il est essentiel de maintenir une voix forte, de continuer à démontrer l’impact positif de l’aide humanitaire et de mettre en avant le partenariat avec les ONG locales. C’est-à-dire que ce n’est pas simplement l’Union européenne qui agit auprès des États dans le reste du monde, mais surtout une démarche visant à créer des sociétés civiles fortes et capables de développer leurs propres capacités au sein des contextes dans lesquels elles évoluent.

Donc c’est un cercle vertueux, auquel on contribue, où les communautés se développent positivement et sortent des cycles de vulnérabilité. Pour nous, l’enjeu est de continuer à s’engager pour contrer la lassitude et le désengagement actuels.

Malakal, capitale de l’État du Haut-Nil, Soudan du Sud, le 16 mai 2023. ©Solidarités International/Bebe Joel

Alain Boinet : Dans une publication récente de VOICE Out Loud (septembre 2025), vous avez publié un long entretien avec la Commissaire Hadja Lahbib sur les divers enjeux de communication pour l’aide humanitaire de l’Union Européenne. Que faut-il en retenir selon toi ?

Pauline Chetcuti :

D’abord, nous sommes très reconnaissants envers la commissaire Hadja Lahbib pour avoir donné sa voix et contribué à cet entretien. Je vous recommande de le lire, il est vraiment très intéressant.

Un message clé ressort de cet échange : parler avec principes et valeurs. Elle place au centre la dignité et le besoin d’être en intégrité avec l’agence de chaque population. Elle met aussi au cœur la communication, écouter ce que veulent les populations avant de « parler par-dessus ». Il ne s’agit pas de « faire de la pub », mais de faire entendre la voix de nos partenaires, dans les différents pays, de manière intègre.

Elle incite à communiquer avec des valeurs, avec une vraie envie de faire passer un message de solidarité et de communauté. L’idée est qu’on peut montrer l’impact tout en allant au-delà des images, parfois indignes (comme celles d’enfants en conflit), souvent utilisées par le passé. On peut communiquer avec dignité pour susciter la solidarité, pas seulement la visibilité.

Hadja Lahbib au Tchad, 2025 © European Union/Denis Sassou Gueipeur.

Alain Boinet : Lors d’un précédent entretien avec toi publié dans Défis Humanitaires au mois de février 2025, nous avions notamment évoqué le budget de la DG ECHO pour 2025. A trois mois de la fin de l’année, connait-on aujourd’hui son montant et comment l’analysez-vous à VOICE ?

Pauline Chetcuti :

La question du budget est fondamentale, et tous nos membres au sein de VOICE la posent.

Pour 2025, le montant s’élève à environ 2,46 milliards d’euros pour la ligne strictement humanitaire. Le chiffre sera consolidé d’ici la fin de l’année, avec d’éventuels renforcements budgétaires. On sait déjà que la réserve d’aide d’urgence a été entièrement mobilisée cette année pour répondre à plusieurs crises majeures, et il est peu probable qu’elle soit renouvelée d’ici la clôture. Cette réserve prévoyait 583 millions d’euros pour 2025.

Nous ne pensons pas qu’il y aura de changement majeur dans la manière dont l’Union européenne financera les crises humanitaires.

S’agissant du projet de budget 2026, La Commission propose un peu plus de 1,8 milliard d’euros pour l’humanitaire, par la suite la Conseil a proposé une hausse de 18 millions à ce montant. C’est une progression, mais elle reste limitée au regard de l’ampleur croissante des besoins humanitaires et de l’inflation. Par ailleurs, cela n’intègre pas à ce stade, la réserve d’urgence et de solidarité qui fera l’objet de discussions au fil de l’année.

Alain Boinet :  Les discussions pour le prochain Cadre Financier Pluriannuel (2028-2035) ont commencé à la Commission Européenne qui devrait présenter une proposition courant 2025. Par ailleurs, la présidente Ursula Von der Leyen et le commissaire Piotr Serafin ont annoncé un budget de 200 milliards d’euros pour « L’Europe globale dans le monde », le nouvel instrument d’action extérieure avec un montant indicatif de 25 milliards d’euros pour l’aide humanitaire. Si l’augmentation est très significative et positive, en revanche des acteurs humanitaires sont inquiets sur le flou et les risques relatifs au cadre et aux finalités. Qu’en pense VOICE et sa présidente ?

Pauline Chetcuti : :

C’est un sujet au cœur de VOICE : comment utiliser ce nouveau cadre financier pluriannuel (MFF) et comprendre ce qu’implique cette Europe globale ?

