Vers un « effet domino » humanitaire contagieux ?

Pour l’action humanitaire, l’effet papillon conjugué à un effet ciseau pourraient-il entrainer une réaction en chaine, un effet domino en cascade provoquant des conséquences humanitaires, sécuritaires et géopolitiques dangereuses.

Dans des éditoriaux publiés au printemps 2024 dans Défis Humanitaires, j’ai d’abord évoqué le risque d’un effet papillon de la guerre en Ukraine qui ouvrirait la voie à d’autres agressions, comme on a pu le voir avec l’attaque de l’Azerbaïdjan contre les Arméniens du Haut-Karabagh et comme cela pourrait se produire un jour avec la Chine envahissant Taïwan, voire en Europe même au-delà de l’Ukraine.

Toute agression entraine des réactions successives qui de proche en proche peuvent alors provoquer un conflit allant en s’élargissant comme cela a été le cas avec l’enchainement de la première guerre mondiale. Au début on ne savait pas que c’était une guerre mondiale !

Dans un autre éditorial, j’ai aussi évoqué l’effet ciseau économique quand le montant des ressources et le montant des coûts évoluent de manière opposée. C’est bien ce que nous constatons maintenant dans l’action humanitaire où les besoins ne cessent d’augmenter alors que les moyens pour y faire face ont commencé et continu de baisser ! Et je soulevais alors cette question, s’agit-il d’un phénomène passager ou d’une tendance durable et jusqu’où cela pourrait-il aller ?

La question posée aujourd’hui est de savoir si l’effet papillon des tensions et des conflits de toute nature qui prospèrent sous nos yeux, y compris à l’intérieur d’un pays comme les Etats-Unis, pourraient en s’ajoutant à l’effet ciseau d’une diminution de la réponse humanitaire globale provoquer ici et là un effet domino d’une réaction en chaine entrainant une succession de crises humanitaires, sécuritaires et géopolitiques.

Des personnes déplacées retournent à pied au site de Plain Savo tôt le matin après avoir passé la nuit dans des familles d’accueil dans la ville voisine de Bulé, en République démocratique du Congo. © UNHCR/Hélène Caux

L’équation est la suivante. L’augmentation des crises et des populations affectées alors que la réponse humanitaire s’affaiblie n’entrainera-t-elle pas des déséquilibres provoquant des mouvements de population, le désespoir, la radicalisation, une dégradation structurelle des services publics et des Etats dont l’affaiblissement pourrait alors provoquer comme par contagion un effet domino de proche en proche.

Mon propos n’est pas ici de dire que la baisse de l’aide humanitaire pourrait provoquer des guerres, mais plutôt que la croissance de la conflictualité, des catastrophes, notamment celles liées au climat, des grandes épidémies, de la diminution des ressources naturelles dans un monde beaucoup plus peuplé et dont la consommation augmente, l’affaiblissement de l’ONU et du Droit International Humanitaire (DIH) pourraient provoquer des crises humanitaires majeures alimentant, si l’insuffisance des secours désespéraient  les victimes et accéléraient des crises politiques, des crises géopolitiques selon le principe d’enchainement de  l’effet domino.

N’est-ce pas l’effet domino qui se propage au Sahel avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger au risque de s’étendre à la région ? N’est-ce-pas cette logique qui prospère autour du terrible conflit à Gaza qui s’étend au Liban, au Yémen, en Iran. N’est-ce pas cette dynamique qui s’exprime depuis l’Ukraine à la Moldavie, la Géorgie et l’Arménie dans le Caucase du Sud.

N’est-ce-pas cette logique qui s’exprime quand le premier ministre de Pologne Donald Tusk déclare « Une nouvelle ère a commencé : celle de l’avant-guerre ». J’ai personnellement entendu un ambassadeur de Pologne nous déclarer lors d’un dîner amical que si l’Ukraine risquait de perdre et que la Pologne se sentait menacée, alors son pays entrerait en guerre contre la Russie. Et d’ailleurs, la Pologne se prépare en consacrant 4% de son RNB à la défense, soit deux fois plus que des pays comme la France, l’Allemagne, la Grande Bretagne !

