Entretien avec Nicolas Ben-Oliel, chef de mission de Première Urgence International en Ukraine.

Alain Boinet : Tu es le chef de mission de Première Urgence Internationale en Ukraine. Peux-tu présenter votre action à nos lecteurs.
Nicolas Ben-Oliel : Première Urgence Internationale est présente en Ukraine depuis 2015, à la suite des événements de 2014. De 2015 à début 2022 et l’invasion du 24 février, la mission fonctionnait avec un budget annuel d’environ 1,5 millions d’euros, qui a complètement explosé depuis. Aujourd’hui, nous sommes une équipe de 200 personnes. Nous avons un bureau de coordination à Kiev, trois bases opérationnelles à travers le pays, une à l’ouest à Lviv, une à Dnipro qui couvre notre réponse dans les oblasts (ndlr : régions administratives) de Dnipro, Zaporijjia et Donetsk, et une à Kharkiv.
Première Urgence Internationale en Ukraine mène essentiellement des activités de santé intégrées d’urgence. Nous intervenons donc en santé, en santé mentale et en protection. Nous avons ainsi des équipes mobiles santé qui soignent des personnes dans les zones les plus reculées, proches de la ligne de front, des personnes âgées, d’autres en situation de handicap, et/ou qui ne peuvent pas forcément se déplacer dans les centres urbains. Nous déployons également des réponses d’urgence dans les centres urbains après des frappes de missiles, ainsi que dans des centres de transit où les personnes sont déplacées lorsqu‘elles doivent quitter leur domicile proche de la ligne de front en urgence. En termes de réponse en santé mentale, depuis deux ans nous collaborons étroitement avec le ministère des politiques sociales ukrainien dans le cadre d’un plan lancé par Olena Zelenska, la première dame ukrainienne, qui a pour objectif de prioriser les problématiques de santé mentale – ce qui n’est pas simple dans un pays post-soviétique. Or les besoins sur le sujet sont considérables pour les personnes déplacées, pour les vétérans de guerre, pour les personnes traumatisées par la guerre. Nous développons aussi des activités autour des violences basées sur le genre.
Nous intervenons également dans d’autres secteurs, notamment le Multipurpose cash assistance (ndlr : assistance en argent), et gérons quelques activités d’abris, telles que des réparations, des réhabilitations d’infrastructures dans des centres collectifs qui accueillent des personnes déplacées, ou dans des centres de santé. Nous effectuons aussi des distributions d’articles « non alimentaires » même s’il existe des marchés fonctionnels dans les grandes villes. Si ces produits demeurent utiles pour les populations isolées le long de la ligne de front, la distribution de cash reste l’appui le plus efficace dans les grandes villes, à l’instar de ce qui se fait depuis une dizaine d’années maintenant dans les contextes d’intervention humanitaire. Nous menons également des projets en WASH – donc eau, hygiène, et assainissement notamment – intégrées à notre réponse en santé. Nous réhabilitons des douches et des toilettes dans les centres de santé, et installons des chauffe-eaux dans les hôpitaux touchés par les conséquences des combats proches de la ligne de front.

AB. Pour mieux comprendre ce que représente votre action humanitaire, quels sont les chiffres clefs qui permettent de la mesurer concrètement.
NBO. Aujourd’hui nous sommes donc 200, dont une quinzaine d’expatriés. Nous travaillons beaucoup en partenariat avec d’autres organisations internationales et des organisations de la société civile ukrainienne. Première Urgence Internationale est notamment le chef de file d’un gros consortium financé par BHA (Bureau of Humanitarian Affairs du gouvernement américain), composé de 5 ONG françaises : Handicap International, Solidarités International, Action Contre la Faim et Triangle Génération Humanitaire.
Le consortium fonctionne avec près de 100 millions de dollars sur 27 mois. La programmation annuelle mise en œuvre directement par Première Urgence Internationale représente environ 14-15 millions ; si on y intègre les partenaires internationaux du consortium, elle tourne autour de 40-50 millions d’euros. Ce sont des montants particulièrement élevés en 2023 et 2024, qui vont baisser en 2025 puisqu’il y a une diminution générale des financements humanitaires, même si la guerre se poursuit et ne semble pas prête de cesser.