À VOICE, nous accueillons positivement le montant indicatif de 25 milliards d’euros prévu pour l’aide humanitaire dans ce nouvel instrument Europe Globale. C’est un signal politique fort dans un contexte particulièrement difficile, marqué à la fois par l’augmentation des besoins humanitaires et par un déficit d’intérêt croissant des bailleurs pour soutenir l’aide.

Mais il faut relativiser. D’abord, on ne sait pas encore comment cet instrument sera utilisé. Si l’on additionne le budget annuel et les renforcements des dernières années (dont la réserve d’aide d’urgence) on atteignait déjà un peu plus de 17 milliards d’euros. L’augmentation est donc réelle, mais pas spectaculaire, surtout si l’on considère que les besoins humanitaires vont continuer d’augmenter, d’autant plus si l’ONU poursuit son hyper-priorisation.

Ensuite, ces chiffres ne sont pour l’instant que des propositions puisque les États membres doivent encore se prononcer.

Enfin, une autre préoccupation de VOICE concerne le cadrage politique de ce nouvel instrument. Europe Globale met l’accent sur la compétitivité, la souveraineté et la puissance économique de l’Union européenne plutôt que sur les besoins des populations affectées. On se trouve donc face à un instrument plus politique, inscrit dans une logique de renforcement des intérêts de l’Union européenne.

Néanmoins, l’aide humanitaire semble préservée, et c’est positif. Mais restera-t-elle indépendante des priorités politiques de l’UE ? Ce n’est pas garanti. C’est précisément ce que nous voulons déterminer. Nous plaiderons pour que l’aide demeure fondée sur les besoins des populations et sur les principes humanitaires, et non sur les intérêts des États membres.

Au sein de VOICE, nous allons continuer à pousser ces questions et à engager directement la DG ECHO et la Commission européenne sur les enjeux du MFF. Nous invitons également tous les membres de VOICE à contribuer, à faire remonter leurs préoccupations et surtout à mobiliser les États membres pour qu’ils soutiennent le maintien d’une aide humanitaire indépendante au sein de ce nouvel instrument. Nous appelons chaque État à se positionner sur le nouveau MFF afin de garantir la sécurité et la pérennité de l’enveloppe humanitaire.

Forum Humanitaire Européen, 2024 – © Union européenne

Alain Boinet : Certains Etats-membres souhaitent s’impliquer plus avant et envisagent la création d’une enceinte spécifique des Etats dédiée à l’humanitaire avec pour objectif de sanctuariser l’humanitaire et d’éviter en conséquence toute fongibilité des fonds humanitaires dans l’ensemble des 200 milliards d’euros. Est-ce une piste intéressante ?

Pauline Chetcuti :

Toutes les pistes méritent d’être explorées si elles renforcent l’efficacité et la crédibilité de la dépense.

Néanmoins, il est essentiel de s’assurer aujourd’hui que les financements humanitaires ne soient ni dilués, ni contrôlés par les intérêts nationaux des États membres ou de l’Union européenne autrement dit, par des considérations géopolitiques.

Il faut également que l’aide humanitaire reste flexible, afin de pouvoir réagir à un contexte extrêmement volatile, marqué par des détériorations graves et soudaines dans certains pays. Cette flexibilité doit permettre de répondre à des besoins immédiats, mais aussi à des crises négligées ou oubliées souvent absentes de la lumière médiatique.

Quel que soit le nouvel instrument que l’on construit, il doit  répondre au plus près des besoins des populations, tout en demeurant accessible aux ONG, et en particulier aux partenaires locaux.

En somme, si l’on ouvre ou crée un nouvel instrument, il faut absolument intégrer ces conditions dès le départ et veiller à ce qu’elles soient pleinement incluses dans la piste évoquée.

Alain Boinet : Pour une bonne information de nos lecteurs, notamment hors d’Europe, peux-tu nous présenter VOICE dans les grandes lignes ?

Pauline Chetcuti :

VOICE est un réseau européen d’ONG humanitaires. Nous rassemblons plus de 90 organisations membres basées dans l’UE, ainsi qu’au Royaume-Uni et en Suisse, qui mettent en œuvre ou soutiennent l’aide humanitaire.

Notre rôle est double. D’une part on est un espace de coordination et d’échange entre ONG humanitaire  européennes. Ce qui favorise la prise de positions communes, partage d’expertise, de connaissances et la création de synergies.

D’autre part, on porte un plaidoyer collectif auprès des institutions européennes (DG ECHO, Parlement européen, États membres). À travers nos membres européens et leurs réseaux d’ONG. Par exemple nous travaillons étroitement avec les réseaux nationaux comme Coordination SUD en France pour construire des positions communes.