De la fumée s’échappe d’un site ciblé par des tirs d’obus dans le village de Zaita, au sud du Liban, le 23 septembre 2024. ©UNICEF/UNI649017/Dar Al Mussawir

Comme nous le savons, toute guerre entraine des destructions, des déplacements de population qui nécessitent alors des secours humanitaires en attendant de trouver une solution politique de règlement du conflit. C’est le fameux triptyque de la stabilisation : aide humanitaire – retour à la sécurité – solution politique.

Si face au chaos de la guerre, l’aide humanitaire vient à diminuer dangereusement, cela ne risque-t-il pas d’exacerber tout conflit et de rendre toute solution politique plus difficile et lointaine quand les populations en sont l’enjeu principal ?

Alors, que nous disent les chiffres relatifs à l’aide internationale ? L’aide humanitaire qui avait progressée jusqu’à présent pour répondre à l’augmentation des besoins humanitaires des populations est en train non seulement de stagner et même de régresser.

Selon, UNOCHA, le montant de l’aide humanitaire internationale s’est élevé en 2022 à 30,48 milliards de dollars pour des besoins évalués à 51,64, soit une augmentation de 27% par rapport à l’année précédente. Et pourtant, bien que l’appel de l’ONU ait été couvert à 59%, il manquait 21,16 milliards de dollars en 2022.

Mais, en 2023, pour secourir 311 millions de personnes vulnérables, le montant a reculé avec un budget de 25,13milliards de dollars pour une estimation des besoins de 56,09  qui a été financé à hauteur de 45% avec un déficit considérable de 31 milliards de dollars.

Famille forcée de déménager suite aux ordres d’évacuation des autorités israéliennes, Deir al-Balah, Bande de Gaza, août 2024. © 2024 UNRWA Photo by Ashraf Amra

Alors, où en sommes-nous en cette année ? L’appel de UNOCHA est de 49,55 milliards de dollars pour secourir 180 millions d’êtres humains en danger. A noter qu’une nouvelle méthodologie est dorénavant utilisée pour l’analyse des besoins (JIAF 2.0) qui a réduit considérablement le nombre des destinataires de l’aide de 300 millions à 180 millions de personnes ! Que vont devenir les 120 millions d’êtres humains qui ne recevront aucune aide en 2024 et quel pourrait en être l’effet domino ?

Selon UNOCHA FTS, au 3 novembre 2024, les fonds reçus sont de 18,56 milliards de dollars sur un budget de 49,95 milliards de dollars nécessaires, c’est-à-dire 37,5% du total à deux mois de la fin de l’année ! Cela conduit notamment, à une réduction de l’aide humanitaire, mais également déja à une réduction de personnel dans des ONG comme International Rescue Committee et Save The Children. C’est un signal d’alerte.

Notons qu’au 3 novembre, les fonds recueillis en 2024 proviennent de 3 donateurs principaux (Etats-Unis, Union Européenne, Allemagne) à hauteur de près de la moitié du budget et que les Etats-Unis représentent 36,3% du total général. Selon ses chiffres, la contribution de la France à cette date était de 548,9 millions de dollars.

Pour être franc, comme je l’ai écrit le mois dernier dans cette revue au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, nous pouvons être très préoccupés par le Projet de loi de finance 2025 en France qui, après une première coupe de 740 millions d’euros en 2024 de l’Aide Publique au Développement, prévoit une baisse de 1,3 milliards d’euros en 2025, ce qui aura des conséquences multiples dont une baisse de l’aide humanitaire si le parlement et l’opinion publique n’agissent pas fortement pour l’éviter ou, pour le moins, la limiter alors que la France s’est engagée à consacrer 1 milliards d’euros pour l’aide humanitaire en 2025.

Dans le contexte actuel où le nombre de personnes en danger s’accroit régulièrement chaque année, du fait de la guerre, de catastrophes et d’épidémies, il serait dangereux que l’aide humanitaire diminue, tant pour les populations en danger elle-même que pour les pays voisins qui pourraient se trouver entrainer par un effet domino de plus en plus difficile à juguler pour la communauté internationale.

Le sursaut est urgent.

Alain Boinet.

Merci de votre soutien (faireundon).

Lettre humanitaire à Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la France. – Défis Humanitaires

 

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

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