AB. En Ukraine, il y a des zones de guerre, des territoires où règne un calme relatif, des lieux qui accueillent des personnes et familles déplacées par les combats et les bombardements. Comment répondez-vous à des besoins aussi diversifiés dans des régions éloignées les les unes des autres ?
NBO. Oui, complètement. Nous essayons vraiment de faire le lien entre notre capacité à répondre à des situations d’urgence et à des chocs, notamment proches de la ligne de front, et nos activités à l’arrière. En Ukraine, il y a des attaques de drones et de missiles très fréquentes sur les principaux centres urbains ; assez régulièrement, nous devons déployer une réponse dans les centres urbains éloignés de la ligne de front mais qui ont subi des pertes parmi les civils.
Notre intervention le long de cette ligne de front représente aujourd’hui l’essentiel de notre réponse humanitaire en Ukraine. Nous y soutenons les structures de santé et aidons les personnes les plus éloignées des centres urbains.
Par ailleurs, nous développons aussi des projets autour de la santé mentale, qui s’inscrivent nécessairement dans la durée. D’autant plus dans un pays post-soviétique où cette problématique n’est pas encore suffisamment considérée. Nous savons donc que ce sera un travail de fond sur le long terme.
Enfin, nous apportons un appui structurel au système de santé en soutenant notamment le programme « affordable medicines » (ndlr : médecine abordable) lancé par le ministère de la santé. Son objectif est de faciliter l’accès aux médicaments pour toutes les populations, quelles que soient leurs ressources.

AB. Nous avons visité hier l’hôpital Okmatdyt qui a été frappé par un missile russe le 8 juillet qui a tué et blessés de nombreuses personnes et détruit et endommagé plusieurs bâtiments. Okmatdyt est l’hôpital pédiatrique de référence en Ukraine, l’équivalent de l’hôpital Necker à Paris. Que pouvez-vous faire face à ce type de situation.
NBO. Nous ne travaillons pas dans la région de Kiev, nous sommes essentiellement présents sur le croissant est, le sud-est et un peu à l’ouest de l’Ukraine.
Cependant, notre bureau étant situé à 800 mètres de cet hôpital, nous nous devions d’intervenir. En utilisant les ressources de notre entrepôt de médicaments à Kiev, nous avons effectué une donation pour permettre à l’établissement de réapprovisionner son stock détruit.

AB. La coordination des acteurs humanitaires apporte généralement une complémentarité dans l’aide et une synergie pour plus d’efficacité dans les secours collectifs. Comment procédez-vous en Ukraine ?
NBO. La coordination des ONG est un vrai sujet en Ukraine si nous considérons la réalité du maillage du pays avec près de 600 ONG qui participent à la réponse humanitaire internationale et nationale, parmi lesquelles des organisations gouvernementales mais aussi des groupes de volontaires.
Depuis un an et demi, il existe une plateforme des ONG présentes en Ukraine. Cinq organisations en assurent le pilotage, dont Première Urgence Internationale. Elle est composée d’une centaine d’organisations, avec une répartition à peu près équilibrée entre ONG nationales et internationales.
L’objectif de cette plateforme est essentiellement de mettre en contact différents types d’organisations et de permettre aux organisations nationales d’accéder à des fonds à travers les ONG Internationales, ainsi qu’à des mécanismes de coordination qui ne leur sont pas nécessairement familiers.
Première Urgence Internationale fait aussi partie du Humanitarian country team (ndlr : Equipe humanitaire pays), qui est le mécanisme de coordination de plus haut niveau dans la réponse humanitaire, et regroupe plusieurs agences UN et plusieurs ONG, internationales et nationales. Il y a notamment des réflexions menées autour des questions d’area based coordination (ndlr : Coordination locale) dont l’ambition est de créer davantage de liens entre le mécanisme des clusters, et, par extension, les mécanismes de coordination classique d’une réponse humanitaire, et l’échelon le plus local de réponse. Dans l’oblast (ndlr : région administrative, il y en a 24 dans le pays) de Kharkiv par exemple, des groupes de volontaires ukrainiens se sont constitués en ONG : l’une d’elles s’appelle le Relief coordination Center (RCC), avec laquelle Première Urgence Internationale travaille. RCC a développé un mécanisme de coordination efficace entre des ONG nationales et internationales, des groupes de volontaires qui participent aux évacuations, ainsi que les principales structures étatiques qui participent à la réponse humanitaire.
Un petit groupe d’ONG cherche à développer des modèles similaires de coordination entre les différents acteurs de la réponse à l’échelle du pays et à s’assurer que l’échelon local puisse être connecté directement aux échelons plus macro et notamment à la Humanitarian Country Team.