En somme, VOICE est un pont entre la société civile humanitaire européenne et les décideurs publics dans une région qui reste l’un des principaux bailleurs humanitaires dans le monde.

Un membre du personnel d’Oxfam aide une famille à transporter chez elle les articles non alimentaires qu’elle vient de recevoir à la Maison des Nations Unies, à Djouba. © Oxfam / Anita Kattakuzhy

Alain Boinet : Comment souhaites-tu conclure cet entretien ? Un message, un appel ?

Pauline Chetcuti :

C’est une question difficile. Comment conclure de façon positive face aux défis dont nous venons de parler ?

Évidemment, nous faisons face à une crise existentielle très sévère du système humanitaire. Nous souffrons d’un déficit de crédibilité, auquel il faut savoir répondre. La réponse doit être collective. Les ONG doivent se rassembler pour créer une voix forte, un récit commun qui réaffirme la valeur de la coopération internationale et de la solidarité mondiale. C’est un véritable défi que nous nous fixons au sein des ONG et que nous sommes déterminés à relever.

L’autre point, c’est que les questions de financement, bien qu’essentielles et au cœur des débats actuels, ne sont pas tout. Il faut aussi se rappeler pourquoi nous faisons tout cela et pourquoi il est si important de poser ces questions. Parce que ces financements permettent avant tout de maintenir l’aide auprès des plus vulnérables.

Évidemment, on pense aux conflits oubliés, comme en République démocratique du Congo ou au Soudan, où les contextes sont absolument terribles. On pense aussi à nos collègues et aux populations à Gaza et en Palestine. Si nous nous interrogeons aujourd’hui c’est pour préserver cette solidarité internationale, pour agir au plus près des populations, les aider non seulement à survivre, mais surtout à vivre dignement et à exercer leurs droits fondamentaux.

Enfin, c’est pour moi un appel à la collectivité, un sursaut de solidarité entre nos différentes ONG. Nous avons un réel potentiel collectif si toutes les organisations se mettent ensemble, notamment à travers des réseaux comme VOICE. Nous pouvons porter une voix plus forte et faire passer des idées ainsi que des valeurs essentielles.

Je conclurai en disant que l’argent ne fait pas tout. Ce qui compte, c’est ce que nous en faisons. Comment nous transformons ces financements en changements concrets, en vies améliorées dans les contextes les plus complexes, pour que chacun puisse s’en sortir, survivre et vivre une vie meilleure.

Experts de l’UE et du HCR à la frontière entre le Soudan et le Tchad. Environ 40 000 personnes – réfugiés soudanais et rapatriés tchadiens – ont traversé la frontière depuis le début du conflit au Soudan. © HCR/Aristophane Ngargoune

 


 


 

Pauline Chetcuti : 

Pauline Chetcuti est – depuis juin 2024 – la Présidente de VOICE. Pauline Chetcuti est également responsable des campagnes humanitaires et du plaidoyer pour Oxfam International. Juriste spécialisée en droit international humanitaire et droits humains, elle possède une solide expérience au sein d’agences de l’ONU et d’ONG dans des contextes tels que la Palestine, l’Afghanistan, la RDC et le Myanmar. Elle apporte un leadership stratégique sur les campagnes mondiales et les politiques liées à la protection des civils, à la fragilité et à l’impact du changement climatique sur les populations vulnérables. Auteure de plusieurs publications sur les principes humanitaires, la faim et le lien entre climat et action humanitaire, elle contribue activement au débat international. Experte en gestion de réseaux, elle renforce les partenariats humanitaires et représente Oxfam dans des forums de haut niveau. Guidée par un leadership féministe, elle valorise la diversité, l’inclusion et l’expression des voix de son équipe et de ses partenaires.

 

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Flemme

Flemme

Quand l’occident baisse les bras, d’autres modèles de solidarité sont à créer

©UN News – Des enfants à Gaza attendent que leurs conteneurs vides soient remplis de nourriture.

En regardant les chiffres rapportés à OCHA, la baisse des financements humanitaires de 25 milliards US$ en 2024 à 7,2 milliards à la mi- 2025, la décrue est violente. Rapporté au nombre de personnes assistées, 116 millions en 2024 et 190 millions en 2025, l’on passe de 21 US$ pour 100 personnes à 4 US$ pour 100 personnes.

D’une manière générale l’Aide Publique au Développement a commencé à refluer après une croissance continue de plusieurs années pour répondre aux crises successives, comme le montre le graphique suivant.

