Générosité – Entre stagnation et transformation : comment la macro-économie rebâtit la philanthropie

Macro-économie, patrimoine et dons : les nouveaux leviers de la générosité

Distribution d’argent et de coupons auprès de personnes déplacées de force, organisée par l’ONG humanitaire Solidarités International à Bella, une localité située au sud de l’Ituri, à environ 50km au nord de la ville de Béni en République Démocratique du Congo (RDC). ©Solidarités International

La philanthropie française traverse une zone de turbulence silencieuse. Les montants collectés semblent relativement stables, le secteur continue de se mobiliser, et l’élan solidaire des Français demeure indéniable. Mais cette stabilité apparente masque une transformation structurelle profonde : la générosité s’érode en euros constants, se polarise sociologiquement et se redirige patrimonialement, sous l’effet direct d’un environnement macro-économique dégradé.

Contrairement à une idée encore répandue, la France ne figure ni parmi les pays les plus généreux en Europe ni en valeur absolue et ni en valeur relative mondiale. Selon le World Giving Index 2024[1], seuls 46 % des Français déclarent avoir effectué un don d’argent, contre 59 % en moyenne européenne, situant notre pays dans la moitié basse des nations contributrices. Cette réalité invite à regarder lucidement la capacité réelle de mobilisation philanthropique et donc à examiner ce que l’économie fait aux dons.

Car en philanthropie comme ailleurs, la macro-économie n’est pas un décor : c’est le moteur.

  1. États-Unis : quand la croissance nourrit mécaniquement la philanthropie

Depuis 2023, les États-Unis connaissent une dynamique exceptionnellement favorable [2] :

  • croissance robuste (+4 % au 3ᵉ trimestre 2025),
  • profits record des entreprises (+16,8 % au T3),
  • marchés boursiers portés par l’IA et la tech,
  • consommation dynamique, soutenue par l’effet patrimoine,
  • politique monétaire de la Fed entrée dans un cycle d’assouplissement progressif.

Côté philanthropie américaine, l’effet est direct.
Selon Giving USA 2024[3], les dons progressent de +6,3 % en nominal et +3,3 % en réel, pour atteindre 557 milliards de dollars, un niveau sans équivalent dans le monde.

Le lien est mécanique :

  • marchés haussiers => patrimoine en hausse => grands dons en hausse,
  • cycle économique solide => dons plus fluides et plus élevés.

Mais deux facteurs institutionnels, propres au système américain, amplifient massivement ce phénomène.

  1. Une liberté testamentaire quasi totale

Le droit américain repose sur la testamentary freedom.
Contrairement à l’Europe continentale, il n’existe pas de réserve héréditaire protectrice des enfants : on peut léguer 100 % de son patrimoine à une organisation philanthropique.

La conséquence est radicale :
=> les très grands dons patrimoniaux américains atteignent des montants impossibles en Europe.

  1. Une concentration extrême des montants donnés

Les États-Unis connaissent une forte concentration du don de très haute valeur
=> une part disproportionnée des montants provient d’un petit nombre de donateurs ultra-fortunés, via des principal gifts, DAF (Donor Advised Funds) et fondations familiales.

Ce phénomène n’est pas reproductible en Europe, où les règles successorales et le niveau moyen des patrimoines limitent l’amplitude des grands dons.

  1. Zone euro : désinflation maîtrisée, mais croissance atone et terrain défavorable au don

Le rapport macro-économique Richelieu–Hugau est explicite : la Zone euro connaît une désinflation efficace, revenue autour de 2 %, mais au prix d’une croissance faible et d’un affaiblissement structurel du potentiel économique.

Les éléments suivants caractérisent la situation :

  • croissance atone (+0,2 % au T3-2025)
  • faiblesse durable de l’industrie,
  • retard technologique,
  • coûts énergétiques élevés,
  • consolidation budgétaire dans les États membres,
  • remontée progressive des taux longs.

Pour les ménages européens, cela signifie :

  • pouvoir d’achat comprimé,
  • épargne de précaution élevée,
  • incertitude politique pesant sur la confiance,
  • arbitrages défensifs entre consommation et don.

La philanthropie française évolue ainsi dans un contexte macro-économique qui pèse mécaniquement sur le don, bien davantage que dans le modèle américain.

  1. La générosité française : stabilité nominale, baisse réelle

Les baromètres France Générosités 2023–2025[4] convergent :

  • +1 % à +2 % en euros courants,
  • -2 % à -4 % en euros constants,
  • contraction continue du nombre de donateurs,
  • effondrement des dons < 50 €,
  • désengagement progressif des classes moyennes contributrices.

En clair :
=> La générosité ne s’effondre pas : elle s’érode.
=> Non par manque de solidarité, mais par contrainte économique.

Il s’agit d’un stress philanthropique, non d’une crise de générosité.

  1. Polarisation : un paysage qui se concentre par le haut

L’environnement macro induit un double mouvement structurant.

  1. a) Les petits dons reculent

Inflation alimentaire, énergie, logement : les dépenses contraintes absorbent la marge de manœuvre.