AB. La guerre en Ukraine non seulement se poursuit, en particulier dans la région du Donetsk autour de la ville de Pokrovsk, mais nous assistons à une escalade permanente dans les armements mis en œuvre et les offensives. Simultanément, les budgets de l’aide humanitaire baissent fortement. Comment faut-il comprendre ce paradoxe ?
NBO. La réalité de la baisse des moyens est problématique pour pouvoir répondre à une crise qui n’a pas diminué en intensité. Dans sa forme actuelle, la guerre a commencé depuis deux ans et demi, et elle est très loin d’être terminée, la ligne de front n’ayant jamais été aussi volatile. Les progressions assez importantes des forces armées russes le long de la ligne de front entraînent de nouveaux déplacements de population, qui nécessitent donc des besoins d’appui pour nous en tant qu’ONG médicale, dans les centres de santé, notamment le long de la zone de front. Certains centres de santé qui se retrouvent aujourd’hui à 5 ou 10 kms de la ligne de front doivent se relocaliser ailleurs, nous en avons appuyé plusieurs à évacuer durant l’été. Autrement dit, il y a toujours autant de besoins humanitaires, de besoins d’urgence, qu’il y a un an, voire une tendance à avoir une situation encore plus volatile dans certaines zones proche de la ligne de front.
Et pourtant les financements diminuent. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Je crois qu’il y a une lassitude un peu naturelle, comme sur chacune des réponses humanitaires, qui se caractérise par moins d’attention médiatique, moins d’attention portée par les bailleurs. Cela va aussi de pair avec le fait qu’il existe malheureusement beaucoup d’autres crises dans le monde, dont certaines sont particulièrement médiatisées, je pense plus précisément au Moyen-Orient et à Gaza.
Et puis, selon moi, dans cette crise humanitaire en Ukraine, la question du nexus, du lien entre réponse humanitaire et réponse de plus long terme, de réhabilitation, ne trouve pas sa place, ni la bonne manière de fonctionner. Depuis quelques mois, énormément de fonds sont investis sur des mécanismes de long terme, de développement, ce qui est nécessaire, mais les besoins d’urgence demeurent toujours aussi présents. Cette baisse de moyens est bien sûr dommageable pour les populations.
Enfin, corollaire de la baisse des financements humanitaires, les bailleurs de fonds poussent davantage les organisations à se concentrer sur les zones où les populations sont les plus vulnérables, c’est-à-dire essentiellement le long de la ligne de front. Or, cette incitation peut aussi avoir des effets un peu pervers car cela pousse des populations à rester le long de cette ligne, voire à se déplacer dans les zones où elles savent que des moyens sont investis.

AB. Quels sont aujourd’hui les principaux bailleurs dans le financement de l’action humanitaire en Ukraine ?
NBO. Le Bureau of Humanitarian Affairs (BHA) du gouvernement américain est toujours aujourd’hui le principal bailleur en Ukraine.
L’Union Européenne reste présente malgré une baisse de ses financements. Les Nations Unies (ONU) continuent également à financer l’aide humanitaire avec un effort particulier en direction des organisations nationales.
Parallèlement, plusieurs États financent aussi des programmes humanitaires, parmi lesquels la France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse ou la Suède.