©OCDE -Évolution de l’Aide Publique au Développement (APD) totale des pays du Comité d’Aide au Développement (CAD), 2000-2024 (données officielles) et 2025-2027 (projections), en milliards de dollars américains, à prix constants (2023). Après avoir augmenté pour répondre aux besoins liés aux crises successives récentes, l’APD devrait encore diminuer en 2025 et à court terme.

Qu’est-ce qui a changé ?  Nous, collectivement. L’aide humanitaire moderne industrialisée est une création de l’occident, des pays riches qui fixaient les règles politiques et économiques mondiales. Même depuis les décolonisations, l’Occident vainqueur des guerres chaudes ou froides était le modèle universel de développement économique et sociétal vers lequel devaient tendre tous les retardataires. L’aide au développement était d’ailleurs conçue à cet effet, et il nous était facile et magnanime d’aider ceux qui n’ont pas profité de ces changements, les laissés pour compte du développement, les ‘left behind’ pour reprendre la terminologie en vigueur. L’assistance humanitaire comme filet de sécurité global occidental. Mais voilà, nous nous sommes affaiblis financièrement, et puis surtout je crois, il n’y a plus vraiment dans nos sociétés occidentales la volonté de cadrer le monde, intellectuellement, économiquement, militairement. Flemme, diraient mes enfants.

De là découle, pour le meilleur et pour le pire, un relativisme global soutenu par des doubles standards politiques bien compris et très visibles. Si ce que nous proposons n’est pas supérieur par nature, alors tout se vaut, et chacun fait donc aussi bien de chercher son propre intérêt ou de proposer son propre modèle. L’Amérique actuelle en est bien sûr l’illustration, ne portant plus aucune valeur comme étendard, aucune proposition pour le monde.  Beaucoup de pays ont utilisés notre flemme à leur profit, bien naturellement, pour secouer l’ordre en place. Voyez les discussions et négociations de paix en cours. Elles n’ont plus tellement lieu à Genève, à New-York ou Paris, mais à Istanbul, Djeddah ou Astana. Le sommet de Tianjin est aussi important que celui du G7. Si l’occident ne souhaite plus dominer les systèmes qui régissent le monde, alors pourquoi devrions-nous nous occuper de pourquoi et comment se battent des généraux soudanais ? La guerre des autres est finalement assez supportable à la télévision.

Vladimir Poutine, Xi Jinping, Kim Jong-Un lors du défilé militaire à Pékin pour le 80ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale le 3 septembre 2025. ©Gouvernement Russe.

Alors a-t-on besoin de solidarité humaine ?  Assurément. Le monde actuel est déjà globalisé. Il y a moins de Nord et de Sud, d’Est et d’Ouest, mais un monde en réseaux superposés, en tache de léopard, en étages de nature sociologique plus que géographique. Les effets du changement climatique, la perte de biodiversité, un crime organisé pervasif laissant des pouvoirs publics défaillants ou autoritaires, ce sont des problèmes qui se posent à Grenoble, à Caracas ou en Nouvelle-Guinée. Si les problèmes sont globaux, alors la solidarité humaine n’est peut-être à lier uniquement à la reconnaissance de la souffrance de nos frères humains, mais à l’interdépendance des êtres humains entre eux et à leur capacité d’agir pour eux-mêmes. Le monde actuel a certainement besoin d’un cadre éthique et d’une pratique de la solidarité internationale. Mais l’apport de vivre ou de soin ne suffit pas, d’autant moins qu’il est de plus en plus difficile d’en acheminer. L’aide devra-t-elle être alors plus militante, plus ouvertement politique ?

Vos impôts doivent-il la payer ?  Tout cela est bien beau, mais si cette solidarité s’organise en réseau, elle finit toujours par se traduire par un transfert de ressource. En majorité, que ce soient pour les Nations unies, le mouvement des Croix-Rouge ou les ONGs, ces ressources ne sont pas des fonds propres. Il ne s’agit pas d’une solidarité directe. Ces ressources représentent une solidarité indirecte au travers des états qui sous-traitent l’opérationnalisation de leurs budgets humanitaires, comme instrument de leur politique étrangère. Ce sont donc des choix politiques, des priorités budgétaires difficiles, et pas des considérations humanitaires qui définissent d’abord les budgets humanitaires.