  1. b) Les grands dons deviennent pro-cycliques

Les ménages aisés synchronisent leurs dons avec :

  • la performance des marchés,
  • le climat fiscal (et notamment chez les retraités)
  • la stabilité politique.
  1. c) Le prélèvement automatique : le stabilisateur du secteur

Près de 45 % de la collecte provient désormais des dons réguliers :
=> c’est la colonne vertébrale de la résilience du système.

  1. L’avenir du don : le patrimoine, pas le revenu

Dans une économie à croissance faible, le revenu ne peut plus porter la progression des dons. Le moteur futur est patrimonial.

Selon l’étude de la Fondation Jean-Jaurès (Fourquet & Gariazzo)[5], la France s’apprête à un passage patrimonial historique :

  • 9 000 milliards d’euros seront transmis d’ici 2035–2040,
  • soit 450 à 600 milliards d’euros par an,
  • dont environ 2 milliards/an pourraient être orientés vers associations et fondations.

Les relais de croissance sont identifiés :

  • legs,
  • assurance-vie philanthropique,
  • dons de titres et d’actifs,
  • fonds abrités et fondations actionnariales,
  • donation temporaire d’usufruit.

Le basculement est clair :
=> Croissance faible = stagnation des dons sur revenu
=> Patrimoine abondant = expansion des libéralités

Le moteur de la philanthropie française des vingt prochaines années sera la transmission, non le salaire.

  1. Un crochet indispensable : la situation critique des ONG françaises et européennes

Les ONG françaises et européennes subissent aujourd’hui un double choc conjoncturel.

  1. Contraction brutale des financements publics internationaux

Depuis 2023–2024 :

  • réduction des enveloppes USAID (Bureau Humanitarian Assistance),
  • contraction des financements humanitaires d’ECHO,
  • réorientation ou réduction de l’aide extérieure dans plusieurs pays européens,
  • financements français (AFD, MEAE) devenus plus ciblés, plus politiques, plus normatifs.

Pour des ONG dont 40 à 60% du budget peut dépendre de ces sources, le choc est potentiellement existentiel.

  1. Affaiblissement simultané des dons du grand public

La contraction des dons de petit et moyen montant frappe en premier lieu les ONG de solidarité internationale (de développement et dans une moindre mesure les « urgentistes »)

Elles perdent leur double amortisseur :
=> institutionnels en recul,
=> collecte grand public sous tension.

Pour certaines, cela crée une véritable falaise, pour d’autres un déclin structurel lent mais continu.

Seules celles qui parviendront à :

  • diversifier leurs financements,
  • investir dans la philanthropie patrimoniale,
  • moderniser leur relation donateurs,
  • renforcer leur transparence et leur expertise financière,

échapperont à un rétrécissement durable.

Conclusion. La philanthropie française ne décline pas : elle change de moteur

Le paysage philanthropique français n’est pas en voie d’extinction.
Il est en recomposition profonde.

Sous contrainte macro-économique, il devient :

  • plus patrimonial,
  • plus concentré,
  • plus exigeant,
  • plus technique,
  • plus sensible aux cycles économiques et politiques.

La question n’est plus :
« Les Français donnent-ils moins ? »
mais :
« Le secteur est-il prêt pour une philanthropie structurée par la transmission, l’économie et la sophistication financière ? »

Antoine Vaccaro.

[1] World Giving Index 2024

[2] [2] Catherine Huguel, Richelieu Invest Conférence novembre 2025. La FED face au nouvel environnement politique locale et International. « Take-away de la Conférence de la National Association for Business Economics (Nabe) d’octobre 2025 Philadelphie

[3] Giving USA 2024

[4] https://www.francegenerosites.org/chiffres-cles/

[5] https://www.jean-jaures.org/publication/la-roue-de-la-fortune-constitution-et-transmission-des-patrimoines-dans-la-france-contemporaine/


Antoine Vaccaro :

Il est titulaire d’un doctorat en sciences des organisations – Gestion des économies non-marchandes, obtenu à Paris-Dauphine. Après un parcours professionnel au sein de grandes organisations non gouvernementales et de groupes de communication, tels que la Fondation de France, Médecins du Monde ou TBWA, il préside aujourd’hui Force For Good et le Cerphi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie).

Il exerce également diverses fonctions d’administrateur au sein d’associations et a co-fondé plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général, parmi lesquels l’Association Française des Fundraisers, Euconsult ou encore la Chaire de Philanthropie de l’ESSEC. Il a par ailleurs contribué à la rédaction de la charte de déontologie des organisations faisant appel à la générosité publique.

Il est enfin auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur la philanthropie et le fundraising.


Découvrez les autres articles de cette édition : 


 

La grande transmission : une opportunité historique pour l’intérêt général

Une dynamique silencieuse mais massive

Ernest-Barthélémy Michel, Esquisse pour l’église Saint-Nicolas-des-Champs : Saint Martin partageant son manteau

Saint Martin partageant son manteau : un symbole de don et de solidarité. Aujourd’hui, cette image invite à réfléchir à la manière dont la transmission du patrimoine peut servir l’intérêt collectif.