Alain Boinet. Comment vois-tu les prochains mois en Ukraine, comment veux-tu conclure cet entretien.
Nicolas Ben-Oliel. De mon point de vue, très personnel donc, je pense que la guerre va se prolonger et s’inscrire dans la durée. Malheureusement, pendant plusieurs mois, si ce n’est davantage, il y aura très certainement des évolutions sur la ligne de front avec des prises de territoire d’une partie ou l’autre.
Je ne crois pas qu’un oblast entier tombera aux mains des Russes ou qu’à l’inverse les Ukrainiens réussiront à reprendre toute une partie d’oblast comme ils avaient réussi à le faire en 2022 à Kherson ou à Kharkiv. Tout porte donc à croire que la guerre dans sa forme actuelle va se prolonger.
La réponse humanitaire va devoir être attentive sur plusieurs points clés, notamment l’hiver qui arrive et tous les efforts de ce qu’on appelle la winterisation ici. Depuis mars, c’est-à-dire depuis la fin de l’hiver dernier, les Russes ont lancé une campagne d’attaques récurrentes et ciblées sur les infrastructures énergétiques du pays – en plus de celles sur les infrastructures logistiques, ferroviaires, routières, etc. -qui produisent de l’électricité et du chauffage, concrètement. Pendant l’été, des coupures assez drastiques dans les grandes villes, notamment à Kiev, empêchent l’utilisation des climatiseurs mais elles ont beaucoup moins d’impact qu’en hiver lorsqu’il devient impossible d’allumer le chauffage, et l’hiver en Ukraine est particulièrement froid : il peut faire moins 15, moins 20 degrés pendant plusieurs mois.
Il est donc indispensable de poursuivre la réflexion sur la meilleure manière de continuer à appuyer l’Ukraine, de s’assurer que des solutions sont mises en œuvre pour « réparer » sur le long terme ; quant à nous, humanitaires, nous devons pouvoir aider les populations à s’abriter du froid, notamment quand elles ont perdu leur domicile, quand elles sont déplacées.
Nous devons aussi réfléchir plus globalement aux moyens de réponse les plus pertinents, les plus efficaces, en étant guidés par les principes humanitaires et les besoins réels des populations. La réponse d’urgence aux besoins humanitaires est également moins financée, alors que des populations continuent à fuir leur domicile le long de la ligne de front qui continue à évoluer, et se retrouvent dans des centres de transit aux capacités d’accueil souvent saturées.
Pour conclure, s’il est essentiel de continuer à rappeler la réalité des besoins humanitaires sur l’ensemble du territoire ukrainien, il l’est tout autant de ne pas oublier les besoins, peu documentés, dans les zones sous contrôle de la Fédération de Russie, où très peu d’acteurs réussissent à avoir accès pour répondre aux besoins.
Alain Boinet. Nicolas, je te remercie pour cet entretien en répondant longuement et précisément aux questions de Défis Humanitaires. Cela va permettre à nos lectrices et lecteurs de mieux comprendre la réalité de la situation et de l’action humanitaire. Bonne chance à Première Urgence Internationale pour son action humanitaire pour les populations en danger en Ukraine.
Nicolas Ben-Oliel est le directeur national de Première Urgence Internationale en Ukraine depuis octobre 2022. PUI déploie des activités dans plusieurs oblasts d’Ukraine, et dirige un consortium multisectoriel de cinq ONG. Basé à Kiev, il supervise une équipe dédiée de 200 personnes réparties dans 5 bureaux de terrain. Nicolas s’est engagé à renforcer l’expertise de l’organisation en matière de fourniture de services de santé essentiels, de santé mentale et de soutien psychosocial, ainsi que de services de protection, et à aider les populations déplacées à couvrir leurs besoins d’urgence dans le cadre de la crise humanitaire actuelle.
Avec plus de 9 ans d’expérience dans le secteur non gouvernemental, notamment en Irak, en République démocratique du Congo, au Nigeria et au Cameroun, Nicolas représente aujourd’hui activement Première Urgence Internationale au sein du Comité de pilotage de la Plateforme des organisations non gouvernementales, ainsi qu’au sein de l’équipe humanitaire de réponse à l’Ukraine (Ukraine Response Humanitarian Country Team). Favorisant la collaboration entre les organisations et l’échange de connaissances, Nicolas se concentre également sur le renforcement des partenariats avec les acteurs locaux, les entités gouvernementales et les autres intervenants humanitaires afin d’améliorer la qualité et l’impact de leurs interventions.
Le site de Première Urgence Internationale : Première Urgence Internationale – Aider les populations touchées par les crises humanitaires (premiere-urgence.org)
Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :
Lettre humanitaire à Jean Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la France.
Crises alimentaires, comment agir ?
Les défis démographiques : Perspectives de la population mondiale 2024 des Nations-Unies UNDSA
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