L’Aide Publique au Développement, qui englobe les budgets humanitaires est une variable d’ajustement, et sa suppression n’a aucun cout politique pour ceux qui la décide.  Qui va manifester ou bloquer des routes pour préserver l’APD ?  C’est donc parce que l’aide en général et l’aide humanitaire en particulier n’est pas ou plus perçue comme efficace pour défendre nos intérêts qu’elle est coupée. Cette perception est importante: Souvenons-nous de ce que disait Marco Rubio, fossoyeur d’USAID, «  USAID created a globe-spanning NGO industrial complex at taxpayer expense with little to show since the end of the Cold War.  development objectives have rarely been met, instability often worsened and anti-American sentiment has grown.” » (L’USAID a créé un complexe industriel mondial d’ONG aux frais des contribuables, sans grand résultat depuis la fin de la guerre froide. Les objectifs de développement ont rarement été atteints, l’instabilité s’est souvent aggravée et le sentiment anti-américain s’est accru.). Si l’aide était perçue comme directement utile à l’intérêt et à la sécurité des états, elle sera préservée, aux Etats-Unis comme ailleurs. Il est d’ailleurs intéressant de voir que dans les données disponibles de 2025, ce sont toujours les États-Unis qui demeurent le premier bailleur humanitaire.

27.02.2025 La fin de l’USAID, Washington, DC USA © Ted Eytan

Alors quoi ?

Le propre du monde d’avant est qu’il est passé, et il ne faut pas attendre un retour ex-ante. 2023 était le pic d’une augmentation continue des budgets humanitaires depuis plus d’une décennie.  Les contraintes budgétaires des pays ne vont pas disparaitre, la rugosité des relations internationales non plus.  Soit l’aide humanitaire – et l’aide au développement de manière plus générale – est intégrée à une architecture de sécurité globale qui englobe la sécurité humaine, la sécurité environnementale, comme le font plus volontiers des bailleurs asiatiques, soit elle est réduite à sa portion congrue.

La localisation ?  Si nous étions honnête avec une approche locale de l’aide, alors une ONG française pourrait tout à fait soutenir une ONG soudanaise ou congolaise directement, sans y envoyer toute une mission à Port-Soudan ou à Goma. N’entend-on pas à longueur de rapport et d’ateliers que les communautés sont les premières à répondre et les mieux à même de comprendre « les besoins » ainsi que l’environnement politique dans lequel ces besoins se manifestent ? Qu’est-ce qui nous empêche vraiment de le faire ? de nouer des partenariats, de signer des accords-cadres avec des ONG dont on assure un « renforcement de capacité » depuis des décennies en les utilisant comme sous-traitants opérationnels, sans payer les frais de fonctionnement qui permettent la pérennité, la location d’un local, l’achat de voitures, la rétention du personnel au-delà de la durée d’un programme ? Ce qui nous empêche aussi, c’est, de plus en plus, l’assèchement des espaces civiques et de la possibilité pour des citoyens de se regrouper et de recevoir des financements étrangers. L’urgence aussi est là. Permettre la réponse humanitaire de demain, c’est préserver et utiliser autant que possible les espaces civiques résiduels aujourd’hui.

La privatisation ?  Si les pays sous-traitent l’opérationnalisation de leur budget humanitaire à un système humanitaire qui n’est plus perçu comme assez efficace, l’attrait pour le secteur privé demeure généralement vivace. C’est un anathème absolu pour beaucoup d’acteurs humanitaires, mais de fait, le secteur privé est déjà mobilisé et utilisé pour de la logistique humanitaire, des distributions, des coopérations avec les gouvernements, C’est une approche très programmatique de l’aide, mais pour un bailleur, pourquoi une entreprise serait moins efficace pour distribuer des vaccins dans un centre de santé que l’Unicef ou une ONG ? Dans la zone indopacifique, des programmes entiers de santé primaire, de nutrition, à cheval entre humanitaire et soutien au secteur de la santé, sont mis en œuvre par des société privées qui connaissent leur métier. De fait personne n’en meurt.  Il y a donc des situations ou ce sera politiquement et opérationnellement possible et acceptable et d’autre, on le voit déjà à Gaza, ou ça ne le sera pas.

On ne reviendra pas tout de suite à l’époque où l’aide humanitaire était portée par des idéaux de monde meilleur pour tous. Si tous les lecteurs de Défis Humanitaires voudraient prouver le contraire, nous n’en avons politiquement plus ni l’élan, ni les moyens. Sans budgets conséquents, il faut peut-être retourner aux entrepreneurs humanitaires. L’aide humanitaire ne sera peut-être plus universelle.  Des aides humanitaires seront ce qu’on en fait : un outil politique, un levier d’influence, un acte militant, ou une action locale portée par ceux qui le veulent et le peuvent. Elle ne sera peut-être même plus neutre. La neutralité ne protège les acteurs humanitaires que dans la mesure ou les belligérants y croient, ce qui est quand même de moins en moins le cas. Triste réalité, chantaient Amadou et Mariam.

Cyprien Fabre :

Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.


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