Depuis vingt ans, la France connaît une transformation silencieuse mais majeure : celle de la transmission patrimoniale.
Entre 2000 et 2020, on peut estimer que 2 600 à 3 000 milliards d’euros ont été transmis par héritages et donations.

En 2022, selon les données de France Générosités[1], les legs et donations caritatives s’élevaient à 1,271 milliard d’euros, soit un peu moins de 0,7 % des transmissions globales cette année-là.

Hypothèse  : si ce ratio de 0,7 % est resté relativement stable au cours des deux décennies précédentes, alors les legs et donations aux associations, fondations et Églises auraient représenté sur la période environ 20 milliards d’euros. Une somme importante en valeur absolue, mais marginale au regard du volume global transmis.

Les  travaux récents de Jérôme Fourquet et Marie Gariazzo Sylvain Manternach, publiés par la Fondation Jean-Jaurès[2], annoncent une « grande transmission » inédite : près de 9 000 milliards d’euros de patrimoine devraient changer de mains d’ici 2040, principalement des baby-boomers vers leurs héritiers. Une masse patrimoniale qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire contemporaine de notre pays.

Si la part de 0,7 % restait inchangée, cela représenterait environ 63 milliards d’euros pour les associations et fondations sur vingt ans. Autrement dit, un triplement par rapport aux vingt années passées. C’est considérable, mais c’est encore très peu rapporté au total transmis.

Nous avons tenté l’exercice de projection, un pari sans doute risqué, mais nécessaire pour visualiser l’enjeu. Le graphique ci-dessous présente une répartition plausible de cette transmission vers les organisations d’intérêt général, en tenant compte de la dynamique démographique : 30 % des patrimoines transmis entre 2022 et 2031, puis 70 % entre 2032 et 2041. Cette hypothèse non linéaire reflète l’accélération inévitable des décès de la génération baby-boom et la concentration du patrimoine sur les deux prochaines décennies.

Ce scénario conduit à une montée en puissance progressive des flux, passant de 1,271 milliard d’euros pour les organisations d’intérêt général en 2022 à plus de 2 milliards par an en début des années 2030, puis au-delà de 4 milliards à l’horizon 2040.

Projection des legs et donations aux OSBL (2022-2041)

Cette projection dessine un paysage contrasté. D’un côté, une ressource prévisible et en forte croissance. De l’autre, une part relative toujours marginale. L’enjeu pour les acteurs de l’intérêt général est donc double : capter leur part de cette transmission et, plus encore, convaincre que le legs n’est pas un geste secondaire, mais un véritable choix de société.

Car au-delà des chiffres, la question est existentielle : quelle part de notre patrimoine collectif voulons-nous consacrer à l’avenir commun ? Les défis humanitaires, sanitaires, sociaux et environnementaux exigent des moyens accrus. Les legs peuvent devenir l’un des leviers majeurs de ce financement si un effort de pédagogie, de confiance et de reconnaissance est accompli.

Pour y parvenir, plusieurs conditions sont nécessaires :

  • Valoriser la portée sociale du legs, en montrant que chacun, quel que soit son patrimoine, peut inscrire son nom dans une histoire plus grande que lui.
  • Renforcer la culture du don en France, encore marquée par la discrétion familiale et la faible valorisation publique des testateurs.
  • Accompagner les baby-boomers dans leurs réflexions patrimoniales, par un dialogue clair, respectueux et professionnel entre associations, notaires et familles.
  • Assurer la transparence et l’efficacité des organisations bénéficiaires, afin que la confiance se traduise en engagements concrets.

La « grande transmission » n’est pas qu’un phénomène démographique. C’est un rendez-vous culturel et politique, au sens noble du terme : celui de l’allocation de nos richesses collectives entre intérêts privés et bien commun.

En 2040, il sera trop tard pour constater que l’opportunité a été manquée. C’est aujourd’hui qu’il faut agir pour que la part de l’intérêt général dans les successions ne soit pas condamnée à rester marginale. Faire du legs un réflexe, c’est préparer un avenir où nos solidarités seront à la hauteur des défis.

[1] https://www.francegenerosites.org/chiffres-cles/

[2] https://www.jean-jaures.org/publication/la-roue-de-la-fortune-constitution-et-transmission-des-patrimoines-dans-la-france-contemporaine/

Antoine Vaccaro :

Il est titulaire d’un doctorat en sciences des organisations – Gestion des économies non-marchandes, obtenu à Paris-Dauphine. Après un parcours professionnel au sein de grandes organisations non gouvernementales et de groupes de communication, tels que la Fondation de France, Médecins du Monde ou TBWA, il préside aujourd’hui Force For Good et le Cerphi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie).

Il exerce également diverses fonctions d’administrateur au sein d’associations et a co-fondé plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général, parmi lesquels l’Association Française des Fundraisers, Euconsult ou encore la Chaire de Philanthropie de l’ESSEC. Il a par ailleurs contribué à la rédaction de la charte de déontologie des organisations faisant appel à la générosité publique.

Il est enfin auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur la philanthropie et le fundraising.


Nous vous invitons à découvrir les autres articles de cette édition n°105 :